Id., LXXXIX,c. qS (cf. c
chanter avec rythme ? dit-il. C'est faire attention à la longueur ou à la brièveté des durées. » Et l'exemple est celui-ci :
Ego sum vi- a, ve- ri-tas et vi-ta, al-lc-lu-ia, aile- lu- ia.
« Seules, dans les trois membres, tes dernières sont longues, les autres sont brèves : poilà donc ce que c'est que chanter avec rythme. »
Cet exemple est typique, probant, indiscutable. Que la note soit seule ou groupée en neumes, il n'importe : chaque son est bref, le dernier seul de la distinction est long. Ce fameux Ego sum, s'il n'y avait pas d'autre texte, serait, à lui seul, un fondement suffisant pour montrer que la tradition antique était bien conservée aux environs de l'an goo, et qu'elle est bien d'accord avec ce quia suivi. Et l'exemple a paru si frappant qu'un ouvrage récent, en citant le texte, a... supprimé l'exemple.
Mais cela était si bien la pratique traditionnelle, que l'invention des proses est le meilleur appui de la théorie ci-dessus exposée. Aux vocalises des tropes et des séquences que les musiciens de la fin du viii'' siècle avaient ajoutées à certaines pièces, on adapte des syllabes. Au lieu de chanter, en vocalisant :
L,,.;. i-TsTi^-^^sir^^
zm
Notker dit, sur le même air, avec les mêmes notes :
Cla-rc saiictô-rum scnà-lus Aposto- 16-rum, Princcps orbis tcrrâ-rum, Rcctôrquc regnôrum.
Pourquoi ? Parce que, suivant l'enseignement de son maître Yson, le mouvement mélodique d'une note correspond à une syllabe: Singuli motus cantilenae singulas syllabas debent habere. (Cité par Notker dans la préface de son Liber Hymnorum, Patr. Lat., CXXXI, c. ioo3.)
J'ai emprunté cet exemple h Saint-Gall ; j'aurais pu en tirer d'analogues de la Neustrie, de l'Aquitaine ou de l'Italie, pour les ix= et x'= siècles. Pourquoi de tels passages sont-ils omis par les opposants de l'enseignement traditionnel ? Parce que, émanés des théoriciens de l'époque même qui vit naître ou nous a conservé ces chants, ils sont la plus formidable réponse qu'on puisse faire à des objections tirées de la fantaisie moderne.
Enfin un dernier appui de la tradition peut être tiré des traités qui parlent de la notation. Qu'est, par exemple, pour l'anonyme du Qidd est cantiis, le seul traité de notation de ces époques, qu'est la note simple ? Une brève : « Si ipsa simplex fuerit et brevis, facit tinum ptinctum. » Qu'est-ce qu'un groupe de deux notes, podatus ou clivis ? Une longue : « Similiter etlonga...circumJlexa ». Qu'est pour lui un groupe de] trois notes, tel le scandicus ? 'i Une brève et une longue ». On ne saurait être plus net, et le tableau de neumes de Louvain* est conforme à cette même théorie, en superposant à chaque neume l'indication du pied antique dont il est formé :
Pyrrhichius. Spondcus. lanibus. Frocheiis. etc.
C'est l'illustration, par les faits, du texte fameux de Guy d'Arezzo, que « les neumes tiennent la place des, pieds ».
On voit que nous ne craignons pas les textes, mais en ne les découpant pas à l'appui d'une théorie préconçue, et en les mettant avec les textes du même ordre par lesquels ils s'éclairent mutuellement. C'est, en somme, le travail même par quoi Dom Pothier reconnut, dans les auteurs, le bien fondé des résultats que l'étude des manuscrits notés révèle. C'est, en résumé, — et le choix fait ici pourrait être augmenté de bien d'autres textes analogues, — c'est la démonstration la plus complète de l'authenticité de la tradition rythmique du chant grégorien : le son isolé, ou groupé, y reste bref et indivisible ; un groupe de deux notes, ou le son tenu suivant certaines règles, y représente la longue; les groupes ou neumes tiennent la place des pieds, et, s'il y a des chants où s'observe la régularité des mètres, il en est autant où le rythme est prosaïque et libre.
Et, s'il n'en avait pas été ainsi, pourquoi donc les premiers maîtres de la musique mesurée, aux xn" et xiii' siècles, ont-ils été si embarrassés pour établir et parfaire l'art nouveau qui naissait alors ?