‹ Varietes bibliographiquesChapitre 25 sur 36 · IX. TOMBEAU D’UN COURTISAN · texte numérisé non relu

IX. TOMBEAU D’UN COURTISAN

Un homme gist sous ce tombeau Qui ne fut vaillant qu’au bordeau,

Mais au reste plein de diffame.

Ce fut, pour vous le faire court,

Un Mars au combat de l’amour,

Au combat de Mars une femme.

Cette épigramme a été imitée depuis en vers latins par Marbeuf ( Recueil des vers de M. de Marbeuf, chevalier , sieur de Sahurs. Rouen, David du Petit-Val, 1628, in-8, p. 245, et en vers français, par La Luzerne ( Les Essais poé-

tiques du sieur de La Luzerne, Paris, veuve Targa, 1642, in-8, p. 143).

Puisque nous parlons de Regnier, il n’est pas hors de propos de relever ici une erreur commise par Viollet le Duc. Dans sa seconde satire adressée au comte de Caramain (comte de Cramail), Regnier parle des poètes qui venaient lire leurs œuvres à Yanves, village près de Paris :

Quel plaisir penses-tu que dans l’ame je sente Quand l’un de cette troupe en audace insolente Vient à Vanves à pied pour grimper au coupeau Du Parnasse françois et boire de son eau,

Que froidement reçeu on l’ecoute a grand peine, Que la Muse en groignant luy deffend sa fontaine, Et se bouchant l’oreille au récit de ses vers Tourne les yeux à gauche et les lit de travers,

Et pour fruit de sa peine aux grands vents dispersée Tous ses papiers servir à la chaise percée?

Et plus loin :

Je ne sçay quel démon m’a fait devenir poëte,

Je n’ay comme ce Grec, des Dieux grand interprète Dormy sur Helicon où ces doctes mignons Naissent en une nuit comme les champignons,

Si ce n’est que ces jours, allant à l’aventure, Resvant comme un oyson allant à la pasture,

A Vanves j’arrivay, où suivant maint discours On me fit au jardin faire cinq ou six tours,

Et comme un conclaviste entre dans le conclave, Le sommelier me prit et m’enferme en la cave,

to.

Où beuvanl et mangeant, je fis mon coup d’essay. Et où, si je sçay rien, j’appris ce que je sçay.

Viollet le Duc, dans son commentaire, croit que ces vers font allusion à une maison que possédait à Vanves le comte de Cramail. C'est une erreur. Il s’agit d’une maison appartenant à Desportes, oncle du satirique et dans laquelle il recevait avec sa bienveillance accoutumée la plupart des poètes de l’époque. Claude Garnier parle de cette demeure hospitalière dans une ode à Desportes Sur la reddition de Sedan ( 1606 ) :

Des Portes, quand chommerons-nous (Espris d’un ravissement doux)

Quand chommerons-nous la victoire De Henry le plus grand des Roys Dont le prix, l’honneur et la gloire sont dignes que de ta voix?

Quand verrons-nous la coupe En son nom par la troupe Des muses qui l’honorent Sous les tendres bocages Qui ton Vanves décorent De verdure et d’ombrages?

(Voir V Amour victorieux de Cl. Garnier Gent. Parisien, divisé en quatre livres.

Paris, Gilles Robinot, 1609, in-12, feuillet 232.)

La Roque en fait aussi mention dans sa pièce :

Sur la fontaine de M. de Tyron à sa maison, à Vanves :

Belle Royne des eaux, œuvre de la nature Qui promènes ton onde au sein de la verdure.

Qui de ces monts sacrés par les fleurs vas courant, Où tant de beaux lauriers à l’entour font ombrage. Où l’amoureux Narcis voit encor son visage.

Et va de ses amours le monde enamouranf,

Je croy certainement que ta source argentine Du pafadis terrestre a pris son origine,

Voyant tant de beaux flots que tu rends tous les Le rustique troupeau jamais ne te profane; [jours Seulement Cleonice, Hippolyte et Diane S’y baignent au printemps avecques les amours...

(Voir les Œuvres du S T de la Roque de Clairmont en Beauvoisis, reveues et augmentées. Paris, chez la veuve Claude de Monstrœil, 1609, ia-12, p. 362.)

Disons en outre que la fameuse satire Xf^t, la Macette, qui a eu l’honneur d’inspirer Desternod et Molière, nous parait imitée d’une longue pièce de vers du sieur de l’Espine intitulée Discours , pièce qu’on peut lire dans le Nouveau Recueil des plus beaux vers de ce temps. Paris, Toussaint du Bray, 1609, in-8, p. 414 436; et dans les Délices de la Poésie françoise , de Rosset, 1615, in-8, p. 789-811. Cette satire manque dans l’édition originale de Regnier, publiée en 1608,

et est par conséquent postérieure à l’œuvre du

sieur de l’Espine.

