‹ Vanité [par] Paul et Victor MargueritteChapitre 5 sur 5 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

La victoire restait à l'amour qui n'avait pas faibli, qui n'avait pas désespéré, à l'amour fort comme la vie.

Marcelle Tinatbb,

Du temps avait coulé, insensiblement, jour par jour, semaines par semaines.

Mme Le Martin, qui fermait sa maison l'été et qui s'en allait tantôt aux eaux, tantôt à la mer, avait habilement décidé cette année un séjour en Touraine : climat tempéré, pays harmonieux. Elle y avait loué pour l'automne le manoir de La Guette, sur la Loire, précisément proche des terres de M. de Souche, avec qui on faisait excellent voisinage.

Tantôt le mail-coach du baron, annoncé d'un solennel coup de longue trompe, venait prendre ces dames et les conduisait à la Bécassière, magnifique propriété demi -ferme et demi -château; elles y étaient reçues à déjeuner dans une salle à manger ornée de bois de cerfs et attiédie par une gigantesque cheminée où brûlaient des troncs d'arbres. Tantôt, sur sa vieille jument bai-cerise, bête aux hautes actions et encore pleine de feu, M. de Souche se montrait à la grille du manoir de La Guette. Il traversait l'avenue de sycomores jusqu'à la grande pelouse, en ramenant Olympia encapuchonnée et dansante, au pas espagnol. Culotté de velours gris, avec les bottes vernies et

la jaquette foncée, il avait bon air de gentleman farmer, n'apparaissait courtaud et rustaud, épais d'encolure et lourd de maintien qu'au pied à terre. Une bonhomie simple se lisait sur ses traits colorés, fibrilles de réseaux sanguins. Le regard un peu bovin exprimait la quiétude d'un cerveau qui ne se surmène pas aux lectures et aux réflexions abstruses : une rustique animalité sortait de tout l'être hâlé de soleil et de plein air. M. de Souche était un brave homme, au sens neutre du mot, incapable de faire grand mal ni grand bien.

La coutume régissait égoïstement sa vie, et il se conformait aux opinions reçues. De sa vie militaire, il conservait un ton de commandement, et quoique très indécis il semblait, grâce à son visage énergique et à ses grosses moustaches, le plus déhbéré des hommes.

La vie à la campagne l'avait rendu silencieux, ce qui, joint à une certaine méfiance de lui-même, l'exposait peu à dire des sottises; il n'exprimait d'ordinaire que des vérités d'ordre élémentaire et indiscutable. Jusqu'à présent, il avait résisté aux avances des châtelaines pourvues de vieilles filles à marier. Sa solitude pourtant lui pesait. Mais, à cinquante-trois ans, il craignait le ridicule. Il avait failli épouser une veuve mûre et sans beauté, lorsque ayant découvert qu'elle se moquait sans retenue de son avarice, — il n'était qu'économe, en vrai rural, — cette aventure l'avait dégoûté.

Pourtant très vert encore, comme ceux qui ont

VANITi; 269

ménagé leurs forces, il s'avisait parfois que la chasse, rexploitation de son domaine, les solides repas deux fois par jour remplissaient incomplètement sa vie. Et surtout à l'automne, aux heures mélancoliques où les ciels si purs de Touraine se clarifient encore, où les bois verdâtres se décolorent en tons mordorés, où les couchers de soleil pourpré font du fleuve un incendie fulgurant, — de vagues et confuses aspirations lui venaient, îe rêve d'une existence conjugale apaisante et apaisée. Mme Eloi Le Martin avait bien choisi son moment.

Elle s'était bien gardée d'alarmer son vieil ami, comme elle l'appelait, en faisant miroiter devant lui des séductions de mariage : il valait mieux qu'il se prît de lui-même à l'appeau; ensuite elle le pousserait dans la cage. De plus, ne fallait-il pas compter avec la défiance justifiée d'Alice?

Elle évitait donc les allusions détournées ou directes, se bornait à multiplier les occasions de rencontre, ce qui vint de soi, car M. de Souche, qui depuis plusieurs années n'avait guère revu Mme Le Martin, fut d'autant plus disposé à reprendre leurs anciens bons rapports, que la présence des dames Brévier les lui rendait plus agréables.

Tout d'abord elles l'avaient beaucoup intimidé, la mère avec son air de reine, Alice si grave et si belle, et on avait pu craindre qu'il n'osât reparaître au château; puis il s'était humanisé, et maintenant on le voyait jusqu'à deux et trois fois par

semaine. Les jours où il ne pouvait venir, il se rappelait au souvenir par des bourriches de gibier, des corbeilles de fruits énormes, — il possédait les plus belles poires du pays, — ou des bottelées de roses à remplir toutes les chambres. Ce matin, il avait envoyé par son garde un brochet de quinze livres, péché à la cuiller, et qu'on l'avait convié à venir déguster le soir en dînant, sans cérémonie.

Alice, en très simple robe de foulard et grand chapeau de paille, se promenait sous la charmille qui descendait en pente douce à la Loire, un endroit qu'elle affectionnait parce qu'il lui rappelait un aspect de Rosenoire, mille souvenirs tenaces et chers : son père, survenant au bout de l'allée, la saluant de loin d'un geste joyeux, et ses pensées, ses sentiments d'alors, si modifiés par le chagrin, l'expérience précoce et amère au heurt des êtres et des choses.

Elle se reprochait l'espèce d'engourdissement, de paresse physique et morale qui l'envahissait toujours à la campagne : avait-elle le droit de se reposer? Et parce qu'elle n'avait pas réussi à se faire une forme de vie indépendante, devaitelle y renoncer sans de nouveaux efforts? Mais elle sentait aussi que ce calme lui était nécessaire, après les profondes secousses de cette année cruelle; et emportée malgré elle par les obscures énergies de sa jeunesse, elle se laissait aller à jouir délicieusement de cette nature sereine et lumineuse, où la pureté de l'air allège les contours du paysage

et recule les plans de l'horizon en perspectives mollement fondues.

Elle atteignit le banc de pierre qui s'adossait au mur en surplomb de la route et s'assit pour contempler la Loire bleue. On eût dit un lac, en ce bras mort où affluaient des bancs de sable; une île, feutrée de gazon lisse comme un parc anglais, érigeait en face ses cimes reflétées dans le miroir opaque et, par delà, l'eau large du bras vivant filait en brusques petites vagues d'étain. Un bac de passeur détachait en noir, dans le jour éclairé d'un déclinant soleil oblique, la menue silhouette d'une charrette et d'un cheval; des martinets, à queue couleur de la fine ardoise des toits, volaient au plus haut du ciel.

Alice soupira, oppressée par la beauté de cette heure. Pourquoi la vie continuait-elle ainsi son cours impassible, sans souci de ceux qui ne sont plus, de la minute périssable et de l'émotion fugace? Pourquoi elle-même se sentait-elle heureuse, oui, malgré tout, heureuse de respirer à pleine poitrine en cet instant?

Elle évoqua son père, elle revit Michel avec sa face dure et ses yeux superbes, son expression de volonté têtue ; il avait promis, s'il pouvait s'échapper quarante-huit heures, de venir leur dire bonjour : tiendrait-il sa parole? Elle goûta le répit que lui accordait l'existence, l'oasis de verdure qu'était le manoir de La Guette, si vaste qu'elle pouvait B'y perdre tout le jour, libre, rappelée seulement par le double coup de cloche à l'heure des repas.

272 VANITft

Evidemment son bien-être était fait d'oubli, oubli de la tante, dont le voisinage espacé s'affirmait moins agressif, moins despotique, oubli de sa mère et de Raymonde, oubli de tout leur entourage de fausse amitié, oubli de tout ce qui n'était pas cette nature enchantée, ce vivifiant ciel, la souveraine paix des arbres et du ciel.

Un bruit de voiture roulait; du tournant de la route, derrière les peupliers, déboucha M. de Souche dans sa Victoria, conduite par son vieux cocher. Stop, le grand dogue gris, suivait.

Alice inclina légèrement la tête, en réponse au salut du baron, salut large du chapeau à bout de bras, à la vieille mode. Du moins, était-il très poH, ce brave homme : mérite, jugeait-elle, assez rare aujourd'hui, où la galanterie se nuance de famiharité, et laisse percer le secret, l'éternel dédain de l'homme. Puis, elle lui savait gré de cette gaucherie qui le saisissait auprès d'elle et se traduisait par des silences et des propos d'une banalité extrême; elle le voyait sans déplaisir comme sans joie, avec une indifférence aimable, le trouvait seulement ennuyeux. Jamais une opinion personnelle, jamais un sentiment spontané; on eût dit qu'il ne pensait pas et n'éprouvait pas par lui-même; mais ses attentions courtoises, ses égards empressés le rendaient supportable, et c'était beaucoup qu'il sût être simple.

Elle s'avisa qu'il arrivait de bien bonne heure aujourd'hui et qu'elle n'était pas encore habillée.

Elle se dirigea vers l'aile du château où sa mère et elle avaient leur appartement. Mais comme elle prenait le plus court par la petite pelouse, au coin d'une allée la tante Eloi, escortée du baron, émergea dans une robe lâche de maison, en soie bleue, qui faisait paraître plus jaunâtre et plus dur son teint bouffi. Kiki, boiteux, — on lui avait sournoisement trempé une patte, à la cuisine, dans une poêle de friture, — suivait, cahin-caha, le sillage du grand Stop dédaigneux.

— Je savais bien rencontrer ma nièce, dit Mme Le Martin, avec le meilleur des sourires, tandis que M. de Souche présentait ses respects. Et les premiers propos échangés : — Vous vouliez admirer les paons blancs. Alice, montre donc les volières à M. de Souche, qui ne les a pas encore bien vues, et revenez par les serres.

La tante s'esquivait, sous prétexte d'ordres à donner : le brochet — admirable! — exigeait une sauce mousseline d'un subtil. . et il y aurait un salmis de perdreaux dont on lui dirait des nouvelles.

La table lui fournissait d'intarissables sujets de conversation avec le baron, gros mangeur et gourmand comme elle.

Il suivit docilement Alice en tapotant machinalement, de son jonc coiffé d'argent, les petits arceaux de fonte de la pelouse :

— Aimez-vous les oiseaux, mademoiselle? Moi, je ne les apprécie qu'en liberté ou au bout de mon fusil.

Des cris aigres annoncèrent les paons, éblouissants et héraldiques, avec leur plumage de neige. Derrière les grillages, redressant leur aigrette, ils renflèrent la gorge en apercevant des visiteurs; il y en avait de perchés, dont la queue tombait en nappe d'écume; d'autres déployèrent leur magnifique éventail, dans un gloussement vaniteux. M. de Souche ne leur accorda qu'une admiration médiocre :

— Ils ont l'air bête; parlez-moi des chevaux, des chiens, voilà des animaux que je comprends, des amis de l'homme.

Il caressa Stop d'une ou deux tapes sur le cou, sembla quêter l'opinion d'Alice. Elle répondit vaguement en passant la main sur la tête du dogue. M. de Souche regarda la joHe main, le bras souple, contempla Alice, et parut heureux qu'elle eût caressé son chien.

Il goûtait beaucoup le charme silencieux de la jeune fille; mais, sans rien de moqueur, par ce sérieux même elle l'intimidait, et bien qu'il y eût un instant pensé, il ne parvenait pas à se persuader qu'il pût songer à elle; du moins il en éloignait l'idée, quelque chose de paternel se mêlant, malgré lui, à des sentiments qu'il eût souhaités plus vifs, mais qu'il n'osait pas pousser plus loin que la sympathie et le respect. Que n'avait-il vingt ans de moins?

Le silence redescendait entre eux, Alice lui montrait les serres : il retrouva la voix pour parler des fleurs; il en avait la passion et ne pouvait s'en

passer. Elle lui répondait avec politesse, distante : que pouvait-il y avoir de commun entre elle et lui, si diiïérents de sensations, de goûts, séparés par un si grand abîme d'âge? Le soupçon que sa tante l'avait laissée seule à dessein l'effleura. Ah oui! l'éternel projet de mariage!... Mais on devait bien deviner pourtant qu'elle ne voudrait épouser à aucun prix ce demi-vieillard, dont on faisait sonner si haut le titre et la fortune, et elle se refusait à croire qu'il lui fît l'injure flatteuse d'y songer.

Pourtant il avait bien risqué quelques allusions à la solitude, aux longs hivers de la campagne. Ne l'avait-il pas consultée sur ce qu'elle aimait? Non, il ne pouvait avoir cette arrière-pensée... Et s'il la formulait, elle saurait lui répondre.

N'était-ce pas stupéfiant, quand elle avait toute sa vie devant elle, l'inconnu, l'avenir, les ressources que le travail finirait bien par lui donner, les bons hasards même du sort, qu'on ne trouvât pour elle d'autre salut qu'un mariage riche, l'épouseur fût-il vulgaire, vieux, aussi étranger qu'un Chinois ou qu'un nègre?

Que Mme Le Martin, sans scrupules de délicatesse, pût croire possible et avantageux un tel calcul, — en somme c'était se vendre et vendre son corps, sa jeunesse, sa beauté, — rien ne l'étonnait de la tante. Mais sa mère, qui ne lui parlait de rien et qu'elle voyait songeuse, avait-elle, après la ridicule et lamentable histoire Lelubert, projeté une pareille récidive?

— Ah! dit vivement M. de Souche, que l'embarras gagnait, je crois que j'aperçois Mme Brévier.

Mis à l'aise par cette diversion, ils la regardèrent qui s'avançait, droite et grande, en une robe de linon gris qu'elle revêtait pour la première fois depuis son deuil.

Jeanne Brévier, elle aussi, s'épanouissait dans la gloire douce de l'automne de Touraine. Alice remarqua combien le gris de sa robe s'alliait à l'éclat discrètement préparé de son visage, à l'or savant de ses cheveux. L'éclat inaccoutumé de son regard provenait d'une goutte de belladone au coin de l'œil, un secret des actrices que lui avait indiqué autrefois Laroze. Mais sous ces artifices subtils du fard et du vêtement, un regain de belle maturité développait le rythme étonnant de la démarche, une fermeté de contours indiqués juste assez, pas trop, par la coupe choisie du corsage et de la jupe.

