‹ Variétés littéraires (volume 2)Chapitre 41 sur 48 · I. Œuvres complètes, t. I, p · texte numérisé non relu

I. Œuvres complètes, t. I, p

de justifier les expressions que le besoin a créées et qu*a consacrées Tusage. « Les besoins naturels étant toujours vrais, leurs expressions ne peuvent être fausses ; elles forment, pour ainsi dire, la logique des sensations. » Ce traité est donc tout à fait à sa place en tête du nouveau dictionnaire dont il est d'avance le résumé; et de même, à son tour, le dictionnaire ne sera que lapplicalion étendue et varice, un exemple prolongé, une vérification constante, par rhistoire et la fortune des mots, de Torigine et de l'évolution des idées.

Voilà comment ce discours est né. 11 est né à la façon de presque tous les ouvrages de Rivarol, d'une manière irré«;uliére dont sa conformation porte la trace. Aucun ordre apparent, aucun plan dans la composition. Après avoir traité du sentiment, comme principe de tout dans l'homme et les animaux, de l'association, et de toutes nos facullés, l'auteur fait une longue station, d'ailleurs très intéressante, dans l'analyse des idées de temps et de nombre ; puis il recommence l'étude de nos facultés et s'arrête de nouveau sur la question des animaux, de leur analogie et de leur différence avec l'homme. Enfin, après une suspension médiocrement motivée, l'auteur sent le besoin de faire une revue de ses idées et, comme il dit, ce de se récapituler lui-même, » sous prétexte qu'on ferait souvent un bon livre de ce qu'on n'a pas dit et que tel édifice ne vaut que par ses réparations. Après quoi il repart d'un élan nouveau et les trois derniers chapitres, sans qu'il y ait de motif apparent à l'ordre adopté, sont consacrés à Dieu, aux passions et à la religion.

Rivarol croit avoir fait un traité de métaphysique ; ce n'est au fond qu'un traité d'idéologie ou, comme nous dirions maintenant, de psychologie. C'est une recherche sur les éléments primitifs de notre faculté de penser. Il a voulu, dit-il, répondre à ce problème des idées premiè-

res dont le genre humain est toujours tourmenté, a 11 faut donc y revenir sans cesse, les agiter et sans cesse les placer sous de nouveaux jours, jusqu'à ce qu'il se rencontre un homme dont la manière de voir et de peindre, plus conforme à la nature des choses, ou du moins à la nôtre, satisfasse mieux aux conditions du problème, et donne enfin quelque repos à l'esprit humain. » L'auteur a le sentiment vif des grandes questions qu'il aborde ; il a fait les plus ingénieux efforts pour en résoudre quelques-unes. Mais je voudrais d'abord définir sa manière propre et personnelle d'écrire sur les sujets philosophiques. C'est un peintre d'idées ; il a un art merveilleux pour colorer les abstractions : il donne à chacune des conceptions de l'esprit un saisissant relief. En faisant cela il a su ce qu'il faisait et il l'a voulu ainsi. « La méthode et la forme analytique, dit-il, ne parlent qu'au pur entendement et lassent bientôt l'attention. J'ai voulu parler à r homme tout entier,,,. J'ai cru devoir des images à l'être qui n'a pas sans doute reçu l'imagination pour écrire et parler sans imagination*. » D'ailleurs, qu'on le veuille ou non, on ne peut ni écrire ni parler sans cela, l'esprit sec se sert de métaphores comme les autres esprits, mais de métaphores vieillies et usées, qui ne frappent plus ni lui ni les lecteurs. « Locke et Condillac manquaient également tous deux du secret de l'expression, de cet heureux pouvoir des mots qui sillonne si profondément l'attention des hommes en ébranlant leur imagination. Leur saura-t-on gré de cette impuissance*? » Au fond, les plus grands écrivains, même philosophes, sont ceux qui se sont le mieux servis de ce symbolisme de la nature. Les belles images ne blessent ni la raison ni le goût:

\ . Œuvres complètes^ t. I, p. 376 2. Œuvres complètes^ p. 227.

« elles ne blessent que Tenvie. » Et de fait, c'est une justice à rendre à Rivarol qu'il apporte, dans Tobscurilé des problèmes qu'il traite, un don et un bonheur d'expressions qui les illuminent.

