‹ Vanité [par] Paul et Victor MargueritteChapitre 4 sur 5 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

L« meilleur de la vie n'est qu une ivresie; c'est vers la gloire, la grappe, l'amour et l'or que tendeat lei espérancei de tous 1er hommes...

Lord Byron.

Six mois avaient passé, depuis que la vente Brévier, au coup de marteau du commissairepriseur, avait dispersé les collections et les tableaux de l'hôtel, fait monter à un peu moins de trois cent cinquante mille francs des enchères dont on attendait plus, dans la cohue et le brouhaha d'un pubHc de première.

A l'avant-scène contre l'estrade. Trac et son crayon pointu, des chroniqueurs mondains, des femmes élégantes, mêlées à des figures de grands marchands et de revendeuses de choix. Tout- Paris, pendant les cinq jours de vente, avait défilé là, papotages et médisances, frou-frous de robes et coups de chapeaux :

— Ces pauvres Brévier...

— Tiens, vous êtes venu!

— Mon Dieu, oui, je voulais acheter quelque chose... C'est assez mêlé, Brévier ne s'y connaissait pas..

— Aussi, on lui en a fourré! Du toc pour parvenus!.

— Ancienne, cette chaise à porteurs?

— Si l'on veut!

— Mme Mérienne n'est plus avec le petit Palud? Le saviez-vous?

— Avec qui donc?

— Avec Jacques Laponge...

— Il n'y a plus d'enfants...

— Ces pauvres Brévier...

— Les avez-vous revus?...

— Non, et vous?

— Oh! moi, vous savez, les visites de deuil, ça me rend neurasthénique...

— Quel creux il a, ce Bentham : tiens, ce n'est pas cher... Adjugé!

— Sans Mme Le Martin elles ne s'en seraient jamais tirées...

— Oui, elle s'est bien conduite. Mais ces pauvres femmes ont beaucoup maigri, elle ne les nourrit pas à leur faim...

— Comme vous êtes méchante! Vous savez que Mme de Cicé se fait encore opérer, une vraie appendicite, cette fois...

— Oh! moi, depuis que je bois mon bouillon de culture, je me porte comme un charme!

Çà et là des mains levées en l'air, des chiffres lancés, les clins d'œil convenus des marchands poussant les prix, des miniatures, des statuettes circulant de main en main, et là-dessus une poussière que traversait un oblique rais de soleil pâle, une danse d'atomes lumineux, et une odeur do parfums et de corps, une écœurante tiédeur humaine.

Dominant le tout, le commissaire-priseur Bentham, hautain et souriant dans son faux-col, sa régate rouge et sa jaquette noire, brisant, émiettant à chaque coup de son marteau tout ce qui, rassemblé jadis à force d'argent, formait un ensemble un peu lourd et cossu, adapté pourtant, et qui s'en allait aujourd'hui dans l'indifférence des invités et des visiteurs d'autrefois, morceau par morceau :

— Comment va, mon cher président?...

Et M. Leloup d'Ygré au docteur Le Dave :

— Et vous, mon cher maître?

— Jolies femmes! répondait Le Dave en lorgnant une nouvelle venue.

Réprobateur, le magistrat s'éloignait pour saluer Mme Aguilano. La voix claironnante reprenait :

— A quinze cents francs, il y a preneur! Quinze cent vingt, trente!... Personne ne dit mot?... Voyons, messieurs, cette baigneuse vaut mieux que cela. A quinze cent trente, nous disons!...

Le premier clerc de M® Labric et le second clerc de M® Aurandon jetaient çà et là une enchère, pour des souvenirs auxquels Mme Brévier tenait particulièrement. On faisait place dans un remous à la princesse Sophie, qui ne faisait qu'entrer et sortir avec un : — Pouah! Quel monde!

Un ennui amusé se lisait sur les visages; aucune tristesse ne rappelait que la plupart de ces curieux se pressant, s'écrasant, échangeant des sou-

rires et des médisances, avaient été les hôtes de cette maison. M® Vapaille riait tout haut avec Mascarnes triste, parce qu'une dent de sagesse hii faisait mal, et que sa grosse femme jalouse lui rendait la vie intolérable :

— Tiens, Laroze avec la petite Solange des Variétés; il n'y a pas à dire, tous les amis des Brévier sont là...

— Oui, si nous allions prendre un bock?

Six mois, et là où les anciens habitants avaient laissé l'empreinte de leur existence, joies et soucis, drames et comédie de l'au jour le jour, avec les pensées invisibles, les paroles évaporées, les actes fugitifs, de nouveaux venus avaient installé leur présence nomade, dans l'hôtel remis à neuf : des Américains pour qui les tapissiers avaient improvisé en six semaines un home de parade, et qui vivaient là, comme au Grand-Hôtel, avec des serviteurs de louage et des repas qu'on apportait de chez Chevet.

Six mois depuis que Gilles d'Arbelles, survenant avec une agitation insolite, avait dit à Raymonde avec un air d'importance :

— Devinez qui j'ai vu tout à l'heure? Mon ministre. Nous n'allons plus à Batavia, nous allons beaucoup plus près, vous ne devinerez jamais, un avancement superbe!... Vous n'aurez plus, j'en suis sûr, aucune raison d'hésiter à m'accompagner... Le directeur des consulats, qui est cependant mon ami, n'en revenait pas, et il serait furieux de ce

passe-droit que ça ne m'étonnerait pas; mais le ministre l'a voulu en souvenir de votre père, m'a-t-il dit très aimablement... Vous n'avez pas trouvé?... Naples, ma chère... C'est assez près de Paris pour que vous ne souffriez pas de la distance.

L'orgueil de la fonction, une satisfaction très française, la vanité de l'emporter par faveur, faveur bien due à son mérite, il en était persuadé, animait son regard... Il semblait avoir grandi depuis le matin, tant il rejetait fièrement son buste en arrière.

Raymonde, devant cette pauvreté d'esprit qui ne soupçonnait rien, — Marc avait fait élégamment et discrètement les choses, — ne sentit point de pitié, mais une satisfaction vengeresse. Il lui vint dans la bouche le goût exquis de la trahison, la revanche des faibles. Elle s'était laissé longtemps prier, persuader, et son consentement, arraché enfin, avait eu le prix d'une condescendance raisonnable, le mérite d'une soumission qui avait fait penser orgueilleusement à Gilles : « Je le savais bien, parbleu! Avec les femmes il n'y a qu'à vouloir! »

Ils étaient partis au commencement de mars, achevaient de s'installer boulevard Caracciolo; ils avaient loué en outre une villa au bord de la mer, au Pausihppe. Raymonde avait emporté huit malles.

Grâce à la connivence de M. Trochart, rédigeant

des bulletins où la fantaisie se colorait des teintes d'un astucieux mirage, elle avait pu, avant son départ, entretenir avec Le Vigreux une liaison secrète et espacée, par prudence. Trois ou quatre fois, le pied-à-terre de la rue du Général-Foy avait abrité leurs rendez-vous. Entre le désir impérieux de l'homme qui la comblait de prévenances et cherchait à deviner tous ses caprices, et l'élan de son âme et de sa chair de femme sevrée jusqu'alors de tendresse, avide de vivre et dejouir.l'irréparable s'était accompli.

Et il y avait six mois que Michel Lorin quittait chaque matin son petit appartement de la rue Vavin, pour se rendre à pied à l'hôpital Paul-Bert, derrière les Gobelins.

Il traversait les cours plantées de vieux platanes desquames, longeait les bâtiments de briques aérés de larges verrières, croisait des infirmières enveloppées de toile grise.

Dans son laboratoire, dont le toit de vitres rayonnait, la calotte noire et le sarreau de travail l'attendaient pendus à une patère; déjà son aide, penché sur un microscope, étudiait sur des lamelles de verre juxtaposées d'invisibles taches, suintements recueilhs au contact, et qui étaient les virus des maladies qui ulcèrent la peau, désorganisent les muscles, carient les os. Quelques anciens élèves, médecins frais émoulus, lui amenaient des malades offrant des infirmités spéciales : un vieillard dont l'aubergine vineuse d'un cancer gon-

fiait le cou, un enfant atteint de kerion celsi, à qui il semblait qu'un gros rat gris et velu fût à moitié entré dans le crâne tondu ras. La pièce voisine servait aux expériences des rayons X... A l'étage supérieur un escalier de fer conduisait au laboratoire, avec ses baguettes, ses vases, ses entonnoirs de verre, ses liquides opaques ou colorés de rubis, d'aigue-marine, de topaze liquide, son alchimie mystérieuse.

Venait l'heure des consultations. Michel, suivi du docteur Graves, son aide, touchante et longue figure de Christ roux, se dirigeait vers les salles.

Le long des grandes tables où se tenaient assis les médecins chefs, leurs internes et leurs élèves debout autour d'eux, défilaient d'abord les enfants, puis les femmes, enfin les hommes. Ils exhibaient des débris d'anatomie maigre, d'informes graisses flasques, où fleurissaient le champ empoisonné des dermatoses, les plantes et les fruits affreux d'un sang corrompu. Il maniait sans répugnance, froidement, avec une curiosité de savant, ces baies vénéneuses, ces écorces de lèpre, ces grappes de raisin fétides, se lavant de temps en temps les mains à l'eau sublimée. D'autres matins il escortait la visite, au dortoir, le long des lits blancs : Auimussat, le patron, grand vieillard socratique, parlait avec bonté aux malades. Et c'étaient aussi los salles d'opération, l'amphithéâtre.

Il connaissait tous les bruits familiers de cette ruche énorme : le piétinement de troupeau dans les

salles d'attente, la foule pressée entre les barrières, pour la distribution des remèdes; et il connaissait tous les arômes pharmaceutiques violents ou fades, qui mêlaient le relent de l'iodoforme au fleur aigu des sinapismes et surtout l'odeur, presque indiscernable dans les larges salles blanches et propres, de la chair blette, odeur de lis fané dans l'eau morte. Il savait à quelle heure le soleil attteint le banc où se tenaient d'ordinaire trois convalescents, pareils à des pierrots maigres et falots, avec leurs robes de chambre cachou et leurs bonnets de coton. Il aimait son hôpital, les malades, il aimait cette vie studieuse et austère.

C'est à regret que, midi et demi sonnant, il allait déjeuner chez un marchand de vin du quartier, à côté de maçons dont le voisinage lui blanchissait les coudes, et de cochers de fiacre qui apportaient une odeur d'écurie à leurs sabots. A moins qu'il n'eût consultation chez lui, il retournait bien vilej à son laboratoire jusqu'à l'heure de son cours, à laj Faculté de médecine. Le soir, il étudiait tard, sous sa lampe.

Les jours, les semaines, les mois passaient ainsi.] Et quand il lui restait du temps, il pensait à Alice] avec une tendresse irritée, une douleur obscure,! des espoirs si confus que c'étaient comme des] ombres dans la nuit.

Six mois... Et les serviteurs des Brévier, Prosper, sa femme et leur nièce Rose, avaient quitté aussi' l'hôtel, hésitant, dans leur petite ville natale où*

ils avaient été se refaire sur ces émotions, s'ils se replaceraient de nouveau, ou s'ils vivraient en petits rentiers à leur aise, après tant d'années fructueuses et de profits quotidiens. Une amertume se mêlait à leurs propos, le mécontentement de fonctionnaires dont la carrière a été interrompue par une retraite prématurée.

Bien vieux pour servir de nouveaux maîtres, le couple se sentait encore assez actif pour souffrir à ne plus vivre ce servage prospère, à ne plus filer ces bons jours, à ne plus savourer dans leur existence d'automates rivés à des gestes et à des rites obligatoires, ce levain de curiosité et de médisance qui leur rendait légère la fatigue et leur donnait, à eux aussi, par l'habitude de se frotter aux riches, l'illusion de la vanité et du luxe.

Six mois... Et sauf dans le cœur d'Alice et de Michel, le souvenir de Pierre Brévier s'était apâli, eiïacé; sa femme et sa fille aînée n'y pensaient que par intermittence, élancements rapides. Celui qui, de son vivant, semblait indispensable et qui ne l'était plus, parce que les lois inexorables de la nécessité et du temps accommodent au présent toutes les destinées, celui qui avait tant travaillé, et échafaudé un resplend ssant passé écroulé à j cette heure, reposait inerte à six pieds sous terre, j en train de se dissoudre et de disparaître, selon la I marche des saisons, le rythme des heures, tout ce qui passe et meurt dans chaque minute.

Ce nom qui avait été si connu, cette personnalité

forte, et le bruit retentissant fait autour de sa chute, tout cela s'oubliait. D'autres scandales, d'autres catastrophes avaient rempli la presse et la conversation des salons.

Six mois... Et sans Alice qui venait régulièrement apporter des fleurs sur la tombe de son père au Père-Lachaise, personne ne se fût soucié que Pierre Brévier eût existé ou non.

Il faisait une claire matinée de mai.

Alice, dans la petite chambre qu'elle occupait chez la tante, assise devant une table, un roman anglais ouvert à côté d'une grammaire et d'un dictionnaire, traduisait des aventures d'un dramatique violent. Sa plume courait sur la page blanche, en minuscules arabesques nuancées; rien de l'artificielle grande écriture qu'employaient sa mère et sa sœur, si semblablement qu'on eût pu confondre leurs lettres.

Elle s'arrêta au bout d'un paragraphe. Sir William venait de culbuter avec son automobile dans un précipice, sous les yeux épouvantés de sa bellemère.

Alice avait beaucoup pâli. Une expression de tristesse ne quittait pas son visage; la crise d'âme qu'elle vivait l'avait rendue plus silencieuse et plus fermée. Elle tira de son buvard une lettre de miss Smolett et la relut lentement.

Son amie lui annonçait son imminent mariage : James Harrison resterait toute sa vie infirme, traînant, appuyé sur une béquille, une jambe demi-morte : il n'avait pas voulu d'abord que sa

ISÎ VANITÉ

fiancée se vouât à lui, mais elle l'avait exigé et, écrivait-elle avec courage, elle pensait qu'ils seraient tout de môme très heureux. Quelle tristesse pourtant!... Et Alice regarda le portrait du jeune homme que Florence lui envoyait, la vigoureuse tête, les yeux francs, le visage rasé avec les mâchoires combatives, toute cette force d'action désormais ralentie, presque paralysée. Infirme, quelle pitié!...

