‹ Variations sur la vie et les livresChapitre 22 sur 37 · *. MORT ET L AMITIE · texte numérisé non relu

*. MORT ET L AMITIE

dition humaine. Il se disait qu'une vie longue et une vie courte sont rendues pareilles par la moi't, car le long et le court n'existent point pour les choses qui ne sont plus. Puis il se souvenait de ce quWristote dit de certaines petites bêtes qui ne vivent qu'un jour : celle qui meurt à huit heures du matin périt dans sa jeunesse, et celle qui meurt à cinq heures du soir, dans sa décrépitude.

La mort, sslon Montaigne, n'est pas un remède à un seul mal, mais à tous les maux.

Il juge que la mort la plus volontaire est la plus belle, et que si c'est faiblesse de céder aux maux, c'est folie de les nourrir.

Et il rappelle qu'un jour Diogène rencontra un philosophe, affligé depuis longtemps d'une cruelle hydropisie, qui se faisait porter en litière. Ce philosophe lui cria :

— Le bon salut ! Diogène.

— A toi point de salut, lui répondit-il, qui soufTres la vie, étant dans un tel état.

Mais bientôt Montaigne se ravise et il dit qu'il y a plus de mérite à user la chaîne qui nous tient qu'à la rompre, et plus de fermeté en Régulus qu'en Caton.

Lorsqu'on parle d'une noble indifTéreacc envers la mort, on n'oublie jamais Socrate. Je pense quelquefois que la sérénité et les jeux d'esprit de Socrate pouvaient bien cacher l'amertume et la fatigue de la vie.

Eh quoi ! Nietzsche avait-il donc raison en disant que Socrate voulait mourir et qu'il a

Ménandre, poète et moraliste, tenait pour favorisé des dieux rhoumic qui avait pu rencontrer l'ombre seulement d'un ami. Montaigne rappelle ces paroles, et Montaigne se connaissait en amitié.

L'affection qui unissait La Boëtie et l'auteur des Essais est célèbre. C'était une amitié entière et parfaite, fort rare dans les affaires de ce monde.

« Il faut, nous dit Montaigne, tant de rencontres à la biUir, que c'est beaucoup si la fortune y arrive une fois en trois siècles. »

Et il confesse qu'après la mort de La Boctie, toute sa vie, cependant douce et pleine de tran-

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quillité, n'était plus que fumée et nuit obscure.

Les âmes de Montaigne et de La Boëtie pouvaient, sans doute, soutenir de pareils sentiments, mais ils logent aussi, — assez souvent, — chez des natures fort médiocres. Alors, ce n'est qu'un désir de s^épancher et une sorte de nonchalance. Et tout cela peut manquer de noblesse.

L'amour qui reste une aveugle fureur, malgré les enjolivures que nous y mettons, ne chicane pas tant ! L'amitié est plus délicate, et il faut qu'elle écoute ses scrupules.

Voilà pourquoi un cœur vraiment élevé, pour peu qu'un destin envieux s'en mêle,goiÀte à la fin les amères délices de la solitude.

Il faut, hélas I du cabotinage dans la vie, surtout chez les hommes hors ligne ; autrement le cœur se brise vite en morceaux.

Pour Ronsard comme pour Corneille, une rusticité touchante leur tint lieu de cabotinage. Malherbe fut un cabotin rusé et, malgré son mérite, sans envergure.

Hugo cabotinait en manches de chemise, ])0ViV me servir d'une expression que Nietzsche applique à l'enthousiasme de Michelet.

Chateaubriand et Lamartine sont des héros de cabotinage fin et commencement de siècle. Le premier en fit un chef-d'œuvre coulé en bronze ; le second eut des lacunes.

Il n'y a pas ombre de ce vice ou de cette vertu chez Racine : aussi fut -il dégoûté, dans la force de l'âge encore, et de son art et du monde.

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