A. Toynbee dans International ajfairs t
LA GENÈSE DU NATIONAL-SOCIALISME
partie, par une transposition de souvenirs. Un soir, une réunion nazie. Notre homme passe la porte : saisissement. On dénonçait le coupable, l’auteur responsable de tous les maux dont il souffrait — l’être en qui s’incarnait ce destin aveugle par quoi, comme tant d’autres, il se sentait écrasé sans pouvoir l’identifier. Cet être, c’était le Juif.
Quel soulagement soudain ! « Vous croyez lutter contre des forces mystérieuses, secrètes, insaisissables. Et vous désespérez : comment résister à ce qu’on ne peut nommer ? Reprenez-vous ! l’ennemi a un nom, nous allons vous le livrer ; ainsi l’inexplicable sera expliqué, et l’impalpable, matérialisé. Celui qui suce le sang allemand, celui qui empêche le monde d’être beau et d’être bien, c’est le Juif ! Chassons-le d’Allemagne, notre victoire sera votre victoire î » — Bonheur d’avoir de nouveau un diable à maudire.... Soulagé, libéré, conquis, notre homme ne pensa point : « Hitler et les siens nous apporteront le salut. » Il dit : « Si quelqu’un peut nous donner le salut, c’est lui — et je l’aiderai. » Le Parti lui procura des camarades. Il lui procura de quoi ne pas mourir de faim. Aujourd’hui, il est ingénieur en chef d’une usine de machines en Rhénanie. Cependant que son frère, revenant du front et ayant été par hasard appelé en Hollande, y resta : avocat, conseiller financier de plusieurs grandes banques d’Amsterdam, il méprise le national-socialisme comme l’invention malsaine de désespérés....
Autre confession : « Que de fois ai-je couru les rues, impuissant, torturé, sans camarades ! Les marxistes me répugnaient. Mon père était un petit noble ruiné. J’avais été « M r le Baron », je n’étais plus qu’un commis-voyageur. La vie avait pour moi perdu son sens. Les deux sous que je gagnais — parce que je savais encore nouer ma cravate — je les dépensais en plaisirs, au jazz, ou à vivre une journée dans un palace, nostalgiquement.... — Un soir j’entrai, pour rire, dans une assemblée. Quand j’en sortis, j’étais pris. C’étaient des nationaux-socialistes, et voilà que tombaient de leur bouche tous les mots que j’avais entendu mon père prononcer jadis : devoir; responsabilité ; discipline. Devant mes yeux, brusquement, la vision d’une Allemagne victorieuse — l’Allemagne au lendemain de Sedan — et moi, comme mes ancêtres, répondant à l’appel du drapeau qui flottait, du tambour qui battait, du clairon qui sonnait.... La communauté nazie n’était pas bien nombreuse encore. Mais on y foulait le sol de « notre » Allemagne.... »
Et encore, une série (série, mot affreux, s’agissant de personnes, mais quoi ? c’est tout de même bien de cela qu’il s’agit) — donc une série de monographies biographiques : celles d’anciens combattants,
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de petits Schlageter revenant du front et se trouvant incapables de se réadapter à la vie bourgeoise. Ils avaient trop souffert de la guerre — et on faisait fi de leur sacrifice. Ils avaient trop joui de la guerre — ils l’avaient dans le sang et dans la peau, et on leur ordonnait d’y renoncer, de n’y plus penser qu’humblement, avec une mauvaise conscience ? — Beaucoup entrèrent dans les corps francs. Rossbach, Oberlandt, la brigade Ehrardt. Entre temps, ils faisaient semblant de chercher une situation, mais sans sincérité. Lorsqu’en 1921 les bandes polonaises se montrèrent en Silésie, on put voir les « camarades » du corps franc Oberlandt lâcher tout, sur un simple signe, pour se regrouper. 11^ sautèrent dans le train comme ils étaient, quelques étudiants d’Heidelberg avec leur « Mütze » sur la tête....
Qu’on n’idéalise pas : l’aventure demande peut-être plus d’héroïsme, mais certainement moins de courage,qu’une vie bourgeoise régulière en des temps difficiles. Les corps francs, du reste, finirent par se dissoudre. En 1923 leur temps était révolu. Ils survivaient sous forme de ligues, quelques-unes fort puissantes. Ils prenaient une attitude très spéciale : militaristes, anti socialiste s aussi bien qu’antibourgeois ; attitude qu’ils ne savaient traduire en formules ou en programmes nets, mais qui se fondait sur une expérience relativement restreinte, l’expérience de la guerre et la volonté de la prolonger en « activités ». Autre raison de faiblesse : ces ligues, faute de programme, se bornaient aux liens purements personnels entre chef et adhérents. Hitler et les S. A. se trouvèrent là pour recueillir leur succession lorsque les chefs des ligues ou des partis commencèrent à douter de leur mission.
