‹ Variations sur la vie et les livresChapitre 21 sur 37 · LA MORT ET L'AMITIE · texte numérisé non relu

LA MORT ET L'AMITIE

Dans ma première jeunesse, le quartier des Ecoles conservait encore des vestiges de ses traits héréditaires. Autour de Saint-Séverin, devant Gluny, il était loisible d'évoquer, en quelque sorte, les époques des clercs et des docteurs scolastiques.

La place Maubert restait intacte avec ses rues de biais, qui fuyaient vers la Seine et le parvis Notre-Dame.

Un dédale pittoresque de pignons vermoulus s'enchevêtrait du côté de la place Saint- André-des-Arts, ou plus exactement des Arcs. Je me souviens d'avoir rencontré une nuit, au fond d'une impasse déserte, devant une porte monumentale, une vieille ivrognesse à face de gargouille, étalée sur la neige épaisse et sous la lune pâle.

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Aux abords de la Sorboniie, des échoppes s'accrochaient aux murs poreux, des voûtes pleines d'un clair-obscur vacillant allaient d'une ruelle à l'autre.

C'est là sans doute que s'ouvrait l'étroit et sombre passage de cette rue Neuve-des-Poirées où Jules Janin place une histoire de choléra d'un macabre tragi-comique.

J'ai vu à Paris deux épidémies de choléra. La dernière, celle d'il y a dix-sept ans environ, eut la fantaisie de s'essayer à Puteaux, avant de gagner la capitale.

Je me souviens d'avoir dîné alors dans cette localité, chez un ami. Nous avions fait honneur aux plats et aux vins. En prenant le café, nous étions tous d'assez bonne humeur.

Nous parlâmes des malades et des mourants, sans forfanterie, il me semble bien.

Une épidémie rentre vite et naturellement dans la conversation courante. Certes l'imagination travaille devant la menace, mais la mort ne fait pas tant trembler : il y a, même chez les plus heureux, une lassitude de la vie.

Cependant, un excès de passion pour la mort peut être sans grâce, autant qu'un excès pareil pour la vie.

On trouve dans les Essais de Montaigne toute une encyclopédie sur la fin de nos joies et de nos peines : En quel sens elle nons acquitte de toutes nos obligations ; unique juge du bonheur des hommes; combien il importe d'être préparé d'avance à la mort ; quelles sent les morts les plus saines; la mort fait partie de Vordre de V univers ; on ne la peut essayer quune fois, et nous sommes tous apprentis quand nous y venons^ etc., etc.

Montaigne cite les philosophes et les poètes, et il dit le pour et le contre des opinions, et il entasse les exemples et les anecdotes.

Gomme il le confesse, dans la fleur de l'âge encore, il était occupé des imaginations de la mort. Au milieu des danses et des jeux, ce sont de telles pensées qu'il nourrissait. Mais cela ne lui faisait point venir des rides amères sur le front : il avait pris Thabitudc de demeurer calme devant les fatalités de la con-

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