ÉTABLISSE.MENTS HOS PITA I.IERS A LA I- IN DU DIX- IIUITIÈME SIÈCLE
LA SAIGAÉE
Orijjinc lie la saifjnée. — [.a saignée et le fÂvre des métiers.
• La saignée nuitnelle, témoignage d’affection. — J. a saignée employée eomrne punition. — La saignée dans les couvents. Des laïques y prennent part. — La fréquente saiqnée. — Leonardo llotalli. — Plus on tire de sang, plus il s’en forme. — I.os ventouses. — Abus de la saignée. A. Paré, Le .Moyne et lîouvard. — (nii l'atin fait saigner îles enfants de trois jours et des vieillards de quatre-vingts ans. — La saignée dans la variole et durant la grossesse. — Les adversaires de la fréquente saignée.
Pourquoi elle est indispensable au.v Parisiens. ' l.es
trente-sept veines saignables. — La nasale et la salvatelle.
Superstitions relatives a la prcmii're saignée, à la sai-
LA VI K PRIVLL D’AUTREFOIS
{'liée (lu 1“'' mai. — DifHcuItc de la saij'iKJC. — l*rivil(';{jes (lu c'liirur{;ien (|ui ])rali([uait une sai{jnéc. — Comment on o[)érail. — La fi’(;qucnte sai[juce reste eu lionncur jusiju’à la llévolution.
Nous soniiues aussi avares de notre sau^ (|ue nos pères en étaient jirodijpies. Poui' eux, la s;u(;née constituait une sorte de panacée qui, non seulement guérissait, mais aussi prévenait à peu près tous les maux.
Il est probable que le soulagement produit par les hémorragies spontanées, épistaxis, hémorroïdes, etc., a l’oui’iii la première idée de la saignée. Le docteur L. (hivon ' jiréleiulait cependant que cette opération avait été suggérée à rhomme par les sangsues : comme, ajoute-t-il, ou n’en pouvait trouver en hiver, les médecins v sup{)léèreut au moven de la phlébotomie^.
Idle lut bien vite regardée comme une nécessité byglénicjue à la(|uelle personne iie devait se soustraire. Au trei/lème siècle, le Livre des métiers la cite pai'iul les causes qui dispensaient bourgeois et ouvriers de faire le service du guet : « Nus^ qui ait passé lx ans,
' .\lorl en ICItO.
- Dtrerscs Icrons, t. 1, p. 7.~)5.
" Nuis.
ne cil ans ([uex leur lames (jisent d’enlant, tant corne elles (jisent, ne nul qui soit sainiez', se il n’a esté semons ançois que il se feist sainnier'^, ne doivent point de quait'\ »
On se faisait saigner à propos de rien et à propos de tout. Parfois pour mêler son saii(> à celui d’un ami, tl un frère d’armes, d’une maîtresse, en témoiqna^e de profonde et éternelle affection. C’est ainsi que Duguesclin et Olivier de Clisson se firent saigner ensemble lorsqu’ils conclurent le pacte de Pontorson^. Parfois encore, on employait -la phlébotomie comme châtiment. Le ménagier de Paris* raconte qu’un bourgeois, mécontent de sa femme, appela un barbier et la fit saigner. On commença par chauffer le bras, afin d’v attirer le sang : « Il mande le barbier et fait faire le feu... Lors luy fait escliauffer le bras dextre au feu, et quant il fut eschauffé, si la fist saigner®. »
‘ Saijjnô.
• .S’il n a été convof|iié avant qu'il se soit fait sai{jncr.
" Statuts lies fripiers, tit. l.XXVI, art. 33. — Voy. encore tit. VIII, art. 7 ; tit. XV’II, art. IG, etc.
* En 1370. — ^ "y. Sim. Liice, Histoire de Duguesclin t. I, p. 71.
® Ecrit vers 1393.
*' Tome I, p. 16V.
LA VIL PlllVLL D’AT'inLFOIS.
