‹ Variations de la personnalitéChapitre 16 sur 26 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les variations que nous venons d'étudier ne constituent qu'une des formes des modifications que peut subir la personnalité. Nous devons maintenant les différencier des autres modifications, et pour cela jeter un coup d'œil sur les alternances, les substitutions y les aliénations de la personnalité.

La dénomination à'alternance de la personnalité comprend tous les cas qui ont été décrits sous le nom de double conscience, de dédoublement de la personnalité, à' amnésie périodique. C'est une vie double qui caractérise l'état de cts sujets ; des phénomènes interrnittents surviennent qui changent leur manière d'être et les font passer alternativement de Tun à l'autre de leurs deux états.

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Mitchell et Nott* ont publié, en 1816, une observation qui est devenue célèbre, sous le nom d'histoire de la dame américaine de Mac-Nish.

. Quelques années plus tard, elle a été reproduite parj. Franck % et enfin un peu plus tard par Mac- Nish ^. Cette observation, la première en date, mérite d'être racontée.

« Une jeune dame instruite, bien élevée et d'une « bonne ' constitution, fut prise tout d'un coup et « sans avertissement préalabled'un sommeil profond « qui se prolongea plusieurs heures au delà du temps « ordinaire. A son réveil, elle avait oublié tout ce « qu'elle savait, sa mémoire n'avait conservé aucune « notion ni des mots ni des choses ; il fallut tout lui « enseigner de nouveau ; ainsi elle dut réapprendre à « lire, à écrire et à compter; peu à peu elle sefamilia- « risa avec les personnes et les objets de son entou- « rage qui étaient pour elle comme si elle les voyait « pour la première fois; ses progrès furent rapides. »

* Mitchell et Nott, Médical Repêsitory , ianvier 1816.

2 Franck, Pathologie interne.

3 Mac-Nish^ Pbilosopby of sleep, 1830.

K LA PERSONNALITÉ l6l

sez long, plusieurs mois, elle

î, atteinte d'un sommeil sem-

lit précédé sa nouvelle vie.

se trouva exactement dans

le était avant son premier

avait aucun souvenir de tout

pendant l'intervalle; en un

« mot, dans Vétat ancien, elle ignorait \'état nouveau.

« C'est ainsi qu'elle nommait ses deux vies, les-

« quelles se continuaient isolément et alternativement

« par le souvenir,

« Pendant plus de quatre ans, cette jeune dame a « présenté à peu près périodiquement ces phénomè- « nés. Dans un état ou dans l'autre, elle n'a pas plus « de souvenance de son double caractère que deux « personnes distinctes n'en ont de leurs natures res- <c pectives; par exemple, dans les périodes d'état an- « cien, elle possède toutes les connaissances qu'elle « a acquises dans son enfance et sa jeunesse ; dans « son état nouveau, e\ïç ne sait que ce qu'elle a appris « depuis son premier sommeil ; si une personne lui est « présentée dans un de ces états, elle est obligée de « l'étudier et de la reconnaître dans les deux, pour « en avoir la notion complète. Et il en est de même « de toute chose.

« Dans son état ancien, elle a une très belle écri-

162 alternance'' DÉ LA PERSONNALITÉ

« turé, celle qu'elle a toujours eue, tandis que dans son « état nouveau, son écriture est mauvaise, gauche, « comme enfantine; c est qu'elle n'a eu ni le temps « ni les moyens de la perfectionner.

« Cette succession de phénomènes a duré quatre « années et M""* X... était arrivée à se tirer très bien « d'affaire, sans trop d'embarras, dans ses rapports « avec sa famille. »

M. Ribot* rapporte un certain nombre de faits analogues. Une femme de vingt-six ans fut prise, à la

suite d'un excès de travail, d'une attaque d'hystérie de la plus grande violence. Après cette attaque, elle perdit la plus grande partie de ses souvenirs; ainsi, quoique avant sa maladie elle gagnât sa vie en donnant des leçons, elle avait oublié ce qui sert à écrire et ne comprenait l'utilité ni d'une plume ni d'un crayon. Cet état ne dura que quelques semaines, après lesquelles sa personnalité redevint entière.

