UNE NOUVELLE TRADUCTION DE LA « DIVLNE COMÉDIE
Lorsque l'abbé Cancellerie avança que Dante avait peut-être imité certains passages de la Vision du moine Albéric, les admirateurs du grand poète poussèrent des cris d'orfraie.
Cependant Dante suivait sans doute l'exemple d'Homère. 11 mettait simplement en œuvre, avec génie, une matière confuse encore.
Le l"mai 1304 une troupe donna sur le pont de l'Arno la représentation d'une sorte de mystère intitulé les Ames damnées ; on y voyait des démons et tous les tourments de l'Enfer. Ce pont, qui était de bois, s'est rompu à la fin du spectacle et le fleuve a englouti les acteurs.
On a prétendu que cette représentation des
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Ames damnées avait fourni à Dante l'idée de son poème. Mais voilà que l'on objecte qu'une grande partie de VEnfer était déjà composée et que, même, la pièce du pont de l'Arno pourrait bien devoir quelques choses à Dante. Ce sont questions oiseuses. Le grand poète et les obscurs auteurs de la pièce traitaient là un sujet répandu depuis longtemps dans tout le moyen âge.
Il y a aussi une autre querelle. Dans un de ses ouvrages Brunetto Latini s'égare au fond d'une forêt, et il rencontre Ovide qui lui sert de guide. Eh bien ! un critique dit gravement : « On est étonné de la ressemblance du plan de Latini et de celui de Dante. »
Un autre critique affirme : « Dante a imité Latini. » Puis viennent ceux qui s'indignent du soupçon.
Pour nous, font-ils, qui avons eu le courage de lire l'œuvre de Brunetto Latini, nous ne pouvons y voir qu'une triste et froide série de leçons morales, enchâssée dans une allégorie sans but et sans charme. Imagination, sensibilité, invention, énergie, art, tout y fait défaut, c'est un essai barbare, exécuté à la grosse brosse, comme le dit justement l'Académie
délia Crusca ; les obscurités et les trivialités y abondent. De quelle utilité ce long sermon a-t-il pu être à l'auteur de la Divine Comédie?...
Ces vaines constatations découlent de la folie de ceux que j'appellerai : dénicheurs de plagiats.
Une anecdote me re^-ient.
Quelqu'un, qui faisait métier d'annoter les grands écrivains des xvin' et xni' siècles, s'attristait un jour de ce que Molière avait dérobé Cyrano de Bergerac. Et l'on voyait bien que le brave homme se disait qu'avec moins de scrupules, il eût pu, lui aussi, s'illustrer à la façon de l'auteur des Fourberies de Scapin.
La vérité est que le sujet et les autres accessoires n'y font rien. Et par exemple, si Dante dépasse tellement les autres poètes du moyen âge, c'est qu'il a une sublime élocution et la plus heureuse cadence.
L'historien Ozanam écrivit sur Dante un de ces ouvrages qui veulent être complets, et qui
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ont besoin d'un commencement, d'un milieu, de toutes sortes de conclusions. Et il y a, hélas ! si peu de choses à dire, même sur les sujets les plus importants.
Mais Ozanam a raison de soutenir que Dante n'est pas amoindri lorsqu'on trouve que son génie repose sur la tradition. Car, le trait principal du génie n'est pas d'être neuf, c'est bien plutôt d'être antique. Le grand art demande autre chose que l'imprévu:
« L'art ne veut donner ses peines qu'à une matière qui les vaille. 11 la lui faut durable, éprouvée, ancienne par conséquent. »
Un grand poète comme Dante touche à la foule par les matériaux qu'il emprunte, et il s'en écarte par la qualité de son travail et de son inspiration.
Je disais que le fond de la Divine Comédie n'est nullement exceptionnel au Moyen âge.
Outre la Vision d'A/béric, nous avons, dans toutes les langues, un grand nombre d'écrits où il est question de l'autre monde.
On peut citer : le Jongleur qui va en Enfe)\
le Salut d'Enfer, la Cour du Paradis, le Vilain qui gagna le Paradis par plaid, la Voye de Paradis de Rutebœuf, poète vigoureux, et le plaisant Songe de l'Enfer de Raoul de Houdan, etc., etc.
Le Voyage de Saint Brendan est très ancien dans sa forme latine ; il a été traduit dans la plupart des langues européennes. Ayant quitté l'île d'Erin, le saint moine erre sur les mers. Il arrive au paradis des oiseaux ; puis il aborde au pied d'une montagne qui est celle de l'Rnfer. Des forgerons au visage noirci y battent les enclumes où se tordent les réprouvés.
Divers auteurs rapportent la légende du Purgatoire de Saiîit Patrice. Pour expier ses péchés, un chevalier anglais part en pèlerin à la recherche du purgatoire. 11 arrive dans rtle où s'ouvre la caverne miraculeuse de Saint Patrice, Après avoir jeûné longtemps et prié avec ferveur, il ose s'engager dans la route souterraine. Les démons le menacent sans l'intimider. Il va toujours et il rencontre des damnés qui souffrent les tourments les plus divers. Ils sont couchés sur le sol et crucifiés, des serpents les enserrent et les dévorent, la bise glace leurs membres nus, ils sont
suspendus par les pieds sur des bûchers toujours ardents, des roues les font tourner sans répit, un métal en fusion les baigne dans une fosse, la rafale les enlève et les précipite dans un torrent où les crocs de fer des démons les happent. Le chevalier reconnaît parmi ces damnés plusieurs de ses compagnons d'armes ; sa valeur l'abandonne et il gagne en défaillant un pont sur l'abîme. Ce pont, fort étroit, s'élargit tout à coup sous les pas du chevalier et le mène, pour ainsi dire, devant une porte d'où Ton aperçoit de riches jardins. C'est l'Eden où séjournent les justes avant de monter au ciel. Une procession vient recevoir le nouvel arrivant dont les regards sont bientôt éblouis par la gloire céleste. Le chevalier se sent purifié...
Dans un fabliau du xni' siècle, plein d'une force naïve, l'archange saint Michel va réveiller saint Paul et lui dit :
— Viens et suis-moi sans crainte. Dieu veut que je t'emmène on Enfer pour voir les tourments et la tristesse que souffrent là-bas les pécheurs.
Saint xMichel va devant, et saint Paul le suit en disant des psaumes.
Au seuil de la porte infernale, il voit un arbre tout en feu d'où pendent ceux qui, durant leur vie, ne songèrent qu'à amasser en trompant les gens. Les uns pendent par les reins, les autres par les jambes, par la tête ou par le cou. Saint Paul voit aussi une fournaise, puis un fleuve impétueux, où les diables vont nageant comme des poissons, mais leur figure est celle d'un lion. Sur le fleuve, il y aunpont haut et étroit. Ceux qui n'ont rien à se reprocher passent facilement sur le pont, et les autres tombent dans l'eau, au pouvoir des diables.
Saint Paul, très ému, demande à l'ange de lui dire quels sont ces damnés.
— Ami, lui répond saint Michel, ceux qui sont plongés dans le fleuve jusqu'au genou furent des envieux médisants; ceux qui le sont jusqu'au nombril étaient des adultères et poursuivaient la femme d'autrui. L'eau presse de tous côtés les félons qui tramaient contre l'Eglise.
Plus loin, les mains et les jambes liées, des usuriers étaient tourmentés durement.
Puis saint Paul vit des pucelles vêtues d'un noir vêtement. Des dragons et des serpents mettaient en pièces leur chair.
Et l'ange dit :
— Elles ne gardaient point leur chasteté, et pour cacher leur faute, elles étranglaient leurs enfants et les donnaient à dévorer aux porcs.
Les juges, qui avaient fait tort aux veuves et aux orphelins, brûlaient comme sarment et gelaient tout ensemble.
Sans les épargner un instant, de nombreux démons mettaient des chaînes au cou de ceux qui avaient été sur la terre des prêtres, et cpii avaient mal gardé la loi de Dieu.
— Tu verras des châtiments plus terribles, dit l'ange à saint Paul-
II lui montre un puits scellé des sept sceaux.
— Ici sont enfermés, fait-il, ceux qui ne croyaient pas que Dieu avait daigné souffrir et mourir sur la terre.
D'autres damnés étaient dans une fosse, tout nus et se roulant les uns sur les autres. La vermine les dévorait.
Un diable, qui menait grande joie, vola en l'air. Il portait l'âme d'un pécheur mort le jour même. Puis vinrent d'autres diables qui empoignèrent l'Ame malheureuse en ricanant:
— Fi ! chétive. Tu reniais le Seigneur-Dieu et tu t'approchais de nous.
L'horreur étreignait saint Paul. Mais il vit tout à coup deux anges voler. Ils portaient l'âme d'un homme juste qu'ils menaient au Paradis.
Et l'on entendait chanter : Sois la bienvenue, âme douce.
En ce moment, tous les damnés se mirent à pleurer, en suppliant saint Michel et saint Paul d'intercéder pour eux auprès du Créateur.
Tant de misère angoisseuse toucha saint Paul et saint Michel, et ils s'agenouillèrent en priant Dieu.
Les damnés gémissaient toujours :
— Hélas ! Jésus, le fils de Marie, daigne nous écouter. Par ta sainte rédemption, reçois notre prière. Prends pitié des pécheurs.
Dieu, dans sa miséricorde, les exauça, et ils eurent trêve à leurs maux, chaque semaine, au jour du Seigneur.
La traduction que le poète Brizeux a donnée de \a.Divine Comédie est souvent harmonieuse; quant à celle de Fiorentino, elle prétend, je crois, à l'exactitude.
Mais c'est la façon dont Lamennais a rendu le texte do Dante qui mérite vraiment d'arrêter l'attention.
Cette traduction fut publiée après la mort de Lamennais : il avait affronté une entreprise si rude déjà vieillard.
Nous voyons néanmoins qu'il lui restait encore assez de force et de flamme pour lutter courageusement avec le haut style et le rythme emporté de son modèle.
Certes, la plus parfaite traduction en prose ne rendra jamais la suavité ou la véhémence, enfin ce plaisir entier qu'un beau poème distille.
Il est seulement possible de faire saisir l'ensemble de l'œuvre au lecteur ignorant de la langue qui donna vie à cette œuvre ; il est possible de conduire, sans le rebuter, celui (jui en déchiffre déjà le texte. Mettons aussi que l'on procure à tel autre lecteur, très versé dans la langue de l'original, la docte jouissance d'une comparaison curieuse ! Serait-ce point assez pour l'ambition du traducteur?
Lamennais, souple quoique têtu dans son talent, n'était pas au-dessous d'une pareille tâclie.
LA « DIVINE COMKDIE » 55
Eq tête de sa traduction de la Divine Conu'die, Lamennais mit une étude, copieuse et un peu chaotique, sur Dante, sa vie et ses doctrines, comme philosophe et comme citoyen.