Il y avait aussi les tout jeunes, les Horst Wessel, les Maiakowski, ceux qui étaient encore à l’école : les impatients qui voulaient brûler les étapes pour « arriver » ; or l’avenir, de plus en plus, se bouchait devant eux. Il y avait ceux à qui on parlait de sacrifice, de symboles pour lesquels on devait se faire tuer, de chef à suivre, d’uniforme à porter et qui les consacrerait pour ainsi dire, les mettrait à part de la foule, ferait d’eux les hommes de leur habit, impersonnels comme des prêtres. Ils devenaient des initiés. On leur ouvrait un champ d’action. Point final aux heures troubles d’une interminable puberté ; ils étaient admis dans une réalité féroce, dans un jeu qui n’était plus « pour rire ».... Sport et politique, plaisir et devoir, aventure et calcul : de tout ce mélange sortait une séduction démoniaque pour ces hommes. Déclassés, certes, beaucoup d’entre eux, ou candidats au déclassement ; beaucoup, mais pas tous, car il y avait, à côté d’eux, le juge de province, rejeton d’une lignée interminable de magistrats,
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qui avait sa situation faite et à qui rien ne pouvait faire prévoir qu’il la perdrait jamais. Il y avait le fonctionnaire, issu d’une lignée de fonctionnaires, et bien assis dans son bureau. Il y avait l’instituteur et 1’ « Oberlehrer » , et le directeur d’usine et l’ingénieur en place, adhérents non de la première, mais de la seconde heure et qui n’étaient ni réduits à la misère (aspect économique), ni rebutés (aspect social). Mais la dévaluation avait rongé leurs économies. Leur situation familiale s’effritait. Le grand-père avait pu songer à acquérir une terre ou une maison, à mettre ses fils à l’université, à bien doter ses filles. Le père n’avait pu que laisser étudier son fils, doter médiocrement ses filles. Le fils ? De quoi pourrait-il tisser l’avenir de ses enfants ? Une menace diffuse pesait sur lui. Qui les protégerait ? Faudrait-il les jeter dans un monde inconnu que d’autres leur préparaient en dehors de lui, sans aucune possibilité d’action personnelle ?
Il y avait, enfin, les petits négociants et, derrière eux, plus vaste, la province, c’est-à-dire une partie de ceux qui se sentaient exclus de la culture des grandes villes, des centres, qui se sentaient menacés dans leurs traditions, leurs habitudes, leurs coutumes — menacés aussi bien par l’entreprise à grande échelle que par les nouvelles idées antiautoritaires de la capitale. Menace économique et, plus encore, menace sociale.
Nous allons parlant, volontiers, de secousse « économique et sociale ». Essayons de préciser à la lueur de ces faits : s’agit-il de l’économique, ou bien du social ? Si nous tenons sous nos yeux toutes ces biographies, ne pourrions-nous pas dire : plus vite que la misère économique, qui souvent n’aboutit qu’à un rétrécissement, à un repliement des vies sur une base précaire — c’est la perte de 1’ « honneur social » qui se transpose en expérience psychique ?
L’« honneur social » : une notion bien connue de tous les ethnographes, pour son rôle et ses effets puissants chez les primitifs. Fautil rappeler la coutume du « bootledge », des deux tribus qui, pour se surpasser l’une l’autre en cadeaux, consomment finalement toutes les deux leur ruine ? Mais, dans nos sociétés, le sentiment del’ « honneur social 1 » est-il absent ? L’angoisse de perdre son rang, le sentiment de ne plus faire figure, de ne plus compter et tenir sa place, le dépit et la rancœur d’être de trop, en surnombre, et de se voir de plus en plus écarté et repoussé, voilà ce qui chauffe la haine et attise la rancune. Pourquoi, dans nos constructions historiques, ne jamais tenir compte de cette notion ? C’est bien moins, en vérité, la situation économique
1. Les nazis eux-mêmes en font un mot de propagande, der Durckbroch der sozialen Elire,
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proprement dite que la situation sociale qui compte. J’entends d’ailleurs que, dans une société bourgeoise (et dans une société bourgeoise seule), cette situation sociale découle de la situation économique proprement dite. Mais, au premier plan de la conscience, ce qui se projette, c’est le désir, le besoin, la rage de sauvegarder une sélection sociale, une influence sociale, une position sociale qui ne peut s’exprimer ni en chiffres ni en monnaie. Dans toute révolution profonde, dans toute révolution qui engendre une nouvelle attitude de vie — les extrémistes les plus violents n’appartiennent pas aux classes qui montent, mais aux classes qui baissent 1 .
Ces déclassés, ces menacés forment-ils une classe ? Non. Pas même un groupe d’hommes liés entre eux consciemment. Nous seuls pouvons discerner chez eux la communauté des antipathies. Nous seuls pouvons dire : à relire les biographies des premiers nazis on saisit leur caractéristique, commune à tous : le sentiment de perdre pied, l’angoisse, le désespoir prérévolutionnaire qu’on trouve aussi bien à la veille de la Réforme qu’à la veille du national-socialisme. Ce n’est toujours qu’une minorité d’hommes qui a mesuré cette sorte de désespoir où l’historien des religions sait, de longue date, qu’il faut chercher la condition première de toute conversion, de toute nouvelle religion. Groupe d’hommes au désespoir dynamique, pour qui la vie dans l’ancien cadre, sur l’ancienne échelle des valeurs, a perdu tout sens. Au fond du désespoir et de la solitude, le mirage d’un âge d’or, la nostalgie d’un paradis perdu. Ce désespoir est là aux époques de dissolution et de transformation, il est derrière tout ébranlement social qui n’atteint pas seulement un groupe de la société, mais qui postule une réorganisation sociale complète.
Au grand nombre des désespérés s’offre un grand nombre de moyens de salut. Une concurrence de religions s’établit. Et quelle quantité, dans l’Allemagne préhitlérienne, de « Bunde », de « Vereine » et de sectes proprement dites, à réminiscences vaguement bouddhiques ou chrétiennes, à filiation frédéricienne ou bismarckienne — sans compter, dans les partis extrêmes, le grouillement des groupes et des sous-groupes, tous rêvant d’imposer à l’Allemagne — puis à l’humanité — leur Vérité ! Est-il alors absurde de se poser une ques-
1. Voyez l’histoire des Réformes du xvi« siècle, qu’il s’agisse de l’Allemagne, de la Suisse du calvinisme ou du protestantisme. C’est vrai des paysans de 1525 et des chevaliers en révolte comme des émigrants de la Fleur-de-Mai.... Les classes qui baissent n’ont d’ailleurs point qu’une attitude. Se révolter, bien ; mais il y a aussi se crampon* ner et se pétrifier dans le culte têtu et farouche des vieux symboles, des anciennes traditions, des rites morts.