Une jeune femme, robuste et d'une bonne santé, faillit se noyer dans une rivière. Quand elle reprit connaissance, elle était privée de tous ses sens, sauf la vue et le toucher; elle était comme un animal prive de cerveau, sa personnalité était altérée au point qu'il fallut tout lui réapprendre. Cet état dura plusieurs

i Ribot, Maladies de la mémoire.

mois pendant lesquels l'expérience de tous et les soins de sa famille avancèrent son é sa santégénéraleétait parfaite. Un jour, sous I d'un accès de jalousie, tout le passé lui n mémoire, et elle se réveilla comme d'un se douze mois; mais elle avait perdu lesouven ce qui s'était passé pendant cette longue p temps. Cependant sa personnalité longtemi était devenue complète.

Le professeur Sharpey a raconté l'histc femme de vingt-quatre ans, chez laquelle dance irrésistible inaugura une période de de deux mois. A son réveil, elle était comme personne, elle avait oublié presque tout avait appris; tout lui semblait nouveau. Il céder à sa rééducation, et on a réussi, f nombreux soins, à en faire une personne ment instruite et vivant de la vie de tout 1 Bien qu'elle fût toujours la même femn une autre personnalité, un autre moi qui

11 est d'autres exemples encore plus de dédoublement de la personnalité. L'hj toujours la diiithèse dominante chez les per; présentent ces phénomènes singuliers. Le; lions les plus curieuses sont dues à M.

Bordeaux) et à M. Dufay (de Blois).

ns l'observation de M. Dufay ', il s'agissait d'une fille hystérique et somnambule depuis son ce. Les phénomènes qu'elle a présentés ont été vés pendant une douzaine d'années. Ces acciparticuliers se sont surtout développés à la d'une immersion dans l'eau froide pendant une de d'accès.

Les accès de M"' R... L... surviennent parfois ind elle travaille. Tout d'un coup, son front nbe brusquement sur le bord de la table où elle l'aille, le buste s'étant ployé en avant. Elle se resse après quelques secondes, arrache avec )it ses lunettes et continue le travail qu'elle avait nmencé, n'ayant plus besoin des verres con- 'es qu'une myopie considérable lui rend nécesre dans l'état normal, et se plaçant même de nière h ce que son ouvrage soit moins exposé à umière de la lampe.

ajr (de Blois), La noIiHH de ta periomaHli (Rcvut scûniifiipit.

DE LA PERSONHALITI

infiler son aiguille, ei s la table, cherchant d'une seconde à intr e qu'elle ne fait qu'i à l'état normal, aidt e lumière.

vaillant, et une pers du commencement < /oir de rien, si M'" R, lès qu'elle est en soi e nègre, remplaçant/i ainsi elle dit : Quat ]uand Je ne suis pas

déjà développée, acqi veloppement remarq xtraordinaire, et M"' jindres événements ant dans son état no somnambulisme.

^enirs, tous ceux re ibulisme se voilent i :ès a cessé, et il esi ', M"'R... L... un ét( réfaction en lui rap[ bliés, de la fille bête

« son expression, et que la som « connaître. La différence de c « d'être est on ne peut plus tranc On voit que M'" R , L . . . a comr lités. Bien qu'elle soit toujours non seulement deux manières d'i celui qui l'observe, mais aussi p effet, elle parle de l'autre à la tro elle ignore dans son état premier fait dans son état second.

Le cas de M, Azam est encore antérieur à celui de M. Dufay et puis 1858 jusqu'à ce jour, dansst Il mérite de nous arrêter un peu pi

Félida X... est née à Bordeaux t bien portants. Son développeme façon régulière, A l'âge de treizi puberté, elle a présenté des sympi

lEini, HypvotivHi, double ConscitHCt et 1S37. (Bibl. scie«tipqa: coalempcraiiu

nçatite : accidents variés, douleurs lagies pulmonaires, que n'expliquait ;anes de la respiration.

