TERRE D'OC
Emile Pouvillon est mort d'une façon charmante, si j'ose dire. Il admirait un beau paysage lorsque l'apoplexie le foudroya en pleine santé.
Sous le titre : Terre d'Oc un livre vient de paraître, un livre qu'Emile Pouvillon a laissé inachevé. C'est M. Pierre Pouvillon, fils du romancier et excellent écrivain lui-même, qui a disposé en bouquet, pour notre plaisir, les dernières fleurs de son père. 11 faut l'en remercier.
Cette Terre d'Oc est la terre natale d'Emile Pouvillon. Il s'y promène avec passion et, aussi, avec esprit.
A Montauban, devant la noblesse virgilienne des paysages parfumés de fleurs et de fruits, il se souvient de Dominique Ingres ; à Tou-
louse, il trouve pour nourrir son émotion les colonnes jumelles des Minimes et le clocher de Saint-Sernin ; à Gahors, en traversant la rue du Château-du-Roi, la rue des Soubirous, la rue Saint-Barthélémy, il se sent pénétré par la mélancolie du moyen Age ; à Cordes, il a des entretiens avec les gargouilles qui l'invitent du haut des murs des vieux hôtels, celui du grand-fauconnier, celui du grand-écuyer, celui du grand-veneur ; à Albi, il évoque encore le passé, et il entend tinter le marteau des chaudronniers de la rue Payrolière, il assiste aux cortèges seigneuriaux dans la rue des Nobles, aux quiproquos des commères dans la rue des Muettes ; à Nîmes, les cigales sont déjà parties lorsqu'il arrive, et il se laisse attendrir par l'automne.
A Perpignan, c'est un corso qui se donne sur la promenade des Platanes. Pouvillon a-til rencontré à Périgueux ces femmes, ^ihis belles que mygnardcs^àoni parle le vieux compilateur François de Bellcforcst ? La Ramière, farouche et intime, est un nid dans les feuilles. A Gauterets, le voyageur regrette les anciens hôtels, si pittoresques, si gais avec leur mobilier de frêne, et ces urnes, ces coupes en
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marbre de Gampan. A Bagnères, les fleurs foisonnent, luxuriantes et veloutées, à cause des eaux vives, de l'air où le soleil et la pluie se mêlent.
En arrivant à Tarbes, Pouvillon s'écria :
— Que les Pyrénées se voilent, on dirait qu'il n'y a plus rien à voir !
Le Pic-Du-Midi d'Ossau escalade le ciel. Mais Pouvillon préfère les beautés plus humbles du paysage proche.
« Du silence plane, dit-il; le Gave qui mène en bas, dans les gorges, au fond des précipices, son tapage d'eau furieuse, irritée par l'obstacle, ici on l'entend à peine. Timide, puéril, il glisse en gazouillant sur un lit de sable et de cailloux. Son babil léger se môle au crissement des sauterelles dans l'herbe, au tintement des sonnailles lointaines que secouent les troupeaux exilés dans les hautes estibes, au voisinage des névés. »
Il va aussi, comme nous verrons, à Saint- Antonin, à Moissac, à Luchon.
Par son âge, par son éducation, Emile Pouvillon appartenait à cette école d'arlîstes que Gautier et môme Flaubert ont un peu gâtés. Je parle de ces écrivains qui emploient
volontiers des moyens extra-littéraires, c'està-dire empruntés à la peinture. Cependant, grâce à la qualité de son talent, Pouvillon lutte avec succès, et à la fin, il se hâte vers le droit chemin. Alors sa phrase est sobre et bien construite. Quant à son imagination et à son âme, elles ne distillaient que charme et intégrité. Il a laissé Césette et les Antibels, œuvres émouvantes ; et voici Ten^e d'Oc, gracieux souvenir qu'il nous envoie de sa tombe.
Les pages qu'Emile Pouvillon consacre à la ville de Saint-Antonin, me rappellent le voyage que j'y fis il y a quelque douze ans.
Je revois ces gorges abruptes où le train passe avec un fracas longuement répercuté ; je revois Bruniquel au milieu des nuages, et les ruines du château de Penne, et la forêt lumineuse de la Grésigne.
La silhouette du père Casimir, fameux aubergiste de Saint-Antonin, passe de nouveau devant mes yeux.
L'air malicieux, aux longues moustaches grises qui pendent, il est là dans sa cuisine et
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surveille un perdreau qui tourne bien embroché.
Le père Casimir avait du génie ; ses pâtés resteront longtemps célèbres. Il comptait, parmi ses clients les plus fidèles, Taine, et il se montrait fier de fournir l'Académie.
Les plats se succédaient, à la table du père Casimir, parfaits et arrosés de vins pétillants. On finissait par un grand verre de brou de noix fortement mélangé d'armagnac.
