‹ Variations sur la vie et les livresChapitre 36 sur 37 · GOETHE ET SHAKESPEARE · texte numérisé non relu

GOETHE ET SHAKESPEARE

Donc, le sabbat et le meurtre animèrent, l'autre soir, les ruines de Saint-Wandrillc.

Le chef-d'œuvre de Shakespeare : Macbeth, nouvellement traduit par Maurice Maeterlinck, y fut représenté avec pompe et particularité .

Va-t-on louer encore Shakespeare de n'avoir point observé les trois unités ? Sera-t-il exalté à cause des paroles d'Hamlet : « Vieille taupe ! » ou « un rat, un rat ! » ainsi que pour ce « veau de la lune », du matelot ivre de la Tempête?

11 serait plus simple, sinon plus facile, d'adorer l'âme intègre de ce grand poète, et la grâce mesurée de son art personnel, en de-

hors des habitudes de ses contemporains subalternes.

Vous vous rappelez la scène où Macbeth entre dans l'appartement du roi, ayant arrêté dans son esprit l'accomplissement de l'action criminelle. Lady Macbeth, angoissée par l'attente, épie et prête l'oreille.

Soudain Macbeth apparaît et elle s'écrie : Mon époux!

François-Victor Hugo avait déjà traduit : Mon mari.' pensant à tort serrer de près l'énergie du mot.

Il paraît que M. Maurice Maeterlinck va plus loin et fait dire à Lady Macbeth : Mon homme !

Je ne sais pas si cette expression populacière rentre bien dans l'esthétique shakespearienne. Le langage de tragédie employé par Shakespeare est d'ordinaire solennel et noble jusqu'à l'emphase. Une excellente emphase qu'il faut approuver, car Siiakespeare, de cette façon, observe simplement la nature de la haute poésie.

Mon homme!... Après tout, Maeterlinck, rempli de talent et très habile, n'a peut-être

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cherché là qu'un détail, sorte de rehaut du tableau extraordinaire qu'il voulait offrir.

Enfin, je dis tout cela en digression, et c'est de quelques idées de Gœthe sur Shakespeare (fue je voudrais parler.

Gœthe pensait que Shakespeare, lié essentiellement à la Poésie, avait dû accepter certaines conditions passagères du Théâtre de son temps, sans vouloir en faire des modèles do l'Art.

Les conversations de Gœthe sont pleines de Shakespeare.

— C'est fort singulier, marmonnait Eckermann, les pièces de Shakespeare ne semblent point de vraies pièces, et il les a toutes composées pour son entreprise théâtrale.

— Eh bien ! répondit Gœthe, il ne faut pas s'en plaindre. Ainsi Shakespeare gagne comme poète pur, en perdant comme faiseur dramatique. Et il nous fait lire dans le cœur humain couramment.

Puis il reprenait :

— Certes, une loi qui impose les change-

ments, traverse la nature entière. C'est peutêtre à cause de cette loi que Shakespeare introduit des scènes comiques dans ses tragédies. Pourtant, la tragédie j)lns haute des Grecs n*en avait nul besoin : un seul ton fondamental y règne harmonieusement.

Un jour, le maître et le disciple examinaient des gravures anglaises représentant les diverses situations de l'œuvre shakespearienne. Eckermann tournait les feuilles.

— Quel émerveillement I disait Gœthe.

Ces gravures nous font voir toute la richesse et la grandeur infinie de Shakespeare. U a fixé, toujours avec aisance et désinvolture, jusqu'aux moindres accidents de la vie humaine. Comment approcher Shakespeare, comment l'expliquer? J'ai tourné autour de lui dans mon Wilhelm Meisler, mais ce fut presque sans résultat. Il se sentait à l'étroit sur les tréteaux dramatiques, et même le monde visible tout entier n'était pas assez vaste pour lui, tant il éclatait de sève et de puissance. Un auteur d'aujourd'hui ne doit lire par an qu'une seule pièce de Shakespeare ; autrement il risque de se perdre.

Gœthe ajoutait en riant :

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— Shakespeare nous présente des pommes d'or dans des coupes d'argent. En étudiant ses pièces, nous lui prenons parfois ses coupes d'argent, mais nous ne savons y mettre que des pommes de terre.