]uatorze ans et demi se sont montrés particuliers. Sans cause connue, quel- ■mpire d'une émotion, Félida X...

OUleur aux deux tempes et tombait nent profond, semblable au sommeil, iviron dix minutes ; après ce temps et Ile ouvrait les yeux, paraissait s eveils un état spécial qui durait une heure accablement et le sommeil reparais- ■entraitdans l'état ordinaire, 'accès revenait tous les cinq ou six rement ; ses parents et les personnes je, considérant le changement de ses :ette sorte de seconde vie et son oubli l'aient folle.

idents de l'hystérie proprement dite élida eut des convulsions, et les phéstendue folie devinrent plus inquié-

I juin i858,quela malade commença par M. Azam.

ue, Félida X... est sujette à de.frétysies, malgré son embonpoint ordi-

l68 ALTERKANCE DE LA PERSONNALITE

nairé ; très intelligente et assez instruite pour son état social, elle est d'un caractère triste, même morose ; elle parle peu, sa conversation est sérieuse, sa volonté est très arrêtée et son ardeur au travail très grande. Ses sentiments affectifs paraissent peu développés. Elle pense sans cesse à son état maladif qui lui inspire des préoccupations sérieuses, et souffre des douleurs très vives dans plusieurs points du corps, particulièrement à la tête ; le symptôme nommé clou hystérique est chez elle très développé.

Presque chaque jour, sans cause connue ou sous Tempire d'une émotion, elle est prise de ce qu'elleappelle sa crise; en fait, elle entre dans son deuxièmeétat. Félida est assise, un ouvrage de couture à la main ; tout d'un coup, sans que rien puisse le faire prévoir et après une douleur aux tempes plus violenteque d'habitude, sa tête tombe sur sa poitrine, sesmains demeurent inactives et descendent inertes le long du corps; elle dort ou paraît dormir, mais d'un sommeil spécial,, car aucun bruit, aucune excitation,, pincement ou piqûre, ne sauraient l'éveiller ; de plus, cette sorte de sommeil est absolument subit. II dure deux à trois minutes; autrefois il était beaucoup plus long.

Après ce temps Félida s'éveille, mais elle n'est plusdans l'état intellectuel où elle était quand elle s'est

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ouvrage quelconque, et ses al

celles d'une jeune fille de son .

ne saurait trouver quelque ch

sa façon d'être. Seulement soi

tement changé ; de triste, elle

vivacité touche à la turbulenc

plus exaltée; pour le moindre

tristesse et en joie; d'indifféré

venue sensible à l'excès.

Dans cet état, elle se souvier ce qui s'est passé pendant les ; qui ont précédé et aussi pend est bon d'ajouter qu'elle a l'état, quel qu'il soit, dans leq où on lui parle, est l'état nom

raison par opposition à l'autre qu'elle appelle sa crise.

Dans cette vie comme dans l'autre, ses facultés intellectuelles et morales, bien que différentes, sont incontestablement entières : aucune idée délirante, aucune fausse appréciation, aucune hallucination. Félida est autre, voilà tout. On peut même dire que dans ce deuxième état, dans cette condition seconde, comme l'appelle M. Azam, toutes ses facultés paraissent plus développées et plus complètes.

Cette deuxième vie, où la douleur physique ne se fait pas sentir, est de beaucoup supérieure à l'autre; elle Test surtout par ce fait considérable que, pendant sa durée, Félida se souvient non seulement de ce qui s'est passé pendant les accès précédents, mais aussi de toute sa vie normale, tandis que pendant sa vie normale, elle n'a aucun souvenir de ce qui s'est passé pendant ses accès.