Dans les coiivcnls, la saignée était prati- (jiiée périodiquement sur tout le personnel de la maison. L’opération avait lien, en été après noue, en hiver après vêpres. Pendant les trois jours qui suivaient, la nourriture de la communauté était un peu augmentée, les religieux restaient assis et couverts pendant les olfices, se recouchaient après matines, etc. Dom Calmet fait remarcpicr (juc « ce n’étoit ]>as là une mortification, puiscpi’au contiaire c’étoit une sorte de délassement, et que l’hahitude prise on ne pouvoit plus s’en passer ' . » Ces épo(|iies de saignées générales étaient nommées jours malades ou jours de la miuuit'on du sang. A Saint-Victor de Paris, il v avait chaque année cinq saignées générales^ ;
1“ En septembre.
2® A rentrée de l’Aven t.
W Avant la Onadragésiiue.
•i® Après Pâques.
5® Après la Pentecôte
La saignée avait lieu chaque année :
Chez les Angnstins, (pialre fois.
Chez les Camaldnles, trois fois.
' Commentaire sur la règle de saint Benoit, t. I, p. Ô70.
■ « QtiiiKjuics in anno tient jjcneralcs ininniioncs. »
^ Voy. le Glossaire itc Ducange, v® minuere.
V A R I ET i: S C H 1 R V R G 1 G A LES .
Cliez les Carmes, quatre fois.
Chez les Chartreux, cinq fois.
Chez les Dominicains, ([uatre fois.
Chez les Pi'émontrés, cinq fois'.
Les supérieurs tles communautés reli(>leuses espéraient par ce moyen faciliter au clergé ré^julier l’observation du vœu de chasteté, et surtout j)lier plus facilement au joujj d’une rè{^le austère des hommes dans toute la force de l’âjje.
Le minuior cliarjjé de l’opération comptait aussi des laïcs parmi ses clients, car bien des (jens voulaient s’associer à la cérémonie, et pour y prendre part se retiraient dans (pielque couvent. On a vu des seigneurs, fondant un monastère, se réserver ce droit pour eux, leur femme, leurs enfants et leurs domestiques
Tout ceci n’est rien, si on le compare à l’effroyable abus qui fut fait de la saignée depuis le seizième siècle. Paris semble alors de venu un champ de bataille, où luttent à
* Doiii Galmct, t. I, p. .Âfii). — A. Corradi, Délia minutio sanguinis et dei salassi pcriadici ineworia. 1887, in-V“.
• Il l’otcraimis mimilioncs nohis lcr in aiinis siiijjulis celcbrarc, et ibidem per 1res dies conlinuos in singiilis ininutionibus immorari enm uxore nostra et fainilia et gente. >> Ducange, \" ininiiere.
LA VIK PlUVKE D’AUTREFOIS.
forces presque cq^ales les malades et les médecins. Ceux-ci, Pâme tranquille et le cœur léger, souriants et calmes, sans antres armes <|ue quelques mots latins sur une feuille de papier, se mettent à l'épandre des torrents de sang. Ils ne daignent pas opérer eux-mêmes ‘, mais les chirurgiens sont là, complices prêts à agir. Par bonheur, médecins et chirurgiens avaient affaire à forte partie, car s’il leur prenait fantaisie de renouveler aujourd’hui ces exploits, s’ils rencontraient comme jadis des victimes soumises et obéissantes, Paris serait bientôt dépeuplé.
La Faculté ])urgeait ses malades à outrance quand parut Leonardo Potalli, un Piéniontais, très habile homme, cpii fut médecin de Charles IX et de Henri III, Hardiment, il préconisa la saignée, mais la saignée à tort et à travers, sans l'emords, sans mesure et sans merci, ne resjiectant ni le sexe ni l’âge, ni l’enfant à la mamelle", ni le vieillard cacochyme®. Aucun doute, aucune hésitation : les
' Voy. Les chirurtjiens. — Lu jjraviirc que je rc|iroiluis ci-i'oulre nous fournit le cosluuie d’un lucileciu, d’un rliirurjileu et d’un apprenti cliiruijpcn au XVL sièfle.
^ Xous verrons tout à l’heure Gui Patin saijjncr un enfant <le trois jours.
^ iNous verrons tout à l’Iieure Gui Patin sai{;ucr onze fois en six jours un vieillard de quatre-vin^jts ans.
D après .laerpii's (’.iiilloiiieaii, Chirurgie frunçohe. lôS)4, iii-folio.
