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L'AUTRE ROMANTISME

A côté de ^"icto^ Hugo et de Théophile Gautier, à côté de la rime surabondante et de l'épithète de couleur, il y eut un autre romantisme, de moindre qualité, il est vrai, mais amusant, mais curieux au point de vue de l'histoire, ou plutôt de l'anecdote littéraire.

Dans cet autre romantisme, qui payait parfois en monnaie de singe, il ne s'agissait pas tant de style et d'art proprement dit. Ce n'était qu'une humeur, plus souvent acquise que naturelle. On cédait à l'entraînement par une pusillanimité qui n'était pas toujours sans calcul ; on se soumettait à la mode, avec l'arrièrepensée de s'en moquer, et même, de lui jouer quelque tour, à la première occasion.

Parmi ces écrivains qui oscillaient alors de

la sorte, on peut citer Jules Janin qui fut conteur, brillant fantaisiste et prince des critiques. Janin composait son style avec les débris de l'ancienne langue, et il s'enivrait d'horreurs romantiques, — par gageure.

INVKNTER UNE INTRIGUE I55

INVEiNTER UNE INTRIGUE

Parmi les folies littéraires du siècle dernier, et probablement de celui-ci, il faut mettre à part celle qui consiste à se figurer qu'on invente une intrigue.

Jadis, le conte le plus usé était le meilleur ; on se le passait carrément, et lorsque quelqu'un se trouvait à avoir du génie, il le faisait paraître dans son éloquence et sa façon de souffler sur V argile. Je songe, par exemple, à Boccace et à notre La Fontaine.

Jean Boccace, ami de Pétrarque et homme de haute culture, est fort mal connu en France, et peut-être ailleurs ; je n'ose pas dire dans son propre pays. Par leur vogue méritée, ses gaillardises et ses joyeux devis jetèrent de l'ombre sur ses récits tragiques ou gracieux qui, cependant, sont la partie la plus noble de son œuvre.

On parle beaucoup, en ce moment, des marionnettes ou Maquettes animées que le peintre Georges Bertrand montre dans son atelier de Clagny.

Les représentations sont très courues. On y voit des diplomates et des académiciens. M. Motono, ambassadeur du Japon, a sa place à côté de M. Victorien Sardou, et de M. Henri Lavedan.

L'auteur du Duel vient d'adresser à Tadmi nistrateur de la Comédie-Française, un billet tout à fait charmant,qui est presque un compte rendu: «Cher ami, lui dit-il, ètcs-vous souffrant ? Pourquoi ne vous a-t-on pas vu hier à Versailles chez le peintre Bertrand, comme il était convenu ? Ses Maquettes am7nécs vous

eussent fait passer, comme à nous tous, un étonnant et délicieux après-midi. Ces bonshommes sont une merveille savante de mécanique souple, gracieuse, humaine. D'une élég-ance vive et musclée, les jambes sont extraordinaires de vérité, et les bras, les corps se meuvent avec le moelleux et la juste mesure de la vie. Jamais marionnettes n'ont encore atteint cette impressionnante perfection. Il y avait là un Polin que vous auriez été presque tenté d'eng-ager à part entière, et une danseuse si jolie et si charmante et réelle, qu'un des assistants,vieil abonné des trois jours à l'Opéra, voulait à toute force V attendre à la sortie. La prochaine fois que M. Bertrand vous conviera avoir les petits personnages auxquels il a passionnément donné déjà plus de vingt ans d'amour, de patience et d'efforts, il faut que vous fassiez le voyage. Ça le vaut et vous n'aurez qu'une idée: revenir. »

On annonce que les acteurs de M. Georges Bertrand vont entreprendre une tournée en Amérique, tout comme Sarah-Bernhardt et Coquclin. Ils triompheront sans peine dans le Nouveau-Monde. Ils sont créés avec art, et ils participent des plus récentes inventions: Télec-

tricité les fait mouvoir, ils auront la voix du phonographe.

J^espère cependant que l'antique Guignol gardera toujours pour les Parisiens un peu de son charme, et que l'on s'arrêtera, pour lui, longtemps encore, dans le sublime jardin du Luxembourg et souslesfrondaisonsdesChamps- Élysées.

Gœthe s'était passionné, dans sa jeunesse, pour les marionnettes. A ce sujet, nous avons ses confidences par la bouche de son Wilhelm Meister.

Les Grecs connaissaient les marionnettes ; ils les avaient reçues des Egyptiens.