Mme Brévier refleurissait en cet été de la Saint- Martin des veuves, où l'élan des énergies refoulées, de la coquetterie ensevelie sous les voiles de deuil, reparaît dans une remise à neuf de tout l'être. Elle en avait assez de cette existence de cloître, et l'amertume des regrets et des déceptions qu'elle avait si durement subies, lui faisait savourer d'autant plus le désir de plaire, l'orgueil de se retrouver jeune. Elle avait maigri grâce à un régime stoïque, se privant de boire et de manger; sa balance chaque

matin lui en réitérait des compliments; les douches glacées, — un supplice, — la marche forcée, trois heures dans le parc, — un calvaire, — la maintenaient rigoureusement en forme.

Elle sourit avec une bonne grâce supérieure à M. de Souche, qui lui baisa la main. Sensible aux égards et s'ennuyant trop à la campagne pour ne pas agréer les hommages d'où qu'ils vinssent, elle témoignait au baron une coquetterie protectrice, comme pour s'entretenir à un jeu innocent

Il parut rasséréné de la sentir là; comment faisait-elle avec son grand air pour lui inspirer confiance et lui donner envie de dire ce qui lui passait par la tête, alors que l'affabilité d'Alice le paralysait?

— Il faut toujours vous gronder, vous nous gâtez beaucoup trop.

Il rougit comme un écoher en faute : le brochet!... Il expliqua inopinément, avec volubilité :

— Je l'ai tiré à quatre heures du matin, je ramais et Ravaut, mon garde, veillait à l'arrière. Ah! je vous assure, ça n'a pas été facile de l'amener dans le bachot. Il se débattait comme un diable dans un bénitier.

Il ajouta :

— Ce n'est rien à côté de celui que j'ai péché l'an dernier, un véritable requin; il a failli me couper le pouce.

Le visage de Mme Brévier marqua un intérêt inquiet qui le ravit. Leur promenade les ramenait

vers les serres et les volières; de nouveau les paons blancs jetèrent leur cri rauque, étalèrent leur roue.

— Les précieuses bêtes, dit Mme Brévier, j'en raffole. On dirait des princesses des Mille et une Nuits.

— Tout à fait, dit M. de Souche d'un air poétique, j'aime beaucoup les paons.

Il ajouta :

— Et tous les autres oiseaux en général. S'apercevant de sa palinodie, il retourna la tête,

mais Alice s'était éclipsée, et il ne s'en était même pas aperçu, tant les gracieux mouvements de Mme Brévier l'occupaient.

— Avez-vous chassé hier? demanda-t-elle.

— Non... C'est-à-dire... Mais ça ne compte pas, je n'ai presque rien tué.

Il avait failli mentir, — à quoi bon? — pour ne pas lui avouer qu'il était rentré bredouille, tant il tenait à produire sur elle une bonne impression. Pourquoi portait-il aujourd'hui cette jaquette neuve et ce canotier de paille un peu trop petit, « genre jeune homme, » avait dit le marchand de Tours, si ce n'est pour paraître à son avantage! Mais à qui se souciait-il de plaire? A la fille, à la mère? On l'eût bien embarrassé en le lui demandant; ce n'était cependant pas pour flirter avec Mme Le Martin.

Mlle Duverset, telle qu'une aspergo mélancolique, érigea au loin sa maigre et plate silhoucllo.

— Gageons qu'elle vient nous annoncer que le thé est servi.

Et d'un signe de son ombrelle, elle fît signe que c'était bien : Mlle Duverset pivota et disparut. Elle était plus malheureuse que jamais : Mme Le Martin depuis une semaine la boudait et ne lui adressait plus la parole; ce dédain la désolait plus encore que les injustes reproches.

— Quelle belle journée, dit lentement Mme Brévier... On sent que ce sont les dernières, elles ont la beauté du déclin.

M. de Souche baissa le nez, il sentait bien ce que cela suggérait : le départ prochain de ces dames, leur rentrée à Paris. Il comprit combien elles lui manqueraient, toutes deux.

— Pourquoi ne prolongeriez-vous pas votre séjour; il y a de si bonnes après-midi encore en novembre?

Elle répondit à regret :

— Nous serons forcées de quitter ce beau pays, que vous avez contribué à nous rendre si agréable; nous avons tant à faire... et ma tante...

Il approuva d'un hochement de tête, impressionné par ces devoirs mystérieux que représentaient Paris, la vie mondaine... Il l'envia d'être si occupée, lui qui, pendant les soirées brumeuses, fumerait sa pipe au coin du feu, sa plus grosse pipe : la Marie- Jeanne.

Il en avait un râtelier, vis-à-vis de la panoplie des sticks, cravaches et fouets de chasse, et toutes por-

taient des noms de femmes, ceux des rares et pauvres souvenirs de sa vie d'étudiant et d'ofiîcier, car sa timidité et aussi une superstitieuse et hygiénique erreur l'avaient éloigné des amours de brasserie et de garnison; et aux champs, après quelques hasards de cotillon, l'âge venant, il n'avait plus pour compagnes que ses pipes, et pour compagnons que Stop et trois chiens de courre et d'arrêt. Le pas traînant de ses vieux domestiques desservant la table se confondait avec le battement de l'horloge à gaine; à neuf heures, il bâillait et allait se coucher.

A quoi lui servait-il d'être si riche? Qui en profiterait? Des neveux lointains qu'il n'aimait pas... Alors qu'il pourrait, de son vivant... Sans doute la campagne le préservait : santé, argent, point de soucis... Mais était-ce vivre? N'y avait-il pas des plaisirs plus enviables... Les théâtres, les soirées, les voyages?... Paris, qui l'eiïrayait seul, où il se sentait perdu, lui apparaissait attrayant pour peu qu'on y eût une solide installation : chevaux, voitures, et une maîtresse de maison attentive au coulage, sachant le prix des choses... Car à quoi bon gaspiller ce qu'on a? C'est un crime. Et sagement d'ailleurs, il faudrait savoir vivre six mois à la Bécassière; on se refait, les faux frais disparaissent, la basse-cour, le potager et le verger allègent le budget. On peut recevoir, on ne vit pas forcément comme des loups.

Mais voilà, les femmes qui vous plairaient, on a grande chance de ne pas leur plaire... C'était

bête de vieillir! Pourtant il était robuste, et on n'en trouvait pas beaucoup comme lui pour suivre toute une journée un rallye ou courir le cerf dans la forêt de La Magne, en Sologne, chez son unique camarade, vieux garçon comme lui, le comte de Prességault.

— Comment va Olympia? demandait Mme Brévier.

— Elle a franchi avant-hier une haie haute comme cela.

Il éleva sa canne.

— Si vous l'aviez connue autrefois, quand elle a remporté le prix de la Rivière. Nous en avons fait ensemble, des randonnées!

Il rappela — Mme Brévier ne les entendait que pour la troisième fois — les prouesses de sa jument. Dès qu'on lui parlait de lui ou de ses bêtes, il devenait intarissable; aucun sujet ne l'intéressait davantage. Elle lui prêtait une oreille complaisante, sans écouter, en train de calculer, avec intérêt, les économies qu'il avait faites en vivant sans dépense sur ses fermages, depuis vingt ans.

Sans doute, l'ennui, à ses côtés, serait considérable, l'été et l'automne surtout. Mais l'hiver parisien pourrait être supportable. Il avait toutes ses dents, une santé de fer; on voyait des hommes plus rebutants :1a femme qui saurait le manier ne serait point après tout si malheureuse. Dire que si cette sotte d'Ahce voulait... Il lui sembla qu'à sa place...

Le thé était servi sur la terrasse. Mme Le Martin

découpait gravement un gros gâteau mollet, en clignant de l'œil à Kiki : lui aussi aurait sa part. Mlle Duverset, assise sur le bord de sa chaise, en pauvresse, terminait une maigre broderie sur toile cirée verte, qui évoquait des choses tristes et froides comme les pansements d'infirmerie ou les housses de parloir.

— Deux morceaux de sucre, n'est-ce pas? dit gracieusement Mme Brévier.

M. de Souche s'inclina; il regardait, ainsi que tout à l'heure pour Alice, les doigts blancs, le bras souple, le corsage riche de vie. La fille, la mère? Quelle était la mieux? L'une avait la jeunesse toute simple, tout unie; l'autre cette perfection dans le charme qui caractérise la femme faite, embellie par l'art et l'expérience, comme si elle empruntait aux mille nuances des êtres et des choses un reflet plus subtil et plus ondoyant.

Son admiration se trahit dans le regard involontaire dont il rencontra celui de Mme Brévier; elle sentit que son prestige n'avait rien d'effacé et elle en conçut une orgueilleuse satisfaction. Oui, elle se savait belle et par conséquent toujours jeune : elle n'avait pas vécu son plein, il lui était dû encore des heures de triomphe et d'éclat; des années la séparaient de l'horrible vieillesse : elle saurait les remplir, une revanche à prendre!

N'avait-elle pas vu autour d'elle des femmes refleurir plusieurs fois, au gré de destinées contrastées? Mme Mérienne, dont on ne pouvait se

lasser d'admirer les fermes épaules et le visage lisse, n'était-elle pas déjà la « belle Méricnne » sous le président Grévy? Et Mme Dellus, qui à cinquante ans en paraissait à peine trente-six?

L'avenir, pour Jeanne Brévier, ne représentait rien de précis à cette minute, rien qu'un vague mirage, qu'elle espérait intensément voir prendre corps et forme; elle jouissait, en attendant, de la minute claire et tiède, du rose vif des corbeilles dans le vert aigu des pelouses, sous la pluie irisée des pommes d'arrosage suspendues, et elle s'étonnait de penser qu'elle était, dans sa robe nouvelle, — jolie nuance, décidément! — cette même femme qu'un an plus tôt, — oui, déj à presque un an, — la foudre frappait d'un désastre immérité, dépouillait de tout, mari, fortune, amis... Par un retour bien juste, pourquoi ne retrouverait-elle pas tout ce qu'elle avait perdu? Les amis reviendraient avec la fortune, et le mari?... Le mari?...

Elle regarda M. de Souche; de sa forte main poilue, aux ongles carrés, il tenait la fine tasse de porcelaine de Chine; à bouchées lentes, il savourait une tranche de gâteau; les fanons de son cou rouge remuaient, et au-dessus de ses grosses moustaches, on voyait palpiter les narines striées de fibrilles vineuses.

Une paix animale imprégnait son visage.

Mme Brévier baissa les yeux, soudain triste. Elle revoyait un autre homme, un cher compagnon, et celui-là d'autre âme et d'autre race.

Aurait-elle le cœur de renoncer à ce loyal souvenir; accepterait-elle les conditions intimes, pénibles, d'un servage nouveau, dont il faudrait payer les avantages? Malaise profond, au plus I)rofond d'elle-même, et qu'elle redoutait d'éclaireir?... A quoi bon?

D'abord M. de Souche ne pensait pas à elle et elle ne pensait pas à lui. Alice seule était en cause, et pour être juste, eh bien! c'est vrai qu'il ne paraissait pas son âge, il était soigné... Mon Dieu, il ne fallait pas s'exagérer l'importance de certaines choses...

Et comme le baron relevait les yeux sur elle, elle baissa les siens; un trouble, devant cet homme encore robuste, l'agitait en ce qui ne meurt jamais chez la femme, l'instinct de plaire et de dominer. A ces sentiments contradictoires d'humihation et d'orgueil, se mêlait la détresse sourde d'une rançon; mais la volonté de vivre comme elle le comprenait, en apparat, l'or coulant des doigts et lui revenant monnayé en luxe et somptueuse vanité, ce besoin plus fort que tout emportait ses regrets et ses répugnances. Etait-ce sa faute, si elle n'avait d'autre ressource qu'elle-même?

Alice s'encadra dans la haute porte-fenêtre, elle avait changé de robe et piqué à sa ceinture une rose d'automne couleur de thé pâle. M. de Souche, en souriant, la regarda s'avancer : comme elle était belle! Et cet air de pureté... Non, il ne pouvait prétendre à pareille merveille; les lois secrètes

qui régissent les êtres et apparient les jeunes avec les jeunes s'y opposaient... Elle pourrait être sa fille, cette enfant; sa fille, pourquoi pas? Sa bellefille, tout au moins...

Mais quand il reportait les yeux sur Jeanne Brévier, altière et le visage soudain grave d'une involontaire jalousie, — car elle aussi reconnaissait, enviait la puissance de la jeunesse, — il se disait : « Tu resteras garçon, mon vieux Souche. Une si belle femme n'est pas pour toi! »

Mme Le Martin réclamait sa partie de bridge; elle était joueuse acharnée, et mauvaise joueuse.

— Viens près de moi, Alice, tu me porteras bonheur.

Il sembla à M. de Souche que le sort, même en ce futile choix, décidait; il s'assit à côté de Mme Brévier, et les termes rituels scandèrent la partie : — Puis-je? — Je contre... — Vous ne surcontrez pas?... dans un silence attentif, rompu après quelques récriminations par le recensement triomphal des levées de M. de Souche :

— Grand schlem, en cœur! déclarait-il.

Et ces mots prenaient, dans sa cervelle massive, un sens augurai et propice... Le sourire de Mme Brévier lui courut comme une caresse par tout le corps.

« Tiens! tiens! » pensa Mme Le Martin qui les observait; et sa fureur de perdre se dissipa peu à peu devant les horizons imprévus qui s'ouvraient à sa méditation.

Mlle Duverset parut, tendant une dépêche bleue. Mme Brévier, après un court saisissement, dit :

— Ma tante, Raymonde qui ne devait venir en France que le mois prochain, arrive après-demain... Sa santé... Elle ne peut plus supporter la chaleur de Naples, elle demande si vous pouvez lui donner l'hospitalité.

— Mais certainement, dit Mme Le Martin, cette pauvre petite.

