‹ Variations sur la vie et les livresChapitre 1 sur 37 · M- DE LA FAYETTE · texte numérisé non relu

M- DE LA FAYETTE

Au cours de sa vie, comme en écrivant? M°" de La Fayette sut mettre de l'eau dans son vin. Ainsi faisaient les Athéniens et le grand Sophocle, selon Nietzsche qui estime cette conduite fort sage.

De là, chez M"' de La Fayette, cet art discret, mesuré et si puissant encore, sans avoir besoin de contorsions ou de secousses. Quel air subtil, quelle lumière tranquille baignent la passion dans la Princesse de Clèves!

Gautier et ses émules emploient pour décrire toutes sortes de moyens extra-littéraires. Ils barbouillent assez brillamment, et il n'y a rien de net en leur peinture.

Simplement, brièvement, M"" de La Fayette fait parler ses portraits aux yeux comme à l'esprit, et voilà aussi ses décors bien en place !

C'est la manière de Racine.

b VAIÎIATIONS Sl'H LA VII' F.T LES LIVRES

Vous que mon bras vengeait dans Lesbos enflammée. . .

dit Achille à Ag-amemnon, et ce seul vers évoque plus que tout le fatras caparaçonné des romantifjiies.

Dans la prose, plus que dans la poésie peutêtre, la convenance entre le style et les matières traitées est indispensable.

Flaubert s'est appliqué avec une haute conscience dans Madame Bovary. Nous y goûtons le nombre et rharmonic de la phrase, sans doute. Mais quelle gageure ! Talent à part, ce sont là pièces rapportées et qui font penser : à quoi bon ! 11 est plus simple, en pareils sujets, d'écrire à la diable, comme l'abbé Prévost par exemple.

Rabelais était autrement doué, autrement habile que Flaubert. C'est merveille de voir ses périodes faire le saut périlleux pour retomber avec grâce. Malgré cela, le style de Rabelais, d'une splendeur adventice en quelque sorte, rebute à la fin le lecteur rassis que les mots n'affolent plus suffisamment.

Et Chateaubriand? Nous savons qu'il faisait du plaqué avec génie...

Oui, le génie sera toujours le génie, en dépit de la mauvaise occurrence. Mais le génie

MAUAMl", DI-; I,A FAYETTE

d'un Racine, d'un La Fontaine ou d'une M"" de La Fayette, à son rang bien entendu, s'est trouvé d'accord avec les bons principes, avec les seuls principes et c'est tant mieux, ma foi.

Boileau se moquait des faiseurs de romans f£ui prêtaient à Horatius Goclès ou à Mucius Scévola le langage de la galanterie. Et quant à M"" de La Fayette, il la tenait pour la femme de France qui avait le plus d'esprit, et il admirait sa façon d'écrire.

Avec peu de mots sous sa plume. M"* de La Fayette a les tours les plus divers.

En ce temps-là, l'admiration du public allait encore à l'emphase copieuse de M"° Scudéry ou de Gomberville. Le parler galant et amphigourique des Gyrus, des délies et des Polexandres, était alors fort goûté, comme chez nos contemporains, il y a quelques années, l'argot des assommoirs naturalistes.

M"" de Sévigné prit longtemps la défense de La Galprenède et de ses héros. Sa fdle n'aimait pas ces sortes de lectures. Vous avez bien réussi, lui disait M"° de Sévigné, moi, je les aimais, et je n'ai pas trop mal couru ma carrière. Elle ajoutait que lorsqu'on a l'esprit

bien fait, on n'est pas aisé à gâter, et que c'était l'essentiel : Tout est sain aux sains. Pour les autres, ils trouveront toujours le moyen de prendre les choses de travers.

M"" de La Fayette avait lu aussi les romans à la mode, et ne les avait point délestés tout d'abord.

A-t-ellc été détournée du chemin littéraire que sa nature lui frayait ?

Tout au contraire, l'abondance fastidieuse de ses devanciers semble avoir accru chez elle le goût du concis. Et ce fut peut-être l'excès d'enfantillage et d'invraisemblance des autres, qui la mena si droitemcnt à la simple réalité, à l'action véritable.

Les récits de M"" de La Fayette sont pleins de traits justes où la modération n'ôte rien à la force. La terreur et la pitié y prennent leur source dans la constitution même des faits, comme le voulait Aristote. Ces récits nous montrent des peintures fidèles, exécutées vivement, des caractères au naturel, un pathétique vrai où la passion parle toujours son propre langage.