Selon Gœthe, le génie de Shakespeare pénètre le monde et le rend transparent. Étant donné Téclat de son pinceau, nous nous figurons aisément qu'il emploie des moyens matériels. Cependant, ses peintures ne sont point faites pour les yeux du corps. La vue peut être appelée le plus pur de nos sens, mais il y a dans les profondeurs de l'a me un sens encore plus pur ; c'est lui qui, par la parole, nous rend les objets sensibles de la façon la plus haute et la plus rapide. Les paroles les plus fécondes sont celles qui mettent devant les yeux non des pensées impénétrables, mais des images frappantes par leur précision. Or, Shakespeare s'adresse toujours à notre sens intime, mais de telle sorte que le monde de l'imagination s'anime et s'éveille aussitôt en nous. Ainsi un effet très grand est produit dont nous ne nous rendons pas compte très clairement, car il nous semble avoir ru passer tout cela devant nos

yeux. A vrai dire, l'œuvre shakespearienne est bien plus riche en mots profonds qu'en action. Ce que Shakespeare présente aux yeux peut s'imag-iner sans peine, et même il doit être mieux saisi par l'imagination seule. Les spectacles terribles ou fantastiques ne deviennent vraiment significatifs dans l'ouvrage de Shakespeare que par un travail de V imagination. Toutes les courtes scènes intermédiaires que le poète nous déroule sans cesse, sont là pour aider l'imagination. Et il faut l'avouer: la simple lecture s'en accommode mieux que la représentation, qui en est parfois troublée et languit...

Gœthe aimait à se faire réciter, non déclamer^ quelque pièce de Shakespeare, par une voix juste. Il fermait les yeux et goûtait ainsi un plaisir délicat.

Gomment doit-on jouer Shakespeare ?

— Il est absurde, disait Gœthe, de ne pas vouloir à la représentation supprimer un iota; cependant, on entend soutenir cette opinion.

Si Gœthe revenait aujourd'hui, il trouverait

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des gens qui soutiennent toujours une pareille opinion.

Ce sont tous ceux qui s'imaginent défendre l'intégrité de l'art et qui sacrifient de la sorte aux méprises du mot à mot et de la fidélité inopportune.

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Dans la première version de Mariamne, Voltaire faisait mourir l'héroïne de sa tragédie sur le théâtre. Elle prônait le poison et expirait aux yeux des spectateurs. Ceux-ci s'en piquèrent, paraît-il, et firent éclater leur mau- Taisc humour.

Plus tard, Voltaire mit la mort de Mariamne en récit, telle que nous la lisons à présent dans sa pièce. A vrai dire, c'est un récit peu classique, car il est coupé fréquemment par celui qui l'écoute.

L'auteur avoue que c'est contre son goût qu'il a mis la mort de Mariamne en récit au lieu de la mettre en action.

La fureur d'innover tourmentait déjà Voltaire, et il souhaitait peut-être, malgré son admiration pour Racine, de remplacer Théra-

VOLTAIRE ET LA TRAGEDIE

mène par le monstre neptunien en personne.

Un Italien, son ami, traitait la tragédie française de simple élégie. Voltaire ne lui donnait pas tout à fait tort, et il écrivait :

« Notre délicatesse excessive nous force quelquefois à mettre en récit ce que nous voudrions exposer aux yeux. Nous craignons de hasarder sur la scène des spectacles nouveaux devant une nation accoutumée à tourner en ridicule tout ce qui n'est pas d'usage. »

Il accusait les bancs où le public allait s'asseoir sur la scène, de gêner les évolutions des acteurs et de rendre les décors impossibles.

Ces bancs sont supprimés. Avons-nous retrouvé un Racine?

Dans son Iphigénie, le charmant Rotrou a représenté le sacrifice sur le théâtre. Il semble avoir manqué sa tentative par faiblesse. Je soutiendrai néanmoins qu'à valeur égale un récit doit toucher plus profondément qu'un spectacle.

Mais, ne condamnons rien. Il y a au théâtre tout un côté extérieur où les décors, les gestes et les arrangements sont légitimes. A son retour de Londres, Voltaire fut tout à coup enragé là-dessus.