Le peuple d'Athènes essuya le reproche d'avoir prostitué aux marionnettes d'un certain Pothein la scène où les héros tragiques d'Euripide faisaient retentir leur fureur.

Cependant, l'origine des marionnettes est, paraît-il, hiératique, ni plus ni moins.

Hérodote raconte que les femmes portaient en procession dans les campagnes, des statues de Bacchus, hautes d'une coudée environ, qui étaient à ressorts.

Les premières statues grecques, les dédaliennes, furent-elles mobiles? On pourrait, peut-être, se le demander.

On lit dans Platon ce dialogue :

— N'as-tu pas fait attention aux statues de Dédale?

— A quel propos me dis-tu cela?

— Parce que ces statues, si elles n'ont pas un ressort qui les arrête, s'échappent et s'enfuient, au lieu que celles qui sont arrêtées demeurent en place.

L'art chrétien semble avoir fait également usage de la statuaire à ressorts. Un pèlerin vit dans Téglise du Saint-Sépulcre à Jérusalem, un grand crucifix à jointures flexibles qui servait dans les cérémonies de la Semaine Sainte.

Dans une procession fameuse à Venise, on finit par substituer des poupées de bois aux nobles dames qui y figuraient d'abord sous le nom de Maries. Cela fit soutenir que Marionnette venait de Marion, petite Marie.

Revenons aux anciens. Xénophon rapporte que Socrate demanda un jour au bateleur Philippe sur quoi il comptait le plus.

— Sur les sots, répondit Philippe, car ce

sont eux qui me nourrissent en venant en foule voir danser mes pantins.

Un passage attribué à Aristote vante la perfection des marionnettes du temps:

« Quand ceux qui font agir et mouvoir de petites figures, tirent le fil attaché à un de leurs membres, ce membre obéit aussitôt. On voit leur cou fléchir, leur tête se pencher ; leurs yeux, leurs mains, tous leurs membres semblent ceux d'une personne vivante. Ces divers mouvements s'exécutent avec grâce et précision. »

Duranty était un romancier de talent. Il se disait disciple de Champfleury, et il avait plus de style que son maître. Un jour il dressa un petit théâtre de marionnettes dans le jardin des Tuileries, et il fit représenter mainte farce et arlequinade de son cru.

Il parle lui-môme de ces compositions sur un ton de boniment :

« Brrr!...

« Les fables de La Fontaine n'ont rien de comparable aux faits et gestes du Corbeau qui

domine la pièce la Fortune du Ramoneur, poignante comme un drame. — Molière égale à peine la profondeur philosophique de la pièce des Deiix Ainis, et même de Polichinelle retiré du monde ou du Sac de charbon. Aucun satiriste ne s'est élevé plus haut que la Comète du roi Mirambole, ou n'a frappé si juste que le Marchand de coups de bâton. Les observateurs retrouveront toute la société moderne dans les Voisins, le Mariage de raison, Cassandre et ses domestiques, les Plaideurs malgré eux, le Miroir de Colombine, l'Homme au cabriolet et les Dragons de Caîaclysterium. Si l'on veut des études directes de caractères, Polichinelle précepteur et Polichinelle et la Mère Gigogne contiennent des modèles à proposer à tous les auteurs dramatiques. La Malle de Ber lingue est un type de gaieté de situation... », etc.

.l'aurais pu vous donner un échantillon de ces parades où l'art, et surtout le style, ne manquent point. Mais l'auteur n'a-t-il pas écrit lui-même dans son introduction :

« Ce que font les Marionnettes domine entièrement, ce qu'elles disent... Les marteaux des tonneliers ne font pas plus de bruit que ces coups de bâton ou ces têtes de bois qui se co-

gnent rudement. Le langage des Marionnettes, avant même qu'on l'ait compris, forme à ces pan pan un accompagnement mystérieux de cris, d'exclamations... Il est donc facile de comprendre qu'ici l'aspect matériel éclipse le moral... Par conséquent, montrer ce que disent les Marionnettes sans faire voir ce qu'elles fonl^ est un problème difficile, redoutable même... »

Malgré cela, Duranty fit paraître ses petites pièces sous le titre: Théâtre des Marionnettes du jardin des Tuileries. Pendant la grande vogue dePécole naturaliste, le pauvre Duranty profita d'une sorte de regain de gloire, et l'éditeur Georges Charpentiier, celui qui vient de mourir, donna une nouvelle édition de son Théâtre des Marionnettes. C'est une publication luxueuse, ornée d'un grand nombre de dessins en couleur.