Nous terminerons cette note en faisant observer que la biographie de Regnier a été écrite par Colletet et se trouve dans les Fies des poètes français, conservées en manuscrit à la bibliothèque du Louvre.

Novembre 1859.

Daniel Du Monstier, le célèbre peintre, né vers 1576 et mort en 1646, sur lequel on lit une curieuse notice dans les Historiettes de Tallemant des Reaux (édition Paulin-Paris, t. III, p. 490 et suivantes), a laissé quelques vers généralement médiocres. On les trouve dans les Délices de la poésie françoise, de Rosset et de Baudoin. Paris, Toussaint du Bray, 1615 et 1620, 2 vol. in- 8. Quelques-uns de ces vers (ceux relatifs à la mort de Henri IV) avaient déjà paru dans le Recueil de diverses poésies sur le trespas de Henry le Grand. Paris, Robert Estienne, 1611, in-4 de 150 et 17 feuillets. Je ne sache pas qu’il existe d’autres pièces de ce peintre-poëte dans d’autres recueils que ceux ci-dessus indiqués. Voici toutefois un sonnet inédit que nous avons vu dans un exemplaire du Second livre des délices de la poesie françoise , de Baudoin, 1620, in-8, exemplaire ayant appartenu à Du Monstier lui-même et conservé à la bibliothèque Mazarine sous le numéro 21,806. Ce sonnet est écrit de sa main sur un feuillet de garde à la fin du volume.

SONNET

Le ciel m’excusera si j’ay cette creance Que sans estre coupable on la peut adorer,

Que le plus bel esprit la doit plus admirer,

Et qu’elle est en effet la Minerve de France.

Il faut tout oublier pour cette souvenance,

Car quel objet mortel se pourroit comparer

A cette deité qui sans rien ignorer

Des siècles seulement ignore la puissance ?

Tous les esprits du temps par des labeurs divers Voulant de scs vertus estonner l’univers En font de leurs desseins le sujet et l’histoire.

Moy mesme je consens à leur témérité,

Non pas comme croyant arriver à sa gloire.

Mais comme ne pouvant celer la vérité.

A quelle personne s’adresse ce sonnet ? Cela est assez difficile à décider d’une manière positive ; nous croyons toutefois que la Minerve de France n’est autre que la reine mère Marie de Médicis.

Septembre 1859.

ESTIENNE DURAND

ESTIENNE DURAND

Le nom d'Estienne Durand « l’un des gentils « poètes de son temps, inventif à dresser des « ballets » comme dit le Mercure français , t. V, p. 268, est presque ignoré : il manque dans la plupart^des biographies. Ce poète que Guillaume Colletet a connu et dont il a écrit la vie dans son Histoire des poètes françois (le manuscrit est comme on sait à la bibliothèque du Louvre) eut une fin tragique; il mourut en place de Grève en 1618, à l’âge de 28 ans. Né à Paris en 1590 d’une famille riche et de condition assez relevée, il manifesta de bonne heure son goût pour la poésie. C’était un homme de petite taille, mais de belle apparence. Il savait danser, chanter et toucher du luth, qualités fort prisées alors ; sa conversation était agréable et divertissante, et ses vers (c’est Colletet qui parle) estoient egalement ingénieux , doux et forts, et sa prose estoit pleine d'esprit et fort pathétique. Il exerçait la charge de contrôleur provincial des guerres. Poète de ballets, bien accueilli à la cour, touchant des pensions du roi et de la reine mère, il semble

que Durand aurait pu se contenter de son sort ; mais son ambition montait plus haut, et ce fut là la cause de sa perte. Marie de Médicis était alors exilée à Blois. Durand qui était attaché à cette princesse et recevait d’elle une pension comme son poète ordinaire, se lia avec François Sity, Florentin, qui avait été secrétaire de l’archevêque de Tours, Galigay, frère de la maréchale d’ Ancre, et ce fut d’après les conseils de cet Italien qu’il écrivit un libelle diffamatoire contre la personne du roi et sur les affaires du temps. Luynes était peu tolérant ; il fit emprisonner à la Bastille Durand et les frères Sity et juger l’affaire par le grand conseil. En agissant de la sorte, il était plus sûr d’obtenir la condamnation qu’il désirait, que s’il eût fait juger les pamphlétaires par le parlement. A la date du 19 juillet 1618, (et non pas le 1 6, comme le dit par erreur le Mercure françois et d’après lui, M. Bazin, dans son excellente Histoire de Louis XIII), intervint un arrêt qui condamna comme criminels de lèsemajesté Durand et François Sity à être rompus vifs et André Sity à être pendu. Voici cet arrêt que nous citons en entier :

Du 19 e jour de juillet 1618, à Paris.