Pour ce qui regarde la poésie et les lettres au Moyen Age, Lamennais semble croire qu'elles commencèrent à refleurir en Italie, et que la France ne connut ce renouveau que bien après. Plus d'un adopte encore cette opinion. Elle est cependant erronée.
Dès le XI' siècle la France a été la plus riche en poésie, au Nord comme au Midi. Le xni' siècle français a fourni des modèles poétiques à toutes les autres nations. Le bon Vauquelin de La Fresnaye a pu dire :
De notre catalane ou langue provençale La langue d'Italie et d'Espagne est vassale, Et ce qui fit priser Pétrarque le mignon, Fut la grâce des vers qu'il prit en Avignon.
Dante aussi admirait les troubadours, et il étudiait la versification dans les ouvrages d'un Arnaud Daniel.
Il arriva que des Génois, des Milanais, des Mantouans et d'autres Italiens choisirent la
langue d'oc pour composer leurs chansons courtoises.
Le savant Tiraboschi parle d'un jongleur de Ferrare, qui brilla dans la cour du marquis d'Esté, parce qu'il s'entendait à versifier en provençal mieux quancu7i homme en Lombardie.
La langue d'oïl fut également en honneur parmi les étrangers. Brunetto Latini, le maître de Dante, écrivit son Trésor dans cette langue, et il disait qu'elle était la plus délectable et la plus commune à toutes gens.
Au XIII* siècle Paris consacrait déjà les gloires européennes. La Sorbonne était fameuse partout. Albert le Grand vint enseigner à TUniversité de Paris où il eut pour élève saint Thomas, né dans la ville d'Aquino en Italie. Le moine anglais Roger Bacon vécut à Paris plusieurs années studieuses.
Si les chansons de Thibaut, comte de Champagne, sont fort délicieuses, l'art des sonnets de Pétrarque est si rigoureux ! Dante, par ses dons personnels, laisse loin derrière lui les trouvères du moyen âge. Mais il ne s'agit point de cela.
Songez que le génie poétique français n'a donné toute sa mesure qu'au xvn° siècle. Et alors Racine et La Fontaine ne le cèdent peutêtre qu'à l'antiquité.
La nouvelle traduction de la Divine Comédie, que M. A. Méliot vient de faire paraître, est certainement de ces fruits que seule porte une longue étude avisée et passionnée.
En parlant au lecteur, M. Méliot prend la défense de tous ceux à qui nous devons des commentaires capables d'éclaircir et de préciser les divers points de la poésie dantesque. Puis il s'apitoie sur les pauvres traducteurs si souvent molestés ; et il conclut que lorsque rignorance d'une langue doit nous priver d'un chef-d'œuvre, il est encore préférable d'en connaître ce que la traduction peut offrir.
Pour lui^ en assumant son terrible labeur, il n'a rien négligé de ce qu'il a cru indispensable. Des scolies concises, placées au bas des pagcs,servent promptement à l'intelligence de tout vers un peu obscur. Les renseignements historiques ou géographiques, et ceux qui ont
rapport aux emprunts faits par Dante à quelque auteur grec ou latin, se trouvent rassemblés à la fin de chaque chant. Ils attendent qu'on aille les interroger.
La nouvelle traduction delà. Divine Comédie est ornée de deux portraits de Dante : l'un par Masaccio, l'autre par Giotto.
La découverte de ce dernier portrait, perdu pendant longtemps, donna lieu à une admirable scène.
On savait que le fameux Giotto, ami afTectionné de Dante, avait peint en fresque, dans une salle de palais, le portrait du poète. Ce palais fut transformé en prison : on le connaissait à Florence sous l'appellation d'il Bar gello.
En 1841, le grand-duc de Toscane, Léopoldll, fit faire des travaux, dans l'espoir de retrouver l'image du chantre de la Divine Comédie.
La ville tout entière se passionna pour ces recherches ; et un jour que la foule impatiente se pressait devant le Bargello, l'elYort des ouvriers fit tout à coup apparaître, dans une ouverture, les traits sévères de Dante.
Un grand silence régna un instant, et, dans ce silence, une voix jeta ces paroles :
Onorate raltissimo poeta ;
Uomhra sua. torna, ch^era dipartila.
Ces paroles sont appliquées à Virgile dans le quatrième chant de l'Enfer.
Le grand-duc de Toscane regarda du côté d'où venait la voix:
— C'est bien, dit-il, on ne pouvait mieux saluer l'apparition glorieuse qui vient combler nos vœux.
On dit que celui qui avait fait, si à propos, cette belle citation était un Français.
AU Ti^MPS DU ROI DAGOBERT
A peine adolescent, Dagobert, fils du Roi Glotaire II, se montrait déjà chasseur habile.
Certain jour, il poursuivit un cerf qui, après une longue course, vint s'arrêter au milieu d'une plaine où s'élevait une petite chapelle de modeste apparence.
Le cerf cherche asile dans la chapelle. Les chiens se mirent à aboyer furieusement devant la porte. Elle était demeurée ouverte, et cependant les chiens n'osaient entrer, retenus sur le seuil par une force mystérieuse.
Dagobert arriva bientôt, et, voyant cela, il se sentit plein de vénération et d'humilité.
1. On applaudissait à la Comédie-Française Le bon Roi Dagoberl, pièce où brode la fantaisie dclicalc du poète André Uivcire. C'était l'occasion de tirer une épreuve du Dagobert des vieilles chroniques.
Il faut savoir que la petite chapelle où le cerf se cachait avait été bâtie sur la sépulture de trois martyrs, qui étaient l'un, le bienheureux Denis, évêque de Paris, l'autre, le prêtre Rustique et le troisième;, le diacre Eleuthère.
Après la mort de la reine Bertrude, mère de Dagobert,leroi Glotaire prit une autre femme, nommée Sichilde, mais il ne cessait de chérir la mémoire de sa première épouse.
Le jeune Dagobert croissait en âge, et sa vertu éclatait merveilleusement.
Il y avait alors à la Cour un favori du nom de Sadrégésile. Cet homme obtint du roi Glotaire le gouvernement du duché d'Aquitaine, et, comblé de la sorte, il ne tarda point, malgré ses mérites, à s'enfler d'orgueil. Il se mit à s'offusquer de la vaillance et de la sagesse de Dagobert. Il se plaisait à le rabaisser aux yeux de tous, en feignant de veiller sur lui. Il tenait des propos couverts.
— Un jeune prince, disait Sadrégésile, est vite corrompu lorsqu'il rencontre chez les grands du royaume une soumission aveugle.
L'autorité acquise trop tôt peut nuire au travail et à l'étude...
On rapporta ces paroles à Dagobert qui sut en pénétrer le sens véritable.
Or, il advint que le Roi son père s'en alla chasser fort loin. Peu après, Sadrégésile fut invité par Dagobert à un repas commun. Il arrive et se met tout de suite à parler au prince avec désinvolture. Dagobert lui présente la coupe trois fois, et Sadrégésile a l'audace de la repousser dédaigneusement. Alors, sans tarder, Dagobert l'accuse de félonie et le menace durement.
A la fui, il le fit battre de verges et lui coupa la barbe, ce qui était le plus cruel affront.
Sadrégésile attendit, en mâchant son frein, le retour de Clotaire à qui il conta sa mésaventure en pleurant; et le Roi, outré de ce qu'il venait d'apprendre, fit mander son fils.
Pour éviter la première fougue de la colère paternelle, Dagobert quitta le palais, et, se souvenant de la protection que le cerf aux abois avait trouvée daas la petite chapelle des saints martyrs, il y cliercha un refuge lui-même.
Clotaire envoya des soldats avec ordre de lui amener aussitôt son fils. Les soldats partent
et font diligence. Ils étaient assez près de la chapelle, lorsrpi'ils se sentirent comme cloués sur le sol, et incapables d'avancer. Ils reviennent donc vers le Roi et lui rendent compte du prodige.
— Traîtres, fait le Roi, vous prenez parti pour mon fils !
Il envoie d'autres soldats ; et cette nouvelle troupe est miraculeusement arrêtée dans sa marche, comme la première.
Glotaire, de plus en plus irrité, décide d'entreprendre en personne la capture de son fils coupable.
Pendant ce temps, Dagobert qui priait dans la chapelle s'endormit doucement. Alors, trois hommes, d'une beauté céleste et vêtus de blanc, lui apparurent. L'un d'eux, le plus grave et le plus vénérable d'aspect, dit à Dagobert :
— Apprends que nous sommes Denis, Rustique et Eleuthère. Nous avons souffert le martyre pour le nom du Christ, et nos corps reposent ici. Mais la petitesse et la pauvreté de cette chapelle ternissent l'éclat de notre renommée. Si tu promets d'honorer notre mémoire et d'orner dignement ce lieu, nous écar-
terons de toi, avec l'aide de Dieu, le danger qui te menace. Et ne va pas te croire abusé par un vain songe : là, sous la terre qui couvre nos cercueils, il y a des lettres gravées qui te renseigneront suffisamment...
Dagobert se réveille et trouve les noms des martyrs sur les cercueils. Son àme est remplie de joie, et il n'hésite pomt à se lier par un vœu.
Le roi Glotaire vint devant la chapelle avec une escorte redoutable. Il voulait se saisir de son fils. Mais lui qui avait blâmé les autres de leur inaction, le voilà immobile à son tour sous l'influence divine ! Alors, sans douter plus longtemps du miracle, il oublie sa colère contre Dagobert. Le libre mouvement de ses membres lui est aussitôt rendu. Il entre dans la chapelle, et, plein de ferveur, il prie à côté de son fils.
Dagobert que son père avait fait Roi des Austrasiens, se rendit en grande pompe et suivi de ses ducs à Glichy où il épousa Gomatrude, sœur de la Reine Sichilde, seconde
femme de Glo taire. L'allégresse de ce mariage fut troublée par un différend qui survint entre le père et le fils. II s'agissait de quelques terres que tous les deux réclamaient. Le seigneur Arnould, évêque de Metz, dont la parole était douce et persuasive, rétablit à la fin la concorde.
Bientôt, Dagobert qui était jeune, beau, brave et artificieux, s'en alla gouverner l'Austrasie. Gomme les Saxons rebelles, conduits par leur duc Bertoald, le menaçaient, Dagobert, à la tête de son armée, passa le Rhin; et, dans le premier combat, il reçut sur son casque un coup qui lui enleva un morceau du cuir chevelu. Son porte-armes, nommé Adtira, ramassa le morceau ; et Dagobert lui dit :
— Hâte-toi et porte ces cheveux de ma tête à mon père. Nous avons grand besoin de son secours.
Adtira partit et rencontra le roi Clotaire dans la forêt des Ardennos.