Et sur son visage gonflé, une joie difforme passa; elle renifla comme si elle humait un agréable parfum d'amour et de scandale. Ce n'est pas sans motifs que Le Vigreux avait divorcé. On l'avait reconnu, mystérieux voyageur, à Naples... Mme de Boyséon, elle le savait, en donnait des commentaires désobligeants, fort répétés. Gilles serait-il?... « Tiens! tiens! »

Jeanne et Raymonde allaient lui procurer une distraction appréciable, elle voyait cela d'ici. N'engageaient-elles pas leurs destinées sur des cartes neuves? A l'idée de ces parties pour de bon, que les êtres jouent, avec pour enjeu la pauvreté ou la richesse, l'honneur ou le déshonneur, les hauts et les bas de la réussite ou de la défaite, elle éprouva un plaisir mauvais.

— C'est bien amusant, dit-elle en repoussant les cartes, sans qu'on sût si elle parlait du bridge ou d'autre chose.

Mme Brévier, son chapeau sur la tête, enveloppée d'un grand voile et d'un cache-poussière, — elle allait chercher Raymonde à la gare, — disait à Alice :

— Réfléchis bien. Tu sais quelle liberté ton père et moi t'avons toujours laissée. Tu n'es pas indifférente à M. de Souche. Je conçois qu'un mariage de raison ne t'enthousiasme pas, mais le positif compte autrement dans la vie que le roman. As-tu des préventions contre lui? Il n'est plus jeune, mais il a d'autres mérites. C'est une chance que tu ne retrouveras peut-être plus... Je me suis décidée à t'en parler avant l'arrivée de ta sœur qui va m'absorber beaucoup, si j'en juge par ses dernières lettres; Raymonde est malheureuse et elle va se séparer de son mari.

Alice regarda sa mère, et d'une voix douce, mais assurée :

— Je suis résolue à me marier toute seule, à ma guise, à mon heure, ou à ne pas me marier du tout, si je n'épouse pas l'homme de mon choix. Je ne veux pas d'un ménage désuni comme celui de Raymonde; la solitude et le travail m'effrayent

VANITI5 289

beaucoup moins qu une union riche et mal assortie

— Pourtant M. de Souche.

— M. de Souche ne m'aime pas et il me serait impossible de l'aimer. Une telle disproportion à tous égards aurait quelque chose de monstrueux.

— Tu exagères...

— De monstrueux; d'ailleurs rien ne m'empêche de lui rendre justice; ce n'est pas un méchant homme.

— N'est-ce pas? dit vivement Mme Brévier.

— Je le tiens seulement pour médiocre, un peu vaniteux, assez égoïste, capable avec cela de bonté facile et peut-être d'attachement. Il est possible qu'une femme, qui pourrait prendre sur lui de l'influence, trouve en sa compagnie le bonheur matériel. Une femme, non une jeune fille.

Mme Brévier resta pensive : ces derniers mots l'avaient frappée.

— Tu as peut-être raison...

— Et je crois, fit Alice avec un sourire qui n'allait pas sans ironie, que s'il s'était épris ici de quelqu'un, ce ne serait pas de moi.

— Quelle fohe!...

Mme Brévier rougit comme une enfant, car dès qu'elle essayait de s'accoutumer à une réahsation pratique, des scrupules, des objections surgissaient du fond de son éducation, de son honnêteté fidèle, malgré tout, au souvenir : ce mariage de raison, qu'elle prêchait à sa fille, aurait-elle le courage de le subir pour elle-même? N'y avait-il pas là, au

moins tant qu'Alice ne serait pas casée, quelque chose de choquant? Qu'en dirait-on? Pourtant, elles étaient nombreuses, les veuves convolant en secondes noces. Mais demain, ne vieillirait-elle pas? Demain, un brusque déclin ne l'attendait-il pas au tournant de sa vie agonisante de femme?

Vieillir avec un inconnu, quelle tristesse; et de quoi lui servirait la fortune si ce n'était pour la prolonger belle, admirée, enviée? Depuis trois jours, une crise physique et morale la ravageait, de réflexions noires. Elle sentait se tendre et se rompre mille liens forts et tenaces, tout le passé.

Elle avait enlevé de la cheminée, pour le replacer sur sa table à écrire, le portrait de Pierre, scrutait son front, ses yeux, sa vigoureuse et bonne expression de lutteur : à côté, M. de Souche lui semblait laid, vieux. Mais la vie est la vie... Une fatalité dont on ne choisit pas les éléments. Si elle voulait redevenir riche, avait-elle le choix, retrouveraitelle l'occasion?...

— Je t'ai parlé comme j'ai dû, fit-elle; il se peut que le baron me laisse entrevoir...

— Qu'il veuille m'épouser? Ça, je n'en crois rien! Et en ce cas décourage-le... Mais ce n'est pas à moi qu'il pense, je le répète...

— En vérité, Alice... On croirait... M. de Souche est très courtois, galant même, mais tu ne peux supposer qu'il ait à mon égard?...

Ahce la regarda bien en face, et dit tout bas :

— Si.

Il y eut un silence; une confusion, l'orgueil, le despotisme maternels se livraient bataille dans le cœur de Mme Brévier : aurait-elle à rougir devant sa fille? Que de fois, de clairvoyants regards, d'expressifs silences l'avaienl blsssée. Que de fois elle s'était redressée contre d'implicites blâmes. D'une voix troublée mais ironique, elle demanda :

— Et un pareil projet, à supposer qu'il le fasse jamais, te semblerait très ridicule?

— Non.

— Mais, reprit Mme Brévier, tu ne comprendrais pas que j'en vienne, après de longues hésitations, à le partager?

Alice répondit, mais pas tout de suite :

— Si.

— Dis-moi donc ta pensée!... Tu m'en voudrais, tu m'estimerais moins?... Nous parlons là dans le vide, nous supposons : tu peux bien répondre?

— Ne m'interroge pas, mère. Chaque être est responsable de ses actes et n'en rend compte qu'à sa conscience.

Mme Brévier eut un léger haussement d'épaules :

— Tu me blâmerais, alors? J'aime mieux le savoir... Je te traite en amie, je te consulte. Tu sens bien que je n'aime pas M. de Souche... A mon âge, je ne pourrais faire qu'un mariage de convenance. Te répugnerait-il comme beau-père?

Alice eut un geste lointain : résolue à vivre bientôt hors de la famille, des attaches aussi lâches ne la gêneraient pas. Sa raison même admettait ce

marché pénible et à ses yeux répugnant; question de caractère, de tempérament, soit! les âmes diffèrent. Mais ce qui protestait en elle, ce qui la soulevait de tristesse et de révolte, c'était autre chose : un sentiment intense, pur et fier, de vénération envers le disparu, la certitude moralo qu'ayant partagé avec son époux la bonne fortune, sa mère devait se résigner à la mauvaise.

La pauvreté en perspective, — et encore cette pauvreté pour beaucoup eût été du luxe, — du moins restait noble. Mais se vendre, se vendre pour de l'argent, pouah! Et à cet indiiïôrent, cet homme que rien ne rehaussait, vertu, talent, prestige! Elle n'aimait pas, afTirmait-elle, M. de Souche! Tant pis! C'eût été sa seule excuse : Alice aurait pu en souffrir par jalousie fiHale, respect du mort sitôt remplacé, mais à la rigueur aurait-elle compris, absous un entraînement du cœur et do l'esprit.

— Tu ne me réponds rien, à quoi penses-tu?...

— A papa...

— Ah! fit Mme Brévier qui pâlit, tu es injuste. A ton âge, on ne connaît pas la vie. Tu me juges, crois-tu que je ne sois pas à plaindre?..

Ahce baissa les yeux et ne répondit pas. On heurtait discrètement à la porte : Mme Le Martin attendait.

— Tout cela n'a pas de sens en ce moment, dit très vite Mme Brévier, nous en reparlerons s'il y a lieu... Tu ne m'embrasses pas?

Elles échangèrent un baiser froid. Mme Brévier soulagée, — n'avait-elle pas mis sa loyauté féminine en règle? — mais le regrettant presque, — à quoi pouvait servir cette explication prématurée? — emplissait l'escalier du bruissement de sa robe.

Alice, qui s'était approchée de la fenêtre, la vit s'installer près de la tante : l'auto ronflait; le chauffeur, baissant la tête comme un mauvais taureau, fonçait; — est-ce qu'Eugène buvait? Il était bien rouge... Ils démarrèrent, tout de suite disparurent. Alice se détourna : quoi, c'était possible? Sa mère... Elle se raidit, mais ne put vaincre son émotion, et silencieusement elle pleura...

... Quand l'auto cornant reparut dans un roulement d'orage entre les sycomores de l'avenue, Alice, qui avait rafraîchi ses yeux, se trouva au bas du perron pour recevoir Raymonde. Sa fatigue lui allait à ravir, et pour une malade, jamais elle n'avait été plus jolie! Un délicieux costume de voyage à minuscules carreaux la moulait, un toquet rouge se posait crânement sur ses épais cheveux d'or.

— Bonjour, petite sœur! Comment vas-tu?

Quelle bonne mine tu as!...

Et elle s'affairait avec de petits rires, des phrases coupées court, des interjections de plaisir :

— Oh! mais, tante! Ça a un chic, ce manoir!... On a oublié mon sac! Et cette vue sur la Loire! Non, le voici!

— Faites donc attention, fichu maladroit!

s'écria tout à coup Mme Le Martin irascible, vous avez failli marcher sur Kiki! Et puis vous avez dépassé la vitesse; vous savez nos conventions, vingt francs d'amende, que je retiendrai sur vos

Eugène la dévisagea, il n'avait pas son air ordinaire. Les yeux injectés, sa face rude d'ouvrier gras congestionnée par les nourritures copieuses et les rasades sans eau, il la dévisagea avec une méprisante majesté, puis tendant le dos, mit son moteur en marche, fila d'un trait vers la remise.

— Il va écraser mes bégonias bulbeux, s'écria la tante. Je ne sais pas ce qu'a cet homme depuis quelque temps, je le flanquerai demain à la porte.

Un cadeau que Raymonde lui apportait dans son petit sac, une très belle broche en corail napolitain, la dérida :

— Comme c'est gentil à toi, ma toute belle! Et reprise d'un engouement pour le charme de

la jeune femme, elle l'accabla de caresses.

— Quel jour Le Vigreux vient-il nous voir?

— Oui, dit Raymonde se retournant vers Alice, figure-toi, dans le train depuis Paris, j'ai voyagé avec lui; il va chasser chez les Ismaël, il a promis de nous.dire bonjour au retour, vendredi, je crois.

Elle ne remarqua pas l'expression attristée, réprobative du visage de sa sœur. La tante riait sous cape : ce n'est pas elle qui était dupe du hasard de cette rencontre. Mme Brévier avait son air de parfaite sérénité mondaine. La présence de Ray-

monde ravivait en elle des impressions d'autrefois, lorsque ensemble elles couraient les magasins, se racontaient leurs visites.

Elle était heureuse de la revoir, de respirer en elle la fièvre du voyage, le mouvement, la gaîté : Raymonde, c'était sa jeunesse de femme qui revivait, et quant à Le Vigreux... Elle était décidée à ne savoir que ce que sa fille jugerait bon de lui dire... Raymonde était d'âge à savoir se conduire... Et si elle pouvait recouvrer un jour sa liberté, et si Le Vigreux l'aimait toujours, ce n'est pas elle qui blâmerait un pareil mariage. Seulement restait Gilles...

— Mais c'est abominable, répétait la tante, très tard dans la soirée, quand sous prétexte de coucher Raymonde elle l'eut emmenée avec Mme Brévier. Un feu clair pétillait dans la chambre, — la plus belle du manoir, la chambre de lampas bleu, — la flamme rose éclairait de reflets dansants le blanc visage et le peignoir blanc de la voyageuse qui retirait ses bagues et les déposait dans une coupe de Venise : — Gilles est un scélérat; je l'ai toujours pensé!

Raymonde achevait d'énumérer les griefs de son séjour, présentant sous l'aspect le plus sombre leur incompatibilité d'humeur et dépeignant au tragique leurs scènes fréquentes.

Mme Le Martin en haussa les épaules de surprise :

— Et dis-moi, ma chérie, il n'a pas de maîtresse? Il doit en avoir?

Raj^monde leva les yeux au ciel, ce qui pouvait s'interpréter au choix comme un aveu d'ignorance, ou comme une attestation de martyre.

— Et il t'a battue, il a osé te battre? reprit la tante qui, édifiée sur la moralité de sa nièce, ne mettait cependant pas en doute la véracité de ses plaintes.

Mme Brévier, indignée, secoua la tête. Raymonde défit sa manche, montra un bras impeccable.

— Tenez, là; j'ai eu un noir pendant quinze jours, j'ai cru qu'il m'avait brisé l'os.

Toutes trois se penchaient sur la tache invisible, croyaient en voir l'ombre, Raymonde mentait-elle par plaisir, habitude prise avec son mari, ou pour mieux se concilier un apitoiement protecteur?

Il est certain qu'elle ne pouvait faire autrement que de charger calomnieusement Gilles et d'inventer des sévices fictifs, en plus d'injures en effet réelles. Pour ses propres torts, elle jugea aussi inutile de les révéler que ces dames de les approfondir. La solidarité familiale avant tout! Et pour Mme Le Martin, il n'y avait pas d'erreur, Gilles était c.e qu'il méritait. Digne, Mme Brévier laissait prudemment dans l'ombre ce doute, préférant de beaucoup n'en recevoir aucun éclaircissement.

— Demain, déclara la tante, je ferai téléphoner à Aurandon et à Vapaillc de venir conférer avec nous. Tu vas me faire le plaisir, mon mignon, de demander le divorce contre cet individu!

Raymonde, bien que ces dernières semaines eussent été orageuses pour elle, — Gilles tour à tour affectait le mépris, revenait à la colère ou s'abaissait aux supplications, — ne se dissimulait pas les difTicultés de la situation. Qu'elle la motivât devant les siens, et même devant le monde, en accumulant force griefs plus ou moins véridiques contre son mari, rien de mieux; mais les juges voudraient des témoignages et des preuves.