Il ne rêvait que spectres et autres horreurs, et il gémissait de n'oser hasarder à Paris ce que rAnglais Addison avait fait dans son pays. Ce poète traîne sur le théâtre le corps ensanglanté de Marcus devant Gaton son père, qui s'écrie :

— Heureux jeune homme, tu es mort pour ton pays ! 0 mes amis, laissez-moi compter ces glorieuses blessures, etc.

Le Français La Fosse a fait un Manlius et l'Anglais Otway une Venise sauvée. La tragédie de La Fosse est tirée du drame d'Otvvay qui en avait pris le sujet dans la Conjuration célèbre et admirable de l'abbé de Saint-Réal.

Une comparaison du Manlius aiwec la Venise sauvée incite Voltaire à déplorer la délicatesse française qui n'a pas permis à La Fosse de traiter l'aventure toute crue, puisqu'il a été forcé do l'habiller à la romaine.

« On n\i point — dit-il — trouvé ridicule au théâtre de Londres qu'un ambassadeur espagnol s'appelât Bedmar, et que des conjurés eussent le nom de Jaffier, de Jacques-Pierre, d'Elliot ; cela seul en France eût pu faire tomber la pièce. »

Puis, dans Otway, nous avons une Assem-

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blée de tous les conjurés, où le protagoniste prend leur sennenl, assigne à chacun son poste, prescrit Vhexire du carnage, non sans jeter des regards en dessous sur celui d'entre eux dont la loyauté lui semble suspecte.

Gomment Tauteur français a-t-il traité cette même scène? Il laisse le théâtre presque vide, et il se contente d'un récit tronqué de ce qui s'était passé...

La manière anglaise est donc au-dessus de la manière française !...

Hélas! Voltaire s'emballe pour peu de chose. La tragédie de La Fosse est médiocre, et le drame boursouflé d'Otway ne vaut guère mieux. Dans ces conditions, celui qui frappe fort et remplit le théâtre de tumulte a quelque chance de l'emporter. Donnons maintenant du génie à Otway, et il composera une méchante pièce pleine de beaux fragments. Mais si nous donnons également du génie à La Fosse, il trouvera, dans la forme qu'il adopte, le moyen le plus convenable au grand art sans alliage.

Euripide, après le récit du Messager, montre sur le théâtre Hippolytc expirant.

Le corps affreusement déchiré, le jeune héros rassemble ses dernières forces pour plaindre sa fatale destinée, et pour protester contre l'accusation mensongère qui souille sa vertu.

Les yeux déjà pleins de ténèbres, il se lamente, en secouant sa blonde chevelure d'où le sang dégoutte.

Cette scène du théâtre grec, où les spectateurs pouvaient voir Hippolyteles membres en lambeaux, et cette autre scène où le malheureux Œdipe apparaît les prunelles crevées, les joues inondées d'une pluiç de sang noir, encourageaient Voltaire dans ses rêveries, et lui faisaient souhaiter moins de scrupule et plus d'audace, en fait de pompe extérieure, pour Tart dramatique français.

Certes, les anciens ne craignaient pas de montrer Ajax au milieu des troupeaux égorgés, ni Philoctète dévoré de son mal cruel, ni Prométhée cloué sur un rocher, ni le parricide Oreste poursuivi par les hurlantes Euménides. Toutefois, avant de tomber à ce sujet dans le délire de l'enthousiasme, il ne serait pas inutile de méditer le passage suivant de la Poé/i- /^ue d'Aristote :

« Les effets de terreur et de pitié peuvent

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être inhérents au jeu scéniquc ; mais ils peuvent aussi prendre leur source dans la constitution même des faits, ce qui vaut mieux et est l'œuvre d'un poète plus fort. Il faut, sans frapper la vue, constituer la fable de telle façon que, au récit des faits qui s'accomplissent, l'auditeur soit saisi de terreur ou de pitié par suite des événements ; c'est ce que l'on éprouvera en écoutant la fable d'GEdipe. La recherche de cet efîet au moyen de la vue est moins artistique et entraînera de plus grands frais de mise en scène. Quant à produire, non des effets terribles au moyen de la vue, mais seulement des effets prodigieux, cela n'a rien de commun avec la tragédie, car il ne faut pas chercher, dans la tragédie, à provoquer un intérêt quelconque, mais celui qui lui appartient en propre. »

Ces paroles d'Aristote nous prouvent que si les anciens accordaient toute liberté lorsqu'il s'agissait d'émouvoir au théâtre, ils n'en avaient pas moins leur opinion bien arrêtée en matière de précellence.