En termes pleins d'affection, Florence s'enquérait sur ce que son amie devenait, ce qu'elle se proposait de faire, réclamait une longue lettre en retour de la confiance qu'elle témoignait ici, rappelait la promesse faite à son départ, en annonçant que peut-être allait-elle avec son mari revenir en Europe. Alice songeait...

Plus de dix fois, depuis qu'elle avait reçu cette lettre, elle avait trempé sa plume dans l'encre pour répondre, et chaque fois sa main était retombée inerte. Une lassitude l'envahissait, qu'elle ne pouvait secouer. Ecrire longuement, se forcer à exprimer ses pensées, lui apparaissait au-dessus de ses forces. Un découragement, une torpeur noire pesaient sur son cerveau.

Ce n'est pas dans les premières semaines, mais ensuite, qu'elle avait perçu le contre-coup du douloureux ébranlement. C'est maintenant, plus encore que dans les premiers mois, qu'elle pleurait son père. Comme il lui manquait! Elle avait sa photographie sur sa table de travail et ne la quittait

guère des yeux. Un dépaysement profond la détachait d'elle-même; il ne lui semblait pas réellement vivre ici, ni que ce qui se passait fût bien réel et bien vrai : elle avait le sentiment de flotter dans un perpétuel songe.

Tant que le décor de sa vie ne s'était pas anéanti, tant que ses habitudes avaient pu se rattacher au souvenir des êtres et des choses, elle avait eu l'illusion de se continuer elle-même. La disparition de tout ce qui avait le cadre quotidien de son moi vivant mettait en elle le vide d'une seconde mort; elle ne se reliait plus à l'Alice d'autrefois, elle ne savait pas bien quelle nouvelle Alice elle incarnait, âme déracinée, cœur d'épave.

Comme elle avait souffert dans cette maison où elles recevaient l'abri, le couvert et une hospitalité fantasque!

Personnellement, elle se faisait respecter, et son mutisme, sa retraite, son indépendance s'étaient imposés, à force de tact ferme, à la vieille despote qui ne pouvait, l'eût-elle voulu, la traiter en pauvre jouet de plaisir, comme elle faisait de Mlle Duverset. Mais sufïisait-il d'avoir préservé son intimité morale, et n'endurait-elle pas un véritable supplice au contact inégal de leur protectrice, au picotement de mille piqûres d'épingles?

Du vivant de son père, Alice avait éprouvé un sourd malaise dans son milieu; les disparates des caractères qui s'accusaient entre sa mère et elle, et aussi avec Raymonde,lui avaient été pénibles :

qu'était-ce pourtant à vivre auprès de celte femme que l'enivrement de son or mal acquis gorgeait de mépris, de vanité, de cynisme et de cruauté? Vingt fois la façon dont elle traitait ses gens, ou dont elle jugeait méchamment autrui, ou dont elle formulait des principes dont l'égoïsme ravalait encore la bassesse inconsciente, avait révolté la jeune fillo.

Ce qui lui avait le plus coûté, c'était de voir les efforts de sa mère pour ménager à la fois sa dignité personnelle, souvent compromise, et ses inlérijts constamment menacés. A cette besogne ingrate, Mme Brévier déployait de l'héroïsme, les ressources d'un esprit rompu au commerce du monde, un art prodigieux de se taire ou de risquer à propos la pointe qui amuse, le récit qui fait diversion. Elle avait su ne pas déplaire; et à certains moments même la tante lui témoignait une sorte d'affection grognonne, la seule qu'elle pût dispenser. Que sa mère s'imposât cette attitude, Alice à la rigueur l'eût admis; mais qiie Mme Brévier la con^^ervât vis-à-vis d'elle sans une détente, sans un ('clair de franchise dans les yeux, sans déposer une minute ce masque de correction fausse, elle ne pouvait se l'expliquer.

Entre elle et sa mère, sous les formes amicales, il semblait qu'un abîme se creusât chaque jour, avec l'incompréhension réciproque, l'éloignemenl des idées.

Et si ce n'était que cela, encore!... Quo sa mère, affolée à l'idée de la pauvreté, cherchât à se pro-

téger dans l'avenir, qu'elle fût toute aux opérations d'héritage et, conseillée par la tante, émît l'intention de s'approprier toutes les reprises qu'elle pourrait en garantie de son douaire, sans souci de partage avec ses filles, passe! Venant d'elle, cela paraissait tout naturel à Alice qui la connaissait

Qu'elle ne songeât qu'à l'organisation de sa vie future, inquiète de spéculations, avide de placements fructueux, dès qu'elle aurait en main les débris de leur ancienne splendeur, à peine six ou huit mille livres de rente. Alice l'admettait. Mais que cette hantise s'accompagnât d'un si total oubli de l'homme qu'elle avait aimé, à qui vingtsept ans durant elle avait été fidèle, voilà qui lui perçait le cœur!

Etait-il possible que l'affection à la longue devînt une habitude émoussée, un lien si lâche qu'on pût le casser sans peine? Que de fois Alice s'était affirmé : « Ma mère pense à lui, elle le regrette, et si elle ne le laisse pas voir, c'est par une pudeur que je comprends mieux que personne! » Mais non, Mme Brévier ne semblait pas trop malheureuse; jamais à sa fille elle ne parlait du disparu : on eût dit que tout ce qu'elle avait en elle à donner se consacrait à tante Eloi.

Et comme si une transfiguration physique devait accompagner cet avatar moral, Mme Brévier engraissait. Petit à petit les teintes d'un maquillage discret avivaient d'un éclat savant ses

yeux, d'un rose furlif ses joues. Ses cheveux, immuablement blonds, paraissaient même plus dorés.

Alice se penchait sur le livre : Mrs Maxwell crying for help woke up some of the neigbours...

Et la misère de la situation la pénétra. Elle revit ses efforts, ses démarches pour se libérer du servage familial, en parvenant à gagner librement son existence : quelle déception! Les obstacles auxquels elle s'était heurtée, les sourires d'une bienveillance affectée, les refus déguisés sous un excès de considération et de respect. Comme on lui avait fait comprendre que ce qui convient à une pauvre fdle d'employé ou de petit universitaire ne peut suffire sans déchéance à la fille de M. Brévier, l'ancien co-directeur des Quatre Saisons !

Tout d'abord, c'est à la maison à laquelle son père avait donné le meilleur de sa vie, tout son dévouement, qu'elle s'était adressée. Roy-Chancel n'était plus rien, se débattait au milieu des récriminations justifiées par son ignare gestion, et des mises en demeure de responsabilité. Un gérant provisoire avait été nommé, le plus vieux des chefs de service, M. Moiraud, un grand vieillard, fort et rugueux comme un chêne, avec les pieds et les mains comme des souches. Une barbe de lichen grisâtre lui descendait à mi-corps

Il avait arrêté sur Alice un regard soupçonneux sous des sourcils en broussaille, et bien différent

d'autrefois, sans plus rien de l'obséquiosité qu'il témoignait à ses anciens patrons, il avait répondu avec une brusquerie affectée de rustre :

— Voyons, mademoiselle, comment voulezvous? Le nom respectable, respecté de votre père ne peut figurer sur nos contrôles en face d'une désignation humiliante. Que sont les femmes chez nous? Vendeuses, inspectrices, surveillantes ou dactylographes aux écritures. Est-il possible de vous donner une de ces places? Quand on a votre nom, votre beauté, qu'on est « du monde », on ne peut faire pareil métier. Madame votre mère n'y consentirait pas, j'en suis sûr.

— Vous oubliez, monsieur, que je suis majeure...

— Là, voyez-vous... et on me reprocherait de mettre la zizanie dans votre famille. Non, mademoiselle, il n'y a rien pour vous qui puisse faire votre affaire... et la nôtre.

Vengé par ce dernier mot d'une tenace jalousie, de vieilles rancunes portées à Brévier, la haine du médiocre qui a végété longtemps en sousordre, Moiraud se levait, abrégeant l'audience. Et Alice, le sang aux joues, sortait droite, si froissée, si déroutée qu'elle s'aperçut seulement au bas de l'escalier de son oubli : n'aurait-on pu, voulait-elle savoir, la nommer surveillante de la Pouponnière? La titulaire actuelle, veuve d'un chef de rayon, venait de recevoir son congé; car, comme toujours, les changements dans la direction amenaient des coupes sombres dans le personnel.

Mais la démarche qu'elle faisait tenter de ce côté auprès de vieux amis, membres du conseil d'administration des Quatre Saisons, échouait. On ne voulait pas d'elle, soit que le souvenir de son père suscitât de l'ombrage, soit que l'ingratitude allât de pair avec la servilité. Elle se rappelait les hommages, les échines courbées jadis devant elle : Moiraud était celui qui la saluait le plus bas.

Elle avait cherché quelle tâche remplir. Que savait-elle, quels services pouvait-elle rendre? Quel dons, quelles facultés utiliser? Donner des leçons, courir le cachet à deux francs, tendre pour le recevoir sa main prise dans un gant lâche nettoyé à la benzine? Et comme tant de malheureuses femmes, sauter dans les omnibus en relevant un jupon crotté sous la pluie? Mais ce ne serait pas même le pain assuré, la misère décente.

Sans examen que le brevet primaire, — sa mère l'avait retirée du collège Sévigné avant qu'elle eût son brevet supérieur, — à quoi pouvait-elle prétendre? A enseigner l'A B C aux enfants, dans un village, par protection?

Les arts : si elle sentait parfaitement la beauté, elle était inapte à l'exprimer. Musicienne, elle n'eût su se faire un gagne-pain d'une profession si avilie qu'on trouvait des maîtresses de piano à dix sous de l'heure. Le théâtre, comme Raymonde avait dit par bravade? Eût-elle été douée du plus grand talent, et ce n'était certes pas le cas, elle n'aurait pu se résigner aux compromissions, à

la promiscuité d'une vie qui, honorable pour de rares exceptions, n'était pour tant de femmes qu'un passeport à la galanterie...

Ah! la douloureuse humiliation : avoir une intel ligence, et ne pouvoir en tirer parti; avoir des mains et ne savoir leur donner une besogne!...

La couture, les chapeaux?... La dernière petite apprentie gâcheuse témoignait plus de dispositions qu'elle, car, avec moins de goût, ses doigts piqués d'aiguille allaient et venaient du moins inlassablement.

Elle avait entrevu alors l'infériorité décevante de la jeune fille qui a été élevée pour la richesse et n'est bonne à rien qu'à figurer en objet de parade, en poupée précieuse. Elle avait compris les difficultés d'une époque de transition qui condamne tant de femmes à travailler, et ne leur offre en échange que des métiers envahis et des salaires humbles, ou des professions plus élevées, mais presque inaccessibles, tant elles sont peu du goût et répondent mal encore au caractère féminin.

Le droit?... Elle avait été reçue dans le solennel cabinet de travail de M. Leloup d'Ygré; M» Vapaille en sortait, qui surpris ne l'avait saluée que parce qu'il s'était trouvé nez à nez avec elle. Le président lui avait désigné un sombre fauteuil de cuir vert et, glacial, avait attendu, d'un air inquisiteur, qu'elle s'expliquât :

— Un conseil?... Mais certainement, mademoiselle, c'est mon devoir de ne pas vous le refuser

Mon âge, d'ailleurs... et j'ai quelque expérience...

Mais quand elle l'avait sondé sur les chances qu'une femme pouvait avoir à se faire une place, sinon au barreau, elle ne se sentait aucun don d'éloquence, du moins dans un cabinet d'affaires, comme avocate consultante, il avait allongé ses favoris d'une main osseuse et toisé sévèrement la jeune fille :

— Oh! mademoiselle... sont-ce, je vous le demande, des professions pour une femme? Quoi, cette aridité, ces études sérieuses, qui n'exigent pas trop en requérant d'un homme l'équilibre mental le plus complet, l'application studieuse, une mémoire considérable, joints à l'esprit perçant, subtil, avisé! Je me ferais un véritable scrupule de vous conseiller cette voie... Il en est une plus simple, plus belle, plus en rapport avec votre sexe : le rôle de la femme, mademoiselle, est-ce à moi de vous le rappeler, est inséparable du foyer, du mariage, des enfants... Me citerez-vous, dans la profession au sujet de laquelle vous me consultez, quelques exceptions, trop peu nombreuses encore pour qu'on puisse en faire état?... Je ne vous souhaite pas, mademoiselle, d'endosser la toge d'avocat; ne changez pas de robe, vous perdriez au change.

Ce madrigal, qui amenait une rougeur au visage d'Alice, mettait fin à l'entretien. On discernait, dans une pièce voisine, la voix sèche de Mme Leloup d'Ygré, surveillant les exercices de piano de sa fille. Le président ne proposait pas à Ahce de

voir sa femme. Il était choqué, et augurait mal d'une démarche aussi libre; on élevait bien mal les jeunes filles aujourd'hui : il fermerait dorénavant son home à celle-ci.

La médecine? Un jour, Alice, dans le petit parloir de la Pouponnière, avait vu entrer le docteur Le Dave, qui depuis trois mois n'avait pas daigné mettre une carte chez elles. Très empressé, fort aimable, il avait eu à cœur de dissiper la froideur marquée d'AHce. Bien que sur la réserve, elle avait profité de l'occasion pour l'interroger. La profession de médecin était-elle interdite à une jeune fille de son âge, qu'elle disait simplement : vingt et un ans. La lui conseillait-il?

Il la regardait avec un effarement rapide, une incrédulité tournant au sourire :

- Mais, mademoiselle, les études médicales ne vous prendraient pas moins de cinq ou six ans. Etes-vous bachelière, avez-vous votre examen de sciences physiques, chimiques et naturelles? Non. Deux ans au préalable. Viennent ensuite les examens — il recensa sur ses doigts — d'anatomie, de physiologie, de pathologie, de thérapeutique, d'épreuves cliniques, la thèse à soutenir, et si vous voulez passer par l'internat qui dure quatre ans, c'est huit, dix an ; au moins qu'il vous faudra pour I avoir le droit d'exercer un métier incertain, en- I combré, et qui — Le Dave se rengorgea — allie à I une très haute philosophie, pour laquelle la femme i est mal préparée, une pratique opératoire des plus

pénibles. Vous, docteur!... Je ne vous vois pas, je l'avoue...