Après un temps variable, tout à coup la gaieté de Félida disparaît, sa tête se fléchit sur sa poitrine et elle retombe dans un état de torpeur. Trois à quatre minutes s'écoulent et elle ouvre les yeux pour rentrer dans son existence ordinaire. On s'en aperçoit à peine, car elle continue son travail avec ardeur, presque avec acharnement; le plus souvent c'est un travail de couture entrepris dans la période qui précède; elle ne le

JCE DE LA PERSONNALITE lyc

ui faut un effort d'esprit pour le moins elle le continue comme elle sur sa malheureuse situation; sa itude de cet état, l'aide à se mettre

iS auparavant elle chantonnait quela lui redemande ; elle ignore absoeut dire. On lui parle d'une visite îvoir ; elle n'a vu personne. L'oubli e qui s'est passé pendant la condine idée générale acquise antérieute, elle sait parfaitement lire, écrire, ludre, etc., et mille autres choses d'être malade ou qu'elle a apprises es précédentes d'état normal.

ces deux existences est très nette, ant peut le démontrer. Un jeune ; à vingt ans connaissait Félida X . . .

e, et venait dans la maison; ces un pourl'autre une grande affection ; mariage. Pendant sa condition indonne à lui et devient grosse.

vie normale, elle l'ignore.

)lus triste qu'à l'ordinaire, dit à son s dans les yeux, que « sa maladie ventre grossit et qu'elle a chaque

matin des envies de vomir » ; en un mot elle lui fait le tableau le plus complet d'une grossesse qui commence ; elle le consulte sur les troubles physiologiques de sa grossesse qu'elle prend pour des maladies. Dans l'accès qui suit de près, Félida dit : « Je 'me souviens parfaitement de ce que je viens de vous dire, vous avez dû facilement me comprendre, je l'avoue sans détours... je crois être grosse. » Dans cette deuxième vie, sa grossesse ne l'inquiétait pas, et elle en prenait assez gaiement son parti. Devenue enceinte pendant sa condition seconde, elle l'ignorait donc pendant son état normal et ne le savait que pendant ses autres états semblables. Mais cette ignorance ne pouvait durer; une voisine devant laquelle elle s'était expliquée fort clairement et qui, plus sceptique qu'il ne convient, croyait que Félida jouait la comédie, après l'accès lui rappela brutalement sa confidence. Cette découverte fit à la jeune fille une si forte impression qu'elle eut des convulsions hystériques très violentes.

A l'âge de dix-sept ans et demi, Félida a fait ses premières couches, et pendant les deux années qui ont suivi, sa santé a été excellente; aucun phénomène particulier n'a été observé.

Vers dix-nquf ans et demi, les accidents reparaissent avec uije moyenne intensité. Un an après, deuxième grossesse très pénible, crachements de sang

considérables et accidents nerveux variés, se rattachant à l'hystérie, tels que accès de léthargie qui durent trois et quatre heures.

A ce moment et jusqu'à l'âge de vingt-quatre ans, les accès se sont montrés plus nombreux, et leur durée, qui a d'abord égalé celle des périodes d'état normal, commence à les dépasser; Les hémorrhagies pulmonaires sont devenues plus fréquentes et plus considérables, Félida a été atteinte de paralysies partielles, d'accès de léthargie, d'extase, etc.

De vingt-quatre à vingt-sept ans, cette malade a eu trois années complètes d'état normal, puis la maladie a reparu. Dans l'espace de seize années, Félida a eu onze grossesses à terme ou fausses couches.

La condition seconde, la période d'accès qui en 1858 et 1859 n'occupait qu'un dixième environ de l'existence, a augmenté peu à peu de durée; elle est devenue égale à la vie normale, puis l'a dépassée pour arriver graduellement à l'état actuel où elle remplit l'existence presque entière.

En 1875, Félida a toujours des absences de mémoire qu'elle nomme improprement ses crises. Seulement ces prétendues crises, qui ne sont, après tout, ■que les périodes d'état normal, sont devenues beaucoup plus rares. Cependant l'absence des souvenirs qui les caractérise lui a fait commettre de telles bévues

ses rapports avec des voisines que Félida en a rvé le plus pénible souvenir, et craint d'être cone comme folle. Elle est très malheureuse quand ense à sa condition normale, aussi parfois elle

idées de suicide. Elle reconnaît que, dans ces ;nts, son caractère se modifie beaucoup : elle it, dit-elle, méchante et provoque dans son inr des scènes violentes.