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tion : dans une concurrence de cette sorte, quelle est, de toutes les religions vivantes et antagonistes, celle qui l’emporte ?
La plus « haute », la meilleure ? Mais moralement, mais intellectuellement, les religions du i er siècle étaient-elles inférieures vraiment au Christianisme ? Wesel, Bucer, Zwingli, doctrinalement pariant, le cédaient-ils à Luther ? L’avenir n’est pas à la « meilleure » doctrine, il est à la plus chargée de dynamisme social, à la mieux armée pour « organiser » une société qui se disloque ; précisons : il est à la plus économe d’énergies. Toute révolution est rétrécissement, repli en arrière et resserrement. Comparez la civilisation chrétienne des premiers siècles à la civilisation antique ; comparez la nudité de la Réforme protestante du xvi e siècle à la magnificence, à l’exubérance de la cathédrale catholique ; comparez la pauvreté du nazisme aux richesses intellectuelles de l’ère libérale en Allemagne.
Révolution ? Éliminer tout ce qui ne sert pas immédiatement au combat et à la victoire. Révolution : simplifier, et partout le dualisme : ami — ennemi ; camarade de combat — adversaire de combat ; force ou faiblesse, toi ou moi, chasseur ou gibier.... Par là-dessus, une foi aveugle, une foi de fanatique dans le Chef et dans la Doctrine, un don total pour tous les sacrifices, un don sans réserve de tout ce qu’on est et de tout ce qu’on a.... Pour le désespéré qui se sent, chaque jour, un peu plus bas — quelle planche de salut, et quelle raison d’être ! Juguler la crise : voilà qui demandait un effort prodigieux et des « qualités » spéciales, celles que, tout de suite, le national-socialisme entoura d’un culte véritablement religieux : l’activité, l’esprit d’offensive, la force et l’adresse, le courage physique et l’impitoyable brutalité — l’héroïsme. Mais par-dessus bord le reste : l’érudition, la science, l’intellectualité sous toutes ses formes, l’esprit de distinction, de finesse et de prudence, identifié avec l’esprit bourgeois. De ceux qui voulaient la transformer, l’Allemagne de la crise exigeait une tension, une sorte de courage dans l’effort quotidien qui allait se perdant de jour en jour un peu plus et que, seul, pouvait recréer le déclenchement des pires agressions, ainsi qu’une liaison totale, absolue et de tous les instants avec le Chef. Voilà ce que sut forger le national-socialisme, avec sa foi aveugle dans une doctrine de simplification puérile de l’univers, l’ivresse de sacrifice de l’individu à des fins qui le dépassaient et son eschatologie, à la fois terrestre et métaphysique....
Nous l’avons dit, le déclassement et l’inquiétude sociale font les désespérés et préparent les convertis. A l’origine, une poignée d’hommes seulement, un petit noyau de convertis, des fanatiques.
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Groupe d’hommes qui, avant leur conversion, se rencontraient dans des milieux différents, à condition économique différente. Liés maintenant, après leur conversion, par l’expérience du désespoir qui se révélait commune, par l’expérience commune des nouvelles possibilités entrevues. Atomes sociaux avant la communauté, véhicules révolutionnaires maintenant. Erlebnisgruppen pourrait-on les appeler en allemand, terme intraduisible en français. Dans tout « Erlebnisgruppe », il s’agit de phénomènes psychologiques que nous a révélés l’historien des religions : toute conversion religieuse ou politique a les mêmes étapes psychologiques à parcourir sans qu’il s’agisse de religion proprement dite. Mais il y a à la veille le sentiment du vide, le désespoir plus ou moins aigu, les premières rencontres, la clé du monde trouvée : don de soi-même, abandon aux nouvelles doctrines qui persuadent les préparés au delà de toute logique, symbole, mythes et livre saint. Les « Erlebnisgruppen » diffèrent entre eux et par l’intensité de leur expérience, et par le contenu de leurs réponses, mais, si leurs doctrines sont assez fortes, ils parviennent à créer un type d’hommes modelé, l’aspect physique compris, par sa façon de concevoir la vie.
Les réponses données à des secousses économiques, à des pressions sociales, de quoi dépendent-elles ? Sont-elles libres et indéfinies ou, sinon comme programme et doctrine spéciale, du moins, plus profondément, comme attitude sociale — ne sont-elles pas dictées, déterminées par l’histoire nationale ? Non, les thèses du nationalsocialisme n’ont pas été forgées d’après les idées philosophiques du xix e siècle ; mais le national-socialisme nous semble incompréhensible si l’on ne tient pas compte de l’histoire du xix e siècle. Quels sont donc les faits historiques à retenir pour expliquer son avènement ?