Après dîner, il était agréable de faire un tour dans la ville à travers les ruelles obombrées du rapprochement des murs, et d'écouter le coucou accompagner de sa plainte le bruit de la rivière.
Pendant la journée je courais la campagne, et je passais devant les chaumières ou des vieillards tout rasés me regardaient curieusement, assis sur le seuil de leurs portes.
Il y avait tout autour de belles cultures. La fleur du cognassier s'ouvrait au bord des routes. Des oisillons chantaient, et, sous le soleil, le vol des pies tachait de noir et de blanc le vert des champs.
La tète et le bras gauche de saint Antonin furent jetés, par ses bourreaux, dans l'Ariège. Une barque menée par deux aigles, les porta, depuis Pamiers jusqu'au confluent de l'Aveyron et de la Bonnette. Là habitaient les Ruthènes qui devaient à saint Antonin les bienfaits de la foi nouvelle. Ils ne tardèrent point à élever un monastère pour recevoir les reliques. Les moines et les pèlerins y vinrent en nombre, et bientôt une jolie ville dressa tout autour ses façades et ses pignons.
« Je goûte fort, pour mon compte, dit Pouvillon,cc désir passionné du saint homme, cette volonté posthume assez forte pour pousser la barque, pour obliger les aigles à la conduire et les rivières à la porter jusqu'au lieu qu'il avait choisi entre tous pour y reposer ses restes. »
En effet, rien n'avait su arrêter le saint martyr sur son passage, ni la superbe Toulouse et la Garonne couverte de peupliers, ni les rives du Tarn couronnées de pampres, ni l'antique Gosa aux marbres éclatants, ni Bruniquel sur sa hauteur.
Les moines, gardiens des reliques de saint
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Antonin, donnèrent à leur abbaye le nom dû Noble-Val.
« Il n'en est pas, dit Pouvillon, qui désigne mieux le caractère du pauys, la majesté des architectures calcaires qui limitent son horizon. Ce coin de terre est construit, harmonieux, parfait. Les montagnes qui l'enferment ont un élan bien ordonné, creusées en courbes gracieuses ou aplanies en terrasses, elles sont un enchantement pour le regard. »
Emile Pouvillon, au goût latin, appréciait avec justesse Télégance et la discrétion de cette vallée aux beaux vergers, aux ondes claires où Hotte une ombre diaphane. Il aimait à suivre l'araire dans le sillon ; il respirait délicieusement les senteurs des chèvrefeuilles et des troènes pendus aux rochers qu'une lumière mauve enveloppe.
Le temps a touché à peine la ville de Saint- Antonin. Elle dresse toujours les toits rouges de ses maisons serrées entre la rivière et les remparts.Ses ruelles se courbent avec la môme grâce qu'autrefois et dans l'ancien mystère. Par-ci par-là une façade a été grattée, une fenêtre a perdu ses meneaux ; et c'est tout. Les murailles gardent leurs crochets de fer qui
font songer aux « tapisseries de haute lisse tendues sur le passage des processions et des cortèges ». J'ai admiré, sur le linteau de mainte porte, ces écussons qui « montrent, dit Pouvillon, sculptées à vive arête dans le calcaire, les armoiries des familles nobles, les enseignes des anciens corps de métiers ». Les drapiers de Saint-Antonin furent longtemps célèbres. La bourgeoisie de cette ville vivait familièrement avec les nobles qui gouvernaient au nom du Roi. Ces nobles étaient « de gentils seignem'S, magnifiques dans leurs dépenses et débonnaires au pauvre monde ». Un de ces seigneurs jouit de la gloire du troubadour et brilla aux jeux mi-partis. Il s'appelait Raymon Jourdain. Un autre, du nom d'Archambaud, fît bfttir, dans le style roman, un édifice fort joli, qui est devenu plus tard l'Hôtel de Ville. On peut l'admirer encore, gentiment maquillé par Violletle-Duc, si je ne me trompe. 11 a toujours sa claire-voie byzantine, ses piliers sculptés et ses colonnettes dont les chapiteaux portent des têtes curieusement barbues.
< Dans sa nouveauté, remarque Pouvillon, quand ces figures s'enlevaient en couleur sur la sévérité des murailles, quand les plats de
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faïence arabe incrustés dans la pierre chatoyaient au soleil, le monument devait être, pour les bourgeois casaniers et le menu peuple attaché à la glèbe, comme une vision d'Orient, une évocation des splendeurs de Venise et de Constantinople. »
La prospérité régna longtemps dans Saint- Antonin, malgré les croisés de Montfort, malgré les Anglais, malgré les guerres religieuses. Puis la décadence vint, et c'est elle qui permit à la cité romano-gothique de conserver intacte l'image du passé.
