DISCOURS SATYRIQUE DE CEUX QUI ESCRIVENT D'AMOUR
par Nicolas le Digne.
Dans son Histoire de la Satire en France , publiée pour la première fois en 1822 et mise en tête de son édition de Régnier, le savant Viollet Le Duc a cité quelques vers de la pièce de Nicolas Le Digne que nous reproduisons ci-après. Plus tard, en 1843, il s’exprimait ainsi au 6ujet de cette même pièce, dans sa Bibliothèque poétique, t. I, p. 362 : a ... Ce sont des vers clairs, naturels et faciles où, avec malice et naïveté, est relevé le ridicule de ces lamentations d’amoureux imaginaires de beautés inconnues... » De son côté, LaCroix du Maine (t. Il, p. 154, édition de Rigoley de Juvigny) appelle Nie. Le Digne excellent poète français entre les modernes. Voilà certes des éloges d’un grand poids, mais qui nous semblent quelque peu exagérés. Quoi qu’il en soit, le Discours satyrique nous a paru assez curieux pour mériter d’ètre arraché à la poussière qui le couvrait depuis près de trois cents ans; aussi lui accordons-nous avec joie les honneurs de la réimpression.
Une notice assez étendue de la vie et des œu-
Digmzed by Lrou-
vres de Le Digne se lit dans le manuscrit de Colletet conservé à la Bibliothèque du Louvre, et intitulé Vies des poètes françois, et dans la Bibliothèque françoise de Goujet, t. XIV, p. 140- 149 ; nous y renvoyons le lecteur. Disons seulement ici que ce poète, après avoir suivi la carrière des armes, embrassa la profession religieuse et devint prieur de l’Enfourcheure, dans le diocèse de Sens. C’était un ami intime de Béroalde de Verville, le cynique auteur du Moyen de parvenir. Il rima tour à tour des vers galants et des poésies pieuses, imitant en cela l’exemple de Lasphrise, Trellon et autres soldats poètes. On ignore l’époque de sa mort ; tout ce qu’on sait, c’est qu’il vivait encore en 1610 1 et qu’il n’existait plus en 1614.
Le Discours satyrique n’a point été imprimé à • part j il fait partie d’un volume de poésies de Béroalde de Verville, qui porte pour titre : les Soupirs amoureux de F. B. de Verville , avec un discours satyrique de ceux qui escrivent d’amour , par N. Le Digne. A Paris, pour Timothée Jouan, jidlxxxiii (1583), avec privilège du roy ; in-12 de 60 feuillets (il occupe dans cette édition
1 On trouve une belle pièce de Le Digne, sur la mort de Henri IV, dans le Recueil de diverses poésies sur le trespas de Henry le Grand, publié par du Peyrat, 1611, in-4 (voy. les feuillets 27-29).
les feuillets 48-54) ; idem, 1598, in-12 de 48 pages (p. 30-41); idem, 1606, in-12 de 42 pages (p. 24-35).
Avril 1861.
DISCOORS SATYRIQÜE DE NlCOLAS LE DlGNE A F. -B. de Ventile.
Verville, je me ris de voir sous apparence Pesle mesle en un las l’honneur et l’ignorance,
Les biens et la sottise et sous un masque feint Le faux dessus le vray si naïfvement peint :
L’un treuve bon cecy, l’autre fascheux ne treuve Selon son jugement ce que quelque autre appreuve. Tout est icy remply d’esprits autant divers Que de diversité est remply l'univers,
Tellement que l’effort d’une muse subtile Pour contenter chacun est du tout inutile,
Mais ne pouvant gaigner quelque grâce envers tous Je serois bien d’avis de rechercher en nous Nous mesmes du plaisir sans vainement l’attendre Du vouloir d’un commun dont il ne doit despendre. Quant à moy, je me ris de ces tristes humeurs Qui donnent tant de peine A gaigner leurs faveurs Et qui tous reformés, difficilesetblesmes, [mesmes, Ne treuvent rien bien fait que ce qu’ils font eux Ne treuvent rien de goust que leur.degoutement, Et qui jugent de tout d’un mesme jugement Sans pouvoir discerner le plus d’avec le moindre. Sans cognoistre à propos où le but se doit joindre ; Sans avoir rien solide, ils veulent rechercher Et cognoistre de tout et de tout s’empescber.
