CROQUIS
Sur la route, qui va du golfe Juan à Cannes, dans le tramway clair, les rayons du printemps jouaient sur mes mains et sur mon visage.
Les jolies villas passaient devant mes yeux, blanches au milieu des fleurs vigoureuses, des arbres en arceaux, et des plantes qui brillaient.
Les roues des carrioles mêlaient leur bruit à celui que faisaient les chevaux en frappant le sol à coups secs. Puis c'était quelque paysan qui galopait, la figure entre les oreilles dressées de son âne.
L'air était tiède et parfumé, les murmures confus et doux, les couleurs assorties.
Cependant, je me tourmentais encore, et je formais des souhaits sans raison.
... Une fois, j'arrivai à la gare du Trayas au moment où le train partait déjà. Je nie précipitai dans un wagon de bagages qui se trouvait devant moi, et je fis le trajet, jusqu'à Saint- Raphaël, assis sur une vieille malle.
C'était peu confortable ; mais le souvenir a ses caprices. Ainsi, je me revois à présent avec plaisir entouré de colis, pendant que le train roule bruyant entre les rocs de porphyre, et longe les criques bleues.
N'est-ce point à Saint-Raphaël que je rencontrai l'être le plus joyeux du monde ?
C'était un paralytique, pelotonné dans sa petite voiture. Un grand parasol doublé de soie rose l'abritait contre le soleil violent.
Saint-Raphaël est ouvert à tous les souffles d'Éole, mais sa rade est admirable, d'une majesté vaporeuse.
Elle pouvait donc plaire à notre paralytique. C'était un homme entre deux âges, à la
barbe grisonnante, aux traits alourdis. Empêché de remuer les jambes, il semblait néanmoins sain quant au reste. Il était sans doute riche, et il avait conservé son estomac.
Un domestique tapotait avec zèle ses couvertures, un ami, à côté de lui, soutenait la conversation. Le paralytique parlait vivement, l'œil luisant, et il riait avec la meilleure franchise du monde.
Dans certaines conditions, une infirmité peut parfois ménager un état d'esprit heureux, et même exalter l'énergie psychique. Mais je suppose que le grand soleil et le ciel diaphane entraient en part de la gaieté du paralytique de Saint-Raphaël.
... Il me souvioat d'un accident qui ni'advint à Menton.
Me promenant sur la route de Sospel, je m'arrêtai devant un cabaret. Je montai des marches taillées dans la pierre, et, assis sur une petite terrasse, buvant un coup de vin clairet, je jouis longuement de la vue des cô-
teaux où le mois d'avril élaguait déjà les ombrages.
Au moment de partir, je me pris le pied gauche au bois rompu d'une treille, et je tombai rudement. Je me relevai aussitôt, étourdi, mais sans grand mal.
Depuis, chaque fois que cette chute me revient à la mémoire, j'éprouve je ne sais quel contentement. C'est d'abord de l'avoir échappé belle, sans doute ; mais aussi parce que ce souvenir me replace dans un cadre de fin paysage et de lumière éclatante...