La base de sa philosophie est une théorie sur le sentiment, où il voit « le principe de tout ». A ce propos, Sainte-Beuve prétend que ceux qui connaissent M. de La Romiguière trouveront là une des origines de sa philosophie : c'est à Rivarol, dit-il, que ce professeur distingué et élégant a dû emprunter son expédient de la transaction entre la sensation et Vidée, entre Condillac et M. Royer-Collard, et de ce terme mitoyen qui a longtemps eu cours dans nos écoles sous le titre du sentiment. L'étude de Rivarol précédant de quelques années à peine le cours de la Sorbonne, la supposition de Sainte-Beuve parait assez vraisemblable au premier abord. Cependant il ne semble pas que ce mot signifie la même chose chez La Romiguière et chez Rivarol. J'y vois seulement une analogie de tendance chez l'un et chez l'autre, le désir de marquer leur dissentiment avec Condillac et de réagir contre la fameuse théorie de la sensation transformée. C'est évidemment cette tendance qui amène le philosophe de la Sorbonne renaissante à créer des mots singuliers, comme celui-ci, sentiment-sensation y voulant marquer par là que la sensation ne suffit pas pour créer môme des idées sensibles et qu'il y faut faire sa part à l'élément moral de notre être, sans que le célèbre professeur réussisse à expliquer ce qu'est cet élément moral et à se dégager complètement des formules de Técole qu'il combat. Chez Rivarol je constate le même désaccord avec Condillac, mais plus net, et le sentiment qu'il met à la base de sa théorie de l'entendement me paraît comporter une signification plus étendue et plus profonde. Je ne crois pas me tromper en interprétant ce mot, par lui-

130 VAHIÉTÈS LITTÉRAIRES.

môme si vague, dans le sens de conscience du moi y conscience de Tactivité essentielle de Têtre vivant.

G*est quelque chose de tout à fait difTérent de la sema" tion de Condillac se sentant elle-même, et aussi de la réflexion de Locke, qui est Tattention que Tâme donne à ses propres opérations. Pour Rivarol, toute la vie intellectuelle et morale, les sensations et les idées, les besoins et les passions ne sont que les modifications du sentiment. Point de contact ou lien de Tesprit et de la matière» source de plaisir et de douleur, principe de certitude et de toute conviction, le sentiment, quelle que soit sa nature, est le premier en ordre. Sans lui, Fanimal ne serait que machine, la vie ne serait que mouvement. Voilà ce que notre philosophe essaye d*établir dans les premières pages de son discours. Cependant ce n'est que dans les dernières pages qu'on arrive à une clarté satisfaisante sur ce principe obscur de sa philosophie : Le sentiment, c'est la conscience de la personne. La personne, c'est une puissance animée, et c'est le sentiment qui la crée. En un sens, il faut bien reconnaître que' les animaux sont des personnes, puisqu'ils sont des puissances animées, mais il y a des personnes de divers degrés, comme il y a des sentiments de degrés différents. Il n'y a pas d'être vivant qui soit absolument passif; même dans la sensation, l'être est passif et actif à la fois, il reçoit et perçoit. Mais il faut en convenir, quand Thomme passe des sensations aux idées, quand il pense et se détermine, il est encore plus actif*, et le sentiment de l'être, la conscience du moi se développe en proportion. — Voilà certes une théorie qui n'est pas méprisable, et si

\. Œuvres complètes, 1. 1, p. 579. Ce qui jette souvent du trouble dans la pensée de Rivarol, c'est la confusion perpétuelle des divers sens du verbe sentir, qui s'applique également à la sensation et au sentiment.

on la compare aux doctrines idéologiques qui avaient cours alors, on ne peut s'empêcher de voir poindre éner- <:iquement Tidée d une force animée et pensante, réagissant contre la passivité de Técole sensualiste, et comme un essai de philosophie nouvelle, qui, développée par la méditation dans la seconde partie d'une existence qu^on imagine volontiers plus calme et plus recueillie que la première, aurait pu marquer une date dans l'histoire de l'esprit français.

Si l'on voulait trouver quelque analogie entre cette doctrine et un mouvement d'idées contemporain, ce ne serait pas dans les théories hésitantes de M. Laromiguière qu'on la trouverait, ce serait dans la correspondance d'Ampère avec Maine de Biran, de J805 à J812 ; c'est lu que nous verrions apparaître, d'abord sous des traits indécis qui peu à peu s'accentuent, une philosophie nouvelle, se détachant, comme celle de Rivarol, du système de la sensation transformée, rétablissant par de lents progrès le rôle de l'activité même dans la sensation (ce qu'Ampère appelle la réaction, distincte de l'attention volontaire), et plus tard, développée dans des entretiens avec des hommes tels que le D^ Bertrand, Stapfer, Loyson et M. Cousin tout jeune alors, devait aboutir à la réintégration de l'élément actif, à la philosophie de la conscience et de la personnalité humaine, marquée par l'influence et le nom de M. Maine de Biran.

Rivarol est donc, à beaucoup d'égards, un novateur. Je signalerai dans la suite du même ouvrage l'analyse qu'il nous donne de l'association des idées, sans rien devoir, à ce qu'il semble, aux philosophes anglais de ce temps qui déjà s'étaient emparés de ce fait-pri ncipe et l'étudiaient avec ardeur, mais qui certes n'ont pas dépassé le philosophe français dans le pressentiment de celte mystérieuse puissance, et ne l'ont pas même égalé dans la brillante pré-

i32 VARIÉTÉS LITTÉRAIRES.