Duranty passait pour être fils naturel de Prosper Mérimée. Quelle est la valeur de ce bruit? Dans tous les cas, il y a dans le style de cet écrivain oublié quelque chose de pincé, qui rappelle, en quelque façon, la manière de son géniteur présumé.

A propos des Marionnettes, on oublie rarement de citer les Pupazzi, les fameux Pupazzi de Lemercier de Neuville. Mais personne ne les lit ; et, ma foi, cet ouvrage ne mérite pas la lecture, sinon par curiosité. Cependant, en tant que spectacle, il eut, sans doute^ du succès à son heure.

L'aventure qui donna naissance à ces Pupazzi est naïve, fort touchante et un peu ridicule.

A la fin du second empire, Lemercier de Neuville cherchait à gagner le pain de sa famille dans ce qu'on appelait alors la petite presse. Il était rebuté partout. On ne me confia jamais, dit-il, ni une chronique ni des échos.

Une nuit donc, — c'était peut-être en hiver et par un grand froid, — le pauvre diable veillait au chevet de son petit garçon malade, et les larmes lui venaient aux yeux en songeant que tout manquait à la maison.

Triste et abattu, il se mit à découper des images pour amuser Tenfant à son réveil.

C'étaient des portraits charges représentant les célébrités du jour, que publiait une feuille satirique: Le Boulevard.

Après avoir découpé, il prit un carton et

colla dessus la première charge qui lui tomba sous la main.

Puis il jeta un regard à son petit garçon qui dormait toujours. A côté du lit, des jouets jonchaient le parquet, des jouets brisés qu'il lui était impossible de remplacer.

— Eh, bien! se dit-il, je serai le marchand de jouets.

11 prit un couteau, des ciseaux, des couleurs, des ficelles, et il travailla de toute sa force à ses pantins, pendant des heures.

Au petit jour, l'enfant se réveilla en murmurant :

— Petit père... je t'ainae.

. « Ce jour-là, dit Lemercier de Neuville, je travaillai comme un forçat ; toutes les charges du Boulevard y passèrent, et une quinzaine au moins fut collée sur bois, peinte et machinée. Ce dernier mot nécessite une explication. Mes inàchinàtions feraient sourire un ingénieur par leur simplicité, comme elles ont fait sourire des gens du monde par leur ingéniosité. »

En voyant son père manier les pantins, l'enfant se mit à poser des questions :

— Qu'est-ce que celui-là?

— C'est Villemessant.

— Pourquoi a-t-il un rasoir?

Le directeur du Figaro était naturellement représenté en Barbier.

— Oh ! en voici un qui est bien drôle!

— C'est un photographe.

— Pourquoi nionte-t-il en ballon?

La charge représentait Nadar,qui fut le Santos-Dumont de son temps.

— Mon père, ce cuisinier, comment s'appelle-t-il?

— Rossini.

— Ah! qu'est-ce qu'il a dans sa casserole?

— Du macaroni.

— C'est bien bon. Ah 1 le drôle de cuisinier.

— Ne dis pas cela, c'est un grand musicien.

— Pourquoi alors est-il habillé en cuisinier?

Ces questions naïves de l'enfant firent comprendre au futur montreur de marionnettes, que le spectacle aurait besoin d'être accompagné d'une sorte de légende pour réussir devant le public.

« Je fis quelques vers, dit-il, qui expliquèrent les mouvements ou les travestissements de mes illustres sujets. »

Un jour, Lemercier de Neuville fut invité à un dîner d'artistes et de gens de lettres. 11 ré-

I(i6 VARIATIONS SUR LA \ IK ET LES LIVRES

solut de donner au dessert une représentation de ses marionnettes, afin d'en essayer l'effet.

Il arriva chez son hôte avec un paquet mystérieux, et annonça une surprise.

On parla de cette surprise pendant tout le repas, et les convives se livrèrent à mille calembredaines.

— Qu'est-ce que cette sauce? disait Tun.

— Une sauce à la surprise !

— Ce vin est exquis.

— Je le crois bien ! Il est de l'année de la surprise !

Au dessert, Lemercier de Neuville quitta la table, et tout fut prêt, en deux minutes, pour le spectacle.

Un drap blanc masqua la porte de la salle à manger, à mi-hauteur. Le montreur se trouvait caché derrière avec ses marionnettes.