En premier lieu, la position relativement fragile de la bourgeoisie allemande dans le corps social allemand. Elle n’a jamais eu sa grande charte. Ni son 89. Gomme « Tiers État », elle n’a jamais eu la victoire. Avant 48, sans doute, révolution, mais toute « idéologique » et de « pur esprit ». Marx la décrit en 1846 dans les termes suivants : « D’après les renseignements donnés par des philosophes allemands (idéologues), l’Allemagne a subi dans les dernières années une transformation sans pareille. La désintégration du système religieux commençant avec Strauss s’est développée vers une fermentation universelle dans laquelle toutes les puissances du « passé » ont été atteintes.... C’était une révolution auprès de laquelle la révolution française n’était que jeu d’enfant, une lutte mondiale devant laquelle les luttes des Diodores semblent mesquines. Les principes se près-
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saient, les liens de la pensée se bousculaient avec une rapidité inouïe et, de 1842 à 1845, l’Allemagne a été changée plus qu’en trois siècles ordinaires 1 . » En fait, les tentatives de libération politiques et économiques échouèrent assez misérablement. Une révolution avortée ne se rattraperait-elle point ? Pour PAllemagne, le fait fut décisif ; il eut pour résultat une des caractéristiques fondamentales de la vie sociale en Allemagne : un dualisme social qui a persisté jusqu’à nos jours. Une bourgeoisie, mais tenue à l’ombre par une Cour. La hiérarchie sociale, au xix e siècle, était établie sur d’autres valeurs que celles qui comptaient en Europe occidentale. Au premier échelon de l’honneur social, le noble, l’officier, puis le fonctionnaire ; bien après seulement, l’industriel, le financier, le commerçant. Dans un climat pareil, ce qui manquait surtout à la bourgeoisie allemande — sauf à de rares chefs — c’était une solide confiance en elle-même. Pour la bourgeoisie industrielle, commerçante et moyenne, l’usine, l’entreprise commerciale, la banque ne conféraient ni prestige ni éclat, si elles n’étaient pas parmi les toutes premières. Le contact de la matière, de l’argent, de l’économie lui communiquait, au contraire, je ne sais quel sentiment de honte. Le fils ou le petit-fils, s’il s’élevait au-dessus du niveau social de ses ancêtres, c’était soit en entrant dans l’armée, soit en embrassant une carrière « académique » : l’esprit, lui, purifiait ; l’université était son temple, les « Herren Professoren », ses prêtres ; les étudiants, ses initiés. Un clivage secret divisait l’Allemagne — pour la grouper : Gebildeie d’un côté, IJngebildete de l’autre : termes intraduisibles, car les deux termes français correspondants, « cultivés — non cultivés », ne rendent pas leur résonance profonde ; il s’agit d’une culture intellectuelle formaliste que manifeste le titre de « Herr Doktor », conféré par les universités. « Gebildete-Ungebildete », initiés ou réprouvés : verdict moral et social, prononcé par la bourgeoisie sur la bourgeoisie. Suite de valeurs bourgeoises dans une Allemagne où bien d’autres avaient cours.
La Bildung en Allemagne a une longue histoire qu’il serait bien intéressant d’écrire. Elle est une traduction, un aspect du protestantisme allemand, dans toute la mesure où le progrès industriel correspond au puritanisme anglais. En outre, au xvm® siècle, elle avait encore une autre grande fonction à remplir : l’Allemagne, morcelée en petits États, n’était une nation que par la « Bildung » qui, seule, semblait uniforme. L’Allemagne n’était que Kulturnation. Dans la misère politique et contre la misère politique se dressait un règne spirituel.
L Marx, Deutsche Idéologie , t. V, p. 7 de l’édition de l’Institut Marx-Engels.
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Au commencement du xix« siècle, la « Bildung » avait tenu lieu, nous venons de le voir, d’une victoire de la bourgeoisie.
Mais la fragilité de la bourgeoisie allemande ne s’explique pas seulement par sa révolution manquée. Elle a d’autres causes encore. Avant tout, la rapidité, l’ampleur même de son prodigieux essor matériel au cours du dernier quart du xix e siècle. Alors, elle n’a pas seulement rattrapé son retard sur les bourgeoisies d’Angleterre et de France ; elle les a dépassées. Et à quel rythme, brusquement accéléré. En 1800, une Allemagne presque médiévale : 78 p. 100 de la population vivant à la campagne, 80 p. 100 s’occupant d’agriculture ; 17 villes seulement de plus de 10 000 hab. Dans les villes, les corporations ; à la campagne, la « Erbuntertânigkeit » attachant le paysan à la glèbe, et une économie en grande partie autonome. Un pullulement de petits États qui s’entouraient tous d’un rempart d’impôts et de taxes avec des systèmes de poids et de mesures propres à chacun d’eux. Or, en 1834, 18 d’entre eux s’allient dans le Zollverein. En 1821, c’est la fin de la « Erbuntertànigkeit » et l’abolition, presque partout, des corporations. En 1835, la première ligne de chemin de fer est posée entre Leipzig et Dresde ; en 1845, la longueur des rails atteint 2 3C0 km., 6000 en 1850, 20 000 en 1871 — et 56 000 en 1905. Le développement de la navigation suit, à une allure aussi précipitée. Et l’industrie ? En 1800, elle travaillait encore sans machines modernes — et, seule, l’industrie cotonnière, sous l’impulsion napoléonienne, subissait en 1812 une brusque poussée. En 1837, les machines à vapeur fournissaient une force de 7 000 c. v. ; après 1850, la vapeur faisait son entrée triomphale. En 1840, la production du fer en Allemagne venait seulement après celle de l’Angleterre, de la France et de la Belgique ; en 1900, elle prenait la tête de tous les pays européens. Après 1871 et l’affluence de son or, la grande industrie métallurgique et l’industrie des colorants s’établissaient. Enfin c’est à cette époque que l’exportation, le « Made in Germany », fut créée.
Un essor économique, industriel et technique aussi rapide et d’une pareille envergure requiert des adaptations sociales précipitées, une réorganisation de la vie intégrale profonde et qui, nécessairement, manque de stabilité. Désintégration soudaine des anciennes traditions et conventions ; migration de masses et ruée vers les villes ; petite bourgeoisie provinciale qui devient grande ; moyenne industrie qui, des campagnes, s’installe dans les villes : autant de secousses sociales. Résultat : l’affaiblissement de 1’ « esprit bourgeois » dans un pays riche de passé historique, où ne se comptaient pas les survivances vivaces de couches sociales antérieurement florissantes et jamais vaincues depuis lors. Un affaiblissement qui naît du succès même, qui résulte du transport presque miraculeux de l’industrie allemande
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au premier plan de la scène mondiale : c’est qu’on ne se transfère pas sur un autre plan économique et social sans que les traditions anciennes, dont on vit, ne subissent un dommage.