C'est ce que ne manquèrent pas de faire valoir M« Aurandon et M« Vapaille, accourus docilement au bout de quelques jours; l'avoué sec et long, pareil à un rouleau de parchemin jaune, l'avocat familier et bavard, avec son nez fureteur et ses yeux sarcastiques. Ils flairaient que tous les torts n'étaient pas du côté de M. d'Arbelles; s'il opposait une demande reconventionnelle, il en pouvait rejaillir sur Mme d'Arbelles le plus fâcheux éclat.

— Il ne faut, dit M« Aurandon, plaider qu'à coup sûr.

— Les meilleures ruptures, ajouta M« Vapaille, se font à l'amiable : on se met d'accord, et le tribunal ratifie.

— N'entamez pas, répétaient-ils, une offensive dangereuse.

— A moins, objecta M® Aurandon d'une voix sentencieuse et lugubre, — il l'employait même pour dire : « Je reprendrais bien des fraises. » — à moins que vous ne teniez à gagner du temps et à vous soustraire le plus longtemps possible à la nécessité de demeurer au domicile conjugal.

— Ou, interjeta M^ Vapaille malicieusement, que vous soyez décidée à courir le risque de représailles dont M. d'Arbelles sera tenté, car la procédure entamée, il n'aura plus à garder de ménagements.

— Il faut le persuader que vous ne pouvez plus vivre ensemble et que votre intérêt commun est une séparation définitive, dit M« Aurandon. Employez à cela tous vos efforts, des amis, des intermédiaires; nous sommes tout à votre disposition.

— Voulez-vous que je parte pour Naples? proposa Vapaille empressé.

Mme Brévier, assise à côté de Mme Le Martin, comme à l'abri d'une forteresse massive, songeait avec amertume, avec triomphe aussi, combien l'attitude de ces messieurs serait autre si, au lieu d'être bien hébergés au manoir, nourris de succulents plats et affriandés de beaux honoraires, ils recevaient de haut, entre deux portes de leur cabinet d'affaires, une Raymonde pauvre et sans appuis.

A y réfléchir, elle vouait à l'or, souverain maître

des consciences et clef des dévouements, une adoration fétichiste, le superstitieux culte d'un être qui a failli perdre son Dieu, et qui le retrouve bienfaisant, éblouissant et chaud comme le soleil.

— Le plus sage n'est-il pas, en prolongeant l'éloignemcnt de fait, d'amener ton mari à consentir à la rupture légale?

— Mais puisque c'est de celle-là précisément qu'il ne veut pas, objecta Mme Le Martin, impatiente.

Les obstacles l'irritaient, persuadée qu'elle était que tout doit s'aplanir, et habituée à voir les gens céder devant ses caprices. Sans doute, il était peut-être un moyen de décider Gilles, et très prudemment, Raymonde et Mme Brévier y avaient fait allusion : la restitution de son patrimoine et une liquidation de communauté, sur les bases de leur prospérité ancienne, lui enlèveraient évidemment un motif inavoué, et le plus valable, de son refus; mais, à cela, Mme Le Martin demeura sourde. Que Raymonde se débrouillât, qu'Alice se mariât sans dot, que Jeanne Brévier arrangeât son existence comme elle le pourrait; c'était bien assez de tenir maison ouverte et de les couvrir de sa protection.

Raymonde eut un geste insouciant. Tout s'arrangerait, à chaque jour sa peine! Etre délivrée de son mari, — il avait bien fallu qu'il la laissât partir sur le choix formel qu'elle lui avait laissé : ou chez sa mère, ou chez Le Vigrcux... — ne plus voir ce

visage de reproche et de haine, la soulageait. Cette demi-Uberté lui laissait ses aises, ne gênerait pas trop son amour : en traversant Paris, enfermée vingt-quatre heures dans le petit appartement de la rue du Général-Foy, toute à la joie de retrouver Marc, elle avait pris du courage.

Sans hésiter non plus, comme d'une chose naturelle et divvcnue une habitude, elle avait accepté les billets bleus dont elle avait retrouvé, une fois en voyage, son petit sac-portefeuille rempli. Gela ne représentait pas pour elle de l'argent, — l'argent, elle s'en moquait bien, — mais force achats inutiles, des chapeaux, des robes neuves; elle avait eu le temps de passer chez Laquert, depuis longtemps soldé de ses factures secrètes, par un autre que Gilles.

Elle aussi tirait de la saison magique un regain de beauté ardente, quelque chose de plus hardi dans le regard, de plus assuré dans les gestes. On eût dit qu'elle portait sur elle l'orgueil de sa passion...

Les négociations avec Gilles commencèrent. La tante Eloi daigna lui écrire de sa main une lettre sévère qui l'invitait à céder enfin aux vœux légitimes de toute la famille. La réponse ne se fit pas attendre, amère et explicite, avec une abondance de détails édifiants. Mme Le Martin s'en fit un régal qu'elle eut la générosité de faire partager à sa nièce; mais Mme Brévier opposa une incrédulité froide, affirmant qu'elle n'en croirait même pas

Raymondo, capable de se calomnier par bravade, et qu'à mettre les choses au pis, un mari ne se vantait pas de ce genre d'accident, en quoi Gilles montrait bien son indélicatesse et sa sottise.

Elle manifesta l'intention résolue de ne passe prononcer sur ce point délicat, le secret de Raymonde n'appartenait qu'à elle, et trop d'excuses au besoin eussent légitimé sa vengeance; pourquoi Gilles s'obstinait-il à la garder de force? C'était bien fait.

La tante Eloi renchérit : la pauvre mignonne! IMais s'il la poussait à bout?... Raymonde, à cette question posée en tête à tête, ne fit pas de difficulté à lui répondre franchement : il aurait voulu ce qui arriverait, l'éclat suprême. Le Vigreux était libre, elle vivrait ostensiblement avec lui; même en ce cas, un divorce contre elle ne l'empêcherait pas de l'épouser plus tard. D'ailleurs, l'union libre, pour gens très riches, ne différait pas sensiblement du mariage. Et elle cita des précédents.

Mme Le Martin hochait la tête; sans doute ce serait une résolution héroïque, mais la nécessité? Pourquoi faire parler de soi, nuire à sa mère, à sa sœur? Mariée, elle n'avait qu'à vivre en femme séparée, dans un appartement à elle, conservant relations et apparences : elle avait le droit d'avoir des amis, voire un bon ami discret. Le monde fermait si volontiers les yeux, pourvu qu'on ne voulût point les lui crever.

Et elle conclut en assignant à Le Vigreux, pour

sa prochaine venue, la chambre de panne grenat, un peu sombre, mais contiguë à celle de lampas bleu.

L'avoué et l'avocat partis, — on ne pouvait en tout cas rien faire avant la rentrée des tribunaux, — Raymonde n'eut plus qu'à souhaiter l'arrivée de Marc, retenu chez les Ismaël. Et en attendant elle se divertit à la cour que M. de Souche, avec un sérieux touchant, faisait à sa mère.

Sa conception égoïste de la vie lui laissait envisager, avec une liberté d'esprit rare, les avantages et les inconvénients encore hypothétiques d'une semblable union. Evidemment elle n'eût pu s'y résoudre pour elle-même, quel que fût son besoin vorace et irrésistible de richesse; à tant que subir cette compromission, que ce fût pour quelqu'un de jeune et de séduisant. Elle s'estimait d'ailleurs en dehors de telles suppositions, puisque l'amour réciproque purifiait à ses yeux un abandon aussi profitable que peu calculé; du moins s'en donnait-elle l'illusion. Mais tout en admettant que sa mère, belle encore, pût trouver mieux, elle avait un sens trop pratique pour ne pas reconnaître que la maturité rassise de M. de Souche, l'équilibre de son docile esprit autant que l'état solide de ses biens, présentaient à la domination d'une femme très femme, et sûre de prendre un grand empire, une fort acceptable perspective. Les scrupules filiaux d'Alice ne lui vinrent pas. Pourquoi eût-elle mêlé des ordres de sentiments si divers? La fidéUté plato-

nique du souvenir n'exclut pas l'acceptation forcée du présent.

Elle comprenait trop bien que sa mère reculât épouvantée devant cette alternative : un servage doré, précaire au fond chez la tante, ou une solitude si médiocre qu'elle équivalait, pour une des reines élégantes d'hier, à un suicide. Le baron serait un beau-père campagnard, à la bonne franquette; et puis l'on pouvait bien s'amuser à des suppositions qui ne se réaliseraient peut-être pas...

— Alors, dit un jour Mme Brévier, tu ne trouves pas que ce soit une idée si folle?...

— Mais non, maman!... Et rieuse, Raymonde ajouta : — Le baron sera très présentable quand tu lui auras choisi ses cravates et donné un tailleur.

— Oui.

Mme Brévier s'arrêta, elle allait nommer le praticien célèbre qui habillait Pierre autrefois.

Elle regarda Raymonde : elle avait raison de la préférer, celle-là était bien sa fille; tant d'affinités, de compréhensions secrètes les unissaient.

— Tu es intelligente, au moins, toi.

Dans ce « toi » s'exhalait sa rancœur envers Alice.

— Ah! maman, dit Raymonde avec un ton sage, il faut de la philosophie, vois-tu.

Mme Brévier acquiesça d'un regard de tendre admiration maternelle; les feux d'un diamant qu'elle ne connaissait pas attirèrent son regard.

— Tu as une magnifique bague.

— Oui, dit Raymonde élevant sa main fine, pour qu'on la vît mieux à son doigt, bijou lui aussi, avec la petite coquille rose et brillante de l'ongle à pointe d'ivoire.

Mme Brévier répéta, non sans un fugace éclair d'envie :

— Magnifique.

Mais elle ne demanda pas, et Raymonde ne dit pas qui la lui avait donnée; eîle retira sa main et, avec gaminerie :

— Va te faire belle, maman, puisque ton amoureux vient dîner.

Mme Brévier avait rougi.

— Tiens, qui donc nous tombe là?

Les détonations en chapelet d'un motocj^clo retentirent : c'était Le Vigreux, survenant à l'improviste. Le visage de Raymonde se transfigura. Elle ne fit qu'un saut dans l'escalier, arriva première :

— Vous, la bonne surprise!

Il lui riait de tout son visage énergique, de ses yeux hardis, de ses dents dures; le grand air l'avait bruni, il respirait l'amour et la force.

— Ma chérie... dit-il tout bas

Traînant sa masse informe, Mme Le Martin parut:

— Et vos bagages? Nous ne vous laissons pas repartir.

Ses bagages? Une voiture allait les apporter de Tours, il comptait bien rester quelques jours.

— A la bonne heure, dit la tante.

Le Vigreux était un des rares hommes qu'elle prît au sérieux; elle éprouvait pour lui un mélange d'admiration et de crainte.

— Raymonde, fais-lui les honneurs! L'escalier, avec mes vieilles jambes...

Dans la chambre de panne grenat, le verrou tiré, Marc et Raymonde s'étreignirent :

— J'ai cru que tu ne viendrais jamais...

— Moi aussi j'ai compté les jours...

— Tu m'aimes?

— Follement!

Il lui couvrait de baisers le front, les joues, les paupières, les lèvres... Elle se dégagea, fit jouer le déclic d'une porte tendue d'étoffe, désigna la pièce voisine avec ses meubles de style et son Ht Louis XVI, blanc, large et bas; et souriant, un doigt sur la bouche, invite de prudence, rappel à la raison :

— Ma chambre, tu vois.

Le lendemain, M. de Souche, chez qui l'on déjeunait, était venu en Victoria chercher ces dames.

— Tante, dit Raymonde, le teint délicieusement alangui, si ça ne vous fait rien, je redoute la trépidation; j'emmène Alice.

Et se tournant vers INIarc :

— Vous nous tiendrez compagnie sur le strapontin. N'est-ce pas, monsieur de Souche, vous nous cédez votre voiture? En récompense vous irez dans l'auto, avec ma mère et ma tante.

Il s'inclina, trop galant pour protester, mais déçu : fidèle aux vieux sports, il avait renoncé à la bicyclette après sa première pelle, et les courses en auto lui étaient particulièrement désagréables. Il avait une phobie du vide, à se voir projeter ainsi en avant, et la crainte d'un accident lui causait un perpétuel malaise. De plus, en sécurité avec son vieux Joseph, il éprouvait pour le chauffeur do Mme Le Martin une défiance irraisonnée. Eugène, avec son air de gouape robuste craquant dans sa livrée, son insolence d'ouvrier parvenu, choquait en lui le hobereau habitué aux égards, maître de ses terres et de ses gens.

— Eh bien! montez, baron, dit Mme Le Martin, nous n'irons guère plus vite qu'eux. Vous entendez, Eugène? A l'allure des chevaux. Prenez seulement un peu d'avance.

Le chauffeur ne répondit pas; depuis la menace de son congé, il ne décolérait plus, ivre le plus souvent, d'une ivresse rigide d'automate bien réglé. Il couvait une haine fielleuse, faite de rancœurs humiliées et de rages dévorées en silence. Affranchi de l'atelier, mais ravalé à une domesticité bourgeoise, gorgé jusqu'au dégoût de bonne chère, arrivé à mépriser les autres et lui-même, il maudissait son impuissance aux prises avec son orgueil de conducteur de vies humaines. Car enfin, il tenait dans ses mains le sort de ces êtres confiés à son adresse, et si l'envie lui prenait...

A certaines duretés de la « vieille », — ainsi appelait-il Mme Le Martin, — il sentait se réveiller en lui la sauvagerie de l'être primitif qui sommeille jusqu'à l'heure des accès furieux dans le mauvais ouvrier, fouetté de lectures anarchistes et d'alcool, gangrené des vices qu'il reproche à ses patrons.

— La belle journée, dit la tante. Ah! mon Dieu, Kiki qui aboie... Arrêtez, Eugène, vous voyez bien que vous avez oublié Kiki!