S’ils sont sus un vers doux duquel la douce veine Semble le clair ruisseau d’une belle fontaine Qui sans faire grand bruit pourgaignerungrandnom Ne laisse desmontrer qu’il est dg grand surjon,
Cette niesme douceur naturellement claire Ne leur vient pas à gré et ne leur sauroit plaire.
S’ils sont sus un vers grave et qui enflé de vent N’ait rien que de seuls mots sans sujet, bien souvent Ils le treuveront bien, et fait à leur manière,
Sans entendre le sens, les mots ni la matière.
Pour tous ces jugemens un homme à mon advis Ne doit pas de beaucoup travailler ses esprits,
Car ce seroit cercher du froid dedans la flame,
Du brasier dedans l’eau, de l’ombre après une ame, Du solide en du vent, et bref perdre le temps Que penser contenter ces esprits malcontens.
Demoyjecroy que ceux qui font bien quelque chose Se soucient fort peu de cette humeur morose, Etihoins encor de ceux qui ne treuvent rien bien S’il n’y a mille mots où l’on n’entende rien :
Qui pour perpétuer le nom de leur maistresse Luy donnent les fureurs d’une vieille tigresse,
Les horreurs de la mort et font qu’une beauté N’a point d’autres effets que rage et cruauté,
Que feu, que fer, que mort, qu’orage, que tonnerre, Et je ne sçay quels mots plus propres à la guerre, Au creux d’une trompette ou au fond d'un tambour Que non pas aux discours qui se font de l’amour.
Ceux qui bruyent ainsy d’une voix forcenée Pleine d’eflroy, de pleurs, de fière destinée,
iVayans rien qu’un amour ;\ la rage animé
Ont fort peu (ce me semble) ou n’ont jamais aimé.
Mais se fantasians une dame en idée,
Sur un sujet en l’air leur amour est guidée.
Qui n’estant rien de soy qu’imagination,
Ne peut monstrer le vray de leur affection ;
Car discourans d’amour souvent comme clers d’armes Pensent qu’amour ne soit que soupirs et que larmes, Que sanglots et tormens, qu’importune douleur,
Et tout cela provient de n’avoir eu cet heur De choisir un sujet pour d’une ardeur certaine Sentir au vif le doux d’une agréable peine.
Or entre les caiets qui croissent tous les jours, Chacun se veut mesler de faire des amours Où tant de braves noms hardis se font paroistre; Mais il est bien aisé, Verville, de cognoistre Ceux qui d’un vers forcé ont imité quelqu’un,
Ou retracé les traits des amours du commun,
Car sans avoir jamais accosté une dame,
Discouru avec elle, ou descouvert sa (lame,
Sans hanter les bons lieux, sans estre sur un huis Quelquefois tout un soir en honneste devis,
Passer la nuit au bal, oublier ses affaires Et tant d’autres sujets en amours necessaires,
Je ne croy pas qu’un homme au creux de son cerveau Puisse trouver les traits de quelque œuvre assez beau : Il n’est rien si naïf, ny si belle science Que les traits esprouvés de quelque expérience,
Car il est malaisé que ce qu’on ne cognoist,
On le puisse aisément descrire tel qu’il est.
Mais ceux qui bienheureux d’une gentille adresse Ont servy par effect quelque belle maistresse,
COURS SATYRIQl'E, ETC. 101
Qui d’un heureux meslange ont doucement appris Et le bien et le mal de tous les favoris.
Dessus un vray sujet ils font anatomie
De la moindre faveur que peut faire une amie,
Et discourans sans fard sçavent si bien priser Cette vrave douceur qu’on treuve en un baiser, Que dans leurs vers si doux qu’une beauté -avive L’on voit l’affection d’une amitié naïfve,
L’on cognoistles désirs, l’on voit je ne sçay quoy Qui sent la mignardise et la douceur de soy.
Que sert en cas d’amour pour se bien faire entendre D’aller cercher des mots dessous la froide cendre Des ruines d’Ilion et pour monstrer son feu Lancer de Jupiter le foudre trop congneu?
Lorsque le ciel troublé, esclattant tout de foudre Semble avoir conjuré de mettre tout en poudre, Qu’il tonne, qu’il esclaire et d’un esclair tout roux Semble que tout le monde est ce dessus dessous, Le bruit n’est point si grand, ni l’effroi tant horrible Que l’amour de plusieurs maintenant est terrible, Cruel, ensanglanté, qui met tout en monceau Et tire d’un beau sang un inhumain ruisseau.
