LE PÈRE TANGUY
En 1870, au moment de la guerre, celui qui devait devenir le père Tanguy tenait une petite boutique rue Clausel, où il vendait des toiles, des couleurs et ces objets nécessaires aux peintres. Son établissement sans frais lui permettait de les offrir à prix doux. Il avait donc trouvé des clients parmi les artistes peu fortunés, des débutants, des méconnus et ceux-ci avaient commencé, à valoir sur le prix des fournitures qu’ils lui prenaient, à lui remettre en dépôt des tableaux, qu’il s’efforcait de vendre.
Il était entré, comme tout le monde, dans la garde nationale, pendant le siège de Paris. Après, la Commune était survenue, et alors qu’à partir de ce moment le plus grand nombre
des gardes nationaux avait refusé le service, il s’y était au contraire absolument dévoué. Ses ardentes convictions républicaines le faisaient adhérer à la Commune. Il avait combattu contre les Versaillais pendant la bataille des rues et finalement avait été pris et envoyé à Satory, avec les autres prisonniers fédérés.
Le conseil de guerre l’attendait. Les présomptions étaient qu’il serait compris parmi les condamnés, et transporté à la Nouvelle Calédonie. Les artistes, ses clients, signèrent une pétition pour le recommander à la clémence. La recommendation des artistes n’était guère de nature à lui amener les juges, des officiers, lorsque Henri Rouart, le collectionneur, qui avait eu en cette qualité des relations suivies avec lui, pour des achats de tableaux, s’entremit en sa faveur. Rouart riche, grand industriel, d’opinions conservatrices, pouvait, indépendamment de ces avantages, influencer les officiers, comme ayant été lui-même au début officier d’artillerie. Il avait conservé d'intimes relations dans l’armée avec ses anciens camarades et c’est à son intervention auprès d’eux que Tanguy dut, on peut le croire, d’éviter la transportation et