Les dramaturges athéniens frappaient Ir vue, au besoin dans leurs actions, mais c'était selon les cas occurrents, et ils ne songeaient

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pas à faire de ce petit moyen un grand principe de Fart.

A Sophocle, le plus parfait de tous, ce qui est extérieur ne sert qu'à rehausser par contraste, le sublime des passions, des sentences et du style.

Les diverses machines trouvent leur emploi naturel dans les vastes fresques primitives d'Eschyle. Cependant, pour ce poète, le principal est l'élocution dans le lyrisme.

Euripide se gâte. Mais remarquez comme les incidents prennent chez lui encore moins d'importance que chez les autres. Aussi les laisset-il aller en railleur, et il n'est occupé que du tréfonds de l'âme.

Revenons à Hippolyte mourant. Ce n'est pas tant pour les yeux des spectateurs qu'Euripide fait porter son héros sur le théâtre après l'accident du char. Il a besoin de tirer la moralité de sa tragédie, qui a un sens religieux, qui est une sorte de 7yiysthe païen.

Hippolyte entend une voix et il reconnaît Artémis.

— Ah! quel parfum céleste je respire! — s'écrie-t-il. — Au milieu même de mes souffrances, il vient jusqu'à moi, et il me soulage.

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La divine Artémis n'est-elle pas en ces lieux?

Voilà donc un effet de théâtre violent : un moribond aux membres brisés et saigneux, qui est exposé aux regards des spectateurs ! Cependant, par ce moyen, Euripide se procure surtout une beauté morale et intellectuelle : la scène symbolique entre la déesse Artémis et Hippolyte son hiérophante.

Quoi qu'il en soit, les Grecs considéraient que frapper la vue dans une composition dramatique était chose secondaire. Aristote nous l'a suffisamment expliqué.

Voltaire ne faisait que se tourmenter avec les décorset tous ces jeux scéniques. C'est qu'il a vécu à une époque de déclin et de langueur pour la poésie. Mais Racine, d'un meilleur âge et connaissant mieux l'antiquité, ordonnait tranquillement la noble architecture de la tragédie française que Nietzsche admire avec raison.

Vous savez que le terrible Tolstoï entreprit de saper la gloire de Shakespeare par ses fondements.

Les panégyristes du poète passent un niauyais quart d'heure entre ses mains. 11 les saisit un à un, depuis le docteur Johnson jusqu'à Shelley,et depuis Victor Hugo jusqu'à M.Brandès. Il a juré de nous étaler l'extravagance et la vanité de leur enthousiasme, et il s'en tire assez drôlement, à force de citations.

Puis selon Tolstoï, le comédien Shakespeare a dû être un méchant homme, fort corrompu, un flatteur qui ne s'attachait qu'aux grands et qui méprisait le peuple. Voilà pourquoi ses ouvrages manquent complètement de moralité.

Les jugements de Tolstoï sur Shakespeare littérateur sont massifs, et tout à coup très fins, sans jamais quitter une arrière-pensée hostile. Ainsi, il s'aperçoit fort bien que les badauds ont coutume de s'exalter sur des vétilles au sujet de l'art shakespearien ; mais il se refuse avec une sorte de joie mauvaise à reconnaître les choses dignes d'admiration qui s'y trouvent véritablement.

La gloire de Shakespeare est-elle un coup jnonté^ comme le veut Tolstoï ? Je ne pense pas. Néanmoins, telle que le xix" siècle nous Ta façonnée, cette gloire apparaît comme un

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préjugé romantique. Je m'empresse d'ajouter que cette constatation n'ôte rien au génie du grand poète et je m'en expliquerai.

Shakespeare était un poète très pur, une àme de diamant. Lorsqu'on le compare à ses contemporains, on s'étonne de la mesure et de l'ordre que possédait son esprit. Par contre, le drame shakespearien est imparfait et brouillé dans sa forme, assujetti sans doute aux procédés de Tépoque.