11 lui montra la peau et les cheveux arrachés de la tête de son fils. Et le roi presse son armée, au milieu de la nuit et aux sons des trompettes. Il ne tarde pas à joindre son fils, et tous les deux dressent leurs tentes sur les
bords du fleuve. Bertoald et ses Saxons campaient sur l'autre rive.
— Qu'ont-ils donc, les Francs, à faire tant de bruit ? demande Bertoald.
On lui répond :
— Le seigneur roi Glotaire est arrivé.
— Mais n'avons-nous pas appris sa mort? fait Bertoald en éclatant de rire.
Glotaire se tenait en face, sur l'autre rive. Il ôta son casque à longue crinière, et Bertoald reconnut le Roi. Il lui crie en raillant :
— Tu es donc ici, mauvaise rosse !
Alors, Glotaire qui était impatient et hardi, se jette dans le fleuve et le traverse sur son bon cheval.
— 0!Roi! lui dit Bertoald, si je suis vaincu on dira que tu as tué ton serviteur Bertoald le païen : mais si tu tombes sous mes coups, quelle clameur parmi les nations, de ce que le noble roi des Francs a été tué par un serviteur !
Sans l'écouter, Glotaire le presse dans un combat rude.
L'eau du fleuve, en trempant les habits du Roi, les avait rendus très pesants.
Mais le bon guerrier continue à fondre avec
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impétuosité sur Bertoald, et il le frappe à mort. Il lui coupe la tête et la met au bout (le sa lance ; puis il revient parmi les Francs.
Le roi Glotaire mourut la quarante-cinquième année de son règne, et il fut enterré dans le faubourg- de Paris, à l'église de Saint- Vincent.
Après la mort de son père, Dagobertfut maître du royaume, et il se souvint de son vœu et de ses promesses aux saints martyrs Denis, Rustique et Eleuthère.
Une église nouvellement construite reçut leurs corps, qui reposèrent dans un monument tout orné d'or et de pierreries.
Des agents du Roi achetaient de l'huile comme pour le service du Roi lui-même et la remettaient aux envoyés de l'église. Toutes les voitures qui portaient cette huile étaient exemptées de tout droit jusqu'à leur arrivée dans la basilique.
Une cassette d'argent, placée en face de l'autel recevait les aumônes que les prêtres distribuaient aux pauvres. Dagobert lui-même
envoyait annuellement à cette cassette cent sous d'or. Il espérait que ses fils et les autres rois, leurs successeurs, suivraient cet exemple, et qu'il y aurait toujours là pour les pauvres et pour les voyageurs un prompt secours.
Derrière l'autel, était une grande croix d'or pur, ornée depierresprécieuses. Cette merveille sortait des mains du bienheureux Éloi, connu pour le premier orfèvre de son temps. Enfin, le roi Dagobert avait fait suspendre aux colonnes et aux arceaux de son église des vêtements tissés en or et couverts de perles.
On vantait la prudence du roi Dagobert, sa sagesse, sa libéralité, ainsi que sa fermeté à maintenir la discipline militaire. Il paraît cependant, qu'à une certaine époque de sa vie, son cœur devint corrompu et sa pensée s'éloigna de Dieu. On le vit alors plein d'injustice et enflammé do cupidité. La concupiscence de la chair lui tendait ses pièges, et l'on disait que, comme Salomon, il avait trois reines et une multitude de concubines.
iMais le roi Dagobert reprit vite le droit
chemin (le ses anciennes vertus. Il pacifia tons les peuples autour de sa nation, puis il tourna son esprit vers le ciel.
Ayant convoqué ses fils et tous les grands de son royaume dans son palais de Garches, il se présente, la couronne sur la tète, et commence à dire :
— Ecoutez, ô vous Rois, mes très chers fils, et vous tous illustres et vaillants ducs! Avant l'appel subit de la mort, il faut prendre soin de notre âme; car il est terrible de perdre la lumière et de tomber dans les ténèbres étant mal préparé.
Le roi Dagobert parla longtemps avec beaucoup de sagesse et de piété. Il dit que les biens fragiles de la terre doivent servir à nous gagner, dans les tabernacles des cieux, une vie impérissable, et une place bienheureuse parmi les justes. Il faut donc changer les richesses en aumônes et mériter les fruits toujours renaissants du Paradis. Celui qui demande à s'abreuver à cette source vive ne se voit jamais refuser la coupe de douceur et de parfums. Mais il est nécessaire de scruter sa conscience et de peser les péchés de son cœur, en redoutant le jugement et la colère de Dieu...
Et Dagobert ajouta qu'il voulait léguer ses biens aux basiliques des saints, et qu'il allait faire écrire quatre testaments.
— J'ai décidé, dit-il, d'envoyer l'un de ces testaments à Lyon, cité de la Gaule; un autre à Paris, dans les archives de la cathédrale; un troisième à Metz. Le quatrième sera déposé dans notre Trésor.
Tous ceux qui écoutaient le Roi l'approuvèrent et lui souhaitèrent de bon cœur une longue vie et un règne pacifique .
La seizième année de son règne, Dagobert tomba malade, dans sa maison d'Epinay, sur les bords de la Seine.
Gomme il voyait la mort venir, il demanda en toute hâte son conseiller yEga :
— Votre sagesse, lui dit-il, m'est connue. .Je vous recommande la Reine et mon jeune fils.
Tous ceux <jui entouraient le lit du Roi pleuraient de douleur. Il se mit ta les consoler doucement, et il disait que les hommes devaient penser toujours au jugement du Dieu tout-puis-
sant ; mais qu'il ne fallait pas désespérer de sa sainte miséricorde.
Peu de jours après, le roi Dagobert mourut. 11 fut embaumé avec des aromates et enseveli dans l'église des saints martyrs, à la droite de leur tombeau.
Dagobert qui pendant sa vie se plaisait à orner la basilique de Saint-Denis d'or, de pierreries, de meubles et de riches étoffes, lui laissa en mourant les domaines d'Aguisi, de Goudun, de Grandvillé, de Moinsvillé,de Celles, de Sarcelles.
En ce temps-là, un vieillard vénérable,nommé Jean, méditait dans la solitude d'une petite île perdue au milieu de la mer. Les navigateurs allaient visiter cet homme pieux, pour obtenir l'assistance de ses prières.
L'illustre Ansoald, qui voyageait dans ces parages, aborda un jour à la petite tle.Le solitaire le reçut fort bien et voulut savoir d'où il venait.
— Je suis parti de la Gaule.
— Connaissez-vous le roi Dagobert ?
l'I VARIATIONS SUR LA Vit: ET LES LIVRES
— Sans doute.
— Alors écoutez: rompu par l'âge et les veilles, je reposais doucement lorsqu'une voix me parla en m'ordonnant de me lever et d'implorer Dieu pour l'âme du roi des Francs, Dagobert, qui venait de quitter ce monde. Je m'éveillai, et là, sur la mer où s'étendait la nuit, je vis des démons traîner un corps mort lié contre une barque. Pendant que la foudre g-rondait, que les vagues se soulevaient, un homme m'apparut, nimbé de gloire et vêtu de blanc. Tout saisi de crainte, je lui demandai qui il était, et il me répondit:* Je suis le martyr Denis, que Dagobert a appelé à son secours. » Les démons ne cessaient de s'acharner sur le mort qu'ils frappaient et tourmentaient. Mais le Saint leur arracha soudain l'âme malheureuse et l'emporta au ciel, aux sons d'une musique suave...
Je trouve dans la Vie de Pépin-le-vieux un passage capable d'éclairer ce qu'on rapporte des vertus et des vices du Roi Dagobert. Je tâcherai de résumer.
Pépin avait été d'abord maire du palais sous le roi Glotaire H qui restimait pour son mérite et sa fidélité. Lorsque Glotaire couronna son fils Dagobert roi d'une partie de ses États, il choisit Pépin comme le plus digne de guider sa jeunesse et son inexpérience. Pépin accompagna donc le nouveau Roi en Austrasie où il se montra habile et très sage gouverneur. Il disait volontiers : « Lorsqu'un Koi juge les pauvres avec équité, son trône s'affermit pour jamais. » Ce fut par les conseils de Pépin que Dagobert régna heureusement, d'abord sur une partie du royaume de son père, puis après la mort de celui-ci sur tous ses États.
Dagobert devint cher à son peuple. Il était libéral, juste, doux, et chacun célébrait sa noblesse vraiment royale. 11 jouit de ce beau renom tant qu'il écouta les saines doctrines de son vertueux précepteur. Hélas! un jour vint où Dagobert s'entoura de ministres selon ses passions. Alors son cœur fut vite corrompu par les femmes, et, comme une grande abondance et une liberté sans bornes inclinent d'ordinaire la nature humaine à consentir au péché^ le jeune Roi se détourna du biea et ferma l'oreille aux avis loyaux et salutaires. La luxure
74 ^•ARIATIo^s sun la vik et mîs khres
l'assaillit; il eut des concubines en nombre considérable et même il osa^ contre la loi canonique et la décence royale^ garder trois épouses à la fois.
En vain Pépin, son sage conseiller, le blâmait librement pour tous ces vices et lui reprochait son ingratitude envers Dieu. L'insensé Dagobert, trop soumis à ses désirs, détestait déjà le médecin de son mal, au point de souhaiter sa perte, à la grande joie des envieux et des méchants. Pépin, qui était très fécond en bons conseils, voyait cela, et il n'approchait plus de Dagobert que fort prudemment et tout rempli (le circonspection. Ainsi il épargna au Roi le crime le plus pervers.
A la fin, les yeux du roi Dagobert se dessillèrent et il revint à la vertu et à la crainte de Dieu. Sa haine contre Pépin s'apaisa et fut bientôt changée en bienveillance.
Lorsque Dagobert éleva au trône d'Austrasie son fils Sigebert, il lui donna, comme maire (lu palais. Pépin, qui sut par ses efforts défendre avec succès, contre les Wénèdes, les frontières de l'Austrasie et le Rovaume des Francs.
Lamartine est de nouveau en pleine vogue actuel et vivant. Gela est juste et n'a rien qui étonne.
Certes, les artistes parfaits sont rares : nous avons, au premier rang, Sophocle dans l'antiquité. Racine dans les temps modernes.
En son art, le poète des Méditations n'est pas sans lacunes. Il éclate cependant, pur rayon dans le brouillard.
C'est qu'il fut original et contemporain sans arrière-pensée par la seule force de ses dons naturels.
La vie de Lamartine, les drames de son cœur, sollicitent aujourd'hui la curiosité etfont surgir documents sur documents, controverses sur controverses.
Ne nous en plaignons pas trop : c'est un cadre sculpté autour de Tinspiration du poète.
On se bat ferme pour savoir si l'idylle de Lamartine et d'Elvire finit ou non comme VOariste attribué à Théocrite.