Les convives avaient entonné un chant baroque. Tout à coup, l'un d'eux cria: « x\u rideau! > Les chants cessèrent, et Neuville commença à montrer ses sujets. Une petite pièce de vers accompagnait chaque apparition. Et c'était Monselet en dieu Gupidon, About sur des échasses, Théodore de Banville en aède, une lyre à la main, couronné de laurier et

faisant des yeux doux au croissant de Pliébé. C'était Michelet avec des ailes, attisant sur un trépied le feu de Famour ; c'était Théophile Gautier en oriental, porté par des chats très moustachus, sur un palanquin ; c'était Alphonse Karr dans une corbeille de fleurs, une guêpe au-dessus de sa tête ; c'était le jeune Aurélien Scholl dans son nouveau tilbury, et le galant berger Arsène Houssaye, armé de sa houlette. Puis venaient Ponsard et Félicien Da\dd, Janin, Nadar,Villemessant et bien d'autres.

L'assistance rit d'abord avec modération, puis le succès fut franc.

Quelqu'undemanda à Lemercier de Neuville :

— Et comment appelles-tu ces bonshommeslà?

Il répondit au hasard :

— Des Pupazzi.

— Tiens '.c'est un joli nom ! Gela peut rester.

Gela resta, et un chroniqueur écouté écrivit quelques jours après au Figaro : « Ges bonshommes ont soulevé des tempêtes de rires. Et je ne crains pas d'ajouter que c'est presque une révélation et le point de départ d'un art

nouveau, purement aristophanesque et populaire... »

On s'arracha les Piipazzi. Henri de Pêne voulut gratifier quelques amis de ce spectacle, et Ville messant l'offrit à sa famille...

... Je songe à Monselet-Cupidon que je rencontrais, à la fin de sa vie, traînant la jambe, l'œil atone, sa lève rasée soulevée dans une crispation. 11 avait beaucoup écrit ; où sont ses livres ? Pourtant, il ne manquait ni de style, ni de finesse. 11 amusait, pareil à un Voisenon plus délié, à un Grécourt, moins la brusquerie.

La première fois que je vis Aurélien Scboll, il ne roulait pas en tilbury, il se tenait au café ïortoni, devant sa table habituelle.

Plusieurs années après,à un dîner littéraire, nous nous trouvâmes côte à côte. J'avais prononcé quelques paroles, en citant Aristotc : « Les dieux ne versent pas l'or dans toutes les âmes... »

SchoU se pencha vers moi et me dit gravement :

— Ni dans toutes les bourses.

Je possède la dernière lettre, je crois, que Théodore de Banville ait écrite.

Il devait présider le fameux banquet du Pèlerin Passionné; j'allai chez lui et j'appris par sa femme qu'il venait de tomber malade. Je ne voulus point le déranger, je partis sans le voir. Le lendemain, il m'écrivit un petit mot gentil, en me reprochant ma discrétion. Quelques jours après, il était mort.

Le romancier Cladel accusait Banville de parler à tort et à travers sur la vie du poète des Fleurs du Mal ; et, là-dessus, il se mettait dans une grande colère.

Léon Cladel, abrupt comme ces rochers où s'accroche Bruniquel, son berceau, était en même temps un peu naïf. Avait-il connu le fond de Baudelaire ? Celui-ci a bien pu lui jouer plus d'un tour sur certains points. Ne pratiquait-il pas la méchanceté en dilettante ?

Quant à Banville, il avait, certes, une façon à lui d'accommoder ses souvenirs. Il laissait la bride au cou à sa fantaisie, mais elle galopait tout de même dans le domaine de l'histoire.

J'eus la clef du mystère le jour où j'appris comment il faisait le récit du début de notre accointance.

Lemercier de Neuville regrettait de n'avoir

pas osé dédier ses Pupazzi à l'auteur de VHomine de neige. Dans ce roman, George Sand fait paraître un extraordinaire montreur de marionnettes ; et vous savez que son fils Maurice exerça ce métier avec honneur, à Noiiant et même à Paris, comme je l'apprends par la Corresjwndance de sa mère:

« Si tu veux, lui écrivait-elle, que nous te fassions un autre envoi de marionnettes et de costumes, dis-le-nous... Je me demande comment vous avez pu arranger votre théâtre, plus petit que celui d'ici, pour être vu de tant de spectateurs, Il est vrai que ton atelier est en longueur. »

... Les lettres de George Sand sont agaçantes et souvent fort jolies. Cette femme qui fumait la pipe comme un sapeur, était cependant bien de son sexe.

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