L'animal recueilli par eux, M. de Souche put contempler à son aise Mme Brévier : elle avait encore rajeuni, et il ne se lassait pas de l'admirer, Certainement, aujourd'hui, profitant de la dispersion de ses invités dans le parc, il risquerait une

déclaration positive, retardée par sa gaucherie de jour en jour : il lui offrirait sa main, bonnement, avec des mots un peu embarrassés, plus ou moins choisis, mais qui viendraient du cœur.

Il souhaitait, avec une impatience de jeune homme, que ce moment vînt vite, le tirât d'un doute oppressant : si elle allait refuser?... C'est qu'il était pris... Il pensait constamment à elle, elle s'interposait entre le paysage et lui... S'il allait sur Olympia visiter une de ses fermes, c'est Mme Brévier qui lui apparaissait de loin, au seuil de la grange. Elle surgissait à son retour, derrière les massifs du jardin anglais. Des pas fur tifs, légers comme les feuilles qui tombent dans les allées, glissaient sur les dalles du corridor : elle encore. Et jusque dans les nuages de fumée, autour du petit brasier de sa grosse pipe, elle s'évoquait, fantôme diaphane.

Au tournant, on put voir en se penchant la Victoria, qui, à cent mètres, suivait au trot correct. L'ombrelle bise de Raymonde agita un petit bonjour. La route bifurqua, on allait à la Bécassière par les deux chemins :

— Prenez à droite, dit la tante. — C'était le plus court.

Eugène prit à gauche.

— Est-ce que vous n'entendez pas quand on vous parle? J'ai dit : A droite! à droite! Vous ne savez pas ce que ça veut dire : A droite?

Le chauffeur se retourna et dit :

— J'avais bien entendu.

Mme Le Martin n'en crut pas ses oreilles, jamais on ne lui résistait en face. Une expression méchante durcit sa face. En elle s'agitèrent les despotiques instincts des vieilles boyardes qui faisaient fouetter et mutiler leurs serfs.

— Faites immédiatement demi-tour, cria-t-elle d'une voix rauque.

— Je ne peux pas, dit sournoisement Eugène, dont le dos rond, les bras en anse autour du volant, signifiaient une résolution arrêtée.

— Je vous ordonne de prendre l'autre route!

— Nous arriverons aussi bien, en rattrapant l'allure.

Et d'un changement de vitesse, l'auto partit, rapide, le vent en soufflet au visage des voyageurs déjà inquiets de l'algarade, Mme Brévier saisie, M. de Souche n'osant intervenir.

— Allez lentement, intima Mme Le Martin.

— J'ai besoin de prendre l'air, dit tranquillement le chauffeur.

Et l'auto accéléra; les champs par saccades filèrent en sens inverse. Le voile bleu qui assurait le chapeau de Mme Brévier se défit, flotta en ondes Loïe FuUer.

— Arrêtez! cria Mme Le Martin exaspérée, terrifiée aussi. Elle avait la sensation que l'auto si souple, si docilement ramenée au plus petit pas, devenait une bête folle, une force aveugle lâchée; elle se retourna, ne vit plus la Victoria que comme un point imperceptible, là-bas au bout de la plaint».

Les masses vertes d'une forêt coururent contre eux, les submergèrent; ils fendaient une route aux bas côtés d'herbe avec une vitesse vertigineuse, l'auto s'emballait.

— Eugène! hurla la tante, en voilà assez!...

— En voilà assez, cria en écho M. de Souche d'une voix tonnante : — Obéissez!

Kiki aboyait de toutes ses forces, le poil hérissé, les oreilles droites.

— Toi d'abord, tu m'embêtes, dit le chauffeur. Et empoignant la bête, il la jeta à la volée pardessus bord.

On n'entendit pas le hurlement de détresse, on ne vit pas la chute, on était déjà loin. Un village fut traversé en foudre, puis un pont. Les paysans, stupides, n'eurent que le temps d'apercevoir des femmes qui faisaient des gestes désespérés; la plaine large se rouvrit, l'auto se précipita en boulet de canon; un obstacle pointa sur la route : une vache? une vieille femme? On n'eut pas le temps de distinguer, dans une secousse craquante.

— Mais il est fou, gémit Mme Le Martin, convulsée d'horreur.

— Il est saoul, riposta M. de Souche qui, se dressant, — il perdit son chapeau, — appuya sa lourde poigne aux épaules d'Eugène : — Arrête, ou je t'étrangle!

— Lâchez-moi, lâchez-moi, ou je fais un malheur!

Il ricana énigmatique :

— Vous voyez bien que je rigole!

— Veux-tu arrêter? répéta M. de Souche, hésitant à l'assommer d'un coup de poing; mais que deviendraient-ils? S'il savait conduire, encore! Il n'eut pas le temps de réfléchir, une violente secousse le déracina, le jeta dans un champ labouré. Comme délestée, l'auto qui ne semblait plus obéir à rien, puissance humaine ni force mécanique, plongea dans une descente, sombra à pic.

— Eugène, mon bon Eugène, pleura Mme Le Martin, décomposée, verte et mourante, ayez pitié de nous... Voyez, mon ami, ma nièce se trouve mal; vous ne voulez pas nous tuer!... Grâce, mon petit Eugène, je vous donnerai ce que vous voudrez, mille francs, dix mille francs, vingt mille francs, arrêtez, par pitié!...

Mais Eugène n'entendait plus, pris à la folie de sa revanche, à cette frénésie de la vitesse dont il avait été si longtemps privé, inconscient du danger, l'appelant presque, si hors de lui qu'à Mme Brévier ranimée assez pour murmurer :

— Nous sommes perdues.

... Il répliqua :

— Je m'en f...!

Pourtant le sang-froid lui revenait, il se dégrisait peu à peu, sa vengeance assouvie; il n'avait voulu que leur faire peur, à ces « femelles », leur offrir ce bouquet pour son dernier jour de service; plus souvent qu'il resterait dans cette « sale boîte »! Il voulut freinpf, mais l'auto forcenée ne lui obéis-

sait plus. Cramponné au volant, raidi de toute sa force, il vit à son tour le gouffre : à six cents mètres, à deux cents, à cinquante, une profonde tranchée de chemin de fer béa..., la culbute finale, la mort!

D'une formidable embardée, il jeta le monstre de fer contre une maisonnette de garde-barrière qui s'écroula à moitié dans un fracas sinistre. Il se broya le crâne du coup; et quand des chemineaux accourus relevèrent les deux femmes inertes, on constata que Mme Brévier, ensanglantée par les éclats de la vitre, n'avait aucun membre rompu; pour Mme Le Martin, son visage et son corps n'étaient plus qu'une bouillie rouge.

Quinze jours après, la figure et les raains encore enveloppées de pansements, — elle ne serait pas défigurée, par bonheur! — Mme Brévier put sortir du lit où les médecins l'avaient condamnée à un repos absolu, seul capable de calmer son effrayant état nerveux, un demi-délire sans sommeil, un tremblement perpétuel, des cris soudains.

Elle eut, en s'étendant aux bras de Raymonde et d'Alice, sur une chaise longue rehaussée d'oreillers, une défaillance qui venait autant de sa faiblesse que du bien-être de la vie reconquise, de la certitude d'être saine et sauve. Vivre, la douce et légère chose, quand on est déjà presque entré dans la fosse et qu'une main providentielle vous en retire!

Elle contemplait, comme si elle n'avait jamais encore admiré leurs teintes glorieuses, les marronniers fauves et les noisetiers du parc, les fleurs en corbeilles pourpres, le gazon jaunissant. Tout de sa chambre lui plaisait, comme de choses neuves et jolies qu'on vient d'acquérir. Et elle avait en effet la sensation intime de se trouver ici plus chez elle qu'auparavant; elle éprouvait une sécurité inattendue, bien qu'encore endolorie, d'orgueil et de puissance.

Si elle en avait pu douter, la déférence de M^ Labric lors de sa visite empressée, les égards particuliers de ceux qui la servaient, les lettres de condoléances, déguisant mal les félicitations, lui eussent affirmé le prestige nouveau dont se nimbait aux yeux du monde l'héritière naturelle des millions de Mme Le Martin. Elle avait beau chasser comme inconvenant et prématuré le bonheur qu'elle en éprouvait, l'idée fixe la harcelait, l'idée magique : « Je suis riche, riche, riche! »

Et elle l'était par la force seule du destin, sans avoir rien fait pour cela de mal, ni entaché sa conscience. Elle l'avait payé assez cher ce gros lot venu avant l'heure, mais escompté de toujours et dont elle avait failli ne point jouir!

D'y songer, un frisson lui courait par le corps, ses yeux se fermaient d'épouvante sur la vision affreuse : cette course à l'abîme, où elle avait senti sur ses tempes le vent glacé de la Mort. Non, jamais, jamais elle ne remonterait en automobile! Elle essayait de s'arracher à l'obsession... Quand pourrait-elle ne plus voir fuir le paysage dévorant dans lequel ils s'engouffraient avec un affreux tumulte au cœur, l'effroi de la lutte tragique, cette sensation terrible de chute vivante, de heurts humains?...

Elle s'admirait d'avoir survécu. La catastrophe lui inspirait moins de compassion pour la tante que d'attendrissement envers elle-même. Une telle fin lui mettait sous les yeux son propre cercueil. Et on songeant à ce qu'elle aurait pu perdre,

elle maudissait le risque auquel elle avait échappé. Comme il s'en était fallu de peu!... Sa pitié pour la morte s'atténuait en songeant qu'elle n'avait pas eu le temps de souffrir, et, malgré elle, des consolations lui venaient de tout ce que cette fatalité contenait d'inévitable. La tante, en provoquant la démence de cet homme, n'avait-elle pas attiré, sur elles deux, la foudre qui eût pu frapper aussi Lien Mme Brévier, innocente, que Mme Le Martin, dure à ses gens et exécrée d'eux?

Elle plaignait moins celle-ci, auteur responsable en somme, que l'infortuné M, de Souche que deux côtes luxées et un douloureux tour de reins immobilisaient chez lui, — encore un qui avait eu de la chance! — ou Kiki anéanti, ou la malheureuse paysanne qu'on avait à moitié écrasée sous sa charge de fagots; une vieille femme sans famille — les responsabilités en seraient moindres! Pour Eugène, il avait expié!

Ah! non! la vie n'était pas toujours commode avec la tante! Et il fallait à Mme Brévier un véritable effort de justice pour mettre dans la balance les services reçus en regard des humiliations subies. Mais ne devait-elle pas oublier le mal et ne savoir gré que du bien?

Généreusement elle absolvait des torts que rachetait si largement l'investiture soudaine des miUions. Riche enfin! Plus riche qu'elle ne l'avait jamais été du temps de sa splendeur, car ici rien de roulant, de flottant; elle pouvait à pleines mains brasser l'or

solide, froisser les billets bleuâtres, soupeser les titres de rente, les valeurs de choix. Et pourtant le plaisir involontaire dont elle était subjuguée, l'ivresse contre laquelle elle se défendait, n'allaient pas sans mélange. Comme si la crainte d'avoir failli manquer l'héritage le lui rendait plus âprement cher, la conscience de cette admirable fortune s'accompagnait en elle de soucis, de méfiance et de tourments : des levains d'économie, la peur d'être volée, — Labric était-il sûr? — fermentaient en son esprit troublé. Elle sentait se roidir par instants son cœur, suspectait les paroles et les regards, tâchait de sonder les pensées.

Un changement s'était fait sur sa physionomie, dont Alice était stupéfaite.

Elle aussi avait passé par de rudes émotions. Saisie d'étonnement par la fuite de l'auto, perdant vite sa trace, une fois M. de Souche ramassé à trois lieues de là fort mal en point, c'est parle télégraphe, questionné dans toutes les directions, qu'elle et Raymonde avaient su la vérité. Le Vigreux s'était dévoué au transport des deux femmes, l'une immobile pour toujours, ensevelie entre quatre planches, l'autre étendue sur le matelas d'un landau fermé, toute pâle comme une momie dans ses bandelettes blanches.

Elle reverrait toujours cette arrivée lugubre, et aussi l'air d'intimité dont sa sœur, sitôt rassurée sur le sort de leur mère, avait vécu avec Le Vigreux, maître de céans, eût-on dit, ordonnant tout, veillant

à tout. Elle avait surpris bien des choses alors, dont la fierté de son âme de vierge s'était révoltée. Comment avaient-ils osé, en l'absence du mari, garant responsable de l'honneur de Raymonde, dissimuler si peu cette famiharité coupable?

C'est que, — elle l'ignorait, — Raymonde, faisant un retour égoïste sur elle-même, avait envisagé le péril dont sa beauté à laquelle elle tenait autant, plus encore peut-être qu'à la vie, venait d'être menacée. Sans son inspiration d'esquiver le trajet dans l'auto, elle aurait eu, qui sait? le sort de la tante, ou bien, lacérée vive, son beau visage déchiqueté, elle aurait pu rester infirme, un objet d'horreur. La présence de Marc l'avait sauvée.

C'est parce qu'il était là, c'est pour rester auprès de lui qu'elle était montée dans la Victoria. Elle en frémissait, reportait sur sa personne une foi chaleureuse, une gratitude tendre, voyait en lui l'appui ferme de sa faiblesse de femme, le préservateur des mauvais sorts. Elle s'était affligée de bonne foi sur l'infortune de la tante, de bonne foi avait sangloté pendant la triste cérémonie, puis sans fiel, et par la pente naturelle de ses réflexions, elle n'avait pu s'empêcher de se dire qu'un singulier miracle échéait là, et que la transmission de cette fortune à sa mère constituait un hasard bien enviable : quelle chose abominable de penser que leur pauvre maman aurait pu y rester, elle aussi!...