Sograis, qui venait d'être mis à la porte par Mademoiselle, en même temps que le médecin

MADAME nn t. A FAYETTR

Guilloire, entra dans la confidence des travaux littéraires de M"' de La Fayette. Le petit roman de Zaide parut sous son nom. Il n'en avait cependant disposé que le plan. •« La Princesse de CU'ves est de M""" de La Fayette, raconte Segrais ; Zaïde^ qui a paru sous mon nom, est aussi d'elle : il est vrai que j'y ai eu quelque part pour la disposition du roman, où les règles de l'art sont observées avec une plus grande exactitude. » Ainsi, lorsque Segrais disait, comme on le rapporte, ma Zaïde, c'était une façon de parler.

Huet, plus tard évéque d'Avranches, celuqui reçut de La Fontaine des vers sublimes, avait vu M°" de La Fayette travailler à Zaïde. Cet ouvrage lui avait été communiqué en manuscrit, avant d'être rendu public.

Sans doute, Zaide rappelle encore çà et là l'esprit de l'hôtel de Rambouillet. Mais, pour la qualité des fils de latrame, c'est quand même au-dessus de Segrais.

J'ai lu autrefois avec plaisir les propres Nouvelles de cet auteur. L'une d'elles traite de manière émouvante les péripéties mêmes du l>ajazet de Racine. Segrais, versificateur pittoresque et faible, écrivait solidement en prose.

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mais sans cette allure dégagée qui n'empêchait point M"' do La Fayette de creuser en profondeur.

Il y eut, à propos de la Princesse de Cièves, un violent débat entre Valincour, qui attaquait, et l'abbé de Gharnes qui se déclarait pour l'auteur.

Bussy-Rabutin admirait la première partie de l'ouvrage. A son avis, tout y était agréable, naturel et soutenu. Dans la partie suivante, l'aveu de M"' de Clèves à son mari lui semblait extravagant.

11 admettait cela dans une histoire véritable, et il trouvait absurde de prêter à un personnage de roman une conduite aussi extraordinaire.

Cette remarque de Rabutin est peut-être piquante.

Sa cousine, la pincée M"" de Se vigne, l'approuvait fort. Elle prétendait même ajouter k ses critiques deux ou trois petites bagatelles. C'est que son premier sentiment, en faveur de la Princesse de Clèves, n'avait été qu'un feu de paille.

M"° de La Fayette a laissé une Histoire

MADAMli DE LA FAYETTE 11

d'Henriette d'Angleterre aussi importante, par le style et par l'émotion, que ses romans.

Malgré une sensible différence d'âge — RI"" de La Fayette avait dix ans de plus que la princesse, — elles se plurent au point de vivre dans une grande familiarité. Et lorsque Henriette se maria avec le frère du Roi, son amie eut ses entrées particulières chez elle.

La princesse prenait plaisir à faire des confidences à M°" de La Fayette.

— Ne trouvez-vous pas, lui dit-elle un jour, que si tout ce qui m'est arrivé et les choses qui y ont relation était écrit, cela composerait une jolie histoire ? Vous écrivez bien ; écrivez, je vous fournirai de bons mémoires.

La confidente écrivit donc. Elle le fit avec plaisir, et quelquefois non sans peine : lorsque par exemple il lui fallut toucher à ce jeune comte de Guiche, beau et bien fait, qui paya de l'exil son amour insensé.

Les dernières pages de cette Histoire d'Henriette d'Angleterre^ restée inachevée, relatent la mort mystérieuse de la princesse.

.M™' do La Fayette en parle en témoin.

La nuit même de sa mort, Henriette s'était

couchée un instant sur des carreaux, la tête contre les genoux de son amie.

Peu après, sa dame d'atour lui présente un verre d'eau de chicorée. Elle boit, et tout à coup elle se prend le côté en gémissant. On la soutient, on la délace, on la porte au lit.

Un médecin arrive, puis un autre. Ils ordonnent des remèdes inutiles.

Elle souffrait cruellement. Son mari vint près d'elle.

— Hélas ! monsieur, fait-elle, vous ne m'aimez plus il y a longtemps ; mais cela est injuste : je ne vous ai jamais manqué.

Ses douleurs redoublaient. Elle veut changer de lit ; on lui en fait un petit dans sa ruelle. A cette place elle a les bougies au visage qui paraît effrayant.

Elle avait des faiblesses qui attaquaient le cœur. Elle diminuait à vue d'œil.

Presque au moment d'expirer, elle appelle son amie et lui dit :

— Madame de la Fayette, mon nez s'est déjà retiré.

Voilà le tragique familier !

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