V A U I E T !■: S G 1 1 1 II L' Il G I C A I- E S .
jeunes (jens vigoureux eL bien portants doivent être saignés tons les mois , les vieux l)arbons (le (juatre à six fois l’an, llien à craindre dans aucun cas : le eor[)s humain contient vingt-(juatre livres de sang et l’on peut en perdre Aingt sans mourir, on se lient donc dans une limite raisonnable dès nn’on en laisse un peu an patient. L’avocat Étienne Pasqnier, (pii avait plaidé pour liotalli, lui demandait un jour s’il ne craignait pas d’affaiblir ses malades en leur enlevant tant de sang. Bien an contraire, repartit Botalli, « plus on lire de l’eau croupie d’un puits, plus il en revient de bonne; plus la nourrice est tettée par son enfant, plus elle a de lait; le semblable en est du sang et de la saignée '. d Laurent .lonbcrt, médecin de Henri III et du roi de Navarre, partage cette doctrine :
Or, dit-il, (puuul on est phlébotomé, si on voit sortir du mauvais sang, il se faut persuader cpie le meilleur demeure dans le corps et se rcsjouyt de telle vuidauge. Si le vuidé est beau, croyez cpie le demeurant est encore pins bjuable, et que cela v estoit de supcrilu. Ouelqn’un pourroit juger que ce moyen de curation est contre le devoir de nature, laquelle a soin de conserverie sangcoimae un sien
' OEuvreSy t. II, p. 58C.
LA VIK PRIVKF, D’ALTRRFOIS.
tlirésor. Auquel nous ré po mirons que c’est elle luesme qui nous a euseif’ué qu’il faut en plusieurs maux user de ce remède. Car le Uns de sanjf menstrual aux femelles nous monstre évidemment que l’abondance peut estrc dommageable si elle n’est tantost évacuée
La Faculté commença ])ar(COiulamner Bolalli. Elle le glorifia ensuite, et à ceux qui lui reprochaient d’être ennemie du progrès, elle répondait fièrement ; « N’avons-nous pas découvert la fréquente saignée! » Je regrette d’avoir à dire que Paré se montra fa^ orable à cette innovation. Lui-même raconte qu’il saigna vingt-sept fois en quatre jours un jeune homme de vingt-huit ans : « or, j’av bien A oulu, ajoute-t-il, récilcr cette histoire, afin <jue le jeune chirurgien ne soit timide à tirer du sang aux grandes inflammations^. » Il était d’usage alors de se faire ventoiiser chaque fois (jue l’on SC baignait, et Montaigne, qui visita les bains de Bade en 1580, nous rapporte que les baigneurs « s’y faisoient cornetcr^ et scigner si fort que les deux bcings publics sembloicnt parfois estre de pur sang^. »
‘ Erreurs populaires, édit, de 1()08, 2'' partie, p. 153.
- OKuvres, édit, de 1()07, p. 357.
^ Vcntouscr.
* \oyages, édit de 1774, p. 27.
VAIUt;Ti;S en 1 R l!R CI CA LES,
Petit à petit, la doctrine se développe et se {généralise. Le chirnrjjien A. de Gorbve écrit en 1590 : « Maintenant, nous sei{jnons des enl’ans à trois et avant trois ans, voire réitérer la sei{jnée avec henrense issue; et les lioinmes rie ([iiatre-vinjjts ans la portent fort bien'. ^ lAi 1009, le médecin Le Movne avoue, il se vante sans doute, qu’il a en (juinze mois tiré douze cents palettes de saïqj; à une jeune Hile “. La palette de Paris représentait trois onces au moins*, Le Moyne enleva tloiic !2!25 livres de saii{if à sa cliente, qui, d’après la théorie alors admise, aurait renouvelé entièrement son sau{T |)bis de neid’ fols en quinze mois. Louis XIII, que son médecin Bouvard fit sai- {jner quarante-sept fols en un an'', n’avait <lonc pas le droit de se plaindre.
La saignée atteint son apogée avec Gui Patin. ,1e vais paicourir sa correspondance, et la citer textuellement pour bien prouver que je n’exagère point. On ne saurait mettre en
* Les fleurs de chirurqie, p. I V3.
® Voy. Journal de Henri IV, 26 septembre 1609,
ctlic Micliaïul, t. XV', p. 537.
^ A. Paré, OEuvres, p. 357. — Dionis, Opérations do chirurtjie, p. 555.
* Amelot de la Houssaye, Mémoires historiques, l. I, p. 518.