: raconte certains épisodes qui montrent bien la t de son tourment. Un jour qu'elle revenait en

des obsèques d'une dame de sa connaissance, ' ?nt venir la période qu'elle nomme son accès normal), elle s'assoupit pendant quelques ses, sans que les dames qui étaient avec elle dans re s'en aperçoivent, et s'éveille dans l'autre état int absolument pourquoi elle était dans une e de deuil, avec des personnes qui, selon l'usage, ient les qualités d'une défunte dont elle ne savait

nom. Habituée à ces situations, elle attendit; ■s questions adroites, elle se fit mettre au couet personnne ne put se douter de ce qui s'était

; perd sa belle-sœur à la suite d'une longue ma- Or, pendant les quelques heures de son état al, elle a eu le chagrin d'ignorer absolument ; les circonstances de cette mort; à ses habits de

deuil seulement, elle a reconnu que sa belle-sœur, qu'elle savait malade, avait succombé.

Ses enfants ont fait leur première communion pendant qu'elle était en condition seconde; elle a aussi le chagrin deTignorer pendant la période d'état normal.

11 est survenu une certaine différence dans la situation delà malade. Autrefois Félida perdait entièrement connaissance pendant les courtes périodes de transition"; cette perte était même si complète qu'un jour, en 1859, elle tomba dans la rue et fut ramassée par des passants. Après s'être réveillée dans son autre état, elle les remercia en riant, et ceux-ci ne purent naturellement rien comprendre à cette singulière gaieté. Cette période de transition a peu à peu diminué de longueur, et bien que la perte de connaissance soit aussi complète, elle est tellement courte, que Félida peut la dissimuler en quelque lieu qu'elle se trouve. Certains signes à elle connus, tels qu'une pression aux tempes, lui indiquent la venue de ces périodes. Dès qu'elle les sent venir, elle porte la main à la tête, se plaint d'un éblouissement, et après une durée dé temps insaisissable, elle passe dans l'autre état. Elle peut ainsi dissimuler ce qu'elle nomme une infirmité. Or cette dissimulation est si complète, que dans son entourage son mari seul est au courant de son état du moment.

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176 ALTERNANCE DE LA PtRSOUNALITÉ

Les variations de caractère sont très accusées. Dans la période d'accès ou de condition seconde elle est plus fîère, plus insouciante, plus préoccupée de sa toilette ; de plus elle est moins laborieuse, mais beaucoup plus sensible ; il semble que dans cet état elle porte à ceux qui lentourent une plus vive affection.

Dans son état normal, elle est d'une tristesse qui touche au désespoir. Sa situation est en efifet fort triste, car tout est oublié, affaires, circonstances importantes, connaissances faites, renseignements donnés. Cest une vaste lacune impossible^à combler. Le souvenir n'existe que pour les faits qui se sont passés dans les conditions semblables. Onze fois Félida a été mère. Toujours cet acte physiologique de premier ordre, complet ou non, s'est accompli pendant Tétat normal. Si on lui demande à brûle-pourpoint la date de ce jour, elle cherche et se trompe de près d'un mois.

On lui avait donné un petit chien, qui s'habitua à elle et la caressait chaque jour. Après quelques temps, survient une période de vie normale; à son réveil dans cette vie, ce chien la caresse, elle le repousse avec horreur, elle ne le connaît pas, elle ne Ta jamais vu : c'est un chien errant entré par hasard chez elle.