— Heureux Saint-Antoninois ! s'écrie Pouvillon.
Et il se souvient de la dernière soirée qu'il a passée chez eux. Il revenait d'une promenade, grisé de plein air. Le jour déclinait. Les travailleurs rentraient des champs, les charrettes à bœufs roulaient sur le pavé. Dans le calme des ruelles étroites, les foyers s'allumaient pour le repas du soir. L'ombre gagnait les rochers héroïques d'Anglar, qui portent le Gausse désert où poussent la lavande et le genévrier.
...Je pense toujours à ce Gausse tragique d'Anglar. Nous étions partis par un matin
d'avril dans une voiture étrangement surannée, qui monta en cahotant le chemin de la montagne. Nous arrivions à peine sur le plateau, lorsque, tout à coup, le ciel se rembrunit. Le vent sema des gouttes de pluie. La voiture traversa lentement Fétendue silencieuse. Un chevrier, debout dans son manteau mouvant, gardait son troupeau.
Sur l'autre versant, nous relayâmes à une bourgade où devant une très vieille église un calvaire étirait ses bras. J'ai longtemps souhaité de vivre dans cette bourgade un rude mois de janvier. Le bruit des sabots sur la neige dure m'aurait bercé, pendant que je serais assis dans la cuisine, près d'un bon feu de branches.
L'harmonie des sinueux détours du Tarn rappelle à Pouvillon le Tibre, td que l'a compris et interprété le Poussin.
€ La couleur de ses eaux, dit-il, que les moindres crues teignent d'un rouge de brique, ajoute à la ressemblance. Avant de se perdre dans la Garonne, au large estuaire de la Pointe, le Tarn décrit une de ses plus belles courbes devant Moissac. »
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Il nous parle de cette ville, et nous peint, d'une chaude palette, la cérémonie religieuse qui commémore son passé maritime. Enfin, il vante dignement les jeux de l'ombre estivale et les nuances du soir dans un magnifique cloître où les tombes se fleurissent de coquelicots, où les arceaux s'enlacent de roses vives.
Je me suis promené dans le silence de ce cloître avec le poète Raymond de La Tailhède né à Moissac. Pouvillon signale sa sensibilité profonde, sa belle envolée lyrique, sa matière d'art très riche et très pure.
Raymond de La Tailhède est un de ces poètes selon Ronsard : il est rempli de fureur et de divinité.
Encore adolescent, il composa des vers trop chargés peut-être de somptuosité. Après cela, il laissa tomber la lyre ; et lorsqu'il la ressaisit, ce fut pour entonner le chant cristallin de sa Métamorphose des fontaines :
Il est une vallée au flanc de l'Erymanthe ;
Les cyprès et les pins tout pesants d'ombre lente
Y dressent un abri de Phébus épargné,
Lorsqu'il aie milieu de son parcours gagné ;
Là, son active sœur, la Fille de Latone,
Ayant rompu la chasse, un moment, s'abandonne
I3fi VARIATIONS SUR I,A VIB RT LES LIVRES
Au vigilant repos d'un silence soudain.
Lieu funeste à l'impie et marqué du destin.
Dans le vif du rocher, sonore et froide, l'onde
Remplit la cavité d'une voûte profonde;
Un reflux abondant s'épanche sur les bords,
Et la claire rosée y rafraîchit le corps.
A peine, ô Gadméen, conduit par l'ignorance.
Tu viens, et de ton sort ressentant l'influence,
A peine as-tu levé tes sacrilèges yeux,
Que prenant en ses mains pour te châtier mieux
Cette eau chargée alors de cruels maléfices,
Avant même, à l'efl'roi des nymphes, que lu visses
Artémis et son arc à terre détendu.
Elle a sur ta figure un venin répandu.
Ores un double bois à ton front ramé monte ;
Tu fuis, et chaque pas te découvre ta honte,
Toi-même à la fureur des chiens tu t'es voué.
Où se cache Actéon, race d'Autonoé ?
Bergers, hôtes heureux de ces douces prairies,
Aux sources que l'été n'a pas encor taries
Contentez votre soif, et, mêlant vos troupeaux,
Tandis que d'Apollon vous tenez ce repos.
L'un de Daphnis aimé, tressant une couronne,
Accordera sa voix à la docte leçon,
Et l'autre, que la lutte incertaine aiguillonne,
Tirera de la lyre une double chanson;
Et quand l'ombre agrandie aux collines prochaines
Sur vos pieds étendra les hauts rameaux des chênes,
Rassemblez vos taureaux, vos boucs et vos brebis.
Sans plus chercher ici ce qui n'est pas permis.
Nous, Faunes etSylvains, cependant, et Naïades,