D'un geste tranchant il écartait une aussi absurde hypothèse. Et se rapprochant d'elle, avec uu visage expressif, les yeux soudain troubles, ramenant d'un geste machinal sa mèche cosmétiquée, il avait murmuré :

— Non, mademoiselle, il faut laisser ce métier aux laides, soit dit sans offenser mes confrères féminins. Voir une jolie personne prononcer un jargon barbare, — il contemplait la bouche d'Alice, — voir des doigts délicats se salir à des manipulations répugnantes, — il louchait sur les mains dégantées de la jeune fille, l'enveloppait aux hanches d'un regard qui remontait sur le corsage, descendait le long de la jupe jusqu'à la pointe des souhers fins, — non, c'est une idée que je ne puis admettre. Quand on est jeune, belle et faite comme vous, mademoiselle Alice, on n'est pas inquiète de l'avenir...

Elle recula instinctivement... Il la frôlait presque, une moiteur aux tempes, quelque chose de vaseux au visage; de tout son être respectable, une démence impure sortait :

— Vous êtes si belle, murmura-t-il avec ardeur, si vous vouliez... On est riche du jour au lendemain quand on a vos yeux, votre taille!...

— Monsieur!

— Ecoutez-moi... Il ne tient qu'à vous, je vous aime!...

Son geste hardi confirmait l'aveu.

— Goujat!

Elle repoussait les mains brutales, retrouvait son sang-froid en tenant le loquot de la porte, et de là, crachant son dégoût :

— Vous êtes un ignoble individu...

Elle s'éloignait précipitamment, soulevée d'indignation. Cet homme qu'ils avaient reçu pendant des années, en ami... Cet homme civihsé, considéré partout!...

Rien qu'à se souvenir de cette honte, Alice eut un haut-le-corps. Elle fit un effort : à quoi bon remâcher ses déceptions, le travait valait mieux que les regrets stériles, les rêves vains; elle s'inclina de nouveau sur le texte : The butcher was running fast with his...

Heureuse encore qu'un grand journal du soir lui prît ce feuilleton : cinq cents francs, trois mois de travail. Pas même de quoi vivre uniquement de pareilles ressources à la fin d'une année. Elle pensait à préparer des examens sérieux, une place d'inspectrice du travail... Morande avait promis son appui, mais elle ne pourrait s'y présenter que dans quatre ans, et d'ici là...

D'ici là, tante Eloi, sa mère comptaient bien la marier. Des allusions assez nettes avaient été prononcées. On avait voulu lui nommer quelqu'un. Mais elle avait répondu avec tant de douleur : « Oh! pas maintenant. Pensez-vous que je puisse songer à autre chose qu'à la mort de mon pauvre

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papa? » que d'un commun accord sa mère et sa tante la laissaient tranquille. Un répit, seulement...

Elle songea à Michel, pourquoi ne le voyait-on plus? L'oubliait-il donc?... Elle sentit son découragement grandir; et cependant le printemps riait dans les avenues, les marronniers gonflaient, épanouissaient leurs larges feuilles vertes, il y avait du bleu dans le ciel qu'elle apercevait en se penchant contre la fenêtre. Elle soupira, de toute sa jeunesse contenue, de sa dolente mélancolie.

Peut-être manquait-elle de courage? Peut-être, elle aussi, le bien-être l'enlizait-il dans cette torpeur d'impuissance? Plus pauvre, n'eût-elle pas été forcée, littéralement forcée, de gagner son pain?...

Allons, go head!

Et cette fois, elle se replongea dans son travail; courageusement sa plume rapide lia en caractères menus les aventures de sir William Oster, et les réflexions que fit ce gentleman, lorsque après sa chute vertigineuse il se retrouva étourdi, mais vivant, retenu au vol par ses habits à une branche d'arbre et projeté de là sur un lit de mousse, au fond du précipice.

— Arrêtez, Eugène, ordonna Mme Le Martin, comme on arrivait au Lac.

Le chauffeur stoppa; l'auto eut un arrêt mou. Un grand valet de pied, culotte de panne et bottes à revers, qui se croisait les bras d'un air de funèbre ennui derrière ce siège sans chevaux, sauta à terre et ouvrit la portière. La grosse femme descendit, suivie de Mme Brévier, très élégante dans son demi-deuil.

— Tenez, Baptiste, prenez Kiki avec vous : vous attendrez le temps nécessaire, et vous le garderez ensuite sur vos genoux; il a eu des douleurs cette nuit.

Le grand valet reçut le griffon hargneux avec un sourire paterne. Et à cinquante mètres en arrière, d'une allure de tortue, l'auto se mit à suivre.

Dans sa Uvrée chocolat, Eugène, le chauffeur, moustachu comme un palikare, poitrinait, lorgnant au passage les passantes rares, dédaignant les bonnes d'enfants. Quand son regard revenait à la silhouette massive de Mme Le Martin, une expres:?ion haineuse gonflait son visage d'ex-ouvrier bien nourri, corrompu au contact des vices d'une

autre caste : il la poursuivait d'un œil fixe, d'un véritable œil d'assassin. Impassible, remonté à son côté, Eugène, las de solliciter le bon plaisir du chien, s'amusait à le pincer sournoisement, tout en lui serrant la gueule à l'étouffer. Kiki, ailleurs que dans la chambre à coucher ou le salon de sa maîtresse, en voyait de dures.

Chaque jour, après le déjeuner, Mme Le Martin venait faire le tour du grand lac, à pied, pour sa santé; au grand soulagement de Mlle Duverset, Mme Brévier s'était offerte, une fois pour toutes. L'air lui faisait du bien au sortir de cette vie recluse, et c'était le bon moment do la tante, qui se montrait alors favorable.

Le soleil était chaud, le long des gazons frais les arbres s'épanouissaient de toute l'ivresse de la sève, l'eau du lac se mordorait de teintes glauques. Sur le trottoir balayé comme un parquet, circulaient un ou deux promeneurs, parfois un couple élégant, la femme à peu près jeune, l'homme à cheveux gris et moustaches noires : ils marchaient vite, d'un pas militaire. Des fraulein, des misses à cheveux roux et lorgnons escortaient des babies, fillettes à grandes capelines, garçonnets à jambières de cuir, les uns rougeauds de bonne santé, d'autres avec un teint pâle d'anémiques. Rarement une voiture et, dans l'allée cavalière, deux sous-ofTiciers au trot. Le Bois jusqu'à deux heures restait presque vide. Au coin d'une route, un arroseur traînait son long serpent de caout-

chouc à roulettes, la brouette d'un jardinier grinçait.

— Avez-vous remarqué, demanda Mme Le Martin, la mine que votre fille a faite quand j'ai parlé de M. Lelubert? Il faudra bien pourtant qu'elle daigne songer à un parti sérieux.

— C'est mon plus cher désir, vous le savez, répondit Mme Brévier.

— Oui, mais vous n'avez pas assez d'autorité sur elle.

— Elle a toujours été ains'; elle m'opposait déjà, enfant, cette force d'inertie; elle ne se révolte pas, elle se tait, et son calme...

— De mon temps!... fit Mme Le Martin. Mais savez-vous qu'à trente ans j'obéissais encore à ma mère comme une fillette, et elle m'aurait soufl'etée et empoignée par les cheveux, je vous prie de le croire, si j'avais résisté. A quinze ans, elle me fessait encore. Tout tremblait dans la maison quand elle parlait. Aussi ça marchait, je ne vous dis que cela.

Mme Brévier eut un souâre :

— Je n'ai pu é'ever mes enfants ainsi. Si Alice cède à nos instances, ce sera par la réflexion, car elle est raisonnable et sait que vous ne voulez que son bonheur.

— AssurémenI; où veut-elle en venir? Esl-ce qu'elle a la naïveté de croire qu'elle sera jamais en état de gagner sa vie?... Mais, ma chère, j'imagine qi;e je me charge de votre tran.]uillité actuelle.

Est-ce qu'elle ne se trouve pas assez bien chez moi?

Mme Brévier se demanda si elle ne devait^pas attribuer la fâcheuse aigreur de ses propos à 1 apparition sur la table de choux de Bruxelles gratinés, dont la tante raiïolait, mais qu'elle digérait mal. Pourtant elle ne constatait pas d'aujourd'hui cette susceptibilité : évidemment si celle-ci les hébergeait, les protégeait, — inappréciable avantage, elle s'en rendait bien compte au revirement progressif de l'opinion en leur faveur, — ce n'était pas pour qu'Ahce les quittât un jour, s'en allât vivre une vie de petite employée ou de conlremaitresse, car, en dehors des professions très médiocres, comment pourrait-elle s'assurer l'indépendance, même la plus stricte?... Et que diraiton dans le monde?...

Ahce entretenait là, il fallait le reconnaître, une intention désobhgeante pour leur bienfaitrice, et peu amicale pour elle, une mère si parfaite!

— Je crois, ma bonne tante, que ma fille voudrait seulement ne pas vous ê!re à charge toujours, si par malheur elle ne comptait pas se marier.

— Pas se marier? Et à quoi est-elle bonne? A quoi peut servir la femme, je vous le demande, sinon à se marier? Car il n'y a pas trente-six façons de faire sa vie : dans le mariage, ou en dehors. Et Alice n'a certainement pas la tôte assez tournée par les théories féministes, qu'elle doit d'ailleurs ignorer, pour songer à l'union hbre!

— Oh! ma tante, quelle hoireur! Alice n'est pas folle, soyez-en persuadée... et si vous lui présentiez un mari qui lui plaise, je suis sûre que...

— Eh bien! Est-ce que M. Lelubert ne ferait pas son affaire, par hasard?

— Alors ce jeune homme est bien, vous le connaissez, vous pouvez en répondre?...

Certes, 'a tante aveiit ra son : le mariage était la seule ressource qui pût assurer à Alice le bienêtre et une vie personnelle : franchement, elle ne se la représenta-t pas dans un bureau commercial écrivant des lettres, vérifiant des actures, ou, de noir vêtue, faisant l'article dans un magasin de nouveautés : « — C'est ce qui se porte le plus cette saison, madame. Nous avons aussi une variété de tulle de premier choix... » Quand on a du sang des La Tourves d'Ayglades dans les veines, on ne se ravale pas à de tels gagne-pain.

Jeanne Brévier ne pouvait oublier qu'il avait fallu toute sa pauvreté de jeune fille menacée de coiffer sainte Ca herine, et toute sa richesse de femme mûre, pour qu'elle se résignât au métier de son mari, imbue do dédain pour cette dérogation que constituait à ses yeux le commerce; car elle classait les carrières selon une hiérarchie de son choix : la grande industrie valait mieux, au-dessus la politiqu *, plus haut encore la magistrature et l'armCe. Elle étouffa un soupir, en pensant à M. de Boyséon. Mais avoir des rentes

sans rien faire lui représentait le plus bel idéal. Mme Le Martin répondait :

— Comment, si je connais Lelubert, je l'ai vu naître.

— Vous ne nous en aviez j -mais parlé?

— Il revient des pays chauds, où sa santé l'a longtemps retenu.

— Sa santé? demanda Mme Brévier alarmée.

— Oui, ce n'est pas un hercule de foire, il est même un peu endommagé, quoique assez joli garçon, très distingué. Ah! dame, ma chère, fitelle en répondan' à une moue de sa nièce, ne soyez pas trop difficile, vous n'en avez pas le droit. Ceux qui sont prêts à épouser une jeune fi'.le sans dot ne courent pas les rues, de nos jours. Et le petit Lelubert est riche : soixante à quatrevingt mille livres de rente pour le moins.

— Ce serait le salut, laissa échapper Mme Brévier. Cependant la santé compte l^ien aussi. Qu'estce qu'il a au juste?... La poitrine, le cœur?

— Il a eu une maladie de langueur, un peu de tuberculose, mais il est guéri. Les jeunes gens, quand ils s'amusent trop...

Mme Le Martin baissa la voix, et son sourire devint laid, son regard sardonique; elle eut ce visage de matrone équivoque qu'ont certaines vieilles quand elles parlent de choses scabreuses.

Aux explications, Jeanne Brévier resserrait les coudes, se redressait avec un petit frisson répulsif, un premier mouvement d'effroi et de terreur; elle

avait la sensation de quelque chose d'incertain et de périlleux, d'un peu malpropre. Est ce que de telles affections pardonnaient jamais? Elle n'entendait pas, quel que fût son désir de caser Alice, l'exposer à un risque pareil; et si des enfants naissaient... Mme Le Martin multipliait les affirmations rassurantes :

— Voyons... la tuberculose aujourd'hui... peuh!... On se soigne, un petit accident sans suites... Vous pensez bien ue si les médecins ne s'y opposent pas, Lelubert peut songer au mariage. Il n'a pas une énorme santé, je vous le répète : mais quoi, à mettre les choses au pis, AHce ne serait pas plus mal qu'une autre en jeune veuve. Il lui reconnaîtrait un fort capital dans le contrat, cela va de soi, et il n'a plus de parents.

La tante disait cela d'un air si naturel que Mme Brévicr ne put s'empêcher de la juger formidable, avec sa carrure épaisse ses paupières empâtées, sa face agressive et mafïlue. Elle avançait comme un gros monstre paisible, dans la clarté du jour et la douceur du printemps.

— Mais, hasarda-t-elle, pourquoi ne s'est-il pas marié encore? II ne manque pas de jeunes filles qui ne demanderaient pas mieux.

— Soyez tranquille en effet, ce ne sera pas long, si v<;us ne mettez pas le grappin sur lui. Il revient de Syrie où son père avait gagné une grosse fortune dans les affaires; la mère, une Levantine, deux fois grosse comme moi, est morte. Pas de

belle-mère, rien à débattre avec des étrangers, cela aussi est bon.

— Sans doute, fit Jeanne Brévier songeuse, mais. .