Un orage de pluie, une soudaine gresle Ne tombe si menu et n’est point si cruelle Que les traits décochés de ce jeune enfançon Qui fait d’un pauvre cœur la peau d’un hérisson, Tant il tire de traits et tant sa main colère Décoché vivement la sagelte légère.
La mer n’a jamais eu tant de flots escumeux,
Le creux du mont Gibel ne fut onc si fumeux
Et jamais naulonier ne vit telle tempeste Qu’un misérable amant sent de trouble en sa teste, D’orage et de dangers, de tristesse et de deuil :
Il n’est si tost en mer qu’il ne treuve un escueil, Que son mats ne se rompe ou bien que son navire Dans un gouffre douteux cent fois ne tournevire. Et si le plus souvent ceux qui cerchent ces mots N’ont jamais veu la mer ni l’horreur de ses flots. Un lion affamé qui trace par la voie Ne s’acharne cruel si fort sur quelque proie,
Et si plein de fureur ne prend ses appétits Au sang d’un fan de biche ou d'un chevreuil surpris, Comme ce petit dieu d’une cruelle rage Se repaist goulûment du sang et du carnage Des misérables cœurs et qui tout inhumain Mille fois pour un jour y vient passer sa faim.
Or je sçay bien qu’amour et la peine amoureuse Sont pour dire le vray d’une humeur fort fascheuse. Il est bien peu de maux semblables à ce mal.
Il est peu de travaux pareils à ce travail,
Il n’est feu si bruslant que bruslante est sa flame. Il n’est rien qui tourmente et gehenne plus une ame; Mais pour monstrer au doigt quelle est sa passion Un amant, ce me semble, en son affection Sans tant faire de bruit, d’horreur et de furies, Sans tant importuner le ciel de ses crieries Et sans tant recercher la douleur des vieux Grecs Peut d’un vers doux-coulant déclarer ses regrets, Et faire entendre à tous par un chant pitoyable Languissant tristement son estât misérable.
Celuy esmeut le mieux qui sçait mieux exprimer, Et celuy qui s’exprime entend que c’est d’aymer; Car sans tant desguiser le mal qui le tourmente.
Il monstre clairement le but de son attente;
Puis s’il est bien venu et que plein de bon heur Il sente quelquefois quelque douce faveur,
En la mesme façon qu’il mignardc et qu’il baise, Avec les mesmes traits dont il se comble d’aise, Avec la mesme graee et les mesmes plaisirs.
Avec les mesmes feux et les mesmes désirs.
Avec mesmes discours et la mesme parolle.
Il chante la douceur qui encor le raffolle,
Et quelquefois si bien que quelqu’un par après Voyant la mignardise imité ’ 1 de si près.
Lit scs vers estonné et confesse en soy mesme Que de l’affection que l’autre aimoit, il aime *.
Bien souvent un bon mot entendu proprement,
Le mal ou le plaisir descrits naïfvement [nombre Sont bien de plus grand poids qu’un tas de mots sans Qui nes’expliquent point et ne servent que d’ombre, Et lesquels bien releus, l’on ne sçait qu’on a leu , Tenans du naturel de l’esclair tout en feu Qui fait monstre de luire au sortir de la nue,
Mais au lieu d’esclairer, obscurcit nostre veue.
Quand il est question de dresser en camp clos Les furieux combats de quelques grands héros, Lors il est bien decent de faire que tout tonne.
De voir l’horreur d’un Mars, l’effort d’une Bellone, Les coups, les cris, le sang, que tous les elemens Semblent pesle-meslés en leurs commencemens,
1 Licence poétique pour imitée.
* La même idée a été retracée en vers harmonieux par André Chénier à la fin d’une élégie au poète Le Brun (Elégie 31).
Voir ruer si grand coup le pesant cimeterre Qu’il entre de roideur demy pied dedans terre :
L’on ne sçauroit trop dire en si grave discours,
Mais l’effroy n’est point propre avec les jeux d’a- Un amant est craintif et doute la surprise, [mours. Il n’aime pas le bruit; une belle entreprise Se retarde souvent au simple bruit d’un huis,
Il veut estre à requoy pour compter ses ennuis,
Et faut que doucement il prenne patience De donner de son mal la vraye intelligence.
