LES DEUX BLESSÉS
CLS naquirent la même année: l’une en avril, l’autre en mai.
Leurs pères, comme de bons voisins, se félicitèrent tour à tour de l’évènement.
—Encore un p'tit savage de rendu chez vous, don’ ?
Eh oui!...ces années cite, on court pas après; mais quante ça vient, faut ben les prendre !
—Un garçon, ane fille, quoi ?
ÂAne grosse fille.
—Ré chanceux, va !
Tu m'dis ça pourt'attirer des compliments, j'suppose, vu ques ptête à la veille de faire baptiser toé étou ?
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— Faire baptiser!... Pargué! tant qu’à ça, ça s’pourrait sans mirâque…
En effet, à quelques jours de là, le carillon plus ou moins fêlé de la petite église du village annonçait la venue d’un enfançon chez l’autre voisin.
— Encore un mangeux d’houillie, soupirèrent benoîtement les commères, en écartant, pour voir passer le compérage, les volets ocrés de leurs contrevents, retenus par de gros cordons de laine du pays.
—Taquaouoir, ma chère enfant! c’est ben su D'joe! s’tient'y l’corps dur, un peu?...
— R'eârd’ don’, dit une autre, r'gârd’ don’ l’'compère, si y fait l’coin, siy a d'air fier d’aouoir lâché la queue du chat!
—Seigneur du bon Veu, j'vous dis qu’c'est pas rien c't'année, dans l’rang des Vingt-Sept !...
On fit bonne fête aux nouveaux-nés dans les deux maisons ; puis, quand les mamans purent étaler au soleil les roses de leur santé rétablie, ce fut, entr’elles, histoire de se voyager chaque jour leurs trésors.
Les petits se regardaient en souriant
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dans leurs berceaux ; les mères heureuses, souriaient de les voir sourire,
Bientôt, Titite et Bidou furent en âge de dire pe...pe..., mame... mame, et de montrer une crigue. (Oh! l’époque inoubliable des premières criques |)
Lui, eut un cheval de bois sur roulettes, une œuvre d'art de son r°re; il l'avait faite au temps des sucres, à la cabane, en surveillant le réduit.
À elle, on donna une grosse catin, chiffon informe, tatoué de rouge à l'endroit des oreilles, de la bouche, du nez et des y'eux ; non moins chéri pour tout cela, car elle l'appelait son “ti nentant.”
Pendant que le “ti nenfant” faisait “ dedo” dans les bras de la jeune mère, lui, exerçait son chat à “faire la belle” ou préparait de la clôture pour parquer ses petits moutons, tendres fruits du cotonnier sur pattes de bois.
Elle, déposait son précieux fardeau sur sa couche de duvet et dressait la table minuscule, en attendant le pain que lui, allait cuire pour la catin dans son four de sable moulé sur son pied nu. On habillait
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le “ nenfant ” après ce repas et l’on attelait pour l’emmener “ faire pepromme.”
Ce fut le temps de la première robe à taille et de la première culotte. Louison n'était plus Bidou, Louise n'était plus Titite; c'étaient des gens sérieux, sur le point d'aller à l’école. Ils y allèrent, apprirent, sans analyse ni synthèse, quel est le signe du chrétien, qui les avait créés et mis au monde, quelques traits d’imagination de Lasausse, et confiants dans ce que leur avait dit m’sieu l’cüuré à l'examen, ils se crurent avec cela, plus grands que les sept sages, plus grands même que Descartes qui prenait la peine dedire: 7e pense, pour conclure : 7e suis, tandis qu'eux, pouvaient s'écrier avec orgueil : je ne pense pas etje suis, tout de même.
Par une belle matinée de juin, ils communièrent ensemble pour la première fois ; ce fut un beau jour. Le lendemain n'y ressembla pas: Louise entrait pensionnaire au couvent, Louison, au collège. On se fit des adieux touchants et l’on passa une nuit horrible, dans le dortoir mystérieux...
Es-tu toujours un bon p'tit garçon ? Fais-
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tu ben tes prières ? demandèrent les parents de l’écolier, à leur première visite,
—Des prières! ah! si vous saviez comme nous en faisons, icil.… Prière et lecture spirituelle avant, pendant et après chaque repas ; prière avant, prière après chaque étude et chaque classe ; messe, vêpres, salut, chapelet, les trois angelus tous les jours ; grande prière du matin, grande prière du soir, méditation pendant qu'on se déshabille pour se mettre au lit ; actes de foi, d'espérance et de charité avant de fermer l'œil ; oraison jaculatoire au réveil ; deux messes par dimanche, exercices de la congrégation de la Vierge, des Saints-Anges, du mois des morts, du Sacré-Cœur, de saint Joseph et de Marie; adorations de la vraie Croix, processions, neuvaines, retraites etc.,
Cher p'tit maître! fit la mère, ça doit pa ête aisé qu'vous vous pardiez, avé ça.
—C'est plusse que malisé, dit le père ; ça doé tête impossibe ou ben don’, sacrè mille sabats! ça sert à rien d’prier l'bon VYeu; un des deux.
Les parents jouissaient ; le p'tit les regardait, triomphant.