Elle sentit une fois de plus la déception amère. Qu'avait-elle donc espéré? Le prince charmant, beau, millionnaire, qui se fût épris d'Alice en coup de fo die? Au lenrîemain de l'échec Boyséon? Comme si elle ne connaissait pas la vie et les hommes. Alice dépréciée ne comptait plus que pour sa beauté. Les épous?urs assez désintéressés pour la prendre sans dot ne le seraient que parce qu'une tare personnelle d'origine, de santé ou d'âge, limiterait leurs exigences. Sa fille ne pouvait cependant épouser un vieillard, ce serait révoltant, abject; Alice n'y consentirait d'ailleurs pas, e le non plus... Un homme jeune... Tous les maris ne sont pas nécessairement robustes, et s'il était complètement guéri, ce gendre inconnu, pourquoi ui eût-elle voulu du mal? Pas plus que du bien?...

Et elle s'étonna de sentir se ghsser en elle, ténébreusement, l'insinuation inavouable de sa tante : une seconde, elle eut la vision d'Alice riche et délivrée, pouvant recommencer sa vie à sa guise... Elle eut honte d'elle-même non, même avec toute certitude, une pareille union n'était pas celle qui convenait. Ce n'est pas cet honnête homme de Pierre qui y aurait consenti, et elle crut entendre son indignation colère, elle crut le voir se dresser devant elle avec reproche.

VANfTË 213

— Recevons-le toujours, dit Mme Le Martin, cela n'engage à rien, et si, comme je le crois, il s'éprend d'elle, vous verrez venir...

Jeanne Brévier répondit :

— Mon Dieu... Mais alors, sans parler de rien à Alice?..

Elle se disait : « Quel malheur que la tante ne veuille pas la doter! » Et en elle-même, elle linjuriait : « Vieille avare, comme si cela la ruinerait! »

Là-dessus, rien à espérer : elle n'avait laissé aucun doute. Si seulement ce jeune homme était moralement bien... il faudrait se renseigner, l'étudier, le connaître... Ce n'était pas chose à débattre en cinq minutes. Quatre-vingt mille livres de rente, à l'heure actuelle : une affaire inespérée... Il était peut-être très galant homme; Alice aurait du moins avec lui le bonheur positif, celui qui se monnaie en robes, en bijoux, en plaisirs, — elle hésita devant la logique complète de sa pensée, — le bonheur qui s'achète et qui se vend!...

— Mais certainement, dit Mme Le Martin, voulez-vous que je l'invite à dîner samedi?...

Et pour lever les dernier scrupules :

— S'il ne vous plaît pas, je pense à quelqu'un d'autre; mais il vous plaira, j'en suis sûre.

Elle n'ajouta pas que son rôle bienfaisant lui pesait déjà, aux sautes d'humeur, et qu'elle verrait sans déplaisir sa maison redevenue libre, Mlle Duverset tremblant de nouveau devant elle; elle

apprécia d'avance le jour et l'heure où elle n'aurait plus à se gêner en rien, aucun témoin n'étant là que ses domestiques serviles, sa dame de compagnie terrorisée, et Kiki tour à tour gorgé de bonbons ou verrouillé dans un placard.

Le tour du lac s'achevait. Mme Le Martin et Mme Brévier remontaient dans 1 auto.

— Excellente promenade, dit la tanle, nous pourrions faire un tour au Pré-Catelan et revenir par la cascade.

Elle toucha le chauffeur du bout de son ombrelle :

— Vous entendez, Eugène. Et allez au pas!

Un désespoir morne allongea les traits du chauffeur. Du un à l'heure à présent!... Autant prendre un fiacre, ,. Baptiste impassible, les joues gonflées et les yeux fixes, savourait cette rage muette. Il était philosophe.

— Comme cela, dit Mme Le Martin, d'un ton de rancune, nous n'écraserons personne.

Eugène courba le dos, la main crispée au volant... Ça, c'était pour le parlicuHer de l'autre jour, qui s'était fait renverser, sans mal d'ailleurs, précisément parce que l'auto, allant cahin-caha, il s'était dit : « J'ai bien le temps! » Une électrique à toute vitesse les dépassa, dans un imperceptible ronflement de toupie, fila, disparut. A la bonne heure! Celle-là roulait; écrase qui voudra! On est chauffeur ou on ne l'est pas.

Mme Le Martin ne vit pas le grincement de

dents d'Eugène, ni le rire figé de Baptiste; seuls, les boutons de livrée, au bas du dos humilié des deux hommes, la contemplaient de leur œil de cuivre brillant et sarcastique. Kiki, sur ses genoux, geignait doucement, pour se plaindre des mauvais traitements : « Ses douleurs de la nuit, sans doute, le reprenaient?... »

Mme Le Martin l'embrassa plusieurs fois sur le museau, tandis que Mme Brévier absente, droite, de son grand air songeait : « Mme Lelubert. Alice Lelubert... » Il y avait des noms plus vilains.

Ce ne fut pas sans appréhension que Mme Brévier vit arriver le samedi. Une tristesse se mêlait à ses réflexions, et le souvenir de son mari ne la quittait pas. Le sentiment de sa responsabilité maternelle la poignait : dans un réveil de son honnêteté elle ne pouvait penser sans révolte à un projet d'union conclu sous de tels auspices. Puis les difficultés qu'elle prévoyait la décourageaient d'avance. Comment dire à Alice la vérité? A peine Mme Brévier osait-elle l'envisager, tant pareille idée lui causait de malaise.

Elle avait beau surmonter ce qui n'était peutêtre qu'un préjugé, une tare persistait dans son esprit; alors même qu'elle n'eût conçu aucune crainte, elle ne pouvait se défaire de l'obsession dans le passé. Son ignorance médicale lui grossissait l'épouvantail. Non, si passionnément qu'elle souhaitât Alice riche, elle ne pouvait consentir à ce qu'elle fût sacrifiée. Et tel était pourtant l'orgueil de son ambition qu'elle se fût bien difTicilement résignée à un mariage médiocre, quelque valeur morale que pût lui offrir un prétendant,

fût-ce Michel, par exemple! — le dernier du reste auquel elle pensât.

Aussi guettait-elle avec une impatience anxieuse l'entrée au salon de M. Lelubert, comme si son visage ou sa personne dussent trahir l'allusion accusatrice. Elle fut agréablement surprise de voir un jeune homme assez bien tourné, simple dans ses manières, un peu timide même, le teint très blanc, une fine moustache; la fatigue ne s'annonçait qu'aux paupières cernées et au fléchissement d'épaules d'un corps grêle.

M. Lelubert s'inclina très bas devant ces dames. L'entrée d'Alice, qui précéda de peu le « Madame est servie », parut lui enlever, tant son saisissement fut vif, le peu de moyens dont il disposait. Evidemment, il ne s'attendait pas à si belle apparition, et ses premiers propos balbutiants s'en ressentirent; à peine assis, il faillit laisser choir son monocle dans le potage. Mme Le Martin le considérait avec une encourageante hauteur, et pour le mettre à l'aise commença de parler voyages :

— Vous en avez fait de très beaux, il paraît?

— Effectivement, madame.

— A travers des pays magnifiques?

— Ou-i, madame.

Et comme effrayé d'entendre le son de sa voix fluette, il ramena le nez vers la nappe. Mme Le Martin lui parla de son père :

— Edmond a été le camarade d'enfance de

M. Leiubert père, expliqua-t-elle à sa nièce, et il avait beaucoup d'amitié pour lui.

Ce n'était peut-être pas une caution de moralité extrême, Mme Brévier ne put s'empêcher de le remarquer tout bas; mais M. Charles Leiubert, qui ne pouvait prendre ces mots que comme un compliment, sentit son embarras s'accroître d'une façon désolante. Heureusement la tante lança un regard sévère à Mlle Duverset; elle comprit et mit la conversation sur un fait-divers qui remplissait les journaux : un assassinat mystérieux. Elle servait ainsi de gazette vivante à Mme Le Martin qui lisait peu et qui pouvait la prendre à partie, comme si Mlle Duverset était responsable de ce qu'inventaient les journaux.

— Qu'en pensez-vous, monsieur? demandât-elle?

Il s'agissait d'un vieux rentier découvert au fond d'une carrière, les poches retournées, les bras ligottés, avec trois blessures dont une seule eût tué un bœuf.

— Je pense que ce suicide est bien regrettable

— Gomment, ce suicide? Vous ne prétendez pas que ce malheureux...

M. Leiubert rougit prodigieusement :

— Je croyais que vous parliez de cette marchande de tabac qui s'est tuée en avalant une décoction d'allumettes chimiques.

— Bououh!... dit Mme Le Martin, vilaine mort. Vous ne reprenez pas un peu de ce jambon de

Prague? Avez-vous remis les pieds au théâtre?

Il avoua avec quelques ménagements que la Comédie-Française l'ennuyait et qu'il s'endormait à rOpéra-Comique : il confessa son goût pour le cirque et les music-halls. D'ailleurs, il se couchait tôt, sasanté... Il eut une touxlégèreionl'approuva.

Alice — il ne lui avait pas été difficile de deviner qu'on n'invitait pas M. Lelubert sans une arriére-pensée — s'amusait presque. Elle sentait revenir sur elle comme aimanté le regard de ce pauvre jeune homme, et si elle levait les yeux sur lui, immédiatement il semblait prêt à disparaître sous la table.

Mme Brévier pensa donner un tour heureux à l'entretien en lui demandant s'il comptait demeurer quelques mois à Paris.

— Ou-i, je ne... En effet... Cela dépendra...

— Monsieur Lelubert est bien décidé à nous rester, dit la voix nette de la tante. Aucun intérêt ne le retient plus en Orient, et où peut-on vivre mieux qu'à Paris, quand on a comme lui une belle aisance?

Le visage de l'invité s'épanouit : effectivement, Paris avec des rentes... Seulement, il ne fallait pas que les soins qu'exige la gestion d'une grosse fortune fussent trop compliqués, parce que cela lui faisait mal à la tête. Et peut-être avait-il eu tort de boire du chablis? Du régime et aucun excès, ne cessaient de lui répéter les médecins.

Mme Brévier songeai' : « Il n'est pas plus mal

qu'un autre, il n'a pas l'air poitrinaire; un peu vanné : le voyage, sans doute? Mais il paraît bien neurasthénique! »

On parla successivement chevaux, chasses, expositions de peinture, autos, et Mme Le Martin ne parvint pas à faire briller son hôte; il avait pris cependant un peu plus d'assurance, ayant découvert que le meilleur moyen était de ne pas regarder Alice; mais il lui semblait qu'il avait un fil attaché à la tête, et que ce fil le tirait d'une façon lente et continue jusqu'à ce qu'il eût rencontré les yeux graves et indéfinissables de la jeune fille.

Elle dépassaitses rêves; il n'osait laisser monter jusqu'à elle ses désirs. Dormait-il? était-il éveillé? Etait-ce de lui, était-ce d'elle qu'il s'agissait?... Ces allusions mystérieuses de Mme Le Martin, lors de sa première visite, et auparavant les lettres qu'elle lui avait envoyées, aux dernières escales : « Il faut vous marier... Nous trouverons cela... Que diriez-vous d'une belle jeune fille que je connais?... Elle vous apporterait sa beauté et son dévouement; quelle dot vaudrait cela? N'êtesvous pas riche pour deux?... »

Une dot! Oh! cela lui était égal, il avait plus d'argent qu'il n'en pouvait dépenser; seu'ement c'était triste de ne pas posséder un coffre plus solide, sa solitude lui pesait... les soins mercenaires, quand on est malade. Mais voilà, elle ne voudrait pas de lui... Cette idée le rendit soudain piteux, et il examina d'un air absorbé son couteau à des-

sert comme s'il doulail que ce fût de l'argent loyal et poinçonné.

— Où habitez-vous? demanda Mme Brévier, au moment où Mlle Duverset, hésitante, allait déclencher un nouveau fait-divers : la découverte d'une poudre explosive formidable dont l'inventeur seul avait le secret; par malheur, il venait de sauter en la manipulant, avec tout un pâté de maisons.

— Il habitera dans ce quartier, c'est un des plus sains de Paris, affirma Mme Le Martin, soulignant sa mainmise. Elle voyait ce que c'était : ce grand garçon, un faible, dont il fallait confisquer la tâtonnante volonté. Elle allait le chambrer et mener l'affaire tambour battant.

— Je vous chercherai ce qu'il vous faut. Vou? ne pouvez rester à l'hôtel.

Il en convint :

— Non, on y fait trop de bruit, et puis il y a trop de monde.

Se tournant vers Alice, — le fil venait de le tirer brusquement, — il lui décocha un sourire niais, mais cette fois elle n'éprouvait que de la pitié : elle ne s'amusait plus, plus du tout.

— Je vous indiquerai notre notaire, je vous donnerai mon tapissier, vous aurez mes fournisseurs, dit la tante. Fiez-vous à moi pour ne pas être volé.

Elle pensait en l'examinant : « 11 a l'air bien mal hypothéqué; heureusement nous allons vers

l'été. » Et profitant d'un moment où Alice était sortie, comme M. Lelubert était pris d'une petite toux âpre qui lui rougissait les joues et tirait pauvrement le coin de sa bouche...

— Mais vous êtes enrhumé, mon cher enfant, je vous enverrai mon médecin.

— Ma tante, dit Mme Brévier, vous savez que le docteur Le Dave est dans le Midi; Michel soignera très bien monsieur. Je vais vous donner son adresse : le docteur Lorin, notre ami, le filleul de mon mari.

Par Michel, on saurait la vérité. Prestement, elle écrivait sur un bloc-notes, détachait la feuille et la lui remettait. M. Lelubert confus remerciait en respirant péniblement. Il parut soulagé de l'absence d'Alice : soufïlé par la tante, quand elle revint, il la pria de consentir à se mettre au piano. Elle sourit à pe'ne

— Je croyais que la musique vous endormait, monsieur.

— Oh! mademoiselle, d'ordinaire, oui... Mais pas lorsque c'est vous qui, que... Il s'empêtra dans son compl ment et resta sans pouvoir en sortir, médusé, les prunelles fixes.

— Que préférerez-vous, monsieur, que je joue?

— Oh! ça m'est égal, mademoiselle, tout à fait égal...

— Voulez-vous une sonate de Beethoven?