Les sentiments affectifs ne sont plus de la même nature dans les deux conditions. Félida est indiflfé-

lANCE DE LA PERSONNALITE I77

"este peu d'affection pour ceux qui : se révolte devant l'autorité naturelle Lir elle, ceise '.Je veux, dit-elle; cela ne me

faut que dans mon autre état je lui re cette habitude. Ce qui me désole, ;st qu'il m'est impossible d'avoir rien ui, quoiqu'en fait je n'aie rien à disàe. Si je le voulais, je ne le pourrais

certain que dans mon autre vie je ue je pense. » De plus son caractère I, plus entier.

lie particulièrement, c'est l'incapacité ment les absences de mémoire, surouche son commerce. « je fais erreur les denrées dont j'ignore le prix de contrainte à mille subterfuges, de jour une idiote! »

rs fois arrivé que, s'cndormant le soir srmal, elle s'est éveillée le matin dans i ni elle ni son mari en aient eu consition a donc eu lieu pendant le som-

:omme tout le monde et au moment ment son sommeil est toujours tour- 'êves ou des cauchemars; de plus il

influencé par des douleurs physiques ; ainsi elle î souvent d'abattoirs et d'égorgements. Souvent si elle se voit chargée de chaînes ou liée avec des ies qui brisent ses membres. Ce sont ses douleurs sculaires ordinaires qui se transforment ainsi. )n. sait quel rôle jouent les habitudes dans l'exisce. Félida conserve-t-elle, pendant ces courtes iodes d'état normal, alors qu'elle paraît avoir tout >lié, des habitudes acquises pendant la condition jnde? M. Azam a remarqué que pendant les courpériodes d'état normal, Félida a oublié les heures

repas ; or, prendre sa nourriture chaque jour à la me heure, paraît être une habitude.

A. Azam a signalé chez Félida un troisième état, ; troisième condition qui ressemble à un accès liénation mentale ; cet état s'est montré assez fré- ;mment à une certaine époque. Étant en condition onde, Félida, si elle éprouve une grande émotion ,

prise d'une période de transition ordinaire, et au I d'entrer comme d'habitude dans l'autre condi- 1, s'éveille dans un état mental particulier, caracisé par une peur excessive. Elle ne reconnaît que I mari, encore à peine, a des hallucinations terrifian-

de l'ouie et de la vue, voit des fantômes, des irgements. Sa peau devient hyperesthésique. Elle comme folle. Cet état dure de une demi-heure ou

: à deux ou trois heu Liatre mois, et cesse i î période de transitio ■uve dans sa condJtio ime un excédent de c surajouté.

X... a trente-quatre s mari et les deux enfa ie circonstances dive létier de couturière e té générale est déplon ,d'hémorrhagies, deci etc. ; elle est cependa ns la condition secor îte, une moindre inte isx, au premier abord te ressemblance est si j : à dissimuler son am ipagnent, elle cache tt a honte. Couturière à la satisfaction de to -s. D'une bonne const ir des douleurs nervei agies pulmonaires ou n seconde, elle est de. Enjouée et d'un 1

l8o ALTERNANCE DE LA PERSONNALITE

turel, elle souffre peu ; son intelligence et toutes ses fonctions cérébrales, y compris la mémoire, sont parfaitement complètes.

Un jour, le plus souvent quand elle a eu quelque chagrin, elle éprouve ^la tête une sorte de serrement, une sensation à elle connue, qui lui annonce son prochain changement d*état. Alors elle écrit; si on lui demande l'explication de cet acte, elle répond : « Comment ferais-je, si je n'écrivais pas ce que j'aurai à faire? Je suis couturière; j'ai sans cesse à travailler d'après des mesures déterminées; j'aurais l'air d'une imbécile auprès de mon entourage, si je ne savais pas les dimensions exactes des manches et des corsages que j'ai à tailler. » Bientôt, Félida est prise d'une perte de connaissance complète, mais tellement courte (une fraction de seconde) qu'elle peut la dissimuler à tous. A peine ferme-t-elle les yeux, puis elle revient à elle et continue sans mot dire l'ouvrage commencé

Alors elle consulte son écrit pour ne pas commettre des erreurs qu'elle, redoute; mais elle est en quelque sorte une autre personne, car elle ignore absolument tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle fait, tout ce qui s'est passé pendant la période précédente, celle-ci eût-elle duré deux ou trois ans. Cette autre vie, c'est l'état normal, c'est la personnalité, le na-

turel qui caractérisaient Féllda à l'âge ans, avant toute maladie.