Le fameux advocat qui ne veut s’amuser A faire un long discours pour mieux s’autoriser Tasche à venir au point et sage ne propose Que clairement en bref ce qu’il faut pour sa cause *.
Il est par trop facile à un qui sçait parler De faire sur un rien de beaux discours en l’air, Treuver de beaux sujets, feindre des fantasies,
Mais qui sont quelquefois, ainsy que les vessies Des petits garçonnets, qui ne peuvent durer Que le temps que la peau peut le vent endurer,
Et qui fasche à la lin des enfans le courage Pour n’estre à leur jouet d’aucun certain usage.
Le peintre pour plaisir qui veut faire un tableau Selon l’invention de son libre cerveau Sans sujet, sans histoire et sans vive figure Peut ainsy qu’il luy plaist, desguiser sa peinture : Au coing d’un bois taillis il mettra bien souvent Un satyre amoureux qui va comme le vent
1 Le texte porte : ce qui fait.
Après les pas craintifs d’une simple bergère :
Il peindra un centaure, un orc 1 , une chimère, n Neptune, un Bacchus, des bleds, des prés, des fleurs Et pourveu que le tout rapporte à ses couleurs, Pourveu que la raison de son art soit gardée.
Qu’il voye d’un doux trait sa besongne fardée,
Tout est bien, ce luy semble, et ne se souci ’ 2 point S’il poursuit comme il faut une histoire en tout point.
Tout ainsy ces messieurs qui ont l’ame eschauffée Du vertueux désir de l’honneur d’un trophée,
Qui vivement poussés des fureurs d’Apollon Sur l’immortalité vont buriner leur nom Frayans mille sentiers sur un mont de Parnasse, Cerchans l’antique nom de tous les coings de Thrace, Mesprisans leur pays pour treuver par les mers Les embellissemens de leurs haut-tonnans vers, Comme le peintre oisif selon leur fantaisie Tantost çà, tantost là, poussans leur poesie Pensent faire beaucoup 3 de cracher sans propos Le sens mal entendu de mille estranges mots,
Et pour faire lever du soleil la lumière Abondans en discours, prendront tant de matière Qu’escrivans 4 le matin pour monstrer leur scavoir Seront le plus souvent du matin jusqu’au soir.
' Editions de 1598 et 1606 : ours. L’orque est un monstre marin dont il est amplement parlé dans le Roland furieux d’Arioste.
s Même licence que ci-dessus.
3 L’imprimé porte : Pensent avoir beaucoup fait de cracher sans propos , ce qui fait le vers faux.
4 lmp. escrivains
S’ils devisent d’amour ou sont près de leur dame,
Us feront mille parts des parties de l’ame Pour tomber sur l’amour et dire seulement Que tout homme affligé cerche soulagement.
Or tous ces beaux discoure ne craignent le mesdire, Car ils ont pour raison qu’il leur plaist d’ainsy dire : Comme pour son tableau le peintre peut aussy Donner pour sa raison qu’il luv plaist faire ainsy. Mais quand il faut qu’un peintre asseurement rencontre Les traits au naturel, c’est alors que se monstre L’artifice et l’esprit, car ce n’est pas assez De bien faire des yeux, une bouche et un nez,
Et meslant les couleurs d'une main délicate Peindre une ombre si bien que d’une chose plate L’on puisse voir la bosse en hauteur s’eslever;
Outre tous ces beaux traits encore il faut treuver Un je ne sçay quel air qui vient ou d’adventure Ou du profond secret des faveurs de nature Pour bien donner le vif et faire ressembler;
Et d’autant que fort peu sçavcnt treuver cet air, Celuy qui le sçait mieux cacher en son ouvrage Est trop plus estimé que celuy qui volage Fait quelques traits bien doux sur un plain à plaisir Et ne sçauroit pourtant le naturel choisir.
Entre les bons esprits celuy là, ce me semble.
Qui s’esgare le moins, au bon peintre ressemble Quand poussé de l’instinct de son affection Il monstre le vray point de sa conception.
