Œuvres complètes^ p
mer le fond de ses idées philosophiques, Texpérience a modifié son point de vue sur Timporlance politique des religions ; il fait appela dans ce grand procès, à ce que Volney appelait le jury des faits, et ce jury lui a répondu. Voici quelques traits de cette apologétique inattendue. Selon lui, la philosophie du dix-huitième siècle a manqué la grande expérience qu'elle avait lentée sur Tesprit humain ; elle a créé un fanatisme nouveau qui a fait, pour établir la domination de ses dogmes, tout ce que le fanatisme religieux avait osé pour les siens ; elle a soulevé les passions populaires au lieu de les diriger et de leur met-tre un frein. Cela ne s'est pas fait tout de suite. Les Voltaire, les Diderot n'ont rien vu de pareil; mais, pour n'avoir redouté que le fanatisme religieux, pour avoir méconnu la nature de l'homme et les corps politiques, pour avoir ignoré le poison des germes qu'ils semaient, une effrayante complicité pèse sur leur tombe. Ils ont engendré, à leur insu, toute une postérité de philosophes, qui, de la théorie, sont descendus dans la réalité; qui se sont armés des passions du peuple, en môme temps que le peuple s'armait de leurs maximes ; il s'est fait un troc périlleux des théories de l'esprit et des pratiques de l'ignorance, des subtilités des chefs et des brutalités des. satellites ; de cet accouplement de la philosophie et du peuple, il est sorti une nouvelle secte, forte des arguments de l'une et de l'autre, mais également redoutable à tous deux. « Je ne peux me défendre ici d'observer combien les Rousseau, les Ilelvétius, les Diderot, les. d'Alembert et les Voltaire sont morts à propos. «En nous, quittant à la veille de nos malheurs, ils ont emporté les suffrages du siècle ; ils n'ont pas à gémir de la révolution qu'ils ont préparée ; ils n'ont pas à rougir des hommages de la Convention. S'ils vivaient encore, ils seraient exécrés par les victimes qui les ont loués, et massacrés
par les bourreaux qui les déifient*. » 11 y a sur ce sujet une soixantaine de pages très éloquentes, à la façon de M. de Maistre, de Donald ou de Saint-Martin, qui méritent d'être signalée, à quelque point de vue qu'on se place, comme une manifestation, une sorte d*explosion de sentiments tout nouveaux, issus dune grande et tragique expérience. Ce qui domine alors en Rivarol, c'est l'idée, la crainte de l'interprélation qui peut être faite de certaines doctrines philosophiques dès qu'elles entrent en contact avec les passions et les ignorances de la multitude. Rivarol a été très longtemps le favori des brillantes coteries où Ton faisait impunément et sans péril de l'impiété à huis clos, entre gens de bonne compagnie, quand ce n'était encore qu'un divertissement d'esprit et un jeu de hardiesse applaudies. Mais les portes et les fenêtres de ces petits sanctuaires d'athéisme ont été brisées; les nouveautés d'opinions se sont répandues à flots sur ces masses qui se précipitaient dans la vie politique, et il a vu ce qu'elles pouvaient produire, quels sophismes pratiques on en pouvait tirer, quels soulèvements de force brutale, quels crimes en pouvaient sortir. — En vain il espérait d'abord que le peuple n'entendait rien, ne lisait rien de tous ces dogmes nouveaux; bien au contraire, le peuple les a grossièrement appris et il a voulu, sans tarder, les mettre à profit; il s'en est saisi comme d'une arme de combat; les principes sur l'égalité absolue et naturelle sont devenus entre ses mains des arguments contre toute autorité et tout ordre ; ces fameuses thèses sur la bonté native de l'homme, qui étaient des thèses d'école ou de boudoir, ont été appliquées furieusement à la ruine d'une société, qu'on a rendue responsable de tout le mal. Ce qui était réservé pour la discussion des
1. De l'Homme intellectuel et morale œuvres complètes, p. 307.
livres a été traduit en applications brutales. Rivarol a vu de près opérer cette effroyable logique ; épouvanté par ce déchaînement de passions qui n'étaient pourtant que des commentaires pratiques d'idées, il arrive à penser et à dire hautement que la philosophie ne peut pas faire Téducation du peuple : « Le crime des philosophes est de faire présent de l'incrédulité à des hommes qui n'y seraient jamais arrivés d'eux-mêmes ; car ceux qui ont le malheur d'y parvenir par la méditation ou par de longues études sont ou des gens riches, ou des esprits calmes et élevés, retenus à leur place par l'harmonie générale. Leur éducation et leur fortune servent de caution à la société ; mais le peuple, que tout invite à remuer et qui ne sent pas l'ordre dont il fait partie, reste sans crainte et sans espérance dès qu'il est sans foi ^ » C'est une dangereuse chimère que de vouloir faire un peuple philosophe : « La philosophie, que le peuple entend toujours mal, ne laisse pourtant pas de lui donner une sorte de tournure impie qu'elle-même désavoue et qui tue tout. — Sans doute la religion ne répond pas de tel individu, mais elle répond des masses; et ne fût-elle pas indispensable à tel homme en particulier, elle l'est à telle quantité d'hommes. 11 n'en est pas ainsi de la philosophie ; elle ne répond que de quelques individus ; les masses, les peuples et les empires lui échappent, même à l'époque où il n'y a ni prêtres, ni rois.... La conscience contracterait en vain avec elle-même : il faut l'intervention de Dieu pour que l'homme ne se joue pas de lui-même. La morale sans religion, c'est la justice sans tribunaux : toutes choses corrélatives dont l'existence est solidaire comme la parole et la pensée... En un mot, la philosophie divise les hommes par les opinions, la religion les unit dans