Cette période, qui n'occupe aujourd'hu tième ou un quarantième de l'existence, ces périodes précédentes que par le cari Félida est morose, désolée; elle se sent ai infirmité intellectuelle déplorable, et elli un chagrin qui va jusqu'au désespoir désir du suicide. Après quelques hei d'hui, survient une période de transit jeune femme rentre dans la période seco stitue presque toute son existence.

Un fait spécial, un drame intime, do sure de la profondeur de la séparation l'absence de souvenir entre les deux t Félida, c'est comme un abîme :

Au mois d'avril 1878, étant en condit Félida croit avoir la certitude que son ma tresse; elle se répand en menaces conti d'un aflFreux désespoir, elle se pend. Mais sont mal prises, ses pieds renversent u voisins accourent et on la rappelle h épouvantable secousse n'a rien changé à; s'est pendue en condition seconde, en ( " conde elle se retrouve. « Comme je sera disait-elle deux jours après, si j'avais m

ainsi qu elle désigne ses courtes périodes de vie normale) ; alors au moins j'ignore mon malheur. » Elle rignore, en effet, si bien que pendant les périodes suivantes d'état normal, rencontrant cette femme, ôlle la comble de prévenances et de marques d'amitié.

En 1 882, Félida vit à peu près toujours en condition seconde; la vie normale, avec sa perte de souvenir si caractéristique, n'apparaît plus qu'à des intervalles de quinze jours à trois semaines et ne dure que quelques heures; les périodes de transition, qui ne duraient que quelques minutes, se sont réduites à quelques secondes ou à une durée si inappréciable que Félida, qui veut que son entourage ignore sa maladie, peut les dissimuler complètement . Après quinze jours , un mois, deux mois, apparaissent de courtes périodes de vie normale précédées et suivies de transitions inappréciables. Leur apparition est quelquefois spontanée, mais elle est le plus souvent provoquée par une contrariété quelconque ; lesapparitions spontanées ont surtout lieu la nuit.

Dans les premières années de la maladie, la vie ordinaire de Félida était tourmentée par des manifestations douloureuses des plus pénibles, et son caractère était triste, même sombre et taciturne. Cette tristesse, à un moment, a été telle que la malade a tenté de se suicider, tandis que, par opposition, les périodes de

ALTERNANCE DE LA PERSONNALITE l8}

condition secondeétaient caractérisées parl'absencedes douleurs et par une grande gaieté. En un mot, Félida avait, en même temps que deux existences, deux caractères absoluments différents. Petit à petit, soit sous l'influence des années et des épreuves de la vie, soit par toute autre cause, les conditions secondes, qui sont devenues la vie à peu près entière, f^ n'ont plus présenté ni gaieté ni liberté d'esprit, mais J ■ . la gravité elle sérieux de toute personne raisonnable. mj On peut dire que les deux caractères se sont égalisés uJf ■et comme fondus l'un dans l'autre. l'/l Enfin, en 1887, Félida a quarante-quatre ans;son M ■état est le même qu'en 1 882 , les périodes de vie noranale deviennent de plus en plus rares.

En résumé, Félida est une hystérique qui, prise tout à coup d'une perte de connaissance, devient, ■.pour ainsi dire, une autre personne. Tout est changé : ison caractère est plus gai, son intelligence plus dé- Teloppée, ses sens exaltés; en un mot, dans sa condition seconde, Félida est une personne supérieure à •es qu'elle est dans sa condition première ou vie ordinaire ; de plus, dans cette condition seconde, elle a Je parfait souvenir des moindres détails de ses deux vies. Bientôt, après une perte de connaissance semblable à la première, elle redevient la Félida d'avant Ja maladie.; mais eUe a oublié tout ce qui s'est passé

et tout ce qu'elle a fait pendant son autre existence ; l'oubli établit entre ces deux vies une séparation absolue.

Félida donne ainsi, comme la dame américaine, comme la somnambule de M. Dufay, le curieux spectacle de deux personnalités coexistant alternativement chez la même personne.