Elle joua le Clair de lune. Si profond fut le

charme de l'émotion musicale qu'un peu de poésie et de rêve passa dans ce salon empli de pensées

mornes, de vœux louches, sur cette opulence de mauvais riches. La tante battait la mesure de son éventail, Mme Brévier prit un air tout à coup sentimental. M. Lelubert écoutait sans rien comprendre et sans rien ressentir, mais ce bruit lui était agréable, il contemplait Alice avec une sorte de ravissement effaré, une terreur extasiée...

Certainement, c'est d'elle, c'est de lui qu'il s'agissait. Le sourire complice, trop bienveillant de Mme Le Martin, le lui signifiait. Mme Brévier ne semblait pas avoir non plus de l'hostilité contre lui... Se pouvait-il? Et cette belle jeune fille... Non, c'était trop beau... Il avait déjà manqué trois mariages; sans raison valable, au dernier moment, on lui avait fait comprendre... Pourquoi donc, sa santé?... Mon Dieu, mon Dieu, pourvu qu'il n'eût pas d'insomnie cette nuit : c'est lugubre l'insomnie, le cerveau marche, marche, on se fait des idées dans le noir... Il réclamerait une veilleuse, et puis il avait son chloral.

Alice se levait, il la remercia gauchement, prit congé. Mais Mme Le Martin exigea qu'il attendît le thé, servi bien chaud; elle allait le faire reconduire dans son auto, perspective qui parut l'épouvanter, mais elle insista :

— Si, ei, vous êtes un peu enrhumé, cela vaut mieux.

Les dernières minutes laissèrent une gêne étrange. Tous les sujets de conversation étaient épuisés. M. Lelubert paraissait ne plus pouvoir

assumer le moindre effort, se bornait à lever de temps en temps sur Alice un regard de pauvre honteux. Mlle Duverset heureusement annonça :

— L'auto est {?rête.

M. Lelubert s'éclipsa précipitamment.

— Charmant jeune homme, dit la tante. Son voyage l'a un peu fatigué.

Mme Brévier hocha la tête. Alice, d'un air lointain, feuilletait un album de vues d'Itahe.

— Tu lui as fait, ma petite, une forte impression : le pauvre garçon en était tout chaviré.

Alice ferma posément l'album, regarda Mme Le Martin, puis sa mère, bien en face: Mme Brévier baissa les yeux.

Le lendemain, M. Leluberl, qui devait venir prendre la tante pour visiter avec elle des appartements, ne parut pas à l'heure fixée. Un groom de l'hôtel apporta ses excuses avec un magnifique bouquet de roses : ce monsieur s'était trouvé si mal que le médecin, qu'on avait été réveiller pendant la nuit, lui avait appliqué des ventouses, avec défense de sortir.

Mme Le Martin vérifia l'étiquette qui nouait la gerbe : elle sortait de chez le bon faiseur, M. Lelubert savait vivre.

— Portez donc ce bouquet dans la chambre d'Alice, dit-elle à Mme Brévier. Elle y sera sensible. Et téléphonez à Michel d'aller voir ce pauvre garçon. Je crains qu'il n'ait un bon rhume.

Jeanne Brévier restait immobile et pensive :

— Ma tante, ça se voit trop, c'est un mariage impossible.

— Pourquoi, impossible? On fait chambre séparée, on est prudent... Comment s'arrangent donc les femmes dont les maris tombent malades?

— Mais, ma tante, ce malheureux est capable de s'éprendre d'Alice, et alors...

— Eh bien?...

— Mais, c'est choquant à penser... Elle n'y consentira jama's, elle ne l'aime pas...

— Et pourquoi ne l'aimerait-Dlle pas?... Si elle l'aimait, est-ce qu'elle n'aurait pas pitié de lui? Elle voudrait lui donner quelques années, quelques mois même de bonheur... Plus il serait à plaindre, plus elle s'attacherait à lui faire oublier son infirmité.

— Oh! ma tante, mais c'est plus fort que soi, un malade!

Dans ce mot perçait sa terreur souveraine de l'amoindrissement et de la mort. Entourée d'un mari et d'enfants robustes, elle avait toujours eu pour les misères, les déchéances de l'organisme, une répulsion invincible.

— Eh bien! est-ce que tous les jou s on ne se dévoue pas aux malheureux, aux infirm s? Et les sœurs de charité? Et les mères qui affrontent tous les dégoûts; il y en a pourtant.

— Mais Ahce ne peut pas se jeter à la tête de ce monsieur qu'elle ne connaît pas...

— Vous êtes étonnante, ma chère : avec cela qu'on a besoin de se connaître pour se marier. Si on se connaissait bien, on ne s'épouserait jamais. Savez-vous combien de temps Edmond m'avait vue? Dix minutes. Et nous avons fait un excellent ménage. Enfin, il faut voir les choses comme elles sont! Si A'ice veut, elle n'a qu'à étendre la main. Vous n'avez donc pas vu les yeux qu'il lui faisait?

II se mettrait à genoux pour recevoir son consentement; et il y a au bout quatre-vingt mille livres de rente

Elle ajouta avec un cynisme tranquille :

— Les maris passent, l'argent reste. Pourquoi voulez-vous d'ailleurs qu'il ne se fortifie pas, ce garçon? On revient d'autrement loin. La tuberculose, admettons qu'il ne soit pas guéri, se soigne à tous les moments.

— Vous avez beau dire, murmura Mme Brévier.

Acheter à ce prix la fortune d un mourant, — elle le voyait déjà à l'agonie, — c'était bien cher. Et il fallait toujours en revenir là, on ne forcerait pas l'obstination d'Alice.

— J'irai prendre de ses nouvelles, dit Mme Le Martin.

Mais elle n'y alla point; les scrupules de sa nièce, qu'elle jugeait sans fondement pour autrui, lui semblant très valables pour elle-même, elle avait réfléchi. Ces chambres d'iiôtel sont pleines de microbes : pourvu que M. Lelubert ne fût pas contagieux à l'excès... Il avait diné chez elle, serré sa main, touché ses meubles. Elle ordonna à Mlle Duverset de veiller à un relavage complet de la vaisselle et des couverts, et qu'on baignât Kiki de la tête aux pieds.

On n'eut des nouvelles de son protégé que le lendemain par Michel.

Mme Le Martin était sortie avec Mme Brévier :

leur tour au Bois. Alice le reçut. Michel la regarda d'un air singulier, et gêné, déclara :

— Votre tante m'a fait prier de voir un de ses amis, que vous connaissez aussi, il me l'a dit...

— Comment ya-t-il?

— Très mal, et s'il se relève de cette congestion pulmonaire, il n'en restera pas moins perdu.

Jl se méprit à l'expression apitoyée d'Alice. Voyons, c'était fou! Il n'allait pas croire que déjà elle eût de la sympathie ou un sentiment plus fort pour ce jeune homme! Et ce n'est pas de la jalousie, mais une réelle pitié qu'il avait éprouvée, quand, pris d'un besoin de confidences, entre deux quintes, M. Lelubert, heureux de parler à un ami de ces dames, lui avait fait l'éloge d'Alice, laissé entendre naïvement combien il la trouvait belle.

Sur quelques mots imprudents, Michel avait reconstitué l'histoire, les combinaisons de Mme Le Martin. Qu'Alice s'y prêtât, pas une seconde il ne lui faisait l'injure de le croire. Peut-être d'ailleurs ignorait-ello le piège? Mais qu'on osât la mêler à cette vilenie lui était déjà odieux. Il ne le pardonnait pas à la tante et à Mme Brévier.

— M. Lelubert, dit-il avec un sourire agressif, songe à se marier. II ne m'a pas caché que votre tante l'y encourage. Elle n'ignore pas cependant son état.

— Qu'est-ii donc?

— Phtisique au dernier degré.

— Le malheureux!

— Oui, dit âprement Michel ne pouvant se contenir : ce n'est pas trahir le secret professionnel que de répéter ce qui crève les yeux. Voilà le mari qu'elle vous destinait, et dans quel espoir, vous le devinez peut-être...

AUce ne put réprimer un mouvement de honte et d'horreur : oui, elle avait compris les projets échafaudés sur M. Lelubert; mais que sa tante sût l'état de ce pauvre diable, qu'elle voulût la jeter pour de l'argent, elle, un être jeune, vivant, dans les bras de ce pâle être assoiffé d'amour, désespéré de ne plus étreindre qu'un fantôme de vie, et d'autant plus avide, c'était abominable. Ell> demanda, le visage bouleversé ;

— Alors, elle le savait?

— N'en doutez pa^.

Ils se turent, le silence fut pénible, Michel reprit :

— Tous les jours des actes pareils se commettent : l'opinion les ignore, la loi est désarmée. Nous assistons quotidiennement, nous autres médecins, à des infamies que trop souvent nous ne pouvons empêcher, que nous flairons, que nous frôlons, et qui nous échappent. J'ai constaté des sentiments hideux, j'ai deviné des actes atroces causés par la haine, la jalousie, l'amour, mais je n'ai jamais vu de crimes comparables à ceux qu'on commet pour l'argent.

Il reprit :

— Oui, j'ai vu voier, mendier, mentir, empoi-

sonner : toutes les bassesses, toutes les saletés, pour se procurer de l'argent! Et les gens qui font ces choses sont tenus pour honorables. Mme Le Martin, qui se gonfle d'une fortune volée, d'un luxe frauduleux et cynique, Mme Le Martin, dont le mari aurait dû finir sa vie à tresser en prison des chaussons de lisière, Mme Le Martin voit le monde à ses pieds, parce qu'elle est abjectement riche!

Il s'interrompit, haussa les épaules, à quoi bon dire ces choses? Etait-ce délicat à lui de peiner, de blesser Alice, otage innocent? Il savait bien qu'elle ne pouvait, en son for intérieur, penser autrement que lui. Raison de plus pour qu'il souffrît... car elle n'était pas à sa place dans cette maison, et sa mère n'aurait pas dû... Amèrement, il évoqua Pierre Brévier; pourquoi n'était-il plus là pour protéger les siens? « Et moi, songeait-il, moi, presque son fils, que puis-je?... Pourtant il m'avait dit : « Fais-toi aimer d'elle si tu peux... » Fais-toi aimer, c'est facile à dire... »

Le silence devint embarrassant :

— Voilà, dit Michel, voudrez-vous bien rapporter à votre tante...

Il ajouta :

— Je ne puis rien pour son malade, et tout ce qu'on devra lui conseiller, dans trois semaines, sera quelque sanatorium. Je considère, en tout cas, mon rôle comme terminé.

Il s'en voulut de dire cela, qui semblait manquer d'humanité; mais avait-il du temps à perdre? Et

les honoraires qu'il eût pu gagner à ces visites, franchement, lui eussent brûlé les doigts. Cela ne l'empêchait pas d'éprouver une stérile pitié pour cet être rejeté des conditions normales, de l'amour, de la vie, malgré tout son argent dont le poids l'avait fait trébucher trop jeune aux coûteuses folies, aux imprudences absurdes, son argent que, râpa es, se disputeraient des parents lointains, inconnus, son argent infecté, désormais source de nouveaux maux et de nouvelles misires

Alice eut un geste vague, impuissant, elle aussi. Michel était-il si pressé?

— Pourquoi n'attendez- vous pas ma mère? Elles vont rentrer.

— J'ai du travail.

Elle sourit :

— Vous êtes bien heureux, moi qui en cherche sans en trouver.

Il la regarda tristement :

— Votre vie e.-t dure ici? Hein?...

— Très dure.

Elle souriait, vaillante, et pourtant très lasse. Il se rembrunit encore :

— Du courage!

Ils se serrèrent la main; étreinte indécise, qui se détacha dès qu'ils sentirent le fluide chaud circuler entre leurs paumes unies, comme s'ils avaient peur d'en éprouver la force.

— Oh! Du courage, j'en ai, dit Alice. Et puis, cela ne durera pas toujours.

— Non, certainement, fit-il avec vivacité.

De tout ;on cœur, il eût voulu la tirer de là, lui assurer cette indépendance qu'elle souhaitait. Mais que pouvait-il faire?... Il la regarda encore, avec un reflet profond de tendresse, parut vouloir dire quelque chose, puis se détournant i

— Eh bien, au revoir.

— A bientôt.

— Oui, à bientôt.

Elle souleva le rideau de la fenêtre, le vit traverser le boulevard; il disparut au tournant de la rue, et elle restait là longtemps immobile, comme si elle l'apercevait encore. Elle s'avisait avec une mélancolie douce qu'ils ne se disputaient plus, à présent.

Mme Le Martin prit très allègrement la chose : ce pauvre M. Lelubert, vraiment elle n'aurait jamais cru...

Et gêné:; par l'expression de malaise qu'elle isait sur le visage de Jeanne Brévier et par le froid silence d'Alice, elle se tourna, avec un geste magnanime, vers MU î Duver et :

— Vous irez ce soir même prendre de ses nouvelles.

Elle aurait soin que celle-ci, au retour, se gargarisât au coaltar et jetât ses gants, car pour sa part elle comptait attendre, pour recevoir M. Lelubert, qu'il fût remis sur pied.

Seule avec Mme Brévier, elle coupa court à toute explication désagréable par cette diversion :

— Eh bien, ma chère, à un autre! Nous allons maintenant nous occuper de M. de Souche.

Mme Bré\'ier eut un sourire incrédule; s'il ressemblait au précédent... Très vite, la tante commentait :

— Gentilhomme campagnard,... a servi dans l'armée, bon vivant, une santé solide, grande fortune en terres, s'ennuie tout seul, veut se marier. Vieux garçon; quand je dis vieux... Il ne paraît pas son âge.

— Combien a-t-il donc?

— Vous lui donneriez à peine quarante-sept ans, il n'en a que cinq de plus.

Et Alice en avait vingt et un.

— Baron, ajouta la tante, ça sonne bien. Baron de Souche!

Mme Brévier eut un geste désabusé qui ne repoussait pas, qui n'acceptait pas, qui semblait dire :

« Voyons tout de même, puisqu'il le faut... »

La villa des Gilles d'Arbelles, au Pausilippe, descendait jusque dans la mer. Délaissant leur maison de Naples, trop chaude, ils s'y étaient installés depuis le commencement de juillet.