En fait, la bourgeoisie allemande, dont l’effort créateur fut si prodigieux, n’a pas su implanter son idéologie dans son pays. Et cet effort a laissé subsister des milieux réfractaires à son influence — des milieux disposant d’un prestige social et d’une autorité politique supérieure à la sienne, des milieux où ce n’était pas le bourgeois de la capitale, mais l’officier, mais le seigneur qui représentaient l’idéal social. Ces milieux réactionnaires avaient eu, dans la période d’avant Mars 48, dans le « Vormârz », leurs théoriciens d’envergure : Haller, Adam Müller, Stahl, Radovitz. Après 1848, la réaction avait ses opposants conservateurs comme Paul de Lagarde. Dans la politique pratique, ils se constituaient en partis très puissants. Ce n’étaient pas des milieux sans force vitale. De leurs rangs est sorti un Bismarck. Ils avaient leur climat d’idées à eux. Et souvent, en parcourant les annales du xix e siècle allemand, en feuilletant les mémoires, les biographies et les journaux, que de rencontres avec le national-socialisme ! Rencontres de mots mêmes et de formules de propagande : je pense à la tonalité de partis antisémites comme le « Preussische Volksverein » vers 1860 et les autres qui se constituent dans les années 1873 à 1893 ; je pense à la « Soziale Reichspartei » qui, en 1880 déjà, professait un antisémitisme racial, organisait des congrès et éditait des brochures et des tracts. Vers la même époque, le prédicateur de la Cour, Adolf Stocker, et von Hammerstein, député au Landtag, avec leur organe la « Kreuzzeitung », rassemblaient autour d’eux des éléments anticapitalistes ou plutôt antimécanistes, issus notamment de la noblesse terrienne et du clergé des campagnes : éléments hostiles au libéralisme économique et redoutant l’industrialisation gigantesque de l’Allemagne. Une grande partie des paysans suivaient, notamment dans la Hesse ; eux aussi, depuis environ 1880, connaissaient les pièges de l’argent et haïssaient d’une haine implacable leurs créanciers « sans merci ». Et suivaient également une partie des artisans « retardataires », inquiétés par l’abolition, en 1869, des dernières survivances de l’organisation corporative médiévale ; suivaient des fonctionnaires et des étudiants, tous rêvant d’une organisation sociale évoluée, tous confondant dans la même réprobation le capitalisme et le judaïsme. Déjà Stocker connaissait l’art, si bien pratiqué par les orateurs nazis, de faire monter la température d’une salle de réunion en lui posant des questions sonores sur les Juifs. Je traduis : « On dit que nous excitons les gens les uns contre les autres, mais qui ne cesse de se faire provocateur ? Qui ? La salle, d’une seule voix : « Les Juifs !! » L’orateur continue : « Qui, pendant le Kulturkampf, n’a cessé de jeter l’huile sur le feu ?» La
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salle : « Les Juifs! » — « Qui, d’exciter les conférences de pasteurs contre notre Église, contre tous ceux qui osent réclamer une Allemagne chrétienne ? » La salle trépignante : « Les Juifs, les Juifs ! * D’où bagarres, d’où tumultes. Mais Stacker — d’ailleurs politicien à convictions honnêtes et talent organisateur — s’attaquait à Bleichrôder, le banquier juif de la Cour : l’empereur alors mit fin à ces campagnes tapageuses ; Stôcker tomba en disgrâce (1892) 1 ; la lutte n’en continua pas moins, en cachette, plus sournoise et vindicative.
Sous ce dualisme féodal, sous cet étrange empire d’idées précapitalistes, dans ce pays où l’industrie était si développée, la bourgeoisie elle-même semblait disposée, toujours, à accueillir de tels courants d’idées antibourgeoises. Au commencement du siècle, n’avait-elle pas apporté un héritage dangereux ? Et ne s’était-elle point ralliée, en 1813, à des idées peu propres à faire une révolution bourgeoise ? Toute cette passion turbulente et cette sentimentalité médiocre — ce culte panthéiste de la Nature, de la Jeunesse, du Sentiment, du Vague, de l’Élan, tel qu’il se manifeste dans le « Wartburgfest », tel qu’il s’incorpore plus tard, en 1832, dans le « Hambacher Fest », toute cette lutte contre Napoléon et son œuvre, contre la Raison tyrannisante — n’était-ce pas un héritage funeste ? Et combien de prêcheurs d’une attitude de vie antibourgeoise dans les rangs mêmes de la bourgeoisie ? De ceux-là, presque inconnus en France, notoires en Allemagne d’une notoriété retentissante, ne citons que Langbehn et son « Rembrandt als Erzieher » (1887). Rembrandt, pour l’auteur, c’est le représentant type de la Basse-Allemagne. Et la Basse-Allemagne, c’est la délicatesse du cœur, le sentiment droit, la franchise, la gaîté ; la rusticité sans doute, mais aussi la robustesse ; et Langbehn de prêcher la sobriété, de faire campagne contre le café et le concert, en déversant cependant, dans son livre, les flots troubles d’un mysticisme racial étayé sur une craniologie aryaniste. Le tout, à grand renfort de doctrines antidémocratiques, de déclamations contre les philistins, de révérences aux nobles.