M. Azam a publié une autre observation analogue* : « Albert X... présentait depuis plusieurs mois des « accidents choréiformes. En 1875, ^^ malade pré- « sentait des accès de toux spasmodique; bientôt les « accidents choréiques du larynx envahirent divers « groupes musculaires et se compliquèrent de con- « vulsions, de paralysies diverses allant jusqu'à la « perte de la parole. A cet état s'ajoutèrent des phé- « nomènes intellectuels, tels que des peurs imagi- « naires et des hallucinations terrifiantes. Il ne paraît « pas que le jeune Albert ait eu des pertes de çon- « naisance complète, dans le sens ordinaire du mot.

i Azam, loc, cit., p. 221.

.VCn DE LA PERSONNALITÉ 185

3S, la famille est frappée de ce fait implètement perdu la mémoire du il ne sait ni lire, ni écrire, ni compter ; ent oublié tout ce qu'il savait, tout ; enseigné. Il ne reconnaît plus les l'entourent, sauf son père, sa mère ;s qui lui donnent des soins.

jours de cet état bizarre, les phélytiqués disparaissent; le voile se ant est surpris par le retour du soujtion entière du passé; il sait lire et

s court intervalle de santé parfaite, eparaissent; des paralysies et des iverses sont accompagnées de la noire.

n deux ans et dix mois, Albert X...

périodes morbides, dont la moindre n mois. Quatre fois, il a perdu comlëmoire, et ce phénomène d'amnéle temps des périodes, tandis que rveux d'uii autre ordre étaient fran- Tiittents. En novembre 1 882, le ,., âgé de dix-neuf ans etcomplèteine personnalité parfaite. »

t en rapportant ces accidents à la

rée, ne peut s'empêcher de faire remarquer que ïune homme présentait ies symptômes de l'hys-

I. Verriest, au Congrès de pbrématrie etdeneuro- <ologie d'envers, en 1885, a présenté une malade offre un exemple assez remarquable de double ;tence, et qui se rapproche beaucoup de la malade VI. Azam. C'est également une hystérique qui, ! l'âge de quinze ans, à la suite d'une attaque vulsive, perdit complètement le souvenir de son ;tence normale pendant laquelle elle montra beaup plus de goût et d'entrain, mais fut incapable ^oire; un second accès l'a rendue à son existence nière, mais en même temps qu'il lui faisait perdre auvenir de tout ce qui s'était passé pendant la ode précédente, cet accès la rendait muette. Une )nde crise nerveuse l'a replongée dans son exis- :e seconde, et ainsi de suite. Peu à peu les périod'existence normale sont devenues de plus en plus rtes, et actuellement cette malade vit presque tinuellement dans son existence seconde; mais

.A PERSONNALI

est impossible i

3S en temps d'ir

:nce première;

'une heure; la

puis elle s'assc

>n état second.

elle du docteur

nce de la persoi

ment provoque

îtence première

jèrement la m

g-uvi-j vj..u.»..w .-i ." i^.v.Jant ensuite par

pellation brusque; immédiatement quelqi

ses nerveuses se produisent dans les mem

rieurs, puis la malade ouvre les yeux; ait

sait plus où elle est, sa physionomie est

inquiète ; incapable d'exprimer sa pensée p:

(l'articulation des mots est aphone), elle

demander le lieu où elle se trouve, quell

personnes qui l'entourent, et profite de

état pour boire avidement plusieurs ve

Pour la ramener à son existence seconde,

l'hypnotiser et de la réveiller comme préc

Dans cet état, la malade est gaie, sa figui

riante, elle cause volontiers; elle essaie, m

déboire; un spasme de l'arrière-gorge pa

s'oppose à la déglutition du liquide. Enfin, I. Verriest, la période d'hypnotisme consti-

jur cette malade un troisième état de cons- :nd»nt lequel l'intelligence et le jugement sntiers. Il en conclut que ce fait suffirait, à lutres arguments, pour renverser l'hypothèse ]ui prétendent expliquer le dédoublement de nalité par l'indépendance fonctionnelle des [lisphères cérébraux

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