Je ne dy pas pourtant que la muse hardie De ceux qui font tonner la grave tragédie Pour effrayer l’esprit du craintif spectateur
Ne doivent bien souvent se horribler d’horreur, S’ensanglanter de meurtre, et d’un cruel courage, Avoir pour tout sujet la frayeur et la rage,
La peur, la mort, l’effroy, les fureurs, les serpens Et tous les mots d’enfer qui font peur aux enfans, Conjurer de Pluton la puissance infernale,
Faire sortir affreux un desespéré pasle.
Qui ennuyé de vivre ou surpris de fureur,
Se donne malheureux d’un poignard dans le cœur. Lors cela sied fort bien, car une chose grande Veut un grand appareil, mais amour ne demande Tant et tant de façons, il ne fait point le grand;
11 ne veut point d’elTroy, il n’aime point le sang, Il est paisible et doux et ses levres mignardes Ayment mieux trois baisers que trois arquebuzades, Les doux embrassetnens d’une chère beauté Que le meurtre assassin de quelque cruauté,
Un discours gracieux fait tout bas en l’oreille Que mille cris soudains tous remplis de merveille, Un petit coup de main dessus un sein mignard Que sentir en fureur la pointe d’un poignard.
Mais tous ne font pas bien et ceux qui mettent peine De faire des discours d’une fécondé veine Sont assez empeschés d’estre bien recogneus,
Et bien souvent leurs vers sont assez mal receus. Car comme la peinture au peintre est naturelle, Ceux qui cerchent aussy la mémoire eternelle Ont beau se tourmenter et faire curieux Des discours si bien faits qu’on ne peut faire mieux: Ils n’auront point de cours, et ne pourront pas plaire Si d’un certain destin la faveur débonnaire Ne leur donne crédit et soustenant leur nom Au jugement de tous ne fait tout treuver bon.
Le destin tout puissant gouverne toute chose :
Des richesses icy à son gré il dispose,
Et sans avoir esgard à qui l’a mérité Il départ à clos yeux, selon sa volonté,
Enrichissant le sot d’une belle abondance,
Laissant pauvre celuy qui aime la science.
Et qui suyvant les pas d’honneur et de vertu Est souvent mal nourry, mal couché, mal vestu.
Ainsy sans regarder celuy qui la mérité Il oste quelquefois sa grâce favorite Aux enfans d’Apollon, et fait par l’univers Avec un los prisé rebruire certains vers.
Mal polis et mal faits, desquels la renommée Est de tout le commun toutefois estimée,
Laissant sous l’espaisseur de l’oubly sombre et noir Des discours accomplis et d’art et de sçavoir,
Qui doctement parfaits merileroient la place Et le siège plus haut du plus beau du Parnasse.
Mais quoy? c’est le malheur, ils sont infortunés, Etaussy peucogneus que s’ils n’estoient pas nés.
Celuy s’efforce en vain de faire quelque chose A qui le fier destin en contraire s’oppose :
Si d’un secret bonheur il n’a les cieux amis,
Il s’attend sans propos à ses desseins compris,
Car si les cieux vouloient départir favorables Les biens et les honneurs à ceux qui sont capables • Il faudroit maintenant le monde renverser Pour d’un siècle âge d’or les traits recommencer.
Il faudroit de nouveau refaire les partages Et prendre sur les sots ce qui est deu aux sages.
Mais le sort inégal est sans proportion Et ne fait rien icy qu’à sa dévotion,
Si que sans mandier le fruit de la commune 11 faut en toute chose attendre la fortune,
Ne treuver rien mauvais, et d’un ferme maintien S’apprester pour sujet et du mal et du bien,
Se donner du plaisir de toute chose honneste,
Des jugemens d’autruy ne se rompre la teste,
Car qu’importe l’erreur d’un cornu jugement,
A celuy qui se plaist escrivant doctement?
Qui tout ainsy que toy par un bonheur, Verville, Sais sagement mesler le doux avec l’utile Et mignard contenter ton amoureux désir Si les discours d’amour te viennent à plaisir,
Puis grave rechercher la douceur de la vie Si tu veux voir l’effet de la philosophie Où ton esprit gentil s’esgaye bien heureux Laissant couler le fil de fortune et des cieux. Cependant que ta muse heureusement te pousse A te donner plaisir de sa douceur plus douce,
Sans avoir grand soucy si quelques malcontens Quelques uns qui jamais n’eurent jour de bon temps Aboirout tes escrits, veu que toute ignorance Ne hait que ce qui est hors de sa cognoissance.