De toutes ses forces, elle écartait les suggestions qui se levaient dans l'ombre trouble d'une pareille

image... Comme pour bien se persuader de la pureté de sa joie à voir la blessée guérir, elle l'entourait de chatteries plus démonstratives, de petits soins souriants. Ce n'était certes point manque de délicatesse, n'est-ce pas, que de se dire : « Si maman voulait, il lui serait facile de faire ce que la tante n'a pas voulu entendre, offrir à Gilles la rançon de ma liberté; quelques centaines de mille francs, — elle n'en serait pas appauvrie, — dédommageraient son amour-propre à vif et assureraient mon divorce. Après tout, ce ne serait qu'une avance sur ce qui me reviendra dans l'avenir, un avenir, j'y compte, bien lointain... Pauvre mère, espérons qu'elle vivra cent ans! »

Mais Mme Brévier, quand elle fut en état de se prêter à une suggestion de cette nature, éluda, prétextant sa tête encore ébranlée, tout examen positif. Il fallait y réfléchir, ne rien hâter... En elle-même ell songeait : « Comme Raymonde y va! Quatre ou cinq cent mille francs ! On voit bien que ce n'est pas à elle! »

L'idée que l'on devait en toute justice à Gilles le remboursement de son patrimoine, ne lui vint qu'à la réflexion, et si on l'eût interrogée sur la légitimité de ses droits à hériter de cette fortune, legs forcé d'une femme qu'elle n'aimait pas, on l'eût bien étonnée. Pas davantage n'eut-elle un doute sur l'acceptation de ces milhons qu'elle savait salis de boue et de sang, impavidement gagnés par ce forban d'Eloi.

Elle ouvrait maintenant elle-même ses lettres,

relisait les premières arrive'es : une de Mme de Boyséon, tenant à lui dire son amitié fidèle, et discrètement la congratulant, à la fin, comme si elle pouvait garder encore une illusion sur un replâtrage possible de mariage entre son fils et Alice! Mme Brévier était partie d'un éclat de rire saccadé : oui, voilà le monde qui revenait!

Et celle-là, Mme Hottmann, qui jusqu'à présent n'avait soufflé mot, ressuscitant pour l'accabler de protestations afi'ectueuses. Et les Leloup d'Ygré, dont elle n'avait plus entendu parler! Et les Mascarnes! Et le docteur Le Dave, remarié à une très jeune femme! Et Trac! ce bon Trac! Et tant d'autres! Vraiment, c'était beau d'être riche!

Et plus elle en prenait conscience, plus ses sentiments se modifiaient vis-à-vis de la tante, bonne femme « au fond » et dont les vices lui apparaissaient moins fâcheux, depuis qu'elle n'avait plus à en souffrir. Aussi avait-elle appris avec indignation l'attitude inconcevable de Mlle Duverset, monstre d'ingratitude. Informée de la mort de sa bienfaitrice, cette malheureuse, alors à sa toilette en jupon court et corset, ne s'était-elle pas mise à danser comme une folle, avec des cris inarticulés, un visage de ravissement cynique et des gestes si peu mesurés qu'ils semblaient pour une femme aussi laide et aussi maigre le comble de l'impudeur.

On l'avait immédiatement congédiée.

Sans tendresse non plus elle pensait à Michel. Bien fier, M. Lorin! Appelé par télégramme, arrivé

le soir même, reparti le surlendemain quand il eut déclaré qu'il ne prévoyait aucune complication immédiate. N'eût-il pu rester à la soigner luimême au lieu de lui dépêcher, en grand seigneur, un interne et une garde? Pas de complication immédiate, elle l'espérait bien...

Son sourcil altier se fronçait, une fixité grave et orgueilleuse au visage, comme si elle s'interrogeait, cherchait en elle quelque mystérieux avertissement, au fond de ses organes bouleversés par l'horrible secousse.

Lésions internes... Ce mot, où perçait une confuse terreur, par instants lui revenait, sans causes... car elle ne souffrait pas... Pourquoi y penser alors? Non, elle ne souffrait pas... il le lui semblait du moins!

Alice remarqua qu'elle n'avait pas demandé depuis quelques jour^des nouvelles de M. de Souche. Les lettres qu'il lui écrivait, sa venue annoncée pour le jeudi, la laissaient indifférente. Le jugeaitelle maintenant de trop piètre importance? Dans sa prospérité, jugeait-elle indigne d'elle un projet auquel elle avait souri, lorsqu'il s'offrait comme une des seules formes du salut?

Ce détachement, elle avait l'impression que sa mère ne l'étendait pas seulement à M. de Souche, mais à tous ceux qui l'entouraient, et elle se sentait plus cruellement seule en compagnie de sa mère. Michel n'avait pas voulu, elle l'avait compris, accepter plus que l'indispensable, une hospi-

talité pénible à sa dignité, le contact protecteur et flegmatique de Le Vigreux. S'il était reparti, lui, le seul être sur lequel elle dût compter, qui viendrait en aide à sa détresse?

Pourquoi, depuis la catastrophe, semblait-il que quelque chose d'indéfinissable eût changé l'expression des êtres, jusqu'au son de leurs voix? D'où venaient ces lueurs inquiétantes dans les yeux de sa mère et de sa sœur? L'or maudit, l'or malsain, l'or pourrisseur semblait affirmer on ne sait quelle emprise occulte sur elles, sur cette maison hantée, où il lui semblait parfois, elle aux nerfs si équilibrés, voir errer dans les couloirs le fantôme boufii de la tante Eloi.

Un soir qu'elle avait embrassé sa mère plus grave que de coutume, indifférente à son baiser, le regard fixé vers le mur, — qu'y voyait-elle et qu'entendait-elle dans le silence? — Alice fut réveillée au milieu de la nuit par un grand cri, des râles... Elle accourut. Mme Brévier se tordait sur son lit avec des spasmes et d'affreux vomissements, les mains crispées au ventre.

— Raymonde, Raymonde! Alice frappait à la porte de sa sœur, criait : — Maman se meurt!

On transportait le lendemain Mme Brévier à Tours dans une maison de santé. Les chirurgiens décidaient l'opération d'urgence. La laparotomie révélait une appendicite latente évoluée par traumatisme, avec perforation et péritonite.

M. de Souche descendit de sa Victoria, fit un signe condescendant au vieux Joseph et jeta un regai'd de gratitude aux deux carrossiers bais. Les bonnes bêtes! Pas d'accident à craindre avec eux! Il se redressa, — ce maudit tour de reins l'élançait encore, — et sonna à la grille blanche. La porte s'ouvrit d'elle-même; il se trouvait dans un grand jardin silencieux. Au fond, la maison de santé dressait sa façade muette, alignait les stores blancs de ses fenêtres sans vie. Il monta le perron, erra dans le vestibule et un large couloir, arriva enfin à un petit parloir. Impressionné par le calme de cette demeure comme inhabitée, il toussa, remua une chaise. Une infirmière en sarrau de toile survint; il dit d'une voix mal assurés :

— Je viens prendre des nouvelles de Mme Brévier.

L'infirmière, une grosse rougeaude indolente, répondit :

— Elle a bien supporté l'opération; si monsieur veut me dire son nom, je préviendrai Mme d'Arbelles ou Mlle Brévier.

Il remit sa carte et attendit. La porte s'était

refermée sans bruit. Ses pas sur le linoléum tintaient assourdis; il semblait que les murs fussent feutrés. Jamais il n'avait eu l'impression d'un pareil silence. On devait dans cette maison de soufîrance ne se parler qu'à l'oreille et marcher sur la pointe des pieds. La pendule même laissait à peine entendre son tic tac.

M. de Souche hocha la tête, une triste impression au cœur. Il avait fait de singulières réflexions depuis le jour fatal; et le plaisir de s'être retrouvé en vie, après l'étourdissement de sa culbute dans un labour, demeurait gâté par la rancune qu'il vouait, dans son égoïsme ingénu, à la malveillance du sort. Cette rancune, il rétendait sans le vouloir aux êtres participants à l'aventure; cette Raymonde d'Arbelles d'un si aimable sans-gêne, Mme Brévier qui aurait dû protester et se réserver le trajet en voiture avec lui, et Mme Le Martin dont il s'en était fallu de si peu qu'il ne partageât l'atroce fin.

Tout cela pour avoir eu la courtoisie, bien forcée, de monter dans cette auto de malheur! Son amour en avait reçu un coup, il y avait là de quoi rebuter le plus confiant des hommes. Sans la présence de ces dames et leur voisinage, rien ne serait arrivé; il était tranquille auparavant. Elles lui avaient apporté l'inquiétude du cœur, les émotions, le danger... Rien ne l'avait autant mortifié que sa chute; lui dont la poigne eût arrêté aux naseaux un cheval emporté, s'être vu désarçonné, expulsé violemment par cette catapulte furieuse; n'avoir pu la dompter et pa-

ralyser le misérable qui la déchaînait! Il en conservait une amertume...

Sa convalescence, servant à point sa mauvaise humeur, avait justifié sa non-réapparition au manoir. Il en voulait à Mme Brévier de ne pas lui témoigner plus d'intérêt, car, en dehors de Mme Le Martin, il se considérait en tout ceci le plus à plaindre. Mais d'apprendre que Mme Brévier, subitement en péril, allait subir une opération grave, l'avait vivement ému.

Il en oubliait ses griefs, formant des vœux d'autant plus sincères qu'il s'avisait enfin du prix de cette santé précieuse, et de la plus-value mirifique qu'elle comportait. Assez désintéressé pour avoir songé à offrir sa main sans rien demander en retour, il n'avait pas de raison de dédaigner la bonne affaire dont un lamentable hasard, une chance imprévue, double aspect de la catastrophe, récompensaient son abnégation.

Sa tendresse un moment déçue à la peur que cette pauvre femme ne fût défigurée, et rassurée de savoir qu'elle resterait toujours aussi belle, se réveillait. Il se la représentait convalescente, rétablie, suzeraine de la Bécassière; pour lui complaire, il se résignerait d'avance à des aménagements nouveaux, calorifère à la vapeur, terrasse à l'italienne, achat d'un mylord; il ferait repeindre toutes les boiseries. Mais ces projets tentants ne le distrayaient pas de la lourde inquiétude qui pesait sur lui dans cette maison de mystère, ce

VANITÉ 3t5

logis engourdi comme le sommeil et la mort.

La garde reparut : ces dames, retenues auprès de la malade, s'excusaient de ne pouvoir descendre. Et Mme Brévier tenait à ce qu'il sût combien elle était sensible à sa visite.

Il fit demi-tour, pensif. Personne ne le raccompagnait, la porte de la grille s'ouvrit devant lui. Il la referma doucement, jeta un regard à la façade que le jour baissant faisait paraître plus grave, aux stores immobiles des fenêtres, et, avec un soupir, remonta dans sa voiture.

Raymonde, dans la chambre qu'elle occupait, non loin de sa mère, avait jugé inutile de se déranger; elle écrivait à Le Vigreux. L'alerte passée et l'espoir revenu, elle aspirait à la possibilité d'une fugue à Paris, car elle s'avouait trop peu faite, vraiment, pour la sévérité d'une existence endeuillée de morts et de maladies. Il lui tardait de revoir Marc et, pour la première fois, nerveuse par contagion dans cette atmosphère de drame, elle se tourmentait, mordue de vagues jalousies et de craintes chimériques, désorbitée, avide du réconfort qu'elle trouvait au contact de l'amant et du maître.

Quelle peur elles avaient eue! Et quelle émotion! Dans son amour passionné de la jeunesse et de la santé, de la joie, du rire, Raymonde éprouvait un affreux spleen. Cette maison, où les allants et venants avaient des airs de complices discrets, épouvantait ses insomnies, assombrissait ses rêves; elle

avait soif de s'évader vers la lumière et la vie.

Dans la pièce blanche, aux parois nues où rien ne heurtait la vue et n'accrochait la pensée, Mme Brévier, étendue dans son lit, évitait de parler, fermait les yeux. Alice, dans un coin de la chambre, lisait. Au nom du baron, elle avait quêté le regard de sa mère, prête à lui porter des nouvelles.

— Reste, avait dit Mme Brévier.

Elle ne pouvait demeurer seule. La présence vivante la rassurait dans la mystérieuse terreur que lui inspiraient l'inertie des objets, la rigidité des meubles. Les sons, les couleurs, tout ce qui vit et palpite lui était devenu un besoin morbide : elle avait soif de voir, d'entendre et de toucher ce qui respire. Elle se rattachait si faiblement encore au monde de ceux qui vont, viennent, parlent; elle était encore si vide, si détachée, si incapable de mouvements, tout en ouate et la pensée confuse. Une seule idée persistait nette dans son cerveau : échapper aux griffes de l'invisible puissance qui, par deux fois, l'avait traînée au gouffre d'où l'on ne revient pas. Vivre! Elle voulait vivre!...

Et au sortir de ce coma écœurant qui suit l'action du chloroforme, au rappel douloureux de sa chair entamée profondément, elle n'avait songé qu'à cela. C'était si horrible l'angoisse par laquelle elle avait passé, tout lui échappant des mains, au moment dû le destin la comblait! C'eût été trop injuste et trop affreux! Mais elle vivrait, elle connaîtrait la î)lénitude des plaisirs, dans la sécurité retrouvée;

et l'ardeur de son espoir mettait à son regard, à ses pommettes, une expression étrange d'intensité, dont Alice, lorsqu'elle levait les yeux, restait péniblement émue.

Sa mère avait tellement changé en quelques jours; ses cheveux décolorés laissaient voir leurs racines d'un ton différent; et le visage, que ne réveillait plus l'éclat des fards légers, montrait, sur la crsuse ossature, une chair fanée de vieille coquette. Telle, elle avait pourtant cette beauté que la souffrance incruste aux traits, et son masque émacié semblait pétri d'une âme plus subtile.

AHce espérait; le chirurgien ne se montrait-il pas rassurant? Néanmoins, de sourdes terreurs se glissaient dans son esprit. Elle revoyait le mauvais silence de Michel revenu au premier coup de téléphone, son front soucieux, ses réponses évasives. Pourquoi était-il reparti, comme la première fois? Pourquoi l'abandonnait-il encore? Et avec une mélancolie infinie, elle regardait un dernier rayon de soleil pâlir le store; il s'éteignit, et presque aussitôt l'ombre se fit dans la pièce.