cision avec laquelle il nous en peint les effets. Rivarol a même sur eux l'avantage de marquer, entre ces différents phénomènes, le vinculum substantiale, le principe qui les unit : (( Semblable à Taimant qui n'attend que la présence du fer pour manifester son penchant et son pouvoir, le sentiment (le moi qui se sent) est là, prêt à s'associer à tous les objets qui le frapperont par l'entremise des sens. Et non seulement le sentiment s'associe d'abord aux objets qui l'excitent, c'est-à-dire à leurs empreintes, mais encore il a là faculté de communiquer son principe d'association, qui passant comme un véritable magnétisme des sensations aux idées, et des idées aux signes qui les accompagnent, forme la chaîne de nos pensées d'un bout de la vie à l'autre, et, liant le monde intellectuel que nous portons en nous au monde visible dans lequel nous vivons, amène enfin et nécessairement, le langage de tous les arts.... Si l'on demande comment cette faculté peut ainsi s'attacher aux empreintes des objets, ce qui constitue la sensation ; comment elle peut forcer ces empreintes à se lier entre elles, ce qui constitue la pensée ; comment enfin cette faculté peut s'associer à des signes quelconques, ce qui constitue le langage; on ne peut répondre que par le nom de la nature, et dès lors il n'y a plus problème, mais mystère; il ne s'agit plus d'expliquer, mais d'exposer. » Et dans un grand tableau, tracé comme sous l'inspiration de Leibniz, réunissant toutes les espèces d'association qui forment une chaîne du monde physique au monde moral, Rivarol nous montre l'univers comme une harmonie, un grand tout, une vaste association de systèmes, les corps divers qui le composent n'étant que de petits systèmes, ou des associations particulières, ce qu'exprime le mot ordre qui signifie liaison, si bien qu'on ne peut se représenter le chaos qu'en rompant l'alliance des éléments; dans l'ordre poli-

tique, les associations des hommes entre eux et des peuples avec les contrées ; dans Tordre social, la puissante union des sexes qui répète et perpétue la création ; dans Tordre moral, les vertus et les vérités qui ne sont qu'associations, rapports et accords d'objets, d'actions et d'idées. Enfin la nature, voulant établir dans l'être à qui elle destinait la pensée Tordre même qu'elle a mis dans l'univers, a donné pour principe d'association à l'esprit humain le sentiment (le moi se sentant lui-même), qui est pour nous et pour nos idées ce qu'est l'attraction pour Tunivers et ses parties. Olez celte propriété, la vie ne sera qu'une suite de sensations sans rapport et sans ordre, par conséquent sans jugement et sans mémoire ; de sorte que la pensée, naissant et mourant à chaque sensation, n'aurait jamais produit la parole. — Voilà quel développement prend dans une imagination vraiment philosophique cette grande vérité que tout commence et continue par des associations dans le monde physique où elles constituent Tordre, dans le monde moral où elles constituent la pensée, dans Tunivers des corps où la physique et la chimie ne trouvent partout que combinaisons et affinités, et dans l'être qui a débuté lui-même par une association de matière et de vie *. 11 y a là une grandeur de perspective sur la nature dont on ne trouverait l'analogue, parmi les écrivains du dixhuitième siècle finissant, que dans quelques pages de Buffon .

Ainsi naissent et se développent toutes les variétés de nos opérations intellectuelles et morales, toutes nos facultés. Je n'entrerai pas dans le détail de cette génération logique et continue du sentiment qui sent les idées et qui s'appelle entendement, du sentiment qui souffre

i. Œuvres complètes, t. I, p. 19, 22, etc.

OU désire, du sentimeut qui, selon les circonstances, s*appelle le cœur ou la volonté. La base de toutes ces opérations mobiles, c'est la fixité du moU qui se maintient à travers la succession de mes idées, de mes besoins et de mes passions *. Mais je ne puis m'empécher de remarquer rimportance que Rivarol attache à Tanalyse de nos idées fondamentales. Sur Dieu, principe et caution de ces idées, sur Tespace, sur le temps, sur le mouvement qui est impliqué dans ces deux notions et sur le nombre qui nous permet de le mesurer, ces pages abondent en beaux aperçus, exprimes avec une sorte de magnificence de parole inconnue parmi les disciples de Condillac. Voyez cette définition de l'espace, que je résume. L'espace se présente à nous sous deux faces : comme lieu occupé par les corps, ou comme vide absolu. Comme lieu des corps, l'espace se confond avec leur étendue et tient davantage à l'univers. Comme vide, qui le croirait ! c'est à la fois du néant et de la divinité qu'il se rapproche.... Indifférent à la création comme à son contraire, se laissant envahir et pénétrer sans cesser d'être, il garde sur l'univers la priorité du contenant sur le contenu. Théâtre immobile des mouvements, on le conçoit comme Dieu, avec ou sans l'univers : tous deux infinis, immuables, coéternels, il est de leur double essence qu'on n'y puisse rien ajouter ni en rien retrancher, ce qui les distingue éminemment de l'univers que j'étends ou que je resserre à mon gré. 11 est pourtant une différence entre ces deux infinis. Dieu est de toute nécessité intelligence suprême, l'espace reste étendue sans bornes : c'est la présence de Dieu et l'action vivifiante de Dieu qui garantissent l'espace de n'être que le vide ou le néant. L'idée de l'espace ne nous donne que la privation des

Page 1