Il yen a, parmi les exégètes,qui se prononcent pour Eros armé de tous ses traits, et d'autres pour le platonique.
Les dates, le fameux pour expier découvert dans une lettre d'Elvire, la religion, la philosophie, la littérature, toutes sortes de points sont invoqués et font à la fia un grand brouillamini.
M. René Doumic est pour le péché, M. Emile Faguet scrute en souriant. M. Léon Séché frémit à l'idée d'une macule.
Relisons, avec les vers du poète, cette lettre d'Elvire :
« ...C'est aux pieds de Dieu que j'ai recouvré la force de lui parler à lui-même. 11 me permet de vous aimer, Alphonse, j'en suis sûre. S'il le défendait, augmenterait-il à chaque instant l'ardent amour qui me consume ? auraitil permis que nous nous revissions ? Voudraitil verser à pleines mains sur nous les trésors
de sa bonté et nous les enlever ensuite avec barbarie? eh! non, le ciel est juste, il nous a rapprochés, il ne nous arrachera pas subitement lun à lautre. Ne vous aimerais-je pas comme il le voudra, comme fils, comme ange, comme frère? Et vous, vous cher enfant, ne lui avezvous pas, depuis longtemps promis de ne voir en moi que votre mère ? — Ah! que cette nuit s'écoule, elle me torture. Quoi, Alphonse, jene me trompe pas, vous êtes bien ici! Nous habitons le même lieu ! je n'en serai sûre que demain. Il le faut, que je vous revoie pour croire à mon bonheur ! Ce soir le trouble est trop affreux. — Chère vallée d'Aix ! ce n'était pas ainsi que vous nous rassembliez, vous n'étiez pas pour nous avare des joies du ciel ! elles duraient comme notre amour, sans terme, sans bornes! elles auraient duré toute la vie! Ici, les voilà déjà troublées. Mais quelle soirée aussi et que nous aurions tort, cher enfant, de n'en pas observer de meilleures ! Vous verrez comme habituellement je suis seule. Vous verrez, demain, mon ange, si Dieu est assez bon pour nous faire vivre jusqu'au soir, que des heures et des heures se passeront sans que l'on nous sépare! »
78 ^ AIÎIATIONS SUR LA VIE ET LES LIVnES
Ceux qui se flattent de connaître les femmes concluront de cette lettre chacun à sa façon. Et il n'est pas impossible qu'ils se trompent, les uns ouïes autres.
Déjà, en 1823, Vigny écrivait à Hugo en parlant de Lamartine :
« On (lit que vous tous l'avez excommunié. Je ne puis le croire. »
Vig-ny lui-même ne se montrait pas tendre pour les Nouvelles Méditations qu'il considérait comme des rognures des premières. 11 est vrai qu'il mettait à part les Préludes, Bonaparte, et le Chant d'amour, pièces dont il célébrait la verve et la fécondité d'émotion. Enfin, les plus turbulents parmi les jeunes romantiques s'éloignaient sans vergogne de Lamartine ; et bientôt celui-ci, pensant le disputer en audace à Victor Hugo, risqua toutes ses contorsions qui gâtent si malheureusement la sublimité de ses nccueille?nents poétiques.
Le perspicace et hérissé Sainte-Beuve ne manqua point de faire observer :
« M. de Lamartine veut prendre, en quelque
SUR LAM.ARTINK 79
sorte, dans son rythme le trot de Victor Hugo ; ce qui ne lui va pas... Le vers de M. de Lamartine était comme un beau flot du golfe de Baïa : il le brise, il le saccade, il le fait trotter aujourd'hui comme un cheval bardé d'un baron du moyen âge. Toute harmonie est troublée . »
Il arriva à Lamartine de dire amèrement:
— Sainte-Beuve ne m'aime plus...
C'était vrai, malgré les protestations du critique.
Dans ses lettres au ménage .Juste Olivier, Sainte-Beuve parle plus d'une fois de Lamartine, méchamment, plaisamment.
Il disait de la Chute d'un ange : « de belles choses et un ensemble détestable ». Et il ajoutait que Lamartine avait envoyé de Saint- Point à son éditeur, trois à quatre mille variantes pour ce poème, et qu'elles allaient être distribuées au hasard.
A propos du Polonais Mickiewicz et de l'Italien Manzoni, considérés comme des doublures de Byron, il insinuait : Lamartine aurait pu être cela en France.
Une autre fois il dit sur un ton peut-être équivoque : < Lamartine est revenu d'hier à
Paris ; je ne l'ai pas vu encore, mais malgré nos dissidences (un peu trop exprimées par moi, je le crains) nous nous rencontrerons, et ce sera au mieux ; il est la générosité même. »
En 184i il traitait Lamartine d'insensé, disant que la mort du duc d'Orléans lui avait tourné la tête, et qu'il ambitionnait de jouer un grand rôle, mais que ses façons achevaient de faire crier au poète, comme au fou.
Il raconte que le lendemain d'un discours Lamartine reçut une lettre enthousiaste de George Sand.
Il va la voir, et la trouve, encore couchée, malgré l'heure tardive. Sand se lève et reçoit le poète vêtue d'une espèce de sarrau. Us se mettent à causer politique et humanité, en fumant de gros cigares.
Et Sainte-Beuve raille :
— C'était la première fois que ces deux grands génies causaient face à face. Jusque-là George Sand avait tout l'air de mépriser un peu Lamartine...
Il disait encore :
— Gomment, à propos des grands hommes mal entourés, ne pas songer à Lamartine !
Le poète offrait maintenant ses vers aux
SUR LAMARTINK 8l
journaux, par échantillon d'avance, pour aider le mouvement électoral et lui donner un coup de main.
Le 16 avril 1848 Sainte-Beuve passait près de l'Hôtel de Ville. La foule y était compacte, et il essaya vainement de se frayer un chemin jusqu'au pont d'Arcole.
Las de lutter, il rebrousse du côté de l'église Saint-Gervais dans l'intention de contourner l'Hôtel de Ville.
Il avait pris la ruelle qui va le long de la nef et du chevet de l'église. Deux hommes marchaient devant. L'un d'eux se retourne, et Sainte-Beuve reconnaît Lamartine.
« Il sortait, dit-il, de l'Hôtel de Ville par une petite porte, et se dérobait à son triomphe pour rentrer chez lui et rassurer sa femme. »
Sainte-Beuvre criticpiait le roman de Raphaël^ et prétendait que Lamartine avait prêté à son héroïne les conversations de M°" d'Agoult, personne un peu athée ou panthéiste.
« C'est bien cela, fait-il, un canevas de vingt ans, et, pour broderie, des pensées de cinquante ; composez donc un charme avec un pareil assortiment I »
Ces choses expliquent, selon lui, le désaccord de la vraie Elvire avec Julie et le vague des phrases du roman.
... Sainte-Beuve avait un esprit de diable et l'amour des Muses qui avaient horreur de lui...
Lamartine avait-il fini par faire grise mine à Sainte-Beuve ? Celui-ci comptait faiblement, pour sa candidature académique, sur la voix du poète. Hugo et Thiers lui étaient hostiles. Un autre académicien, son grand appui, tomba malade. Sainte-Beuve se désolait et songeait à se tracer un nouveau plan de vie et de travail.
Il n'avait pas tort de se tourmenter. Il ne fut point élu.
Après son échec, il écrivit à M"' Juste Olivier cette lettre fort curieuse :
« Merci, chère Madame, de vos aimables et bonnes paroles. J'en ai grandement besoin. Ce n'est pas cette simple brigue académique qui me tient et m'inquiète : c'est ma situation tout entière, de plus en plus insoutenable et ruineuse moralement et physiquement. Oh 1 qui me donnera un coin de terre où je puisse vivre ou plutôt végéter au soleil en paix et me reconnaître peu à peu I Mon esprit luimême est on train de baisser à travers tout
cela ou (lu moins mon cerveau y craquera un de ces matins. Tout ceci est le résultat d'une situation fausse prolongée, attaché que je suis au centre de Paris, en butte à toutes les obsessions du monde ou autres et envahi à la longue sans plus de défense. Cette affaire académique serait trop longue et fastidieuse à vous écrire dans tous ses détails. Qu'il vous suffise de savoir qu'il ne m'eût fallu qu'une voix de plus pour réussir et que Victor Hugo m'a constamment et hautement refusé la sienne, en annonçant qu'il votait moins pour Vigny que contre moi. On me dit que je réussirai dans trois semaines ; je n'en crois rien et ne fais plus un mouvement pour cela. Si je manque j'aurai à prendre une détermination très nécessaire et assez prompte de changement de vie, et de de fuite de Paris s'il est possible, pour me mettre un peu au travail... »
Pauvre Sainte-Beuve ! Voilà de quoi envenimer un naturel tortueux surexcité par l'intelligence.
Lamartine a souvent créé dans l'expression à la manière des anciens.
Il dit, par exemple, dans ses strophes à Jean-Jacques Rousseau :
Toi dont le siècle encore agile la mémoire...
Il avait aussi de ces métaphores, véritablement poétiques, que les censeurs malavisés accusent d'ordinaire d'incohérence.
Rappelez-vous ces deux vers sublimes de sa réponse à l'auteur de Némésis :
Un jour de nobles pleurs laveront ce délire, Et ta main étouffant le son qu'elle a tiré.
Mais, chez Lamartine, le côté, dirai-je, mécanique du style n'est pas toujours d'une sûreté parfaite.
Ainsi, il faut l'avouer, les corrections ou les variantes que ces manuscrits nous laissent voir, manquent, en quelque sorte, d'enseignement solide.
André Ghénier y aurait rarement trouvé son compte, lui qui souhaitait de connaître les brouillons des grands poètes, pour voir par combien d'échelons ils ont passé.
Toutefois, dans la pièce du Lac, Lamartine a modifié avec bonheur plusieurs passages.
Il avait d'abord écrit ceci, qui est lâche :
SLR LAMARTINE
Sans pouvoir rien fixer, entraînés sans retour.
Il corrige, et nous avons ce vers énergique :
Dans la nuit éternelle emportés sans retour...
Une strophe finissait sans éclat :
Chanta ces tristes mots.
Nous lisons maintenant :
Laissa tomber ces mots.
C'est parfait.
0 lac, rochers muets, grottes, forêt obscure...
C'est fort beau.
Il y avait primitivement :
... imposante verdure...
Hémistiche plat î
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés ..
Le mot chants, à la place du mot bruits, gâtait, dans l'ébauche, ce vers harmonieux. Voici quelques corrections heureuses.
Dans VIsolement.
Premier jet :
Que me font ces vallons, ces îles, ces chaumières, Froids objets dont pour moi le charme est envolé ! Fleuves, co/eaux, forêts, ombres jadis si chères...