Et, sans doute, ce fils d’instituteur, ce raté, est en lui-même sans importance ; important seulement son rayonnement. Mais Nietzsche ? Nietzsche, le chantre de la vie héroïque, de la vie sans sécurité du lendemain, toujours agressive et tendue — Nietzsche l’antiphilistin, n’est-il pas devenu, au seuil du xx e siècle, l’apôtre de la jeunesse intellectuelle en révolte contre l’école, contre la famille, contre l’autorité ? Et ne faut-il pas mentionner ici les associations mêmes de cette jeu-
1. W. Frank, A . Stôcker und die christlichsoziale Bewegung, Berlin, 1935, p. 83.
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nesse, les ligues des « oiseaux migrateurs » qui groupaient les évadés de l’école, les insurgés du foyer ? De programme public, point. Mais des antipathies sociales profondes. Et des rancunes génératrices de programmes antiscolaires. On s’associait dans le culte de la simplicité perdue et de la conscience innocente. Par surcroît, un art folkloriste, la résurrection du « Volkslied » et de la « Laute », le mépris des artifices de la toilette et du raffinement vestimentaire. Et, certes, pas d’unité dans ce mouvement ; des divisions, des fractions, des nuances. Mais le chiffre global est impressionnant : en 1913, à l’apogée, les ligues des jeunesses fédérées pouvaient compter 40 000 adhérents 1 . Même les membres de la jeunesse académique appartenant à la noblesse et à la grande bourgeoisie qui, leurs études terminées, devaient entrer dans la haute administration ou garnir les professions libérales, même ces privilégiés, dans leurs « Corps » et pendant leurs années d’études, affectaient de toutes les façons une attitude antibourgeoise et antiphilistine reprise des traditions des « Corps » révolutionnaires au temps du romantisme. Ces « Corps » (la « Burschenschaft » les imitait d’ailleurs) constituaient, on le sait, une école de discipline et un institut de dressage efficace, à côté des universités et exaltant d’autres valeurs qu’elles.
Quelle était mince, au total, en Allemagne, la tradition démocratique et libérale, la tradition bourgeoise proprement dite ! Que pesait-elle en face de cette autre, sur qui le national-socialisme pouvait se fonder: tradition double celle-là — d’antilibéralisme d’une part, à fondement réactionnaire et conservateur, à nostalgies franchement précapitalistes — et d’antibourgeoisisme de l’autre, induisant le bourgeois lui-même en rêveries « antimachinistes » : elles se traduisent, dans le domaine des lettres, par des bouffées de néo-romantisme — et, dans le domaine de la philosophie, par les « écoles » de la « Lebensphilosophie », de la « philosophie de la vie ».
Essayons maintenant de nous faire de l’Allemagne sociale d’aujourd’hui, trois ans après l’avènement du national-socialisme, une image aussi proche que possible de la réalité. Il faut, pour cela, nous poser deux ou trois questions, mais capitales. D’après quels principes se groupent les mécontents, et les satisfaits ? Ceux qui, économiquement parlant, gagnent et profitent le plus sont-ils les plus contents ? Et peut-on identifier les réfractaires aux membres d’une certaine classe, ou d’une certaine catégorie ?
\. F. Jungmann, Autoritdt und Sexualmoral in der freibürgerlicken Jugendbewe gung dans Autoritdt und Famille (Studien aus dem Institut fur Sozialforschung ), Paris, 1937, p. 669.
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Ici encore, nous nous trouvons, en réalité, devant une série d’« Erlebnisgruppen » dont le national-socialisme joue avec infiniment d’adresse pour en tirer le meilleur parti possible. Il subsiste un noyau de fanatiques des premiers temps, de la première génération. Ces purs d’entre les purs, le national-socialisme les honore en les considérant comme autant de membres d’une sorte d’ordre religieux. Il leur a procuré des situations, pas trop importantes, dans l’administration ; ils tiennent en même temps un rang très élevé dans la S. A. Mais là des groupes d’opposition se rencontrent : groupes d’anciens combattants de l’ère héroïque, qui redoutent de perdre leur rayonnement social et, de nouveau, leur honneur social. Menace pour eux, le 30 juin 1934, l’institution du service de deux ans, l’augmentation croissante d’une armée régulière. Menace pour eux, surtout, le mot du Führer : « La Révolution est liquidée ! » Eh quoi ? leur heure est donc passée, leur heure à eux, les « agresseurs », les hommes de main et d’attaque, les promoteurs du mouvement ? L’heure serait aux organisations, aux techniciens, aux spécialistes, aux ingénieurs, à ia police, etc. ? Eh bien non ! Admettre que les ennemis du dedans sont maîtrisés et la lutte finie — non. Mettre un point final à l’expérience du combat et de l’agression « à poings nus » — non. Têtus, farouches, obstinés, les grognards de la vieille garde répètent leur mot d’ordre : « La Révolution continue »....
Cependant le noyau de fanatiques de la première heure, le national-socialisme, consciencieusement, cherche à le fortifier, à l’augmenter, à le perpétuer en lui réservant, dans toute la mesure du possible les postes de juges, de directeurs et de rédacteurs de journaux, de professeurs et d’auditeurs, de fonctionnaires supérieurs en général. L’armature des fonctionnaires de l’État, c’est ainsi l’épine dorsale du régime — une sorte d’« ordre allemand » qui, lentement, doit devenir l’État ; tout l’enseignement national-socialiste à l’école et plus encore en dehors de l’école, dans la jeunesse hitlérienne, n’a qu’un but : créer de nouveaux fanatiques, des dévoués ICO p. ICO, uniquement formés et entraînés à être des fanatiques nationaux-socialistes. La rationalisation du fanatisme et sa stabilisation sont devenus des arts politiques achevés.