Or, c'est cette forme imparfaite qui fit pousser le cri d'enthousiasme. On a loué Shakespeare de promener sans cesse ses héros dans le temps et dans l'espace, de les montrer enfants et puis décrépits. Et l'enthousiasme redoubla devant les bouffonneries outrées qui suspendent la terreur dans ses pièces.

Pourtant, ces conditions, pas>;acjhe>< du théâtre semblent, ou sans importance, on même tout à fait répréhensibles.

Les romantiques firent tant là-dessus qu'ils asservirent à la fin l'opinion. .le veux dire les romantiques étrangers, surtout les allemands ; car pour les romantiques français, ils ne jouèrent en l'occurrence qu'un rôle très cflacé.

Le beau délire des shakespeariens de Paris avait poussé Voltaire à prendre parti contre le grand dramatiste anglais. C'est alors qu'il se moqua du pauvre Letourneur avec entrain.

Tout d'abord Voltaire fit paraître pour l'auteur d'Hamlet une sorte d'admiration, où sans doute les réserves trouvaient leur place, mais doucement.

Ces réserves portaient surtout sur le détail: telle expression a peu de politesse et ne cherche qu'à flatter le goût de la populace, telle scène brille par le naturel, mais c'est un naturel de bas lieu, etc., etc. Enfin, Voltaire impute les défauts de Shakespeare à l'ignorance de son siècle. C'était la marotte de Voltaire. Cependant, si l'Angleterre d'Elisabeth s'est montrée parfois brutale, elle ne semble pas avoir été dépourvue de science.

— Il faut songer — répétait aussi Voltaire — que Shakespeare n'avait point eu d'éducation, qu'il devait tout à son seul génie...

Pendant son séjour à Londres, Voltaire allait souvent au théâtre, de préférence lorsqu'on y jouait du Shakespeare.

.Je le vois assis à sa place, et il me sem-

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ble que s'il écoute avec attention, il regarde surtout, en ouvrant de grands yeux curieux.

Et il fait un beau rêve en se disant :

— Voilà un comique mêlé à la terreur d'étrange façon! Oui, mais il y a dans ces scènes des beautés de tous les temps et de tous les lieux... Diable ! j'aime mieux encore ce monstrueux spectacle que de longues confidences d'un froid amour, ou des raisonnements de politique encore plus froids. Enfin, il faut parler aux yeux du public : offrons-lui des cérémonies pompeuses, des objets extraordinaires, des orages, des meurtres, du sang répandu... Hélas! j'oublie que nos Français ont l'esprit trop cultivé et le goût susceptible... Et pourtant, l'action qui règne sur ces théâtres barbares alliée à notre sagesse, à notre élégance, à notre noblesse, à notre décence, pourrait peut-être produire quelque chose de parfait... Hélas! encore... Est-il possible de rien ajouter au sublime dJAthalie ?...

Voltaire exhalait de longs soupirs ; mais j'imagine qu'il riait sous cape, et qu'il ne désespérait point d'en remontrer même à Racine, son idole.

Voltaire était capable de toutes les folies.

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et il parlait déjà de traduction exacte, comme nous le faisons aujourd'hui.

Sous prétexte de confronter Corneille, auteur de Cinna, avec Shakespeare, auteur d'une Mort de César, il traduisit une partie de cette dernière pièce. Il se vantait d'avoir rendu fidèlement la prose par la prose et les vers blancs par les vers blancs. Et il disait:

« On peut traduire un poète en exprimant seulement le fond de ses pensées; mais, pour le bien faire connaître, pour donner une idée juste de sa langue, il faut traduire non seulement ses pensées, mais tous les accessoires. Si le poète a employé une métaphore, il ne faut pas y substituer une autre métaphore; s'il se sert d'un mot qui soit bas dans sa langue, on doit le rendre par un mot qui soit bas dans la nôtre. »

Tout cela paraît fort raisonnable, et il arrive que dans la pratique ce n'est que du vent.