— Alice, appela la malade.

Elle vint auprès du lit. Mme Brévier la regarda, avec des yeux très grands, comme étonnés de la voir; et elle dit en tournant la tête contre le mur :

— Je n'épouserai pas M. de Souche.

Il y eut un silence. Elle reprit, d'une voix détimbrée et neutre :

— Ce serait de la folie. Je suis bien plus riche

que lui. Je n'ai que l'embarras du choix, tu comprends... Je puis épouser qui je veux. Il est trop vieux, d'abord, il est laid. Pourquoi fait-il tant de vent! Oh! les feuilles!... Il en tombe, elles volent, elles courent! Arrêtez! je ne veux pas mourir... Ah! la route, les arbres : nous allons nous briser!

— Maman!... supplia Alice; elle avait pris les mains de sa mère, les sentit brûlantes. La fièvre revenait d'une poussée soudaine, et avec elle le délire.

— Je suis sauvée... Gomme on est bien! Des larmes coulèrent des paupières fermées.

— Mon Dieu, le krach! pourquoi faut-il que je subisse cette dernière épreuve? Le krach!... La tante est ruinée!... Ses millions, mes millions... Hottmann a tout emporté. Je suis pauvre, je n'ai plus qu'à mendier.

— Maman, maman! sanglotait Alice.

— Tout vendu, l'hôtel, Rosenoire, mes bijoux, mes robes... Je n'ai plus rien à moi, je suis à la rue... Oh! c'est affreux! Un morceau de pain, s'il vous plaît?... Comment! Pierre, tu me le refuses, à moi, ta femme!

Raymonde entrait, le sourire aux lèvres; elle s'arrêta médusée. La voix gémissante s'enflait, Mme Brévier essaya de se dresser... La garde accourut, et à partir de cette minute ce fut la nuit pour cette âme en détresse, une nuit d'abord ballottée de vertiges et de paroles vaines, au galop d'une divagation sans frein, puis une nuit de tor-

VANITl' 3«»

peur si opaque qu'on ne put savoir si, par intervalles, elle entendait, elle comprenait; une nuit traversée par les pas des médecins et les ordres à voix basse; une nuit qui semblait déjà celle dans laquelle les paupières se scellent, les narines se pincent, et où le corps refroidi n'est plus que de la boue à forme humaine, que l'enfouisseur attend.

Cette nuit-là vit trois fois se lever le soleil et descendre l'ombre sur la maison du silence. Le quatrième jour, vers onze heures, Jeanne Brévier cessa de soufïrir. Raymonde, qui avait été prendre du repos, s'était assoupie. Il n'y avait auprès de la morte qu'Alice à genoux contre le chevet et Michel immobile.

Depuis les premiers signes du délire, il était revenu, impuissant, sombre de voir la science vaincue par le mal impitoyable. Dès l'opération, il avait jugé Mme Brévier perdue. Il prit doucement Alice par la main pour la conduire, malgré sa résistance, chez Mme d'Arbelles. Mais elle n'y entra pas.

Dans le couloir, une jeune femme attristée lui ouvrit les bras; elle reconnut une chère figure bouleversée qui la plaignait, si tendrement : miss Smolett!

Elle s'abattit contre la visiteuse :

— Florence!

— Pleurez, ma chérie, pleurez!

Un après-midi de décembre, Michel Lorin regagnait son petit appartement de la lue Vavin : il bruinait, l'humidité était pénétrante et le dégel faisait des rues un lit de fange. Il se hâtait pour ne pas arriver en retard à l'heure de ses consultations, quoiqu'il ne prévît pas grand monde; mais il s'était fait de l'exactitude un devoir.

Il avait, très surmené de travail ces derniers jours, maigri et pâli; une expression dure, qui ne s'adoucissait qu'en présence des malades, trahissait le sérieux de ses préoccupations. Il trouva, en tournant la clef, sa femme de ménage en train de faire reluire avec un soin méticuleux les boutons de cuivre des portes; elle répondit à la question :

— Personne n'est encore là?

— Non, monsieur.

Ayant accroché au portemanteau son chapeau mou et son pardessus, il entra dans la salle à manger bien simple, avec sa toile cirée brune et son dressoir orné de faïences paysannes, se lava les mains à un petit lavabo, passa dans son cabinet de travail qui confinait à un étroit salon d'attente. Il n'avait pu se résoudre à prendre un apparte-

ment plus confortable, dans son dégoût pour tout ce qui sentait l'artifice et la réclame. Il était fait depuis si longtemps à la porte d'entrée vieillotte, à l'escalier sans tapis, à la rampe de fer, aux carreaux défoncés des paliers. Il n'avait point changé les papiers de tenture, et à peine si quelques vieilles estampes au mur et quelques reliures de prix, dans une bibliothèque en noyer ciré, attestaient des goûts d'art qu'il n'avait guère le temps de satisfaire.

Gomme s'il chassait une idée importune, il secoua la tête et ouvrit une revue médicale, en coupa les pages. Non, il ne voulait penser à rien qu'à son labeur professionnel. A quoi lui servirait-il de s'user le cœur en des rêves insensés, en des regrets stériles? Dès le premier jour, n'avait-il pas prévu que la destinée d'Alice et la sienne ne pouvaient, ne devaient pas se rencontrer? Le malheur qu'il avait redouté s'était réaUsé : elle était riche. Par une fatalité ironique, les milUons de la tante Eloi allaient se partager entre elle et Raymonde. Un moment abaissée par la ruine de Brévier, la barrière qui isolait, défendait des convoitises intéressées la jeune fille, se redressait plus haute.

Que pouvait-il faire, sinon se réjouir qu'elle ne fût pas exposée aux mauvais hasards de l'existence, qu'elle fût indépendante et hbre, dans la mesure toutefois où le joug de l'argent n'asservirait point trop son âme? C'était écrit, évidemment! Il resterait garçon. S'il ne pouvait donner sa vie à celle pour

qui si volontiers il se fût sacrifié entièrement, il lui était toujours loisible de se dépenser sans compter pour son troupeau de misère'et de disgrâce, pour ceux qui réclamaient ses soins sans trêve, sa morne clientèle de sacrifiés. Etre médecin, lorsqu'on a foi dans sa mission de guérisseur et surtout de consolateur moral, n'était-ce pas un apostolat? Mais il avait beau hausser sa volonté, son cœur défaillait par moments, il prenait en haine la vie mal faite, l'injustice des événements.

Comme pour les uns tout était difficile, alors que pour les autres tout s'arrangeait de soi, sans souci de l'observance des lois morales, en dehors de la justice et de l'équité! Voilà Raymonde qui, sans le mériter aucunement, par un caprice du destin, se voyait subitement noyée dans ce luxe qui pour elle incarnait l'idéal suprême. Ces millions qui eussent pu faire tant de bien-être, se transformer en asiles, donner du pain, du feu, des vêtements à une foule de malheureux, allaient, dans ses inconscientes mains, devenir une féerie de dépenses, un feu d'artifice d'absurdes inutihtés.

Non, il n'y avait pas d'équilibre dans le jeu des forces instables qui régissent les vies humaines. Quand tant d'êtres, s'attachant à un obscur altruisme, à une solidarité humble, se dévouaient les uns aux autres, trimaient douze heures par jour et ne mangeaient pas à leur faim, elle allait accaparer pour sa puissance personnelle, consacrer au plus égoïste des bonheurs tout cet or malsain et mal

acquis, qu'un noble emploi seul aurait purifié.

Etait-ce tout?... Non. Alors que tant d'opprimés se débattent dans les chaînes que forgent les lois, les coutumes, l'opinion; alors qu'on voit tous les jours des femmes honnêtes battues, ruinées, exploitées par leur mari, subir de véritables tortures; alors que l'injustice sociale, tantôt leur pauvreté, tantôt l'arbitraire des juges, leur interdit même l'espoir d'une libération; alors que son père, le grand Bufiert, n'avait pu reconnaître son fils ni donner son nom à la compagne dévouée, rivé trente ans durant au corps sans âme d'une absente enfermée dans une maison de fous, Raymonde allait reconquérir sa liberté.

Insoucieuse des devoirs du mariage, mauvaise épouse, ayant rejeté d'avance le fardeau de la maternité, égoïste, vénale, adultère par surcroît, ne se conciliant une indifférente sympathie que par son facile caract're et une beauté périssable à la merci de l'accident ou'dela maladie, elle allait passer pardessus la loi, obtenir devant le tribunal une rupture à l'amiable qui lui permettrait d'épouser Le Vigreux. Pas sans peine, à vrai dire. Et quel comique spectacle, si l'instant n'eût été funèbre, eût offert Gilles d'Arbelles, arrivé de Naples à temps pour assister aux obsèques de sa belle-mère, le froid de glace entre les deux époux, les négociations entamées immédiatement par M« Labric, la résistance de Gilles, fort de ses droits sur la communauté, enrichi lui aussi par l'héritage inespéré, ses marchan-

dages distingués, enfin devant la peur que sa femme ne s'affichât publiquement avec Le Vigreux, son consentement au divorce, moyennant cinq cent mille francs, somme bien inférieure à tout ce qu'il eût pu exiger, mais un homme de sa qualité ne faisait pas, on l'entendait bien, d'une semblable transaction une question d'intérêt.

Dans un an Raymonde s'appellerait Mme Marc Le Vigreux.

Et pour celui-là, sincère du moins dans sa passion, mais aussi peu digne d'estime qu'un chef d'aventuriers, rançonneur de bourses et divulgateur de scandales, lanceur d'affaires suspectes, soutien d'intérêts véreux, maître es chantages, prostituant la presse en son journal et avilissant la pensée libre; pour cet homme adulé, haï, desservi, craint, soutenu par une tribu de chents de tous mondes et de toutes professions, était-il une justice en ce triomphe insolent de l'audace et de l'argent? Il serait heureux, il posséderait la femme qu'il aimait, indifférent à celle qui avait porté jadis son nom et s'était amoindrie au rôle d'épouse trahie et finalement abandonnée, indifférent à tous ceux et à celles qu'il avait rejetés après s'en être servi.

N'y avait-il pas là un défi à la conscience, un outrage à la probité, à l'honneur bafoués? Ah! oui, vie mal faite, qui érigeait sur le pavois les conquérants, les jouisseurs, les repus, et laissait grouiller dans l'ombre un si formidable amas de douleurs et de misères.

Le timbre retentit; il posa la revue dont il n'avait pu lire deux lignes, et dès qu'il perçut une présence dans la pièce à côté, il ouvrit la porte et reconnut un vieux malade, un de ceux qui ne le payaient pas et auxquels il glissait au départ une pièce blanche dans la main.

— C'est vous, père Brochant?

D'écouter les doléances du vieil ouvrier, de le remonter par de bonnes paroles, détourna le cours de ses idées. Devant la maladie, il ne pensait à rien autre. A peine s'il entendit le timbre retentir une seconde fois.

Alice, dans ses grands voiles de deuil, pénétrait dans le petit salon froid. RecueilUe par miss Smolett, maintenant Mme Harrisson, traitée par elle et James plus en sœur qu'en amie, elle avait, en ces dernières semaines, malgré leur pitié délicate et leurs attentions affectueuses, flotté en épave, si désemparée que rien ne la rattachait plus à une existence normale.

Il lui semblait qu'en perdant sa mère, elle voyait se dénouer les derniers liens qui l'unissaient à la famille par qui jusqu'alors elle avait été elle-même, Mlle Brévier, relevant de certaines origines et située dans telle caste, dépendant de contingences nécessaires ou fortuites telles qu'elle ne se pouvait concevoir autre ni en dehors de cet inflexible cercle. Tout son passé aujourd'hui se détachait d'elle et s'en allait à la dérive; elle était seule désormais au monde. Raymonde irait de son côté, elle était seule. Elle n'accepterait pas la protection aimable

de Le Vigreux, elle ne demandait rien à personne, elle ne pourrait vivre au delà d'un certain temps avec les Harrisson et accepter une hospitalité que leur amitié eût voulue définitive; elle était seule.

Riche, il est vrai, riche inespérément et comme dans les contes de fées. M^ Labric lui en avait offert, au milieu des condoléances, ses respectueuses félicitations, et elle avait vu se tourner vers elle les regards de secrète envie qui rapportaient autrefois à Mme Brévier l'hommage de leur admiration pour le roi tout puissant, l'or-dieu.

Mais aucune joie ne lui venait de cette fortune entachée du sang de sa mère et de sa tante, cette fortune qu'elle n'avait jamais convoitée, jamais jalousée, à laquelle elle ne se considérait point de titres, et dont, depuis qu'elle y avait longuement réfléchi, elle méprisait la source impure, l'empoisonnement par le vol, le dol, le mensonge et la bassesse. Elle était éclairée, elle savait que l'oncle Eloi avait été une fétide bête de proie, et ce qu'à la conquête de ces millions il avait entassé autour de lui de vilenies, de déshonneurs, de désespoirs et de ruines. Elle ressentait envers ces millions fatals une sorte d'horreur sacrée, pour tout ce qu'elle avait vu engendré de vil dans l'âme de ceux qui les avaient possédés, ne fût-ce qu'un jour.

Il lui reviendrait, des bribes du douaire de sa mère et de l'argent honnêtement gagné par son père, partage fait avec Raymonde, un peu plus de quatre mille francs de rente : de quoi vivre.

Elle s'en contenterait. Pour l'héritage de la tante Eloi, dont sa mère n'avait eu que la hantise brève, l'ivresse de le serrer dans ses mains crispées et l'épouvante de le perdre, elle n'y toucherait pas.

Pendant plusieurs jours, plusieurs nuits, elle avait agité le problème imposé à ses scrupules. Soit, elle ne se tenait pas autorisée à employer pour elle ce trésor, mais qui l'empêchait d'en disposer pour de belles et bonnes œuvres? Il n'y avait que l'embarras des moyens.