Version définitive :
Que me font ces vallons, ces palais,'ces chaumières, Vnins objets dont pour moi le charme est envolé ! Fleuves, rochers, (orêis, solitudes si chères...
Dans Ischia :
Premier jet :
Le soleil va porter le jour à d'autres mondes, Sur l'horizon désert Phœbé monte sans bruit, Pénèire pas à pas les ténèbres profondes, Et jette un voile d'or sur le front de la Nuit.
Version définitive :
Le soleil va porter le jour à d'autres mondes, Sur l'horizon désert Phœbé monte sans bruit, El jette, en pénétrant les ténèbres profondes, Un voile transparent sur le front de la Nuit.
La septième strophe de l'Esprit de Dieu se lisait tout d'abord comme il suit :
'i'ous deux ils tombent dans la lutte : Sons son ennemi terrassé, Jacob entraîne dans sa chute L'ange par le choc renversé ; Palpitant de honte et de rage Soudain le pasteur se dégage
SUR r.AMARTINE 87
Des bras de Vhahilant des cieux, Surmonte sa masse accablante Et sur sa gorge haletante Pose un genou victorieux.
Voilà un langage impropre, une yersification énervée !
Lamartine a remanié cette strophe :
Tous deux ils glissent dans la lutte, Et Jacob enfin terrassé Chancelle, tombe, et dans sa chute Entraîne l'ange renversé :
Palpitant de crainte et de rage, Soudain le pasteur se dégage Des bras du combattant des cieux, L'abat, le presse, le surmonte.
Et, sur son sein gonflé de honte.
Pose un genou victorieux.
Sans doute, morne ainsi remaniés, ces vers ne décèlent pas encore le droit génie lamartiuien. Mais la curiosité qui commente pourrait s'y repaître.
A propos d'une de ses Méditations, Lamartine écrivait à son ami Virieu :
« Je t'envoie les stances dernières, telles qu'elles sont tombées sur l'album et sans avoir le temps d'en faire des vers. »
Pour grifîonner les brouillons de sa verve, il se servait d'albums à dessin ; et il emportait probablement ces albums dans ses courses : le long des rivières, à travers les bois, sur les collines.
Voyez ce canevas curieux :
Tu ne rêvas jamais ta pensée allait
droit au but
comme la flèche
à travers le sein même
d'un ami !
Jamais la coupe
des festins, ni
les larmes de la beauté!
Tu versas le
sang comme
une liqueur, etc.
Tu n'aimais que
ton coursier, etc., etc.
Rien d'humain
ne battait en loi!
Tu n'avais (;omme Ion
aigle ni pitié ni
amour I qu'un regard pour
juger le monde
et des serres pour le déchirer.
SUR LAMAHTINK 89
C'est de cette vague prose, rangée en forme de vers que sortirent des strophes comme celle-ci :
Tu grandis sans plaisir, lu tombas sans murmure; Rien d'humain ne battait sous ton épaisse armure ; Sans haine et sans amour, tu vivais pour penser. Comme un aigle régnant dans un ciel solitaire, Tu n'yvais qu'un regard pour mesurer la terre, Et des serres pour l'embrasser.
Ossian avait charme de bonne heure Lamartine, en berçant sa mélancolie aux sons aériens des harpes.
L'auteur de Jocelyn appelait Ossian l'Homère de sa jeunesse, et il se vantait de lui devoir la douceur et l'incertain de sa poésie.
Ossian ! Ossian I lorsque tout jeune encore, Je rêvais des brouillards et des monts d'Inistore, Quand tes vers dans le cœur et ta harpe à la main, Je m'enfonçais l'hiver dans les bois sans chemin...
llallait s'asseoir aux bordsd'un torrent, ou sur des rochers qui brisaient la mer, et il regardait fuir les nuages qu'il personnifiait et nommait.
11 appelait la lune biche aux cornes d'argent, et il l'invitait à descendre sur les collines assombries.
Astre aux rayons muets, que ta splendeur est douce. Quand tu cours sur les monts, quand tu dors sur la
[mousse.
Que tu trembles sur l'herbe ou sur les blancs ruis-
[seaux, Ou qu'a\ec l'alcyon tu flottes sur les eaux!
Le docte et tendre Pétrarque fut aussi le maître de Lamartine.
« Je lis, écrivait-il à Aymon de Virieu, des sonnets de Pétrarque, que je n'entendais guère en Italie et que je trouvais mauvais. Je les entends maintenant comme du français, je ne sais pourquoi, et j'y trouve des choses ravissantes. Il y a un temps pour tout, et telle ou telle disposition de l'âme ou de l'esprit nous donne de la répugnance ou du goût pour un homme ou pour un livre. Nous sommes vraiment de singuliers instruments, montés aujourd'hui sur un ton, demain sur un autre ; et surtout qui changent d'idées et de goût selon le vent qu'il fait et le plus ou moins d'élasticité de l'air. »
Lamartine possédait une jolie édition, en petits volumes , des sonnets de Pétrarque . Il emportait un de ces volumes dans ses promenades sur la montagne, et il lui arrivait d'écrire en marge, au crayon, des vers qui étaient la traduction d'un passage préféré.
"\'allon rempli de mes accords, Ruisseau dont mes pleurs troublaient l'onde, Prés verdoyants, forêt profonde.
Oiseaux qui chantiez sur mes bords!
Zéphyr qu'embaumait son haleine, Sentier où sa trace autrefois Me fïuidait sous l'ombre des bois, Où l'habitude me ramène !
Ce temps n'est plus, mon œil glacé, Vous cherchant à travers ses larmes.
Sur vos bords jadis pleins de charmes Ne retrouve plus le passé.
Il estimait également un Italien plus récent, Manzoni, et il savait en tirer parti :
On dit qu'aux derniers jours de sa longue agonie Devant Téternilé seul avec son génie, Son regard vers le ciel parut se soulever. Le signe rédempteur toucha son front farouche, l']t même on entendit commencer sur sa bouche Un nom qu'il n'osait achever.
02 AARIATIONS SUR h\ VIE ET LES LIVRES
Achève I c'est le Dieu qui règne et qui couronne, C'est le Dieu qui punit ; c'est le Dieu qui pardonne ; Pour les héros et nous il a des poids divers, Parle-lui sans efTroi : lui seul peut te comprendre : L'esclave et le tyran ont tous un compte à rendre, L'un du sceptre, l'autre des fers.
Stendhal a écrit sur Manzoai et son Ode h Napoléon avec cette absurdité désinvolte qui nous séduit tant :
« ... Depuis bien des années, dit-il, rien d'aussi beau n'a été écrit dans ce genre. Les pièces de vers que lord Byron, M. de Lamartine et M. Casimir Delavigne ont publiées sur le même sujet nous paraissent bien inférieures à l'ode de Manzoni. Tout est grave et l'on peut dire céleste, dans l'ode de Manzoni. Pour trouver quelque chose de comparable, il faudrait chercher dans les oraisons funèbres de Bossuet, et Bossuet serait probablement vaincu. Après avoir rêvé longtemps pour trouver quelque chose à blâmer dans ce chef-d'œuvre de la moderne poésie italienne, je ne vois à reprendre qu'un peu d'obscurité dans deux ou trois passages, et une ou deux tournures de phrases trop directement empruntées du latin. »
SUR LAMARTINR 93
Je ne sais pas si Lamartine n'a suivi que de l)ons modèles.
Mais j'ai toujours pensé que même ce qui énerve d'ordinaire, peut stimuler une veine d'élection.
t)t VARIATIONS SUR LA VI? ET LES LIVKES
LE GYGLOPE
Pierre de Ronsard disait :
Je veux lire en trois jours VIliade d'Homère...
L'autre semaine, sous un bel ombrage, tandis que pépiaient les oiseaux, j'ai relu VOdyssée ; non pas tout entière, mais quelques rapsodies seulement.
Et j'ai souhaité de traduire le fameux é[)isode du Cyclope.
Excusez les privautés que je prends avec le chef-d'œuvre ; et soulTrez que je me substitue à Ulysse pour vous conter son aventure.
...En quittant le pays des Lotophages, Ulysse et ses compagnons abordèrent chez les Gyclo-
LE CVCLOPE
pes pleins d'orgueil et d'iniquité, qui ne plantaient ni ne labouraient. Car la pluie seule de Zeus faisait croître pour eux les froments, les orges et les vignes aux belles grappes.
Ces Gyclopes habitaient des cavernes creusées dans le roc des hautes montagnes. Ils ne s'assemblaient point pour délibérer et voter des lois, mais chacun, sans se soucier de son voisin, gouvernait sa propre famille.
Longeant le port de la terre des Gyclopes, une petite île s'étendait, couverte d'arbres. Là, les chèvres sauvages se multipliaient prodigieusement, sans être poursuivies par les chasseurs qui ne pénétraient jamais dans ces fourrés.
Cette île donc n'avait d'habitants que des chèvres, et le sol n'y était jamais cultivé.
Les Gyclopes ne construisaient aucun navire aux flancs peints pour aller vers les cités lointaines, mais ils demeuraient sur leur terre qui était capable de donner des fruits en chaque saison, et que coupaient des prairies molles et aqueuses. Certes, dans ce pays, le labour aurait pu être aisé et la moisson abondante, à cause du sol fort gras. Et il y avait une rade commode où les nautoniers pouvaient attendre les vents propices tranquillement, sans le secours des
ancres et des cables. Au bout de la rade coulait une eau brillante, jaillie d une grotte entourée de peupliers.
La lune éclairait à peine dans Tair dense, lorsque, courant sur les vagues allongées, les vaisseaux portèrent jusqu'au rivage Ulysse et ses compagnons. Là, après avoir plié toutes les voiles, ils se couchèrent sur le sable et s'endormirent en attendant l'aurore.
Elle se montra et rosit le ciel. Alors ils se répandirent dans l'île, en admirant la beauté des sites. Et bientôt les Nymphes firent lever devant eux les chèvres montagnardes qu'ils chassèrent avec des arcs recourbés et de longs épieux.
Ayant tué quantité de ces chèvres, ils restèrent assis jusqu'au déclin du jour, mangeant la viande savoureuse et buvant d'un vin délectable dont ils avaient rempli de nombreuses amphores pendant le pillage de la ville des Giconiens.
Sans interrompre leur repas, ils portaient leurs regards en face, vers la terre des Cyclopes, et ils voyaient monter leur fumée, ils entendaient leurs cris et les bêlements de leurs troupeaux.
LE CVCI.OPE 97
Le soleil céda aux ténèbres et ils dormirent encore couchés sur le rivage.
Le lendemain, aux premiers feux du jour, Ulysse réunit tous ses compagnons et leur dit:
— Vous autres, chers compagnons, ne bougez point. Mais moi, j'irai avec mon navire et mes matelots chercher à savoir quels mortels habitent cette terre .-s'ils sont outrageux, farouches et sans loi, ou bien plutôt hospitaliers et amis des dieux.