Vi Italie aimait à rappeler qu'il avait fait connaître les muses anglaises en France, en traduisant divers morceaux des poètes les plus célèbres d*Angleterre. Beaucoup de personnes se mirent, sur son conseil, à étudier la langue de ce pays, et cette langue

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devint bientôt familière aux gens de lettres.

Il disait que « c'est rendre ser\T.ce à l'esprit humain, de l'orner ainsi des richesses des pays étrangers. »

Ses amis l'engageaient à traduire en entier le Jules César de Shakespeare. Mais il répondait, comme à son ordinaire, que ce poète, qui était un grand génie, avait vécu dans un siècle grossier et que l'on retrouvait dans ses pièces la grossièreté de ce temps, beaucoup plus que le génie de l'auteur...

Il composa donc une seconde Mort de César, dans le goût anglais, sans imiter directement Shakespeare. Et il faisait écrire par son éditeur qu'il était aisé d'apercevoir, dans cette tragédie, le génie et le caractère des écrivains anglais, aussi bien que celui du peuple romain; et que l'on y trouvait cet amour dominant de la liberté et ces hardiesses que les auteurs français ont rarement.

Voltaire se moquait de Saint-Evremond, disant qu'il avait donné sa comédie du Sir Politik pour faire connaître la comédie de Londres aux Français, et que, cependant, il n'avait luimême aucune connaissance de l'Angleterre dont il ignorait jusqu'à la langue.

« On peut dire, ajoutait-il, que cette comédie du Sir Politik n'est ni dans le goût des Anglais, ni dans celui d'aucune autre nation. »

Ne pourrait-on pas retourner cette raillerie contre Voltaire, après lecture de sa Mort de César ?

Cette fois, il avait quitté les malencontreux vers blancs pour revenir à la rime. Mais son ouvrage n'en est pas moins une rapsodie incolore et languissante.

J'ai souvent dit que Voltaire était bon écrivain, même en vers, et qu'il manquait seulement de ce ton, de cet accent qui est tout en l'affaire.

INIalgré cela, Mérope, Mahomet et surtout Zaïre, contiennent des beautés réelles.

Nietzsche outrait à peine lorsqu'il écrivait : < Voltaire fut le dernier des grands poètes dramatiques qui entrava par la mesure grecque son âme aux mille formes, née même pour les plus grands orages tragiques, — il pouvait ce qu'aucun Allemand ne pouvait encore, parce que la nature du Français est beaucoup plus parente de la grecque que la nature de l'Allemand ; — de même qu'il fut aussi le dernier

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grand écrivain qui, dans le maniement de la langue de la prose, eut l'oreille d'un Grec, la conscience d'artiste d'un Grec, la simplicité et l-'xigrément d'un Grec... »

Shakespeare n'était pas sans doute aussi docte que Dante ou Pétrarque, mais il avait beaucoup lu, et son instinct le conduisit tout droit vers le': sources où il lui fallait puiser. Il était très versé dans la mythologie. Dans une de ses comédies, il donne le nom d'Autolycus à un personnage fort enclin à dérober. Or, dans la mythologie grecque Autolycus est un maître voleur, fils de Mercure. Un drame satirique perdu d'Euripide portait le titre d' Auto- If/ eus.

On a taxé d'ignorance Shakespeare parce qu'il fait aborder des vaisseaux en Bohême et peuple de lions la forêt des Ardennes. On luf reproche aussi des anachronismes. Shakespeare était-il ignorant pour cela ?

Toutes ces choses sont courantes dans la littérature du Moyen Age. Voilà des inexactitudes dont Shakespeare se servait à dessein

— peut-être — croyant idéaliser ainsi la trame de ses conceptions.

Le Moyen Age s'est prolongé à travers la Renaissance dans les lettres anglaises. Shakespeare avait son génie ; mais toutes les prétendues hardiesses de construction dans ses drames viennent des mystères et des miracles.

Un véritable classicisme, digne d'être mis en parallèle avec la bonne antiquité, n'apparaît qu'en France avec Racine, par exemple.

... C'est encore Nietzsche qui fait observer que si Sophocle est parvenu à tant de noblesse, de grâce et de mesure, c'est qu'il ne craignait pas de mettre de Veau dans son vin.

Oui, Nietzsche a raison: que celui qui le peut fasse de même^ comme homme et comme artiste !

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