‹ Variétés littéraires (volume 2)Chapitre 3 sur 48 · avril · texte numérisé non relu

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le mieux ou accepterait avec le plus de plaisir le fardeau d'une de ces correspondances longtemps continuées, dont on a besoin pour se tenir au courant de la société dont on faisait partie, des événements d'idées qui s'y produisent, des personnages nouveaux qui s'y montrent, des nouvelles de toute sorte qui s'y répandent et de la couleur particulière qu'elles y prennent? A en juger d'après le début d'une lettre inédite, je croirais volontiers qu'il tenta d'abord cette belle aventure avec Mme Necker. Dès le 17 juillet 1769, il lui écrit de Gènes : a Parmi le grand nombre d'objets de mon amour que j ai laissés à Paris, il ne m'était pas possible de choisir celui ou celle qui aurait les prémices de mes lettres ; j'avais résolu de les accorder à la personne à laquelle je rêverais la première. Le croiriez-vous, Madame, c'est vous dont j'ai rêvé la première de toutes. Quand je dis toutes, je dis sans exception. La chose est singulière, mais ii n'y a rien de plus vrai. » Il lui envoie même le récit de son rêve, qui est sur un ton badin, en désaccord avec la pruderie de Mme Necker : « Je rêvais donc... J'étais presque couché sur un sofa, vous étiez assise auprès de moi d'un air attendri. J'admirais votre pantoufle, et, en bon architecte, d'après, les règles de Vitruve, de la beauté du piédestal je calculais la beauté de la colonne. Vous trouviez tout cela étonnant à votre ordinaire, et très indifférent selon votre louable coutume. Vous avez retiré la pantoufle. Je me suis réveillé en sursaut. Où est madame Necker? ^Où est la pantoufle? Tout avait disparu, w Mme Necker répondit à cette première lettre avec gravité et sentiment. Ce n'était pas l'affaire de Galiani : « Peste soit des sentiments, réponditil; que ne me parlez-vous de pantoufles? Que risquiezvous? Je suis à Gênes et vous à Paris. Savez-vous que, si vous continuez sur ce ton-là, je pourrai bien penser à

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VOUS le jour, mais je n'en rêverai pas la nuit... Vous m'aviez promis de m'écrire souvent, tiendriez-vous parole? »

De-ci, de-là, il se moque agréablement de Vineffable spiritualité de la dame. Décidément il se crée entre eux un malentendu qui ne fera plus que croître. Encore un^ ou deux fois, Tabbé cédera à Fagrément de ses souvenirs, et il écrira une de ses plus jolies lettres, celle du 4 août i 770 ; elle commence par cette piquante brusquerie : « Mais c'est à condition que vous ne me répondrez pas par une lettre trop belle ni trop sublime; je veux savoir de vous, Madame, tout bonnement, tout platement, comment vous portez-vous ? Que faites-vous? Comment se porte M. NeckerîQue fait-il ? Êtes-vous grosse ? Vous amusez-vous? Vous ennuyez-vous? Voilà mes demandes et mes curiosités...» Et toute la scène des vendredis se refait devant ses yeux et devant les nôtres : « J'arrive, je vous trouve tantôt achevant votre parure, tantôt prolongée [sic) sur cette duchesse. Je m'assieds à vos pieds. Thomas en souffre tout bas. Morellet en enrage tout haut. Grimm, Suard, en rient de bon cœur, et mon cher comte de Creutz ne s'en aperçoit pas. Marmontel trouve l'exemple digne d'être imité, et vous. Madame, vous faites combattre deux de vos plus belles vertus, la pudeur et la politesse, et, dans cette souffrance, vous trouvez que je suis un petit monstre plus embarrassant qu'odieux... On annonce qu'on a servi. Nous sortons, les autres font gras, moi je fais maigre, je mange beaucoup de cette morue verte d'Ecosse, que j'aime fort, je me donne une indigestion tout en admirant l'adresse de l'abbé Morellet à couper un dindonneau.* On sort de table, on est au café, tous parlent à la fois. L'abbé Raynal convient avec moi que Boston et l'Amérique anglaise sont à jamais séparés d'avec l'Angleterre; et, dans le même moment, Creutz et Marmontel con-

viennent que Grétry est le Pergolèse de la France; M. Necker trouve tout cela bon, baisse la tête, et s'en va.» Nous puisons abondamment dans ces lettres à Mme Necker, parce qu'elles sont publiées pour la première fois et qu'elles nous donnent les croquis les plus vifs de la vie de Paris, telle qu'elle se peint à l'imagination à la fois excitée et douloureuse de Galiani. Du reste, le charme n'agissait pas à distance sur Mme Necker. Il semble qu'elle ne suivit pas le petit abbé d'un pas égal dans la voie des souvenirs. Son refrain était en parlant d'elle : « Quel dommage qu'elle ait tant de principes dans sa tête et aucune inconséquence dans son cœur I » Il se fatigua d'une correspondance si froide, et, trois ans après, il écrivait à Mme d'Epinay : « J'ai reçu une lettre enfin de Mme Necker, mais, puisqu'elle ne vous montre pas mes réponses, je lui répondrai fort tard et par ma chancellerie. Je serai plat et poli comme une assiette de Mme Geoffrin. Ce%i ainsi que je punis le froid maintien de la décence, ))

Avec Mme Geoffrin, il y eut aussi un essai de correspondance, mais qui ne dura pas longtemps, pour d'autres causes. Lui-même avoue qu'il aurait eu bien grande envie de lui écrire et d'entrer en commerce d'idées avec elle. « Mais, disait-il, j'ai peur qu'elle ait peur de mes lettres. Je suis si fou, elle est si prudente*. » 11 raillait très finement cette circonspection exagérée. On lui avait mandé de Paris que Mme Geoffrin était malade. « Elle aura eu, écrit-il, un érésipèle parce que quelque étourdi se sera avisé de vouloir donner une nouvelle chez elle! » Et, comme le bruit de sa disgrâce avait couru à Paris, un bruit absolument controuvé d'ailleurs, mais auquel Mme Geoffrin avait prêté trop d'attention, il traçait ce

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