Les pièces carrelées de faïence et incrustées de mosaïque étaient délicieusement fraîches, frais aussi le jardin avec ses arbres exotiques, ses énormes châtaigniers, ses rampes à même le roc c:i soufflait une perpétuelle brise de mer.

Gilles tous les matins partait pour le consulat, dans une charrette anglaise qu'il conduisait luimême. Raymonde alors respirait. Levée aussitôt, à peine vêtue, les cheveux relevés, elle se promenait en flottant peignoir de soie blanche dans le grand jardin, allait s'asseoir au belvédère, d'où la mer à l'infini déployait sa nappe d'un bleu violet. Vers dix heures, elle descendait le petit sentier en lacels, gagnait la minuscule plage où, à l'abri des regards, elle se baignait dans une large vasque creusée par le flot, si dorée de soleil que l'eau y était transparente et la roche couleur d'écaillé de tortue

Ce matin-là elle savourait à pleins poumons

l'ivresse de vivre et la satisfaction d'être belle. Elle avait assisté au départ de Gilles, apporté un morceau de sucre à Bob, le poney, qui l'avait , croqué avec un balancement de tête satisfait. Elle lavait même tenu au mors la bête impatiente, I tandis que Gilles, monté dans la voiturette, saijsissait les guides et le fouet.

I — Au revoir, avait-elle dit aimablement. Ne ''revenez pas trop tard, il y aura un rizotto soigné. Gilles avait souri : le rizotto lui agréait, surtout quand des foies de volailles en relevaient la saveur safranée. Beppo, le vieux jardinier boiteux, ouvrait la grille à Son Excellence, et M. d'Arbelles, maintenant Bob à demi-cabré, avait fait une belle so tie piaffante, avec un salut galant à sa femme. Raymonde .;vait vu Beppo refermer la grille; elle ne quittait pas son expression enfantine et ravie. Ce n'est pas qu'elle se souciât le moins du monde de savoir si Gilles arriverait à destination sans accroc ou reviendrait exactement pour le déjeuner; elle ne lui avait témoigné cette bonne grâce que par indifférence paisible, accord d'ellemême avec les choses heureuses, le jardin parfumé, l'air chaud et léger.

Elle pensa qu'on était jeudi et qu'elle aurait ce .matin une lettre de Marc.

I Ces lettres, si confiantes et d'une ardeur si passionnée, remplissaient maintenant sa vie.

i Non que Raymonde fût particulièrement sentimentale; mais bien qu'elle alliât en elle des goûts

très positifs au sens du romanesque, elle jouissait avec une intensité voluptueuse extrême d'avoir un mystère semblable dans sa vie. C'était trop beau pour durer, elle le savait; il faudrait en venir à des procédés d'action pleins d'inconnu, et peutêtre d'ennuis, sinon de périls. En attendant, s'endormir dans la faute était si doux.

Cette faute, Raymonde la savourait avec un véritable délice. Elle se répétait dix fois par jour : « J'ai un amant, un amant... » avec une sorte de fierté, car peu de femmes pouvaient se flatter de retenir un homme de cette quajité : il n'y a pas deux Marc au monde!... D'abord, à ses premières chutes, avait répondu un sentiment de stupeur : l'irréparable était donc consommé; qu'elle le voulût ou non, elle ne pourrait plus redevenir la Raymonde qu'elle était la veille : elle portait dorénavant une tache secrète, elle devait avoir honte... Et elle avait été surprise d'éprouver si peu de confusion.

Elle appartenait à Marc; eh bien, voilà tout. Qu'y avait-il là d'extraordinaire? Le monde où elle vivait, l'indulgence dont on couvrait les faiblesses d'un voile de convenances trompeuses, ne l'avait-elle pas habituée à entendre dire de presque toutes les femmes qu'elles étaient légères, et que leurs maris de leur côté... Pourquoi eût-elle donné à ce mot redoutable d'adultère plus de sérieux que les grandes personnes n'en attachent aux contes de Croquemitaine?

Ce n'est pas d'hier qu'elle avait remarqué l'im-

VANITÉ ÎS7

portance que le monde attache aux termes mêmes, plus qu'aux choses : « Fais ce que tu veux, mais sans t'en vanter, en dissimulant. » Elle avait cru, sur la foi des romans, que son âme allait être transfigurée, que des remords, des terreurs l'agiteraient : comment se pouvait-il, alors, qu'elle se sentît si joyeuse?

N'éprouvait-elle donc aucune gêne, aucun embarras à se dire : « Je trompe mon mari en vivant sous le même toit, à la même table? » Etait-elle donc privée de sens moral, comme il le lui avait reproché un jour? Sans doute, il eût mieux valu qu'elle n'eût pas à mentir, à se cacher comme pour lune mauvaise action. Mais qui donc l'avait accu- !Iée à cette nécessité, sinon Gilles lui-même? Pouriquoi n'avait-il pas voulu lui rendre sa liberté, ainsi iqu'elle le lui avait proposé, au lendemain de la mort de son père? Qu'il s'en prît à lui-même, si elle agissait mal. Sa déloyauté n'était que ruse de faible, temporisation en attendant le jour où elle s'évaderait par la porte ouverte à deux battants.

Elle s'avouait pourtant qu'une délectation toute [féminine se mêlait à ce jeu plein de risques, et qu'endormir les soupçons de Gilles amusait en !3lle l'éternelle Dalila. Elle détestait moins son Itnari, même, depuis qu'elle lui causait un préjudice réel; dans leurs rapports meilleurs, l'amabilité le surface qu'elle lui témoignait était autant de jjerfidie prudente que de compensation spontanée. i Pourquoi lui en eût-elle autant voulu qu'autre-

fois? Il n'avait rien empêché, il ne voyait rien, ne devinait rien; un naïf instinct de perversité lui faisait trouver une joie à le berner ainsi, en même temps qu'elle gardait un peu de rancune envers le gêneur soupçonneux qui, elle le savait maintenant, l'avait fait suivre et espionner à Paris.

Elle cueillit un grand jasmin d'Espagne pourpré, le piqua dans ses cheveux, ouvrit son ombrelle et par les allées en pente douce se dirigea vers la mer.

Pauvre Gilles! Elle lui en voulait si peu qu'elle avait, de concert avec Marc, décidé qu'il serait décoré le 14 juillet : il en cachait si mal son envie et en serait si content... Marc avait promis d'obtenir cette croix; ce que ce secret accord entre elle et lui constituait d'immoral et d'outrageant persiflage pour son mari, elle n'y pensait pas : c'était un dédommagement qu'après tout elle lui devait bien... Et il ne s'en plaindrait pas, à coup sûr...

Elle devait reconnaître d'ailleurs qu'il était moins désagréable qu'autrefois. La persistance, môme, flatteuse mais encombrante, de sa fidéUté amoureuse, bien qu'elle l'éludât inexorablement, lui prouvait combien elle était désirable, et renforçait son ivresse de s'être donnée à celui qui avait suscité en elle la plus ardente joie du cœur et des sens. D'autant plus elle en appartenait à Marc, ne pensait qu'à lui, attendrie de regrets et d'espoirs, enivrée d'attendre passionnément les mystérieux

rendez-vous où de loin en loin ils se retrouvaient dans une maison silencieuse de la via San Severo, lorsqu'il pouvait entre deux trains s'échapper et accourir. Il lui apportait la fièvre, l'odeur et la griserie de Paris : causeries intarissables, confidences intimes coupées de baisers et d'ardentes caresses; la brièveté même de ces heures trop courtes, tout entretenait, ravivait l'ardeur inapaisée de leur amour.

C'était aujourd'hui jeudi, et elle aurait une lettre de Marc.

Ces derniers temps, lorsqu'elle habitait encore en ville, elle entrait furtivement, et comme en quête de bibelots, dans un magasin de brocante perdu au bout de la Strada di Constantinopoli. Une vieille femme achetée par Marc, receleuse qu'un avocat de ses amis lui avait signalée et qu'il avait tirée d'affaire, alors qu'elle se voyait menacée de procès et de prison, en lui donnant de quoi désintéresser les plaignants, Maria Giustignani. glissait à Raymonde, au fond de l'arrière-boutique poudreuse, ces lettres.

Avec quelle impatience énervée elle les glissait, avec quelle bravade elle rapportait dans son corsage ces pages que Gilles était si loin de soupçonner et qu'il eût été si fier d'intercepter, comme il faisait du courrier adressé par le facteur... Une ou deux enveloppes maladroitement recollées en avaient fait foi : double plaisir pour elle, de tromper un trompeiu*. La poste restante, où elle aurait été

sûrement reconnue sous les voûtes vitrées de la galerie Umberto, ne lui eût pas procuré cette sensation de bonheur volé.

Etendue sur un rocking-chair du belvédère, elle regarda avec intérêt les voiles roses de pêcheurs qui glissaient sur la mer braslUante, pareille à un miroir d'or brisé en éclats mobiles. La radieuse matinée! La chaleur de ce sol volcanique, la fièvre langoureuse de l'Italie, la grande terre d'amour et de sang, dont la poussière même semble une cendre de passions mal éteintes, l'enveloppa d'effluves magnétiques.

Elle revit tous les coins de terre où, depuis quatre mois, elle avait promené en voiture son indolence et sa beauté, qui faisaient se retourner les passants et lui sourire les hommes du peuple aux yeux luisants et aux mâchoires hardies. Pas un paysage auquel elle n'eût associé la pensée de Marc : Pompéi et son petit musée où le plâtre a moulé l'empreinte des morts surpris par le volcan, l'inquiétant Vésuve dont elle apercevait à l'horizon le panache de fumée blanche; Pompéi avec ses rues où l'ornière des chars demeure et où les fontaines montrent leur margelle usée, là où s'appuyait la main des gens qui venaient boire : les petites maisons et leurs fresques encore éclatantes, les cours intérieures qui parlent avec leurs jardinets nains et leurs jets d'eau taris, les pierres patinées de soleil et le silence de cette ville ressuscitée dans la mort vivante. Baïes et le cap Mi-

sène, les villes de parfums et d'harmonie, Sorrente, Amalfi, et l'Ile adorable, Gapri.

Tout cela, tout cela dont le charme n'était pas émoussé encore, éveillait en elle mille sensations prolongées où le désir, la mémoire amoureuse et d'indécises nostalgies féminines se confondaient. Paris alors ne lui manquait pas; le prestige divin, la fascination du ciel, de la mer, de la terre envoûtaient son cœur et ensorcelaient sa chair : quel pays comparable à celui-ci pour aimer!

Avec quelle ivresse elle voudrait librement, à pleine âme, savourer avec Marc ces matins glorieux, ces après-midi de feu, ces crépuscules incomparables, quand la mer devient pareille à un vin sombre et que Naples, tel qu'un précieux ivoire ciselé, double son mirage dans la glace des eaux. Le ciel de pourpre et d'orange dégrade lentement ses teintes de féerie; le souffle qui vient du large vous prend au cœur...

Naples même ne lui déplaisait pas, avec son grouillement humain, ses ruelles en escalade, ses rues grasses que la pluie change en égout, ses équipages mêlés à la plèbe la plus familière, ses mendiants, ses femmes criardes, ses enfants qui pullulent, ses angles de rues ornées de reliquaires aux cierges allumés, ses enterrements pompeux où le cercueil, sous la housse qui recouvre les por- Itiirs, semble le mort qui marche; Naples, ses faubourgs de misère, ses claies où les grands échcveaux de macaroni sèchent au vent, ses maisons

OÙ les lessives bariolées pendent aux fenêtres, *ses petits fiacres emportés de chevaux fous. Gomme elle aurait eu cela en horreur, pourtant, de quel ennui n'eût-elle pas été submergée, si elle n'avait pas eu son amour pour colorer tout ce qu'elle voyait de splendeur et de joie!

Son deuil, en la dispensant de visites et en ne lui permettant de recevoir que dans une demi-intimité, limitait les corvées mondaines et lui laissait le choix des relations agréables. On l'avait, avec la courtoisie italienne, prompte au sourire, la main ouverte, très bien accueillie. Que lui importait? Elle n'était là que de passage. Ce n'était qu'une halte après la tourmente qui avait bouleversé leur vie, une oasis de lumière et d'enchantement.

Elle songea à l'impression de plénitude orgueilleuse qu'elle avait ressentie ce matin à se contempler dans le grand miroir à fleurs peintes, triomphante de fraîcheur et de sève. Il lui sembla que des forces inconnues affluaient dans son être; elles lui venaient de partout, de la terre calcinée, des arbres drus, de la mer éblouissante. Elle s'abandonna à la fraîche chaleur odorante qui la caressait, la pénétrait toute d'un bien-être amoureux, et elle ferma les yeux, voluptueusement.

Quand elle les rouvrit. Maria Giustignani se tenait devant elle.

La vieille, avec son nez de Pulcinella, ses rides et son goitre, avait l'air d'une fée Garabosse, pro-

pice et madrée. Avec forée génuflexions et grimaces, elle tira de son cabas de vieilles dentelles, des boites de cuivre gravées, des miniatures, et de ses mains crochues aux doigts blancs de la signora, une enveloppe pliée en deux fila, soudain escamotée, invisible. Vite, sur un achat et une pièce d'or, Raymonde renvoyait la vieille, et courant au fond du j ardin, dans une niche formée par le surplomb des roches, elle lisait la lettre de Marc.

Ses traits s'illuminèrent, il serait là demain soir : il l'attendrait « chez eux », dans la petite maison de la rue San Severo. Elle se mit à rire, et claquant des doigts comme une pensionnaire, elle chanta l'air napoUtain si obsédant :

Aissera, Naninè, mené saglieto

Tu saie addo?

Addo...

Elle savait bien qu'il faisait trop beau pour qu'il ne lui arrivât pas du bonheur ce matin, et elle esquissa un pas de danse dans l'allée, ombre blanche, forme légère dont la grâce éclaira, de loin, le vieux visage de Beppo qui la contemplait indulgent, accoudé au manche de sa bêche.

Marc serait là, tout à elle, elle à lui...

Gilles, rentré radieux à l'heure du déjeuner, montrait à Raymonde la lettre confidentielle de son directeur : chose faite, il avait la croix; le décret revenu de la grande chancellerie allait être signé par le Président. A l'heure qu'il est, les journaux de Paris devaient pubUer la promotion.

