‹ Variétés littéraires (volume 2)Chapitre 26 sur 48 · Janvier · texte numérisé non relu

Janvier

peut l'en tirer qu'en brisant le cercle magique par un coup de volonté qui rompe à la fois les enchantements de la nature et ceux du raisonnement.

Dans cette correspondance qui, à chaque instant, touche aux questions philosophiques, il ne faut pas oublier une série de réflexions justes et bien liées sur la Curiosité. Mme d'Épinay avait fait transcrire par Tabbé le morceau célèbre de Voltaire, sur le même sujet. L'abbé admire, mais il signale des lacunes; il essaye de les combler au courant de la plume, et il se trouve qu'il a écrit, tout en causant, une page des plus intéressantes et des plus fines. 11 a très bien senti que la curiosité, la vraie, la curiosité désintéressée, marque un moment psychologique dans l'évolution de l'espèce et dans celle de l'individu, le moment où l'espèce et l'individu sont momentanément affranchis de tout besoin physique ou de tout danger immédiat. Cette passion no s'excite en nous que lorsque nous nous sentons dans une parfaite sécurité. Le moindre péril nous ôte toute curiosité et fait que nous ne nous occupons plus que de nous-même et de notre individu. De là l'origine du plaisir que donne le spectacle. Plus le spectateur est en sûreté, plus le risque qu'il voit est grand, plus il y a d'intérêt pour lui, « et ceci est la clef de l'art tragique, comique, épique. Il faut présenter des gens dans la position la plus embarrassante à des spectateurs qui ne le sont pas ». Et à ce propos une foule d'observations de détails, ingénieuses et vraies : « Jl est si vrai qu'il faut commencer par mettre bien à leur aise les spectateurs que, s'il pleuvait dans les loges, si le soleil donnait sur ramphithéâtre, le spectacle est abandonné. Voilà aussi pourquoi il faut, dans tout poème dramatique ou épique, que la versification soit heureuse, le langage naturel, la diction pure. Tout mauvais vers, obscur, en-

lortillô, osl un vont coulis dans uno lo.i^o. 11 fait soufirir le spectateur, et alors le plaisir de la curiosité cesse tout à fait.... Ainsi la curiosité est une suite constante de l'oisiveté, du repos, de la sûreté; plus une nation est heureuse, plus elle est curieuse. Voilà pourquoi Paris est la capitale de la curiosité ; Lisbonne, Naples, Constantinople en ont moins ou presque point. Un [peuple curieux est un grand éloge pour son gouvernement*. »

Un autre point par où la question s'élève, et que Voltaire a omis, c'est que la curiosité est une sensation particulière à l'homme, et qui ne lui est commune avec aucun autre animal. Ceci est fondamental et Galiani arrive par degrés insensibles à nous faire considérer la curiosité comme la raison de toute science, développant, sans s'en douter, la belle théorie d'Aristote sur l'étonnement, principe de la philosophie. Les animaux n'ont rien qui ressemble à cette passion. Faites devant un troupeau tout ce que vous voudrez, si vous ne les touchez pas, vous ne les intéresserez jamais. Si les bétes donnent quelque signe qui nous paraisse de la curiosité, c'est la peur qu'elles prennent, et rien autre. On peut épouvanter les bétes, on ne pourrait les rendre curieuses. Or l'épouvante, étant un sentiment tout égoïste et intéressé, est le contrepied de la curiosité. De là de très belles conséquences, largement déduites. La curiosité désintéressée n'existant pas chez les bêtes, l'homme curieux doit 'être plus homme qu'un autre homme, et c'est ce qui est en effet. Newton était si curieux qu'il cherchait les causes de tous les phénomènes qui frappaient son attention, du mouvement de la lune, de la marée, etc. Le peuple le plus curieux a donc plus d'hommes qu'aucun autre peuple. (. Si vous voulez, dit-il à Mme d'Épinay, vous donner la

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