Qu’on ne se figure d’ailleurs pas qu’en dehors du gouvernement proprement dit ces hommes gagnent beaucoup. C’est en honneurs surtout qu’ils sont payés. C’est la conviction d’être au centre, au cœur même de la nation qui les soutient, les remplit de fierté et les comble de satisfactions. A côté, ceux du second cercle — ceux que le national-socialisme a attirés plus qu’éveillés, ceux à qui le régime confie toutes les tâches, petites ou grandes, d’organisation. Les spécialistes ( « Fachleute »), les « techniciens», en général d’ailleurs de premier ordre, opèrent avec tout l’élan amoureux de véritables dilet-
LA GENÈSE DU NATIONAL-SOCIALISME
tantes. Hommes nouveaux pour la plupart, bien au courant de leur travail, ils conservent une ingéniosité d’autodidactes : ces débrouillards, aux yeux grands ouverts sur les réalités, facilement grisés par les chiffres et les nombres, reproduisent le type intellectuel de l’ingénieur américain. On les trouve partout, dans les bureaux, dans la colonisation rurale (« Siedlungsgesellschaften »), dans la « Reichsnàhrstand », àl’ « Arbeitsfront », à la « Reichskulturkarnmer », à 1’ « Arbeitsdienst » et ailleurs. Nationaux-socialistes bon teint, certes, mais avant tout techniciens maîtres de leur technique, spécialistes maîtres de leur spécialité dans le domaine qui leur est confié, ce sont, dans ces limites, des fanatiques de « servir », rivés au devoir matériel, acharnés à vouloir vaincre, obstinés à résoudre le problème qui résiste. Pour le reste, pour les doctrines, voyez Rosenberg et Gôebbels : à chacun son travail. La terre se défriche, les colons s’installent, les autostrades se multiplient, le chômage diminue, les fours se rallument ; donc tout va, l’Allemagne marche, l’Allemagne progresse, c’est ce qu’il faut. Et eux qui, d’abord, ont végété comme chauffeurs de taxi ou garçons de café, apprentis à l’usine ou valets à la ferme — eux, l’Allemagne a su les distinguer, les mettre à leur vraie place : donc fini le gaspillage humain d’avant Hitler; donc l’Allemagne nationaliste est la véritable Allemagne démocratique ; rien d’étonnant à cela : il n’y a pas de dictature qui n’abolisse des castes et n’affranchisse certains groupes. Et, sous toute tyrannie, les « serviteurs fidèles » peuvent faire carrière quelle que soit leur naissance et leurs traditions sociales. Tels les « confidents » personnels du tyran dans l’antiquité ; tels, aujourd’hui, les membres éprouvés du parti dans les régimes fascistes.
Viennent ensuite les nazis passifs. La masse. Ceux qui, dès leur naissance, sont happés dans les engrenages d’une admirable machine à distribuer la manne — une machine qui ne les lâchera plus jusqu’au jour de leur mort. Ils se marient ? Le parti totalitaire leur donne des crédits de mariage. Ils ont des enfants ? Voilà pour eux des « Kinderbeihilfe ». Ils voyagent ? A leur disposition, les coupons et les tarifs réduits, les excursions combinées, les jeux, les sports, les représentations de toute espèce. On les forme. On les soutient. On les suit. On leur trouve du travail. Avec cela, pas d’assurance sociale en Allemagne qui ne soit propagande, pas d’assurance sociale qui n’implique un contrôle.... Mais renoncer à tant d’avantages vitaux (les réfractaires, naturellement, n’ont rien), voilà qui demande de l’héroïsme....
De l’héroïsme.... Un petit groupe d’hommes, en Allemagne, en déploie. Ce sont des hommes de foi divine et d’esprit religieux.
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D’abord et avant tout des catholiques fervents. Qu’on ne parle pas de « classe » à leur propos. Il en vient de partout dans les régions catholiques d’Allemagne, des curés de campagne et de leurs ouailles paysannes jusqu’aux professeurs d’université et aux grands érudits. A côté, des protestants que heurte l’impiété des dirigeants, la dérision des choses saintes, le néopaganisme des nazis, leur culte antichrétien de la jeunesse, de la beauté physique, du corps de l’homme. Tout le monde ne peut pas se rallier corps et âme au régime, comme l’évêque du Reich en personne. Ceux-là s’opposent violemment à l’abolition de l’organisation syndicale, presbytérienne, et ne veulent pas de « Fuhrerprinzip » dans leurs communautés. Sortis des rangs des « Deutschenthoisten » avant que ceux-ci ne soient ralliés au pouvoir, ils se sont constitués dans la « Bekenntniskirche » qui, refusant tout pacte avec le diable et son gouvernement, cherche son salut dans un biblicisme étroit et rigoureux. Eux aussi comptent déjà leurs martyrs : tant de pasteurs emprisonnés ou destitués, — plusieurs émigrés, de grand renom : Karl Barth, Fritz Liepete. Pour tous, pour tous les membres d’un grand nombre de sectes disséminées à travers toute l’Allemagne, le problème est le même : opposer à la religion politique totalitaire du national-socialisme une religion totalitaire divine 1 . D’où la renaissance d’une ferveur religieuse qu’on pourrait croire depuis longtemps éteinte.
A côté de ces hommes de foi, les anciens libéraux. Ils n’ont pas été tués. Ils n’ont pas été contraints d’émigrer. Parfois, même, ils sont restés en place, dans les postes qu’ils occupaient « avant ». Mais la vie à laquelle ils sont condamnés, c’est — la comparaison revient sur leur bouche à tous, dès qu’on a leur confiance — c’est une vie d’escargot dans sa coquille, ou si l’on veut, de cadavre anticipé. Vieux maîtres totalement oubliés (tiens, il n’est donc pas mort ?), anciennes célébrités qui ne comptent plus que pour zéro, misérables vaincus à qui tout et tous, chaque jour et chaque nuit, démontrent que leur temps est fini, qu’ils sont du passé, de l’époque disparue, effondrée, ensevelie — de l’époque du libéralisme bourgeois démocratique.
Isolés pareillement, les « profiteurs » et les bailleurs de fonds mécontents du national-socialisme, les junkers et les grands industriels. Le junker a bien accepté le crédit qu’on lui offrait : ne le devaiton pas à sa dignité ? Mais il supporte impatiemment le contrôle de ce crédit, les prescriptions draconiennes qu’on lui impose touchant la culture et l’élevage, la perte de son prestige seigneurial et la diminution de son prestige social. Classé comme « réactionnaire », il a moins d’influence et jouit de moins de considération dans l’État que jadis, au temps de la République de Weimar. Et il a, par surcroît, le crève-
1. Cf., à ce sujet, Lucie Vàrga., La recherche historique et Vopposition catholique en Allemagne dans Revue de synthèse , t. XIII, fasc. 1, février 1937.