Après avoir parlé de la sorte, il monte sur son vaisseau et ordonne à ses compagnons d'y monter eux-mêmes. Us obéissent aussitôt, et assis en ordre sur les bancs, ils frappent de leurs rames la mer blanchissante.
Lorsqu'ils furent assez près du rivage, ils virent une vaste caverne ombragée de lauriers. Des brebis et des chèvres en grand nombre se pressaient dans un parc, et il y avait alentour une enceinte formée de pierres bien affermies, de grands pins et de peupliers chevelus.
Là habitait un homme monstrueux qui, dans la solitude, faisait paître son bétail, en méditant des choses injustes. C'était vraiment un prodige énorme, et il ne ressemblait pas aux mortels mangeurs de pain, mais à quelque
98 VARIATIONS sua LA VIE ET LES LIVr.ES
coupeau, haut et boisé, qui se détache sur une montagne.
Ulysse choisit parmi ses compagnons, pour le suivre, les plus braves, au nombre de douze, et il laisse les autres près du vaisseau, afin de le garder. Il se met en marche, ayant dans ses bagages une outre de peau de bouc pleine d'un vin délectable, de couleur foncée. Maron, fils d'Évanthée, qui célébrait les mystères d'Apollon, à Ismare, avait offert ce vin à Ulysse, pour le remercier des bons traitements qu'il avait reçus do lui dans le bois sacré, sa demeure. Maron avait fait aussi à Ulysse d'autres présents magnifiques ; sept talents d'or travaillé avec art, et un cratère tout d'argent.
Ce vin, breuvage délicieux, dont Maron avait rempli pour Ulysse douze amphores, n'était connu, dans sa maison, que de lui seulement et de son épouse chérie.
Une seule coupe de ce vin pourpré, versée dans vingt mesures d'eau, exhalait encore une odeur divine ; et il n'y avait homme au monde capable de s'en abstenir.
Donc, Ulysse emportait de ce vin une grande outre, et, aussi, des provisions dans une besace ; car, son cœur aventureux pressentait la
LE CYCLOrK 99
rencontre d'un être formidable, rude et contempteur de l'équité.
Ulysse et ses compagnons arrivent en se hâtant à la caverne du Gyclope qui se trouvait dehors et faisait paître son troupeau dans un sras pâturage. Ils entrent dans la caverne et admirent les claies chargées de fromages, les bergeries où sont enfermés les agneaux et les chevreaux : ici les plus âgés, là les moyens, et à l'écart encore ceux qui viennent de naître.
Partout des vases façonnés, terrines et jattes, débordaient de petit-lait.
Les compagnons d'Ulysse souhaitaient maintenant de revenir vers leurs vaisseaux, poussant devant eux les chevreaux et les agneaux, et de voguer sur la mer.
Cependant Ulysse, sans les écouter, désirait voir le Gyclope et connaître ses sentiuicnts.
Ils allument du feu et sacrifient. Puis, ayant mangé quelques fromages, ils attendent le retour du Gyclope.
Gelui-ci survint portant un fardeau énorme de bois sec, et il le jeta sur le seuil avec un bruit si terrible, que les étrangers coururent épouvantes à l'autre bout de la caverne.
100 VARIATIONS sua I.A AIE ET LES LIVRES
Le Cyclope chasse aussitôt dans les vastes bergeries les femelles de son troupeau, qu'il doit traire, et il laisse dehors les mâles, les béliers et les boucs. Après cela, il soulève une lourde pierre dont il bouche l'entrée de sa demeure. Vingt-deux solides chariots à quatre roues seraient impuissants à faire mouvoir cette masse énorme. S'étant assis, le Cyclope trayait fort diligemment les brebis et les chèvres bêlantes, et il approchait les petits de leurs mères.
Il fit cailler la moitié du lait très blanc, qu'il étendit sur des éclisses tressées; et il remplit de l'autre moitié plusieurs vases, pour boire en soupant.
Ensuite il alluma du feu, jeta les yeux autour, découvrit les intrus au fond de la caverne, et leur dit :
— 0 étrangers, qui ôtes-vous?D'où êtes-vous partis sur les humides chemins ? Faites-vous quelque trafic, ou bien errez-vous (;à et là sur mer comme pirates, risquant votre vie et portant le ravage ?
Le Cyclope parlait d'une voix terrible qui brisait le cœur de ceux quil'écoutaicnt. Cependant Ulysse lui répondit en ces termes:
— Nous sommes des Achéens partis de Troie et égarés par les vents contraires sur le profond abîme de la mer. Nous voulons retourner à notre pays, mais Zeus, sans doute, nous en écarte. Nous fûmes des soldats de cet Agamemnon fils d'Atrée, qui jouit à présent d'une immense gloire pour avoir mis à sac une ville puissante et détruit des peuples nombreux... Homme excellent, nous voilà à tes genoux. Respecte les dieux, car Zeus est le protecteur et l'arbitre des suppliants et des hôtes.
— Tu es insensé, lui répond l'impitoyable Cyclope, ô étranger, ou tu viens de bien loin, toi qui me parles des dieux et de leur colère.Que Zeus secoue son égide!... il ne fera point peur aux Gyclopes ; car nous valons mieux que lui. Sois tranquille ! si j'épargne quelqu'un, ce sera mon humeur, et non par crainte de Zeus. Mais, dis-moi, je veux le savoir ; où as-tu laissé ton solide vaisseau; est-ce loin, est-ce près d'ici ?
Par cette demande, IcCyclope voulait éprouver Ulysse. Mais celui-ci ne manqua point de répondre très artificieusement :
— Les puissances de la mer ont brisé mon vaisseau contre iin promontoire, et les vents
impétueux en ont emporté les débris. Quant à nous, nous avons évité la mort.
Sans dire mot, l'impitoyable Gyclope jette ses mains sur les compagnons d'Ulysse et en saisit deux. Il les heurte et les brise; leur cervelle s'écoule et mouille la terre.
Alors il dépèce leurs membres et les dévore avec l'avidité d'un lion : il ne laisse rien, ni entrailles, ni chairs, ni les os remplis de moelle.
En voyant le sort affreux de leurs camarades, les autres versaient des larmes et imploraient le secours de Zeus.
Quant au Gyclope, après s'être gorgé de chairs humaines et de lait pur, il s'étendit au milieu de ses troupeaux.
Pendant qu'il demeure couché, Ulysse se traîne jusqu'à lui, ayant auparavant tiré son glaive aigu ; et après avoir tâté avec la main, il médite de frapper le monstre à la poitrine, là où le diaphragme enveloppe le foie.
Mais il se retient, ayant pensé que la mort du Gyclope ne les sauverait point, lui et ses compagnons, et qu'ils périraient dans la caverne ; puisque, certes, il n'auraient pas la force d'écarter de l'huis le roc pesant qui Pobstruait.
Il patienta donc.
Lorsque l'aurore parut et sema ses roses, le Cyclope reprit ses travaux.
Il allume du feu et trait convenablement ses brebis. Ensuite il dévore deux autres compa,^nons d'Ulysse.
Son affreux repas achevé, il se lève et chasse hors de la caverne ses riches troupeaux.
Il avait écarté d'une poussée la lourde pierre de la porte ; et, avant de s'éloigner, il l'avait rétablie, aussi aisément que le couvercle d'un carquois.
Ainsi, Ulysse et ses compagnons demeurèrent enfermés dans la caverne. Cependant sans se décourager, Ulysse mûrissait dans son esprit une terrible vengeance.
Une branche énorme d'olivier, encore verte, gisait au travers de l'étable. Le Cyclope gardait cette branche pour s'en faire un bâton, lorsqu'elle serait sèche.
A cause de sa longueur et de son épaisseur, les compagnons d'Ulysse comparaient cette branche au raàt d'un large bâtiment de transport s'en allant sur la profonde mer à l'aide de vingt rangs de rames.
Ulysse s'assied près de l'énorme massue et
loi VARIATIONS SUR LA VIE ET LES LIVRES
en coupe la longueur d^une brasse. Il donii'' ce pieu à ses compagnons et leur dit de Taiguiser.
Lorsque le pieufut bien pointu, Ulyssele durcit dans un feu ardent, et le cacha vite sous le fumier répandu en abondance dans la caverne.
Il ordonne à ses compagnons d'élire au sort ceux c|ui doivent le seconder lorsqu'il enfoncera le pieu dans l'œil du Cyclope endormi ; et le sort nomme les quatre qu'Ulysse luimême aurait voulu choisir.
A la tombée de la nuit, le Cyclope revint conduisant ses bêtes laineuses ; et il chassa dans la caverne tout son troupeau, cette fois, sans laisser dehors les mâles. Ce fut, sans doute, la volonté d'un dieu, comme nous verrons.
Pour son repas, le Cyclope avait choisi deux nouvelles victimes parmi les compagnons d'Ulysse. Celui-ci s'avança, tenant une coupe pleine de son vin délectable.
— Cyclope — dit-il — prends et bois ce vin, après t'être repu de chair humaine ; tu sauras quel breuvage recelait notre navire. Je t'en apportais une libation, et je me disais que,
miséricordieux, tu nous laisserais retourner dans nos foyers. Mais ta fureur ne se lasse jamais. Cruel ! Qui voudrait à l'avenir s'aventurer auprès de toi ? Tu nous as traités inexorablement.
Ainsi parla Ulysse, et le Cyclope prit la coupe et but le vin. Et il se réjouissait en buvant, et il redemandait de ce vin délicieux :
— Donne-m'en encore de bon cœur, et dismoi sans tarder ton nom, et tu auras un présent d'hospitalité qui te rendra heureux. Certes, la terre plantureuse des Cyclopes porte de belles grappes qui, nourries de la pluie, produisent du \'in ; mais celui-ci tient de l'ambroisie et du nectar.
Ulysse ne manque pas de reverser de son vin au Cyclope, qui en avale imprudemment, jusqu'à en perdre l'usage de ses sens.
— Cyclope — lui dit alors Ulysse — tu me demandes mon nom ; écoute, et n'oublie pas après de me faire le présent d'hospitalité que tu m'as promis. Mon nom est Persofme ; ma mère, mon père et tous mes compagnons m'appellent Personne.
— Fort bien! — dit le Cyclope — je mangerai Personne le dernier, et tous les autres,
ses compagnons^ avant lui. (>c sera là mon présent.
Après ces paroles, il se renverse, son gros cou de côté, et le sommeil s'empare de lui. L'ivresse l'accable, et son gosier rejette des flots de vin et des lambeaux de chair humaine.
Alors Ulysse met le pieu sous la cendre compacte, pour qu'il chauffe ; et il enhardit ses compagnons par des discours, afin qu'ils ne cèdent pas à la peur.
