‹ Variétés littéraires (volume 2)Chapitre 22 sur 48 · Lettre du 14 décembre · texte numérisé non relu

Lettre du 14 décembre

Leibniz : « La vérilé, c'est que nous avons Dieu pour père et le Néant pour mère. Assurément noire père est une très grande chose, mais notre mère ne vaut rien du tout. On tient de son père, mais on lient de sa mère aussi. Ce qu'il y a de bon dans le monde vient du père, et ce qu'il y a de mauvais, du Néant, notre mère qui ne valait pas grand chose. — Mais il nous reste une petite difficulté : Pourquoi Dieu est-il allé s'engouffrer dans les abîmés du néant pour en tirer un monde? Que diable allait-il faire dans cette galère? Il faut répondre à cela, mon cher abbé. Vous voulez répondre d'abord : Demandez-le à Dieu luimême; tout comme il fallait demander à Louis XIY pourquoi il avait bâti Versailles dans un si vilain endroit. Cette réponse ne vaut rien du tout pour un théologien, et je vous en avertis, mon cher abbé, il faut qu'un théologien sache répondre à tout ce qu'on demanderait à Dieu luimême, et ne reste jamais court. Que répondrons-nous donc à cela? » Et le facétieux petit abbé, fidèle à sa manie des apologues, en imagine un d'après lequel Dieu était infiniment content de sa seule existence, mais le Néant, étant femme, devait infiniment s'ennuyer de sa néantise. C'est donc aux instances et aux très pressantes prières du Néant que ce monde a été créé. « C'est l'ennui mortel de notre mère qui nous a mis dans le cas dVxister. Elle s'ennuyait d'être néant, et voilà pourquoi nous nous ennuyons encore tous dans ce bas monde. C'est un signe d'envie que nous portons du sein de madame notre mère, qui eut cette souffrance-là, lorsqu'elle était grosse de nous. Notre père n'y a aucune part, car assurément Dieu ne s'ennuie jamais. »

C'est le ton de la théologie de Galiani ; c'est la note de ses plaisanteries, appliquées aux plus grands problèmes. Au fond, je soupçonne fort qu'il est moins sceptique qu'il ne veut en avoir l'air. Comme presque tous ces Italiens,

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niêine libres penseurs, môme fanfarons d'incrêdulilé, il garde quelques restes d'instinct religieux au fond du cœur. Mais il rougirait de trop le montrer, et il l'arrange sous des formes plaisantes, qui vont parfois jusqu'aux limites du burlesque. Il bouffonne avec les idées religieuses, mais il n'en est paslui-même exempt. N'est-ce pas Jà un trait éternel de cette race, aussi vrai encore aujourd'hui qu'au dix-huitième siècle, et au dernier siècle que dans les âges les plus anciens? On nous raconte que les vases peints qu'on retrouve dans la Grande Grèce reproduisent presque toujours les mêmes sujets; que les Tarentins, par exemple, aimaient particulièrement à rire, et qu'ils se plaisaient à voir jouer de grosses farces dont les dieux faisaient ordinairement les frais; qu'ils les traitaient, dans ces représentations figurées, avec irrévérence plutôt qu'avec malice, et que la comédie y faisait partie du culte*. Il y a encore beaucoup de cela dans ce singulier esprit de Galiani, moins athée'qu'irrévérencieux. En France, dès qu'on raille en pareille matière, c'en est fait de l'objet de la raillerie. Notre esprit logique va au bout de ses épigrammes; on ne croit plus à rien quand on s'est moqué de tout. En Italie, les choses se passent différemment, et beaucoup de gens de ce pays, qui semblent être, au premier abord, des sceptiques facétieux, déconcertent plus tard l'observateur quand il pénètre plus avant et qu'il trouve, sous cette surface arrangée pour le monde, quelques croyances subsistantes et même beaucoup de superstitions. Ils ne se privent pas, à l'occasion, d'un bon mot et même d'un mot leste ou grivois en ces matières, mais, à certains jours, on est surpris et presque scandalisé à rebours par les démentis qu'ils se