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cœur de voir ses fils se dresser contre lui et ses idées et, gagnés par la propagande pédagogique des nazis, adhérer à leur mouvement, s’y donner corps et âme....
Même chose dans le monde industriel. Les usines marchent grâce au crédit d’État. Mais ce crédit se paie, ici encore. Contrôle précis, exact, minutieux — insupportable. Chaque jour un réseau de lois ligotte un peu plus ces gens-là. Et tout leur est dicté, prescrit, commandé : ce qu’ils doivent acheter de matières premières, ce qu’ils doivent faire travailler d’ouvriers, combien ils doivent les payer, à quels prix ils doivent vendre (voir le dernier conflit avec l’industrie des produits chimiques) et ce qu’ils peuvent garder de profit pour eux — (maximum 6 p. 100 et déposer le reste obligatoirement à la « Golddiskontbank », à la disposition de l’État). S’ils ne marchent pas droit, destitution.
Junker et grande industrie : reste le troisième des bailleurs de fonds, la Reichswehr. Alliée prudente du régime, certes, mais nettement corps à part. Alliée pleine de réserves et méprisante envers ces autodidactes en matière militaire. Oui, on démocratise le métier de soldat, on démocratise l’uniforme. L’uniforme, pour un officier, naguère, c’était encore un signe de sa caste, de sa supériorité, de sa distinction.... La chemise brune, l’uniforme national-socialiste, a une autre fonction. Elle ne symbolise pas les distinctions sociales quant à la naissance, à l’éducation, etc. ; tout au contraire, elle les efface. Et, si elle distingue, ou plutôt si elle a distingué elle aussi, dans son temps — c’était sur un autre plan.
Des mécontents encore parmi les paysans dont toute la vie a -été modifiée par le nouveau régime, par l’organisation stricte de la vente des produits, par toute une législation dont les interprétations occupent 1 500 tribunaux en Allemagne : des mécontents qui grognent en dessous, mais, en attendant, cherchent à se débrouiller le mieux possible dans le monde nouveau qu’on leur a fait.... Des mécontents enfin chez les ouvriers. Ils ont du travail, c’est vrai — mais les salaires sont si misérables. Avoir de nouveau du travail, on ne mesure pas le miracle que ce put être pour eux, depuis si longtemps voués au chômage. Quel choc, cependant, que la réalité ! A peine ont-ils de quoi s’assurer une existence misérable. Un bon métallurgiste gagne environ 30 RM. par semaine — et ne travaille que trois semaines sur quatre. Chez Opel, un tapissier a 65 pf. par heure, un des chasseurs 8C pf. Plus d’économies derrière eux. Ceux qui en avaient les avaient mises généralement dans les coopératives de consommation ( « Konsumvereine »), et voici qu’ils les ont perdues, les « Vereine » ayant été étranglées par le régime. Les vivres sont chers. Le gaz augmente. Leur salaire est grevé de multiples taxes. Quelques illuminés, communistes pour la plupart, risquent leur vie dans des coups de tête ;
ANN . D’HISTOIRE. - IX e ANNÉE.
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la masse végète et ne songe qu’à vivoter tant bien que mal, à s’inscrire au syndicalisme et à la protection ouvrière d’une part, au chômage de l’autre.
Résumons. La Crise ? Explication vague : elle explique tout et rien. La crise, c’est un fait général, un fait international ; ce n’est pas un fait spécifiquement allemand. Ce qui est spécifique, ce sont les diverses réponses faites à la crise : réponses en relations étroites, et nécessaires, avec les traditions profondes de chaque pays. Le national-socialisme : réponse allemande à la crise, certes. En rapport intime avec l’histoire allemande qui, un moment donné, semblait se confondre avec celle de l’Europe occidentale — et qui s’est révélée depuis autrement orientée.
Le national-socialisme a été autre chose, et plus, qu’un changement d’enseigne au profit d’une classe. Ni les bailleurs de fonds n’ont été récompensés socialement, ni les agents du mouvement n’ont été les membres d’une classe agissant comme telle. A l’origine, des individus désespérés et menacés, foncièrement hostiles à la République de Weimar, imbus d’une haine méprisante contre le libéralisme et la démocratie, hostiles au mouvement du capitalisme moderne, remplis de nostalgies précapitalistes. L’appel au sentiment d’une propagande habile éveillait dans leurs cœurs des échos puissants. Et c’est seulement après leur conversion au national-socialisme que ces isolés formèrent un groupe — groupe d’assaut révolutionnaire et illuminé.
Après 1933, les rêves précapitalistes durent être liquidés. Il s’agissait maintenant, non d’un retour en arrière, mais de replacer l’Allemagne à son rang, dans l’échelle économique internationale, par un tour de force de production, d’économie dirigée, de rationalisation et de centralisation outrée. Plus de « socialisme » dans le national-socialisme. Ses propagateurs, les frères Strasser, ont été anéantis. L’un a été assassiné, l’autre vit à Prague en exil. Et l’ancienne rancune contre le « bourgeoisisme » est elle-même mise au service d’un État de plus en plus mécanisé et industrialisé : on continue à faire appel au héros, au « heldischen Menschen », contre le bourgeois, le « Raffer » et le « Bürger » d’antan. Suprême habileté : pour résoudre les problèmes économiques et administratifs que pose inéluctablement la conduite d’un État moderne, le national-socialisme utilise ainsi, sans vergogne, un lot d’antipathies datant de loin, en Allemagne, contre le libéralisme et la démocratie.
Lucie Varga
(Paris.)