Le pieu maintenant brillait singulièrement sous la cendre, et il allait s'enflammer, quoique son bois d'olivier fût vert.
Aussitôt Ulysse retire du foyer le pieu pointu et ses compagnons le saisissent, pleins d'audace, et l'appuient surle coin de l'œil du Gyclope. Et Ulysse, haut dressé, l'enfonce en le faisant tournoyer. Le sang ruisselle autour du pieu qui brûle les racines de l'œil unique et la prunelle; et la paupière avec le sourcil crépitent. Et comme une grande hache siffle, trempée dans l'eau froide par le forgeron, ainsi l'œil du Cyclope bruissait autour du pieu d'olivier.
L'être monstrueux gémissait effroyablement, et tout le rocher en retentissait.
Les compagnons d'Ulysse reculent épouvan-
LK CVCLOPE 107
tés; et le Cyclope arrache de son œil le pieu sanglant. Puis il le lance au loin, transporté de douleur.
Et il appelait à grands cris les autres Cyclopes, habitants des cavernes voisines sur les promontoires battus des vents.
Ils accourent de toutes parts, et, du dehors, lui demandent la cause de ses lamentations.
— Pourquoi, Polyphonie, pousses-tu ces cris qui viennent rompre notre sommeil nocturne ? Quelqu'un emmène-t-il tes troupeaux ? Est-ce que l'on te tue par ruse ou par force ?
— 0 mes amis, répond Polyphème, c'est par ruse et non par force que Personne me lait périr.
— Gomment, Personne ? disent-ils, alors, tues seul! Il n'est pas donné d'esquiver le mal que Zeus envoie ; implore, si tu veux, le roi Posidon, ton père.
Sur ces mots, ils s'éloignent ; et Ulysse se réjouit de sa ruse qui les avait trompés.
Le Gyclope géndssait toujours, car il souffrait sans répit. En tâtonnant, il enlève la pierre de la porte et s'assied sur le seuil. 11 avait étendu ses deux mains, espérant se saisir de ceux qui chercheraient à s'échapper. Mais
lus VARIATIONS SIR LA VIE ET LES LIVRKS
Ulysse avait tramé une invention subtile. Nous avons vu que la veille le Gyclope, contre son habitude, enferma dans la caverne toutes ses bêtes. 11 y avait donc les mâles, forts et garnis d une épaisse toison. Ulysse s'avise de les réunir trois par trois, en les liant avec de l'osier souple qui servait de couche au Gyclope. La bête du milieu portait un homme que les deux autres, allant de chaque côté, devaient sauvegarder. Ulysse s'était réservé un bélier superbe . 11 le saisit par le dos, et se glisse sous son ventre velu. Ainsi, solidement roulé dans la laine épaisse, il attendit d'un cœur patient.
Quand parut l'aurore en semant ses roses, le bétail mâle s'élança vers le pâturage, tandis que les femelles bêlaient dans le parc, les mamelles gonflées de lait, car le Gyclope n'avait pu les traire. Accablé de souffrances, il tâtait le dos de ses bêtes qui passaient, sans s'apercevoir que des hommes étaient attachés sous leurs ventres à l'épaisse toison. Le bélier qui portait Ulysse sortit le dernier, et, l'ayant tâté, le Gyclope dit:
— Cher bélier, pourquoi es-tu si tardif aujourd'hui, toi qui hier encore courais le premier brouter les tendres fleurs dans l'herbe ,
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et te désaltérer au courant des rivières. Et le soir, tu regagnais aussi le premier l'étable. Hélas 1 as-tu conscience du malheur de ton maître qu'un misérable a aveuglé, après avoir dompté son esprit avec le vin? Ah! si tu pouvais me dire où se cache ce chétif Personne, sa cervelle rejaillirait dans la caverne, et ma souffrance en serait soulagée...
Ayant parlé ainsi, il laissa sortir le bélier qui vint joindre le troupeau. La caverne était déjà loin, et Ulysse, se détachant le premier, délivra ses compagnons. Ils j)oussent le bétail gras jusqu'à leur vaisseau, et tout en se réjouissant d'avoir échappé aux mains impitoyables du Gyclope,ils pleurent leurs amis morts. Mais d'un signe de ses sourcils Ulysse les arrête et leur ordonne de s'embarquer. Ils s'asseyent en ordre sur les bancs, et frappent de leurs rames la mer blanchissante.
Le vaisseau quitta rapidement le bord, et Ulysse commença d'adresser au Cyclope des outrages mordants :
— Cyclope, tu n'as pas dévoré dans ta caverne les compagnons d'un lâche. Avec l'aide de Zeus hospitalier te voilà justement puni...
A ces mots, le Cyclope, plein de colère, arra-
che le sommet d'une montagne, le lance avec force, et manque d'atteindre la proue du vaisseau.
La mer bouillonne sous le choc, et, battu par le reflux, le vaisseau retourne toucher terre. Mais Ulysse, lui fait regagner le large, en appuyant sur le rivage une longue perche.
Alors, sans écouter ses compagnons qui le suppliaient de ne pas irriter davantage un farouche ennemi, Ulysse raille de nouveau le Cyclope, et lui crie :
— Gyclope, si quelqu'un parmi les humains t'interroge sur Tétat hideux de ton œil, apprendslui que c'est Ulysse, destructeur des villes, fils de Laërte, ayant sa demeure dans Ithaque, cjui t'a aveuglé.
— Ah ! fait le Gyclope, les anciens oracles avaient donc raison de me mettre en garde contre cet Ulysse ! Mais j'attendais un mortel grand et beau, plein de vigueur; et c'est un chétif de petite taille qui m'a perdu.
Il prie son père, le puissant roi Posidon, de le venger; et il lance vainement contre le vaisseau d'Ulysse une seconde roche plus formidable que la première...
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BÉATRICE, LAURE, LISBETTE
Dans le Purgatoire, chant trentième, une femme apparaît à Dante. Il l'aperçoit à travers un nuage de fleurs. Elle porte un voile blanc, et l'arbre palladien, l'olivier, lui fait une couronne de ses feuilles. Son manteau est vert, et sa robe a la couleur d'une flamme vive.
Le poète reconnaît aussitôt celle dont la haute vertu l'avait blessé dans son enfance tendre. Et il dit à Virgile :
— Toutes les gouttes de mon sang tremblent...
C'était bien Béatrice que Dante avait devant les yeux.
L'amour inspiré par Béatrice à l'auteur de la Divine Comédie, forme le sujet de son premier
ouvrage intitulé : Vita nuova. Et le mystère, répandu dans cette composition, ne cesse d'exercer la verve des commentateurs.
Nous avons Biscioni qui considère la Vita miova comme un traité d'amour purement intellectuel. Béatrice, remarque-t-il, n'est pas une femme ; elle est la Sagesse individualisée, et le plus haut point de rentendement. Amour ici signifie étude, et le salut de Béatrice c'est la capacité scientifique. Autour de Béatrice, ces Dames représentent les diverses sciences ffui accompagnent la Sagesse. Reprenant cette thèse, Antonio Perez soutient que Béatrice est l'intelligence active. Mais Rossetti veut qu'elle soit la personnification de la monarchie impériale ; tandis que pour Ancona elle est une vérité mêlée de rêve, une réalité qai s'élève à l'allégorie. L'Allemand Wegele partage cette opinion. Aroux, très au courant des hérésies pendant le moyen âge, tient Béatrice pour la représentation d'une sorte de franc-maçonnerie albigeoise à laquelle Dante avait été probablement affilié.
Dans un récent travail, M. Remy de Gourmont récapitule toutes ces subtilités, et il se moque du naïf Fraticelli qui croyait simple-
BlÎATIMCt;, LAURB, I.ISBETTE 113
ment aux amours de Dante avec une certaine Béatrice ou Bice Portinari.
En revanche, il approuve Bartoli, pour qui Béatrice est la femme terrestre regardée par les yeux mystiques de l'homme du moyen âge, et en particulier de ces Blancs de Florence de la fin du xni* siècle; la femme où l'ange apparaît par degrés; quelque chose d'abstrait et (rimpalpahle, qui devient concret sur un beau visage, puis s'évapore et s'évanouit...
Enfin, Béatrice, c'est l'idéal.
« On comprend alors, dit M. de Gourmont, toutes ces expressions de terreur, ces craintes de mort qui saisissent le poète au paroxysme du désir ; c'est l'inspiration qui le hante, qu'il appelle et dont il redoute la venue. »
L'éloquent petit livre de M.Remy de Gourmont est nourri du meilleur suc. Vous y pourriez apprendre cent détails précieux sur les poètes contemporains de Dante : sur Lapo Gianni, sur Dino Frescobaldi, sur Gino de Pistoie, et principalement sur ce Guido Gavalcanti lequel savait tirer l'éternité de sa donna angelicala des formes périssables d'une Primavera, d'une Forosetta, d'une Pastorella, d'une Giovane de Pise ou d'une Giovane de Toulouse.
Vous y verrez aussi Dante marié, et bientôt séparé de sa femme, Gemma Donati, qui lui avait été cependant donnée en consolation de ses peines.
Au cours de ses recherches, au sujet de Béatrice, M. de Gourmont a l'air parfois de se tourmenter. Mais c'est tout en gardant son agréable sourire sceptique.
Ceux qui croient à la réalité de Béatrice disent qu'elle naquit à Florence en 1266 et qu'elle mourut dans cette ville en 1290, âgée de 24 ans. Dante était son aîné de neuf ou dix mois seulement. Le père de Béatrice s'appelait Folco di Ricanero Portinari ; il était riche et honoré. C'est en 1276, pendant la fête de mai, que Dante et la jeune fille se virent pour la première fois. Ils n'avaient donc pas encore accompli leur neuvième année. Au commencement de la Vila nuova^ le poète parle de cette rencontre et il dit que Béatrice lui apparut vêtue d'une couleur rougedtre, i?nposante et modeste ; et que la façon dont sa ceinture retenait son vêtement se]j ait à son extrême jeunesse.
Dans son Convito Dante a traité certains
BÉATRICE, LAURE, LISBETTE 115
sujets ayant déjà figuré dans la Vita nuova. Mais c'est, dit-il, d'une manière différente, car raisonnablement, on doit, selon Tàge, être brûlant et passionné ou tempéré et viril.
Mêlée avec art de prose et de vers la Vita nuova est pleine de suavité, lorsqu'on n'a soif que de poésie.
Je ne sais pas si la traduction française, que Delécluze a donnée il y a longtemps, est exacte. Elle se lit sans effort.