1. Voir l'article de M. Gaston Boissier sur le voyage dans la Grande Grèce de M. François Lenorniant. {Revue des Deux Mondes, 45 novembre 1881.)

donnenl, on les voyant ho livrer à corlaines pi'alique?. Sans aller bien loin dans la voie de ces étonnants repentirs, Galiani est bien, au fond, un représentant de cette race et de ce tempérament. Cela tient à l'esprit du pays, je parle de cet esprit avant l'ère du sérieux, du solennel, avant les abstractions apportées du dehors, avant l'ère de riiégélianisme et du darwinisme, qui ont, à ce qu'il paraît , modifié beaucoup les mœurs philosophiques et littéraires dans le monde des universités. Jusqu'à cette époque très récente, cet esprit avait toute son aisance et lonte sa liberté. C'est l'instinct, c'est le génie du comi- (jue à outrance, surtout l'esprit napolitain, qui est, si je |)uis le dire, l'exagération de l'esprit italien. Galiani disait: «Si l'Italien veut 'être sérieux et grand, il est gauche et maussade. S'il bouffonne, alors il est pantomime et charmant tout à fait. » Il faut entendre un Napolitain dans une de ces heures de verve, parlant de tout, comme s'il savait tout, intempérant dans ses plaisanteries, plus qu'aventureux, se complaisant dans sa propre extravagance, enivré de ses bouffonneries. Il devient fou; mais il se garde bien de résister à la douce contrainte de celte folie qui est son succès. Galiani se montre tout entier, dans ces questions transcendantes accommodées à son humeur extravagante, impertinente, parfois même cynique ; ce qui fait de ses idées un singulier divertissement de philosophie en gaieté ou de théologie en mascarade.

C'est à cet ordre d'inspirations qu'il faut rapporter nombre de pages répandues dans cette correspondance, et qu'il appelait lui-même ses folies métaphysiques, comme celles qui contiennent les Instructions morales et politiques (V une chatte à ses petits, traduit du chat en français par M. d^tgrattigny, interprète de la langue chatte à la Bibliotlièque du Roi. En voici quelques fragments,

<jui feront juger du reste* : « La chatte apprend d'abord à ses petits la crainte des dieux hommes. Ensuite elle leur explique la théologie et les deux principes : Dieu, homme bon, et le Démon, chien mauvais; puis elle leur dicte la morale, la guerre aux rats et aux moineaux; enfin elle leur parle de la vie future et de la Ratopolis céleste, qui est une ville dont les murailles sont de parmesan, les planchers de mou, les colonnes d'anguilles, etc., et qui est rempli de chats destinés à leur amusement, etc. » J'abrège celte singulière plaisanterie, qui va toujours en s'exagérant à chaque ligne et qui finit par de grosses indécences, comme cela arrive bien vite dès que Tauteur s'égaye.

Je n'attache guère d'importance aux ouvrages sérieux sur la morale et le droit des gens qu'il méditait de faire, et dont il reste, à ce qu'on dit, des fragments parmi ses papiers inédits. Il n'y a rien de neuf dans ses principes sur la morale naturelle. En voici quelques-uns que l'on reconnaîtra sans peine comme empruntés à toutes les doctrines empiriques du temps : « La nature donne à l'homme la force, la liberté, la possession que les Latins appellent occupation^ , La société, c'est-à-dire les lois, donne le droit. Droit est un équilibre des utilités. Utilitasjmtiprope mater et œqui» Ainsi le droit est un résultat des forces, et les lois sont une preuve de la vieillesse du monde, parce qu'il a fallu passer par unesuilede siècles de forces f et l'essai de toutes ces forces, en dernière analyse, a donné les lois et fait naître le droit. •> Pascal avait dit quelque chose de pareil, mais avec quel accent! et dirait-on que c'est la même idée, si sèche et si abstraite ici, si passionnée et tragique chez le grand écrivain français? Rien de bien neuf non plus dans le plan

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