« Veu par le conseil le procès criminel fait et « parfait par les commissaires députés par le

ESTiENNE DURAND.

« conseil à François et André Sity freres, natifs « de Florence, et Estienne Durand natif de cette « ville de Paris, prisonniers ès prisons dudit « conseil à la requeste du procureur general du « Roy demandeur en crime de le*e majesté pour « raison de livres et discours faits, composés et a escrits contre l’honneur et authorité du Roy, « par attaques, factions et menées contre son o service, bien, repos de son Estât, tant dedans a que dehors le royaume, lesdits livres et dis- « cours, mémoires et lettres missives desdits « François et André Sity, tant en langue italienne « que françoise et en chiffres, premier arrest de « rétention audit conseil du 4 e juilleH6 1 8, autre « arrest dudit conseil du 6® desdits mois et an, « ouïs lesdits François et André Sity et ledit Du- « rand * sur la sellette pour ce mandés audit o conseil, conclusions du procureur du Roy.

« Dit a esté que le conseil a déclaré et déclaré o lesdits François et André Sity et Estienne Dut rand atteints et convaincus du crime de leze o majesté pour avoir, par lesdits François Sity a et Estienne Durand, composé et escrit lesdits « livres, discours et mémoires et par eux avoir a ledit André Sity fait des pratiques, menées et * a intelligences contre l’honneur et authorité du * Roy, son service, bien et repos de son Estât, « tant au dedans que dehors le royaume, pour

« réparation desquels crimes le conseil a con- « damné et condamne lesdits François Sity et « Durand à estre menés par l’exécuteur de la « haute justice dedans un tombereau au devant « de la principale porte de l’église de Nostre « Dame de cette ville de Paris, nuds en chemise, o la corde au col, tenant chacun en leurs mains « une torch ardente du poids de deux livres, et a illec dire et déclarer que méchamment et ma- « lic^usement ils ont fait, composé et escrit les- « dits livres, discours et mémoires contre l’hon- « neur et authorilé du Roy, fait pratiques et « menées contre le bien de son service et repos « de son Estât, dont ils demandent pardon à « Dieu, au Roy et à justice, de là estre menés et « conduits en la place de Greve de cette dite « ville, et là estre lesdits François Sity et’Durand « rompus vifs et brisés sur un échafaud qui pour « ce faire sera dressé audit lieu, et mis sur une « roue pour y demeurer tant que mort s’ensuive,

« et après estre leurs corps, ensemble lesdits « livres et discours brûlés et leurs cendres jetées « au vent ; et ledit André Sity à estre mené en « un tombereau par ledit exécuteur de la haute a justice en ladite place de la Greve et estre « pendu et estranglé à une potence qui pour ce * « faire sera dressée en ladite place ; et auparavant « ladite execution, ledit conseil a ordonné que

ESTIENNE DURAND

« lesdits François et André Sity et Durand seront « mis et appliqués à la question ordinaire et ex- « traordinaire pour sçavoir d’eux la vérité e * « leurs complices ; et a ledit conseil condamné « lesdits Sity et Durand en 300 livres pour les « bastimens de l’hospital de Saint-Louis de cette t dite ville de Paris et en la somme de 2500 li- « vres applicable en œuvres pies ainsi que par le « conseil sera ordonné, et la somme de 1500 li- « vres applicable aux nécessités dudit conseil, « et en 200 livres envers la chapelle dudit con- « seil, et a ledit conseil déclaré le surplus des « biens desdits Sity et Durand acquis et confis- « qués au Roy. Le présent arrest a esté mis au « greffe dudit conseil, monstré au procureur ge- * neral du Roy et prononcé auxdits Sity et Duc rand pour ce fait remis en la chambre du con- « seil desdites prisons et entièrement exécuté. A « Paris, le 19* jour de juillet 1618.

« Reste arresté que lesdits François Sity et « Durand seront estranglés auparavant de recc- « voir aucuns coups. Fait audit conseil, à Paris, « le 19 e jour de juillet 1618.

« De Restefort,

« Lasnfer. »

La sentence fut exécutée le jour même. Boitel, sieur de Gaubertin, témoin oculaire de la mort

de Durand, en parle dans son Théâtre tragique , 1621, in-8°, 3 e partie, page 105. Théophile fit sur le supplice du poète un sonnet qui manque dans l’édition de M. Alleaume et que pour ce motif nous croyons devoir reproduire :

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