Laure est moins angélique que Béatrice. Les vers de Pétrarque ne manquent pas de la célébrer avec sensualité. Us nous montrent ses blonds cheveux épars à la brise et se jouant en mille boucles. Ses yeux brillent d'un feu ardent, et son visage, malgré sa douceur, est peint de couleurs trop vives. Si quelque chose de céleste se distingue dans sa démarche et dans le son de sa voix, cela n'a pour effet que d'enfoncer plus cruellement la flèche dans la plaie de l'amant. Alors celui-ci passe ses journées dans les pleurs, et ses nuits sans repos.
Son cœur se consume dans les tourments qu'il souffre. N'a-t-il pas aimé vingt ans sans fruit? Enfin, un jour, sur le point de partir, il croit apercevoir sur le visage de Lauro une certaine pâleur, signe de pitié pour lui, et il oublie ses peines passées. Il se console aussi en pensant que les vers qu'il composa en l'honneur de Laure, vont lui acquérir une renommée durable. Certes, Pétrarque est très occupé de ses épithètes et de ses rimes. Sa passion néanmoins a tous les mouvements de la sincérité. Et cette passion, encore que d'un caractère fort élevé, ne laisse pas d'être sensuelle.
Ainsi, plus tard, dans son fameux dialogue avec saint Augustin, il s'entendra dire, qu'épris des charmes de la créature, il n'a point aimé le Créateur comme il convient ; et qu'il a admiré l'artisan comme s'il n'avait rien créé de plus beau, quoique la beauté du corps soit la dernière de toutes.
Dans sa vieillesse pieuse, Pétrarque a senti sans doute quel frisson de péché court sous la parure de ses vers, et comme leur retenue et leur pudeur même le font éclater.
Lorsque Ronsard, amoureux rustique, emprunte à Pétrarque un thème, il nous fait me-
BICATRICE, I.AURE, LISBETTE
surer, par contraste, la profondeur du mal chez Tautre.
Voici comment Ronsard a imité un sonnet de Pétrarque, qui commence par ces mots : Amor, 10 fallo :
Ostez vostre beauté, ostez vostre jeunesse, Ostez ces rares dons que vous tenez des cieux, Ostez ce docte esprit, ostez-moy ces beaux yeux, Cet aller, ce parler digne d'une déesse.
Je ne vous seray plus d'une importune presse, Fascheux comme je suis; vos dons si précieux Me font en les voyant devenir furieux.
Et par le désespoir 1 ame prend hardiesse.
Pour ce, si quelquefois je vous touche la main, Par courroux vostre teint n'en doit devenir blesme : Je suis fol, ma raison n'obeyt plus au frein.
Tant je suis ag-ité d'une fureur extrême;
Ne prenez, s'il vous plaist, mon offense à desdain,
Mais douce pardonnez mes fautes à vous-même.
Divers conteurs de la Renaissance italienne plaisent souvent par la verve ou la trame du récit. Mais Boccace est au-dessus d'eux
sans comparaison, et à cause de son style nombreux et superbe, et à cause de la qualité de son pathétique.
Il m'est arrivé de transcrire librement une histoire d'amour, qui est une des perles du Décaméron, et le désir me prend d'associer à la gloire de Béatrice et de Laure, la modeste et touchante héroïne de cette aventure tragique...
Ecoutez d'abord cette chanson :
J'avais un pot de basiHc,
— Qui pourra me le rendre
Il avait le parfum joli Avec la feuille tendre.
Chaque matin et chaque jour, Chaque jour à toute heure,
Je l'arrosais pour mon Amour, Pour l'Amour que je pleure.
Avecque de l'eau de senteur Je l'arrosais sans cesse,
Et j'y mêlais encor les pleurs Que versait ma tendresse.
Si je n'avais pas, ô douleur !
Dormi devant ma porte.
J'aurais avec mon pot de fleurs
Mon amour qu'on emporte.
BÉATRICE, LAURE, LISBETTE 119
Voici maintenant la triste histoire delà mort (lu gracieux Laurent et de la tendre Lisbette.
Il y eut autrefois à Messine trois frères, qui avaient hérité de leurs parents un riche et prospère commerce. Ils avaient une jeune sœur nommée Lisbetto, belle de corps et de figure, et qui n'était point encore mariée.
Les trois frères avaient aussi chez eux un jeune garçon du nom de Laurent, qui s'occupait merveilleusement de toutes leurs affaires.
Laurent était bien fait, avenant et avisé, tellement que la tendre Lisbette finit par le regarder avec beaucoup de complaisance. 11 s'en aperçut tôt et, quittant les autres amourettes que par hasard il avait dans le pays, il ne pensa plus qu'à la gentille sœur de ses maîtres.
Vous le savez bien, cette sorte de passion, lorsqu'elle est réciproque trouve facilement le moyen de se satisfaire. Ainsi, Lisbette et Laurent ne tardèrent point à s'entendre et, se rencontrant en cachette ils se donnèrent du bon temps.
llélas ! il n'y a pas de secret si bien gardé qui ne se trahisse.
Certaine nuit que la jeune fille allait, comme
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de coutume, retrouver son. amant, l'aîné de ses frères la surprit sans qu'elle le vît. Quant à lui il entra, certes, dans une grande colère ; cependant il patienta et ne fit semblant de rien, car il était fort sage et il craignait de jeter par un éclat l'opprobre sur sa maison.
Le lendemain matin, il alla trouver ses frères et les instruisit de leur malheur commun. Ils résolurent de mettre fin à ce qu'ils appelaient la honte de leur famille et d'en tirer vengeance.
Quelques jours après, ils emmenèrent avec eux Laurent, sous un prétexte hors de la ville. Etant arrivés au milieu d'un bois, ils le tuèrent et l'enterrèrent au pied dun arbre. Puis ils revinrent à Messine, disant qu'ils l'avaient envoyé en mission fort loin.
Les jours passaient et Laurent ne revenait point. La pauvre Lisbette languissait et, malgré la crainte qu'elle avait de faire naître quelque soupçon dans l'esprit de ses frères, elle ne cessait de leur demander des nouvelles de l'absent.
Elle fit tant et tant qu'un de ses frères lui dit:
— Tais-toi I cesse de nous demander des
BÉATRICE, LAURE, LISBETTK 121
nouvelles de Laurent. Qu'as-tu affaire de lui ! Prends garde d'entendre la réponse que tu mérites.
La jeune fille s'en alla le cœur serré. Elle était aussi pleine d'inquiétude : de quelle réponse voulait-on lui parler? Elle n'osait plus s'adresser à ses frères pour s'enquérir de son ami. La nuit, seule, dans sa chambre, elle appelait Laurent d'une voix plaintive, elle le priait de revenir en versant des larmes.
Il arriva qu'une nuit, après avoir appelé longtemps son Laurent qui ne revenait pas, la pauvre Lisbette s'endormit tout en pleurs et elle rêva que le bien-aimé lui apparaissait pâle et les cheveux en désordre avec des vêtements déchirés et tachés de sang. Il lui sembla qu'il disait :
— 0 Lisbette, tu ne fais que m'appeler et te tourmenter en m'accusant de ma longue absence; écoute-moi : je ne puis revenir ; ô Lisbette, tes frères m'ont tué !
Il lui désigna l'endroit où il était enterré, puis il disparut.
La jeune fille se réveilla soudain et, ajoutant foi à sa vision, elle se mit à pleurer amèrement et à se lamenter avec plus de force.
Le matin venu, Lisbette obtint de ses frères la permission d'aller se promener hors de la ville en compagnie d'une servante qui avait été autrefois dans leur maison, et qui savait tous ses secrets.
A peine avait-elle atteint l'endroit désigné, la pauvre Lisbette commença, toute tremblante, à enlever les feuilles sèches qui y étaient; puis elle creusa à la place où il lui semblait que la terre était moins dure.
Elle ne creusa guère sans trouver le corps de son malheureux amant. La mort trop récente ne l'avait presque point défiguré.
— Hélas ! soupira Lisbette, le songe était donc véridique.
Malgré son désespoir, elle comprit que ce n'était pas le moment de gémir sur sa destinée. Elle aurait emporté, certes, si elle avait pu, le corps tout entier pour lui donner une sépulture plus favorable ; mais, voyant que c'était chose impossible à faire, elle coupa avec un couteau, le mieux qu'elle put, la tête de son amant, et l'ayant enveloppée dans un mouchoir, elle la mit dans le tablier de la servante qui l'accompagnait.
Après cela, sans avoir été vue de personne,
BÉATRICE, LAURE, LISBETTE ! 23
elle partit et s'en retourna dans sa maison.
Quand elle fut seule dans sa chambre avec cette tête, elle pleura tant en la baisant mille fois qu'elle la lava toute de ses larmes. Puis elle prit un grand et beau vase, de ceux où l'on plante ordinairement la marjolaine ou le basilic, et elle mit dedans la tête enveloppée d'une belle étoffe de soie. Elle la recouvrit de terre et elle y planta x^lusieurs pieds d'un très beau basilic de Salerne. Elle ne l'arrosait jamais sinon d'eau de rose, ou de fleurs d'oranger, ou bien de ses larmes.
Lisbette passait ses journées assise auprès de son basilic et elle lui parlait de tout son cœur, comme s'il était la personne môme vivante de son Laurent. Elle se penchait sur lui, elle l'entourait de ses bras et elle ne cessait de pleurer que lorsqu'elle voyait le basilic tout trempé de ses larmes.
Le l)asilic, qui était fort bien soigné et qui se nourrissait de la corruption de la tête enfermée dans le vase, devint vite très beau et odoriférant.
Donc Lisbette ne cessait de parler à son basilic et de pleurer sur ses feuilles. Les voisins s'en aperçurent et ils en parlèrent aux frères
12i VARIATIONS SUR LA VIE ET LES LIVRES
de la jeune fille, lesquels s'étonnaient fort de voir leur sœur flétrie, sans force, et manifestement près de sa fin.
Ils lui firent des réprimandes, et, voyant que cela n'y faisait rien, ils lui dérobèrent à la fin son cher basilic, pensant la guérir ainsi de sa folie.
La jeune fille, ne le trouvant plus, le demanda plusieurs fois avec instance. Mais, voyant qu'on ne le lui rendait point, elle se plaignit et pleura tant qu'elle devint tout à fait malade, et elle ne faisait autre chose que de demander son pot de fleurs.
Ses frères étaient fort surpris d'un tel entêtement. La pensée leur vint de vider le pot de basilic. Us trouvèrent l'étofTe de soie avec la tête, qui n'était pas encore si décomposée et qu'ils reconnurent pour celle de Laurent, surtout aux belles boucles de ses cheveux. Us ne savaient quoi penser de cette découverte. Us enterrèrent secrètement la tête, et quelques jours après ils quittèrent Messine et s'en allèrent sans donner de leurs nouvelles.
Quant à la pauvre Lisbette, restée seule, elle continuait à demander son pot de basilic et à verser des larmes. Elle mourut en pleurant...
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