Il reçut les compliments de Raymonde avec la modestie d'un homme qui sait ce qu'il vaut et attribue à son mérite seul la réussite; la vie vue à travers le prisme de son verre, où scintillait un excellent vin de Capri, lui parut couleur de rose; il reprit avec appétit du rizotto confectionné par leur cuisinière, Annunziata, qui excellait en mets friands, lièvre au chocolat, artichauts à la juive, et toutes sortes de pâtisseries, dont trente sortes de beignets.

Ce poste enviable et disputé, ce ruban qui fleurissait sa boutonnière d'un printemps de carrière précoce, le dédommageaient un peu de ses dernières tribulations : la perte d'une double fortune et la perte relative de sa femme. Vraiment, si l'orage conjugal s'apaisait définitivement, s'il pouvait exclure à jamais le soupçon, et serrer de nou-

veau dans ses bras une Raymonde assagie, il aurait plaisir encore à se raccommoder avec l'existence. Il se trouvait au mieux disposé pour écouter sans trop de défiance Raymonde lui dire d'un ton très naturel :

— La princesse Scorsini m'a écrit pour m'inviter à aller passer vingt-quatre heures chez elle à : Monte-Falcone avant son départ : elle' veut, ditelle très aimablement, se charger de mes commissions pour ma mère et ma sœur. J'ai envie de leur envoyer une caisse de ces chocolats à la liqueur et aux parfums qu'on vend chez Buonto, rue de Tolède : maman en raffolera.

Elle ne s'étonnait plus de mentir si bien, le I mensonge qui facilite tout, qui huile les portes, ] qui assouplit les serrures, qui met un tapis de j feutre sous les pas, qui ouate les chocs et adoucit les contacts, lui était devenu si familier que maintenant elle l'employait pour tout, pour rien, par plaisir, avec une perversité amusée à voir Gilles crédule, lui si soupçonneux. Elle se rappelait leurs disputes continuelles, leurs aigreurs; la dissimulation, un peu de flatterie avaient sufTi à cette bonne entente de surface.

Au dessert, elle tirait d'une petite boîte la sur- I prise préparée depuis quelques jours, un ruban I rouge, le nouait à la boutonnière, se reculait pour juger l'effet, satisfaite au fond, dans l'impérissable vanité de la femme : Gilles rehaussé la rehaussait elle-même; et quoique sachant à quoi s'en

tenir sur lui et sur elle, il faisait, estima-t-elle, meilleure figure ainsi.

— Mais comment irez-vous à Monte-Falcone? demanda-t-il,

— Le landau de la princesse m'attendra à la gare de Castellamare.

Il murmurait :

— Quelle insupportable bavarde, et cette exubérance napolitaine! Elle a la voix d'un capitaine de gendarmerie; enfin, elle vous a prise en affection, je ne veux pas en médire.

Il ne pouvait la supporter, et c'est à dessein que Raymonde, en motivant ainsi sa fugue, lui avait enlevé tout prétexte à s'offrir pour venir la reprendre chez la princesse, dont elle savait que le départ pour la France, fixé au surlendemain, se trouvait soudain avancé, juste à point pour lui fournir un alibi, alibi fragile, il est vrai, à la merci d'un hasard; mais depuis qu'elle avait subi l'empreinte de Le Vigreux, elle se lançait dans l'inconnu avec une insouciance de belle joueuse : advienne que pourra.

Le plus tranquillement du monde, au trot de Bob fringant, elle s'était laissé conduire par Gilles aimable, prudent peut-être aussi, à la gare où il lui prenait son billet pour Castellamare : valise dans le filet, journaux illustrés, caramels de Turin pour le trajet; elle était bien? Le temps était beau... Shake-hand : allons, au revoir! A la première station elle descendait, et une voilette sur le visage.

ayant changé de mantelet et de chapeau, elle regagnait Naples, incognito.

Tant pis si on la rencontrait! Mais elle parvenait sans encombre à l'appai'tement discret où donna Rûsa del Mêle, vieille dame respectable à mantille sur cheveux blancs et robe de soie noire usée, la contessa qui a eu des malheurs, l'accueillait avec un sourire et un regard éteints, l'ombre d'une grâce et d'une beauté évanouies. Des fleurs dans le salon aux meubles d'acajou Empire, aux étoffes vertes à palmes et guirlandes passées; des fleurs dans la chambre à coucher au grand lit bas, orné de l'aigle napoléonienne, relique du mobilier dispersé d'un des palais de Murât, et dans la salle à manger un en-cas préparé de poissons froids, de petits pâtés de gibiers, de fruits au marasquin avec les fiasques d'osier clisse et, dans le seau à glace, le Champagne...

Marc pouvait venir... Et quand il avait paru, — introduit sans bruit par la contessa, qui s'éclipsait ensuite, dorénavant invisible, — quand elle l'avait vu lui tendre les bras et lui sourire avec une folie de bonheur dans les yeux, de quel élan elle s'était jetée contre lui... et quefle étreinte!

Aux premiers mots. Le Vigreux qui avait entraîné Raymonde dans un coin de la chambre à coucher, assis, elle sur une chaise longue à dossier haut, lui sur un large tabouret à ses pieds, lui disait :

— Je suis Hbre, ma chérie; les difficultés que

VOUS faisaient pressentir mes lettres sont levées, mon divorce est prononcé depuis hier.

Il passait sur elle un éblouissement : dans sa gratitude véhémente, son ardeur passionnée, que ne pouvait-elle lui offrir en échange sa liberté, à elle? Libre, Marc!... Devant la parole loyalement tenue de cet homme qu'aucune promesse n'embarrassait, et qui, il le disait lui-même, marchait sur tout ce qui le gênait, devant cette preuve d'amour donnée par ce caractère entier qui n'avait jamais été faible devant l'amour, elle éprouvait une ivresse de fierté, l'orgueil de la conquérante esclave, qui domine par son prestige d'idole lo maître auquel elle obéit.

Elle savait ce que ce divorce, obtenu de la tendresse de Thérèse Le Vigreux, dû à son sacrifice noble et douloureux, avait coûté de larmes cachées à la pauvre femme; elle n'ignorait pas que Marc, si rude qu'il fût, en avait éprouvé de la pitié; elle l'en estimait d'autant plus d'être fort : il lui apparaissait comme un soutien invincible, le garant magique de son avenir, l'amant, le mari d'élite auquel sa faiblesse pouvait se confier, car elle ne redoutait pas d'être, comme Thérèse, trahie, et un jour abandonnée.

Elle ne se trompait pas à la passion romanesque qu'avait ressentie pour elle cet ambitieux positif, qui eût dû logiquement se contenter de caprices : l'amour intense, absolu, satisfaisant chez lui ce besoin d'idéal, longtemps cherché dans les aven-

tures et le plaisir, réalisé enfin aux côtés d'une femme aimée pour les mystérieuses correspondances qui unissent les corps, les esprits et les cœurs.

Les mains dans les mains, les yeux dans les yeux, s'interrompant pour un baiser dont lo trémissement se prolongeait dans toutes leurs fibres, ils s'entretenaient interminablement, sans songer au repas ni à l'heure. Marc expliquait : la santé de sa femme, gravement atteinte pendant deux mois, avait retardé la procédure; il n'avait voulu tenir son consentement que de sa libre volonté.

Il disait en mots simples combien elle avait souffert, avec quel désintéressement elle lui avait rendu son nom, sans vouloir accepter aucun dédommagement pécuniaire; épousée sans grande fortune, elle resterait telle qu'il l'avait prise, fidèle à son souvenir, faisant des vœux pour son bonheur. Elle avait parlé de celle pour qui on la sacrifiait avec tristesse, mais sans amertume; et Raymonde crut entendre le conseil que Thérèse Le Vigreux lui eût donné à elle-même avec franchise et bonté : le conseil de rendre Marc heureux.

Malgré l'égoïsme de son triomphe, elle s'attendrit : cette âme était haute et belle, et certes, à sa place, Raymonde n'aurait pas eu cette dignité et ce courage.

— Et maintenant, disait Le Vigreux, il faut que vous vous libériez à votre tour; je veux que vous soyez ma chère femme et une des reines de Paris,

2o0 VANITE

la plus belle, la plus puissante, la plus fêtée. On divorce, vous le voyez, sans bruit ni éclat, quand on le veut.

Vouloir, certes Raymonde le voulait; le moment était venu pour elle d'agir, elle avait sa dette à payer... Mais Marc avide la soulevait entre ses bras; elle l'entraînait, rieuse, vers la salle à manger; enlacés, ils sentaient dans leurs veines une âpre fièvre et dans leurs moelles descendait un frisson tour à tour froid et brûlant.

Le lendemain matin, après cette si longue et si courte nuit, la plus belle parce que c'était la première qu'ils eussent pleinement à eux, le hasard fit que Gilles, avant d'entrer au Consulat, tomba sur un importun, Giuseppe Banfi, petit bourdon noir et velu, grand organisateur de matches et de sports, le plus mondain et le plus potinier des oisifs napolitains.

— Et comment va la charmante vicomtesse? Et vous, mon cher vicomte?...

Gilles entendait sans déplaisir cette appellation inusitée en France et que multipliait l'affabilité italienne, toujours prête à donner, avec le titre et le rang, de l'Excellence et de l'Illustrissime.

— Et savez-vous que la Duse doit venir à Naples? Notre très cher Délia Luca s'est cassé la jambe hier, un accident d'automobile. Cela va désoler notre excellente princesse Scorsini, qui est partie avant-hier pour l'Ecosse...

— Je croyais, fît Gilles surpris, qu'elle ne partait que demain ou après-demain.

Il avait failli ajouter : « ... et ma femme est auprès d'elle; » mais, diplomate avisé, il s'abstint.

— Non, non, non... Partie avant-hier matin! Per Diof yy étais avec la Palensi, le gros Cusmano, lord et lady Gauntlet; nous l'avons embarquée à la gare avec sa fille aînée, qui était même de très méchante humeur parce que des robes qu'esie attendait, figurez-vous...

Mais Gilles n'entendait plus, s'esquivait en hâte, une sueur froide aux tempes. Dans son cabinet, il tombait accablé sur un fauteuil. Ou était Raymonde? Quand rentrerait-elle? Elle avait donc menti? Tous ses soupçons, mais aussi des doutes... Elle avait pu aller de bonne foi à Monte-Falcone, peut-être s'était-elle trouvée indisposée! Mais elle aurait télégraphié dans ce cas... Non, elle savait le départ de la princesse, elle l'avait escompté.

Quelle machination perfide, quelle duplicité; et pourquoi avait-elle menti, sinon pour le tromper? Avec qui?... Lui! Le nom abhorré revint de force à ses lèvres, mais elle n'en parlait plus et il s'était flatté que l'absence, le temps... Fou qu'il était, niais!... Et d'autres injures, trop précises, le poursuivaient. Où la trouver maintenant?... Naples était vaste... Etait-elle seulement à Naples? Si elle était partie pour ne plus revenir?

De pâle il devint rouge, desserra son faux-col; il étouffait... Ridicule, lui, d'Arbelles... Au lendemain de sa décoration... Ah! la garce de femme!

Cette appellation crue le soulagea. Non, s'était-elle assez fichue de lui!...

Il passa un jour et une nuit abominables. Un journal qu'il ouvrit lui apprenait le divorce de Le Vigrcux : tout s'éclaira, plus de doutes. Timchart s'il était là, encore, pourrait, sans le compromettre dans sa dignité, se livrer à des recherches... Mais ici, à qui s'adresser sans risquer d'ébruiter son infortune?

Et moins il doutait de celle-ci, plus il essayait de se raccrocher à un absurde espoir qui ne le consolait qu'à demi : Raymonde, malade, ayant perdu conscience d'elle-même, soignée chez des inconnus, ou un accident grave... Des brigands l'avaient peutêtre enlevée, et il allait recevoir sommation de la délivrer contre forte rançon. Non, son instinct de jalousie réveillée, de vagues, d'insaisissables indices dans l'attitude et l'allure de Raymonde lui certifiaient quelque chose d'autrement grave : l'irrémédiable gâchant leur vie.

Il éprouvait la plus mortifiante, la plus acre humiUation. Trompé, lui, impossible; ce serait trop injuste, il se refusait à l'admettre. Que les autres le fussent, et il en avait souri parfois aux conversations de fumoir, mais non lui : sa correction, sa valeur propre, et ce quelque chose d'élégant à quoi il lui semblait impossible qu'une femme ne rendît pas hommage, devaient le préserver d'un accident si commun, il l'admettait, mais pour lui si exceptionnel qu'il y eût préféré la perte d'un bras,

l'abandon définitif de son patrimoine, la mort même de Raymonde.

De toutes les calamités suspendues sur une tête humaine, un tel malheur lui semblait le plus redoutable : il percevait déjà les sourires, les clignements d'yeux, les : « Ah! vous savez, d'Arbelles... » Ce terrible bavard de Banfi le colporterait. Naples, si indulgent aux amoureux, s'en gonflerait les joues, et à Paris,... fâcheux effet au ministère, on le déplacerait... L'avenir lui apparut très sombre.

Et que ferait-il en pareil occurrence, quelle conduite tenir, vis-à-vis de la femme indigne? La tuer!

Evidemment, s'il la surprenait dans sa faute, la loi lui en donnait le droit, ou du moins l'excuse; certes, il aurait plaisir à décharger son revolver sur elle et son amant, tiens, pan! pan! tiens!.. Et il se voyait, jetant l'arme fumante à ses pieds et se croisant les bras, devant les deux victimes qui râlent, justice faite.

Mais le scandale, la cour d'assises... Oh! non! Y échapper en se tuant lui-même après! Ah! ça! ce serait fou! Comment, parce que sa femme le c... — l'affreux mot! — il lui faudrait se sacrifier et disparaître aussi! Bien obligé! Il ne pouvait pourtant, comme un maçon ou un déménageur aviné, lui infliger une telle correction à coups de nerf de bœuf, qu'elle en gardât trois mois au ht le cuisant souvenir... Lui, un gentleman!...