Bien conseillée, que d'injustices elle pouvait réparer, que de plaies assainir, que d'espoirs ouverts, que de bonheurs créés! Ah! certes, en regard de l'incurable fléau qui condamne tant de milliers d'êtres à la faim, à la maladie^ qui fait mourir tant d'enfants en bas âge, qui laisse agoniser au coin de la borne tant de vieux travailleurs à bout de souffle; en regard de l'universel lot de pauvreté et de souffrance, ces millions seraient bien peu de chose, le verre d'eau de l'Evangile, donné au nom du Christ; — qu'elle fût ou non croyante, qu'importait? — si elle l'offrait sans en porter une goutte à ses lèvres, si elle le donnait d'un cœur simple, sans ostentation comme sans regret?

Mais ce' droit même de distribuer ces sommes éno:mes, de faire le geste providentiel de charité, l'avait-elle? Qui l'autorisait à accepter, de par le formulaire des codes, la transmission de ces biens qu'elle réprouvait? N'était-ce pas se donner le mérite d'une action trop facile? Ne se débarrassait-elle

pas ainsi à bon compte et, quelle que fût sa sincérité, d'une façon agréable à son orgueil, flatteuse pour son désintéressement? Le voulût-elle ou non, une pensée de vanité ne se mêlait-elle pas à cet acte, et, qu'elle s'en rendît compte ou non, n'agissait-elle pas en Mécène ostentatoire, ne faisait-elle pas, selon les usages du monde, une donation comme en font les philanthropes, autant pour leur satisfaction de bienfaiteurs que pour celle de leurs obligés?

Mais si elle refusait cette succession, qui en profiterait? Raymonde, Raymonde déjà riche et que son union avec Le Vigreux ferait archi-millionnaire, alors qu'il y avait tant de vaincus de la vie, d'intéressants martyrs, d'honnêtes gens malheureux. Etait-ce possible? Etait-ce tolérable? N'y avait-il pas là un comble d'absurdité?... Mais était-elle chargée d'appliquer la justice, la répartition équitable que sa raison eût souhaitée? Pour ce faire, il eût fallu qu'elle pût, sans une hésitation, sans un doute, recevoir et utiliser cette richesse de mauvais riches. Or, ce droit, l'avait-elle?

Elle ne suspectait pas un moment la probité, la loyauté de son amie Florence; tout de suite mistress Harrisson lui avait répondu :

— Oh! darling! comment pouvez-vous demander cela? Vous avez, chère Alice, un orgueil très grand et vous savez que l'orgueil est de quahté toujours diabolique. Prenez garde à cela. Il vous répugne, parce que vous êtes fière, de tremper

VOS mains dans cet or sale; mais quand vous soignez un malade, c'est pour le devoir quoique la tâche soit souvent pénible. Et que vous fait que cet or soit impur, repoussant, si vous le rendez propre et neuf par l'usage que vous en ferez? Vous pourrez appeler tant de bénédictions sur vous! Songez, Alice, songez au bien que vous devez faire! Alice n'avait pas répondu.

— Interrogez James. Vous avez toute confiance en lui, n'est-ce pas? Vous savez comme il est droit, net et incapable de vous tromper. IMoi, je suis une femme et je juge avec mon sentiment. Lui n'écoutera que la raison, écoutez-le.

James Harrisson qu'elle allait appeler s'était assis, déposant ses cannes à béquille et frottant ses mains maigres. Un bon sourire éclairait ses yeux énergiques, sa face rasée et musclée; il avait écouté avec flegme et répondu d'une voix brève, avec le sens pratique de sa race :

— Je pense très sérieusement comme Florence. Si vous ne prenez pas votre moitié d'héritage, il ira à votre sœur et à son nouveau mari, et il n'en est pas besoin, car ce sera employé mal et non selon la justice. Il vous faut donc, j'estime, vous résigner à être riche le temps d'employer pour le mieux tout cet argent.

Alice, cette fois encore, ne répondait pas.

Comment Michel apprécierait-il cela? Mais Michel était partial avec son caractère entier, absolu. Et puis il ne pourrait se prononcer sans arrière-

pensée. Il se récuserait, hautain, ne voulant pas plus l'engager à se dépouiller d'une fortune qu'il méprisait, que lui en conseiller un emploi. Il se retrancherait derrière son ombrageuse fierté. Ce qu'il penserait, ce qu'il pensait déjà, elle le savait Lien; il devait souhaiter qu'elle répudiât l'obstacle qui à nouveau les séparait, l'éternel obstacle respecté par leur réciproque, intransigeant orgueil!

Et elle-même — (admettons, pensait-elle, que je renonce à ces millions?) — n'obéirait-elle pas à l'espoir intéressé de se rapprocher de lui, de rendre possible enfin — peut-être, pas sûr! — ce bonheur sur lequel elle ne comptait plus, qu'elle ne s'avouait même pas, et qui était pourtant le vœu unique de son âme et comme le cœur de son cœur?

Mais pourquoi n'approuverait-il pas qu'elle suivit le conseil des Harrisson, qu'elle ne reçût cet or qu'en dépôt, pour le rendre à ceux qui en avaient besoin, et faire fructifier en santé, en chaleur, en bien-être, ces semences mortes, jusqu'alors infécondes?

Que dirait Michel?

A l'idée de le lui demander, une pudeur profonde, singulière la retenait. Qu'il était loin d'elle à présent, cet ami dont autrefois la présence, l'affection vigilante lui étaient douces. Sans doute aux cruelles heures il s'était montré prévenant, dévoué, mais si lointain. Certainement, il ne devait plus l'aimer. Il s'était lassé de leurs rapports incertains, de leur froideur méfiante, de leurs élans

contraints. Non, elle ne lui demanderait pas conseil.

Est-ce que quelqu'un pouvait la conseiller?

Si son père eût été là, son vrai père, moins le Brévier à tête blanche, au visage lourd, aux mains molles des dernières années, héiasi que le Brévier brun et agile, le lutteur infatigable qu'enfant elle avait tant de fois admiré, celui en qui elle avait une foi si complète que toute parole de lui s'imprimait dans sa mémoire en traits ineffaçables! Longtemps elle avait songé àlui, communiant avec son souvenir, l'interrogeant, dans ce silence des disparus qui n'a point de réponse.

Avant de se rendre chez Michel, elle s'était entretenue avec M^Labric, qui l'avait reçue immédiatement, avant deux clients de marque, et, une heure après, avec une gravité animée, l'avait reconduite jusque dans l'escalier, en inclinant très profondément son front chauve. D'un trait, la tête haute, la marche vive, comme débarrassée d'un lourd souci, elle était venue à pied, rue Vavin.

Un bruit de voix... Michel reconduisait quelqu'un. Elle eut un choc en entendant grincer le loquet. Il s'inclinait, sans la reconnaître d'abord dans le demi-jour, puis il murmura saisi :

— Oh! moi qui vous ai laissée attendre!

Et SCS mains se tendirent d'élan.

■ — Oui, c'est moi, Michel.

Elle se sentait si émue qu'elle ne savait si elle était bien là, en personne, ou livrée à un de ces rêves qui vous transportent dans la plus invraisemblable réalité.

— Vous allez bien? demanda-t-il.

Elle baissa la tête et dit :

— J'ai voulu vous voir, Michel, puisque vous ne veniez plus...

Il la regarda. C'est vrai, une jalousie bien sotte l'avait retenu, comme s'il n'eût pas dû savoir gré aux Harrisson d'avoir procuré à Alice, dans sa solitude affreuse, un abri honorable, un foyer tiède et bon! Mais il serait toujours ainsi, ombrageux et farouche, ulcéré d'orgueil et blessant ceux qu'il voulait servir...

II faillit donner de mauvaises raisons, préféra se taire.

— Je n'ai pas voulu partir sans vous faire mes adieux, dit-elle.

Il pâlit, et elle vit, malgré le calme qu'il s'imposait, que ses doigts, jouant par contenance avec un couteau à papier, tremblaient.

— Vous partez?

— Je pense, Michel, que je vais quitter Paris.

— Ah!

— Et la France. Ici trop de pénibles souvenirs m'enserrent, me tiennent esclave des autres et de moi-même. Florence veut m'emmener, les Harrisson vont se fixer en Australie, et je me déciderai probablement à les accompagner. Là-bas, je trouverai à me rendre utile, je recommencerai une autre vie.

— Pourquoi aller si loin?

— Je laisse ici trop de chagrins.

— Et vous ne regretterez personne, n'est-ce pas?

Elle sentit l'amertume du reproche et à voix basse :

— Si, Michel, je vous regretterai beaucoup.

Il ne put se contenir, des larmes vinrent à ses yeux, et tout honteux de sa faiblesse, il murmura :

— Pourquoi partez-vous alors?

— Parce que je suis pauvre, Michel, et bien qu'ayant de quoi vivre, je dois augmenter mes ressources en travaillant.

— Pauvre, vous!

Il eut un sourire amer... Elle le regarda en face :

— Oui, je sors de chez le notaire, je refuse l'héritage de la tante Eloi.

Elle le vit rougir, ses yeux brillèrent d'une joie convulsive, il lui prit les mains à les broyer :

— Vous avez fait cela, vous!... Oh! Alice, que c'est bien, que c'est digne de vous!

— Je n'ai pas de mérite; j'ai hésité, je l'avoue, j'ai cherché à faire de cette fortune un emploi meilleur; mais à la réflexion, je ne me suis pas cru le droit de l'accepter.

— Oui, Alice, oui, vous avez eu raison, vous no le regretterez jamais!

Et il l'admirait, il l'aimait passionnément, il eût voulu s'agenouiller devant elle; pas une seconde un doute ne l'eflleura : oui, oui, elle avait eu raison, elle avait agi en droiture, en vérité! Un retour sur lui-même ne l'influençait pas, non, ce n'est pas à lui qu'il songeait en ce moment, et la tendresse qui le portait vers elle était désintéressée. Il jugeait en absolu, de toute son honnêteté rigide.

Et elle goûtait, à le voir heureux, une récompense profonde. Ainsi il l'approuvait sans réserves, sans objections : lui aussi trouvait cela tout simple. Comme elle était ravie de n'avoir écouté que la voix de sa conscience et peut-être aussi, au profond du silence consulté, la voix secrète du bravo homme de qui elle tenait la vie!...

— Et maintenant que vous savez la situation, dites-moi si je dois toujours partir?

— Que voulez-vous dire, Alice? demanda-t-il éperdu, n'osant espérer, n'osant comprendre...

Elle lui mit les mains aux épaules :

— Etes-vous donc sourd et aveugle, Michel; est-ce à moi de vous dire que je vous aime?

— Ma chérie, dites-vous vrai?...

Il s'était prosterné devant elle, dans une ferveur

d'adoration telle qu'il se demandait si l'on ne peut mourir de joie.

Elle lui dit, le visage attendri, empourpré de honte virginale :

— Me voulez-vous?

— Si je vous veux, Alice?... Depuis la première heure, je vous ai aimée... Toujours je vous ai considérée comme mienne; et sans mon entêtement stupide... Oh! oui! aveugle et sourd en apparence... Mais à présent...

-- Vous m'aurez à charge, mon bon Michel... j cùcombre votre existence...

— Précieux fardeau, et si léger!... Mon aimée, vous venez à moi telle que je vous désirais... C'est moi qui vous offre une existence indigne de vous, sans délicatesse, sans luxe, une existence avec un homme qui s'appartient si peu, que le travail, que les autres à toute minute requièrent, mais qui vous donnera sans cesse le meilleur de lui-même, son dévouement, son affection, son âme.

— Je le sais, Michel, et je vous prends avec confiance. Moi aussi, je vous aime de toujours...

— Ma fiancée, ma femme...

Et leurs lèvres pour la première fois se joignirent.

C'était décembre encore, dans le même cabinet de travail, et le feu de la cheminée pétillait gaiement. Une année s'était écoulée. La lampe du soir répandait son cercle de clarté paisible. Alice allai-

tait son nouveau-né, le petit Pierre. Elle suivait avec une expression recueillie les succions voraces de l'enfant, sentait avec délices s'écoulur de son sein et descendre dans le souple corps frêle le lait tiède. Michel gravement les contemplait. Le bonheur avait changé sa physionomie, adouci la brusquerie de ses gestes. Il tenait déplié sur ses genoux un journal du soir; il ne se remit à sa lecture qu'après un long moment. Un sourire se dessina sous sa moustache brune, et à mi-voix il lut :

K Aujourd'hui a été célébré en grande pompe, à la mairie du IX®, le mariage de M. Marc Le Vigreux, directeur de La Vie, officier de la Légion d'honneur, et de Mme Raymonde Brévier, fille de l'ancien député et directeur des Quatre Saisons. Des centaines et des centaines de curieux encombraient les rues adjacentes, que le service d'ordre a dégagées malaisément. Le Tout-Paris de la presse, de la finance, de l'industrie, des arts et des lettres se pressait à cette cérémonie, pour offrir ses félicitations à notre brillant confrère et à son exquise jeune femme. Reconnu dans l'assistance, aux premiers rangs, car il nous serait impossible de tout citer, le ministre de la guerre et celui des colonies, le sénateur Morande et quantité de ses collègues et députés, le docteur et Mme Le Dave, M. Leloup d'Ygré, Mme de Cicé, la générale de Boyséon, Mme Mérienne, Mme Aguilano, Mme Hottmann, MM. Mascarnes, Trac, M« Vapaille, etc., etc.

Il y eut un silence expressif, où Alice regarda

tendrement son mari, puis reporta les yeux sur son bébé; le feu pclillait avec de joyeuses étincelles, trois roses s'épanouissaient dans un cornet de cristal. Une atmosphère de sérénité douce rayonna.

Michel déposa le journal dans la corbeille aux papiers froissés, et dit en s'asseyant devant son bureau :

— Il faut que je prépare mon cours pour demain. Tu permets?... Au travail!

FAHIS. — TYP. PLON-NOURKIT ET C'*, 8, RUE GARANCIBaS. —101217.

PQ

Margueritte, Paul Vanité

Page 1