Encore n'était-ce pas l'envie qui lui en manquait. Ce serait bon de la fouailler, hurlante, à coups de

fouet de chasse, comme une chienne impudique et rebelle : en veux-tu, en voilà!... Mais à ce jeu, Le Vigreux était plus fort que lui, et Gilles ne se vit pas zébré à son tour de coups de canne et un bleu sur l'œil : mœurs de manants, pugilat de sauvages; il ne s'y abaisserait pas...

Pourquoi donc sa haine allait-elle droit à cet homme? Naples ne manquait point de jolis officiers à cape bleu clair, d'élégants dépravés... Pour beaucoup, il eût préféré que ce ne fût pas celui que sa clairvoyance visait. Il avait toujours éprouvé pour Le Vigreux une répulsion physique, une sorte d'instinct avertisseur. Il ressentait vis-à-vis de lui un malaise, une sorte de crainte, le sentant capable de tout, et le sachant invulnérable jusqu'à ce jour, dans la puissance que lui donnait son journal et le crédit que lui assurait son gigantesque roulement d'argent. D'un inconnu, de tout autre, son orgueil eût moins souffert.

Gilles, pendant cette journée, n'osa sortir de la villa : si on le rencontrait, si on l'interrogeait? Il avait condamné sa porte; il errait lamentablement dans les pièces vides, de la chambre à coucher, du cabinet de toilette de Raymonde où flottait le parfum de ses robes, à la salle à manger où il n'avait pu toucher aux rougets froids à la tomate cuisinés par Annunziata.

Il se demandait quelle contenance avaient pu tenir, en face de leur découverte, les maris malheureux de l'éUte inteUigente et mondaine : il

eût voulu connaître les formes d'un protocole alliant la dignité et les reproches, la douleur et le mépris. Emporté comme dans l'obsession bruyante des roues d'un train express, obstinément revenait à ses oreilles ce refrain : « Mais que faire? que faire?... »

Ce fut, dans sa détresse alternant avec des transports de rage, un indicible soulagement pourtant, quand le soir il entendit une voiture s'arrêter devant la grille; Beppo prenait la valise; une femme, dont la silhouette lui était bien connue, payait le cocher.

Un pas léger sur le gravier, puis dans l'escalier; il s'élança vers la porte. Raymonde entra.

Elle revenait grisée de son bonheur, lasse de volupté, grave des résolutions qui s'imposaient à elle. Pour continuer son beau rêve et en faire une réalité, elle allait ces jours-ci traverser quelques scènes redoutables. Gilles jusqu'à présent lui avait paru un épouvantail sans consistance, moins qu'un homme. Elle redoutait pourtant d'affronter l'entretien décisif, que volontiers elle ajournait à demain... ou après-demain... Ce mari, à qui elle avait infligé une si mortelle injure, quand il le saurait, ne sentirait-il pas ressusciter en lui la brute originelle? Elle était trop femme pour ne pas appréhender un inconnu brutal, des menaces, des coups peut-être : s'il la défigurait... s'il l'atteignait dans cette beauté qui lui était si chère!...

Et malgré cela, sa chair douillette et lâche frémissait d'un plaisir aigu, à cette appréhension d'un péril obscur. N'importe, elle eût préféré en avoir fini. Et que tout fût terminé au mieux. Quel besoin de dramatiser?... Si la fureur de l'homme n'est pas odieuse, elle est ridicule : pas de milieu. Ne pouvait-on se séparer sans violences?

— Vous avez fait un bon séjour chez la princesse? demanda Gilles.

Le crépuscule heureusement assombrissait assez la pièce pour qu'on ne vît pas son visage.

— Mais oui, très bon, dit Raymonde avec assurance, jetant sur un fauteuil son mantelet et retirant l'épingle de son chapeau. C'est une excellente femme, au fond... Mais j'en rapporte une migraine! Je vous raconterai cela plus tard!...

— Quel ennui... Je voudrais tant vous demander : vous êtes bien sûre d'avoir vu la princesse?...

Et Gilles, pressant brusquement le bouton d'électricité, regarda Raymonde interloquée.

— Sans doute, pourquoi?

— Parce qu'elle était déjà partie... N'inventez rien, pas d'échappatoire, je sais tout... Vous n'êtes pas allée à Monte-Falcone; vous étiez avec... Voulez-vous que je le nomme?...

Gilles brûlait les étapes, il n'eût voulu avancer que pas à pas, approfondir les choses, avec une maîtrise de justicier; mais une frénésie froide l'emportait. Il avait les yeux injectés, la face aigrie et ravagée :

— Pourquoi mentez-vous? répéta-t-il.

Elle répondit très bas, avec un accent indéfinissable :

— Par pitié.

— Merci de l'intention. Est-ce aussi par générosité que vous avez pris un amant?

Elle passa la main sur ses cheveux bouffants, en

assura les ondulations, et s'asseyant avec un calme forcé; — pourtant elle était pâle et elle avait ressenti un choc au cœur :

— Je vous ai menti surtout parce que vous auriez mal accueilli ma franchise.

— Estimez-vous donc qu'elle pouvait m'être agréable? grimaça-t-il.

Et tel était son souci de tenue qu'il affectait par amour-propre une aisance de bon ton, accoté à un meuble, les bras croisés; mais quelle envie de se ruer sur elle et de lui faire crier pardon et demander grâce!... Elle releva la tête d'un petit mouvement décidé.

— Expliquons-nous donc, puisqu'il le faut... Oui, je vous ai menti pour avoir la paix, pour gagner quelques mois de tranquillité; et que vous le vouliez ou non, par pitié pour vous... Oui, par pitié. Vous me dites que j'ai un amant et que vous pouvez le nommer : ce n'est pas difficile en effet; j'aime Marc de toute mon âme et je lui appartiens.

— Et vous avez l'audace de me le dire, comme cela, en face!

— Mais, mon cher, vous me reprochez de me taire et ensuite de parler; si vous préférez, restonsen là. Je ne puis vous dire que la vérité et je regrette qu'elle vous soit si pénible. Je vous ai fait valoir à Paris les raisons que nous avions pour nous séparer : vous n'avez pas voulu les comprendre. Ce qui en est résulté ne pouvait pas ne pas arriver, c'était fatal.

— Je VOUS admire, fit Gilles d'un grand geste ironique.

— Il n'y a pas de quoi, dit Raymonde, pourquoi jouer au drame? Nous ne serons pas les premiers... On ne s'aime plus, on se quitte.

— Alors le mariage, la fidélité du serment, cela n'existe pas pour vous?... Car, enfin, moi, je vous ai été fidèle, j'ai été un mari attentif, scrupuleux...

— Qu'est-ce que vous voulez, je ne vous aime plus... J'en aime un autre...

Raymonde disait cela posément, avec un peu de tristesse, de sérénité aussi; elle reprenait son sangfroid : son mari ne la brutaliserait pas... Et une honte se mêlait à ce sentiment rassurant. Pourquoi fallait-il dépendre encore de cet homme, à qui elle faisait du mal? Très sincèrement elle eût voulu n'avoir jamais eu à l'humiher : mais quoi, c'était ainsi! Elle se sentait coupable de fausseté, mais ne s'accusait de rien autre en son exaltation orgueilleuse, puisqu'elle aimait Marc et osait le dire bien haut.

Gilles la contemplait avec un dégoût irrité, de toute la force du regret, du désir et de la douleur; car c'était trop brusque : elle n'avait pas cessé d'être la Raymonde qu'hier encore il convoitait, et voilà qu'elle lui revenait une autre femme, salie par les obsessions hideuses que sa jalousie ulcérée se créait, à l'image dévêtue et pâmée aux bras d'un autre.

Il cria :

— Ainsi, pendant que je vous croyais chez la princesse, — oh! ne riez pas, je ne l'ai pas cru longtemps...

— Je n'ai pas envie de rire.

— Vous vous faisiez fête de me berner; c'est si amusant, un mari crédule...

— Ne parlez pas de confiance, mon cher, quand on fait suivre sa femme, par une agence louche!...

— Avais-je tort? Ah! pourquoi vous ai-je connue? Vous ne m'avez apporté que de la souffrance, la ruine et le déshonneur..

— Il ne fallait pas me garder malgré moi...

— Je sais ce qu'il me reste à faire. Je provoquerai votre amant, je le forcerai à se battre!

Cette solution venait de lui apparaître la seule conforme au point d'honneur et digne de gens bien élevés; mais à peine l'eut-il annoncée qu'il en reconnut la vanité. Et après! Un d'eux serait blessé... Si c'était Le Vigreux, cela ne raccommoderait rien avec Raymonde (passe encore s'il était sûr de le tuer!)... Et si Le Vigreux le blessait, il serait, lui, sympathique et grotesque; et qu'est-ce que cela prouverait?...

— Vous ferez ce que vous jugerez bon, dit-elle. Si je pouvais vous donner un conseil et si vous aviez assez de raison pour m'écouter...

— Comment donc? ricana-t-il...

— Ce qui arrive est fâcheux pour vous, pour moi. Vous en souffrez, je le déplore... A quoi bon empirer une situation assez pénible? A quoi vous

VANITÉ m

servirait le retentissement d'un duel? D'ailleurs, Marc est de première force à l'épée et au pistolet, tout le monde le sait.

C'est vrai, il n'y pensait plus; évidemment ce spadassin ne se donnerait pas le plaisir chevaleresque de tirer en l'air, ou de se faire embrocher...

— Séparons-nous, dit Raymonde, divorçons. Si vous tenez absolument au tapage, vous ayez là une occasion de vous venger...

— Vous savez, dit Gilles haineux, que je pourrais vous traîner en justice, vous et votre complice, et vous faire condamner à la prison ..

— A l'amende, tout au plus, concéda Raymonde, et pas assez cher pour vous rendre l'estime publique.

Il se tut et regarda la pointe de ses souliers... Elle le confondait; était-ce bien lui, le mari outragé, fort de sa majesté vengeresse, lui si désarmé, si impuissant? Il eut conscience de faire piteuse figure et son désespoir s'en accrut.

— Le scandale, c'est bon pour vous, fit-il amèrement. L'ai-je jamais cherché? Croyez-vous que j'y tienne pour mon nom, celui des vôtres, pour le souvenir de votre père?...

— Alors, résignez-vous à la nécessité : reprenez votre Uberté et rendez-moi la mienne.

— Et qu'en ferez-vous? Vous épouserez cet homme qui s'est fait libre, libre avec l'arrièrepensée de se remarier avec vous, n'est-ce pas?

— Oui, dit. Raymonde

— Non, non, — et Gilles se mit à trépigner avec fureur, — n'y comptez pas! Mais vous ne m'avez pas regardé! Pour quel imbécile me prenez-vous donc? Ah! vous me marchez sur le cœur, vous me piétinez, et vous vous imaginez que je vais vous dire : « Mais certainement, ma belle, comment donc, trop honoré de te céder à M. Le Vigreux. Peste! quel successeur; bien de l'honneur pour moi!... » Jamais, entendez-vous, jamais! Vous ne pouvez demander le divorce contre moi sans causes, sans preuves, sans faute de ma part. Et moi, je prétends vous garder; vous resterez ma femme, ce sera votre châtiment!

— Réfléchissez, dit Raymonde, la colère conseille mal, car si vous ne voulez pas renoncer à moi...

— Achevez donc!...

— Je ne renoncerai jamais à Marc... Si vous m'y forcez, je partirai, je le suivrai au bout du monde; tant pis, vous l'aurez voulu...

Gilles, comme un forcené, se prit la tête à deux mains.

Non, il le voyait, il ne la vaincrait pas, il ne la persuaderait pas; il s'était jeté en aveugle dans l'impasse, mais plutôt que de revenir sur ses pas, plutôt que d'aiïranchir Raymonde du servage conjugal, il pré ferait crever là, de rage, tout de suite. Jamais il n'avait autant tenu à elle que depuis qu'elle lui avait si nettement avoué qu'elle ne l'aimait plus et qu'elle en préférait un autre.

VANITK 263

Il balbutia, d'une voix d'homme très malheureux, basse et honteuse :

— Et si je te pardonnais, Raymonde, si je te proposais d'oublier ce moment affreux? Je souffre plus que toi; si je t'offrais un pardon complet? En échange, tu renoncerais à cet homme, tu me jurerais de ne pas le revoir, de ne lui parler jamais.

Elle le considérait avec stupeur :

— Mais, mon pauvre ami, je ne vous demande pas de me pardonner... Votre pardon peut me toucher, car je vous plains, mais que voulez-vous que j'en fasse? Ma vie n'est plus ici...

— Oui, reprit-il avec douleur, je suis un pauvre sire, n'est-ce pas? Et vous m'avez comblé en m'épousant, en me trompant aussi, sans doute. Il vous faut un nabab, qui vous couvre d'or, fût-ce un bandit... Oui, un bandit! Votre Le Vigreux n'est pas autre chose, je le lui répéterai en face : de l'or, de l'or!... Savez-vous ce que vous êtes? Une prostituée, pas autre chose...

Elle se redressa sous l'insulte :

— Et vous qui me gardez comme rançon pour l'argent que je représente encore... les espérances, n'est-ce pas?

— Non, non, Raymonde, non! protesta-t-il en 8*avouant que c'était vrai pourtant, et que la peur de perdre toute chance de rentrer dans sa part légitime pesait sur son refus.

Elle réphquait, demi-sincère ou du moins croyant l'être, à cette minute :

— Je ne suis pas ce que vous dites; oui, j'ai horreur de la médiocrité et je ne conçois pas la vie sans la fortune; mais je ne puis vivre non plus sans amour, et s'il me fallait décider entre les deux, c*est encore l'amour de Marc, sans ressources, ruiné, que je choisirais. Ne nous avilissons pas par des reproches pareils. Faut-il donc absolument nous détester et nous déchirer encore plus?...

Avec le crépuscule, le souffle de la nuit pénétrait insensiblement dans la chambre, faisait froid à leurs âmes. Un grand phalène voletait autour de l'ampoule électrique. Gilles avait baissé la tête; des larmes aux cils, il mordait ses lèvres jusqu'au sang. Raymonde respirait oppressée, les yeux troubles.

Ils ressentaient l'épuisement d'une lutte sans triomphe et sans beauté; entre eux pesait le grand silence des crises tragiques, quand quelque chose s'est brisé, pour toujours.

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