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temple, l'isoler des hommes et Tensevelir sous les couches superposées, qu'importe que le monument soit solide et enfoncé dans les profondeurs d'une terre solide? 11 n'en aura pas moins disparu. Un temple renversé n'est guère plus ruine qu'un temple enseveli.
J'aime mieux les autres raisons que donne la même lettre : « Dieu ne m'a pas laissé assez de liberté pour tenir le glaive (contre l'erreur). Je n'ai jamais écrit que par intervalles, au travers d'une foule d'occupations, et l'âge, au lieu de m'apporter le repos et la solitude, n'a fait qu'aggraver sur ma tête le poids des devoirs compliqués.... Mon impuissance acceptée est sans doute plus agréable à Dieu que ne serait la réalisation de mes vœux intimes. » Voilà le vrai. Le dernier trait est charmant.
Ces lettres touchent à une diversité infinie de sujets avec une vivacité d'esprit, une bonté, une sincérité d'émotion toujours prête, toujours en éveil, un libre et naturel ossor. Il y en a qui sont de pure direction et que leur nature défend de toute analyse profane. Même dans celles- <'j, au milieu des plus graves et des plus pieuses exhortations, passe tout d'un coup une parole familière, une naïveté admirable, un accent profond de tendresse. La plupart des lettres contenues dans ce recueil soiit des lettres d'amitié qu'il a écrites au jour le jour, parmi les j)lus graves occupations, saisissant dans l'incident le plus médiocre l'occasion d'une réflexion, d un conseil ému.
Cette rapidité de plume et de pensée conservait le naturel le plus aimable dans ses lettres intimes. Il nous en livr^ lui-même avec infiniment de grâce le secret. Il a horreur des ratures et des surcharges; il aime mieux laisser un mot impropre que de l'effacer dans une lettre pour y substituer un mot plus français ou plus expressif. « Ainsi donc, ayez soin, quoi qu'il vous arrive de laisser tomber de votre plume, de ne jamais le reprendre. N'est-
ce pas une vaine coqucllcrie que de vouloir être sans reproche dans une lettre? Qu'importent les mots répétés, les phrases trop longues, les expressions réprouvées; il suflit de dire ce que Ton sent comme il vous vient. »
La correspondancô nous donne l'idée d'une jeunesse d'âme exlraordinaire, conservée jusqu'aux approches de la vieillesse. Rien n'est vif, sourianl, frais, comme quelques-unes de ces lettres à un jeune ami, celui peut-être (ju'il a le plus aimé et que nous faisons effort pour ne pas reconnaître et pour ne pas nommer. Comme il Taime délicatement, de quelles précautions il entoure cette joune âme! Comme il la protège, dans les premiers orages (le la vie, de son regard, de son geste amical I Comme il l'encourage au bien! Et à mesure que celte âme s'avance dans la vie, qu'elle se forme et qu'elle se développe, l'amilié devient virile comme elle; il y a encore des retours d'une tendresse infinie; mais ce qui domine, c'est l'accent des affections profondes et fortes. Lisez cette mercuriale à un religieux à cheval : « Quant à vous, mon bien cher, qui montez à cheval dans la forêt de Compiègne avec l'habit religieux, et qui le trouvez tout simple, je n'ai rien à vous dire.... Cependant, monter achevai pour son plaisir, comme les fils de famille riches, qui vont passer la soirée au bois de Boulogne, je vous avoue que la chose me semble hardie dans un religieux. Le cheval donne (le Vorgiieil; il est une habitude de luxe : croyez-vous que Jésus-Christ soit bien aise de vous voir à cheval, lui qui est entré à Jérusalem sur un âne?. . . Ce qui est certain, c'est que si je vous avais trouvé dans la forêt de Compiègne sur votre cheval, je vous aurais bien donné une douzaine de coups de cravache, en ma qualité de votre père et de votre ami. »
J'abrège cette jolie page, me souvenant à temps qu'elle a été déjà citée par un de ces maîtres de la critique qui
prennent du premier coup toute la fleur des sujets, laissant le reste aux autres.
Tant de candeur conservée à un âge déjà mûr, une gaieté naturellement épanouie, qui n'était que le mouvement naturel et l'allégresse d'une conscience pure, un goût si vif pour la jeunesse, une préoccupation constante des périls qu'elle peut courir, des ressources intellectuelles et morales dont il la faut munir pour cette longue traversée de la vie, tout cela semblait prédestiner le P. Lacordaire à ce rôle d'instituteur et d'éducateur qu'il remplit avec une supériorité charmante, pendant les dernières années de sa vie, dans les deux écoles dominicaines d'Oullins et de Sorèze. Il mourut sous ces beaux arbres de Sorèze qu'il avait tant aimés, entouré des plus chers élèves qu'il avait formés et qui revenaient plusieurs fois près de lui, chaque année, des lieux divers où la vie les avait conduits, comme ramenés par un invincible attrait. C'est à quelques-uns de ces élèves, entrés dans le monde et luttant contre les diverses formes du péril tant de fois annoncé et de loin combattu, que sont adressées les dernières lettres. On y sent, à chaque page, la sollicitude la plus touchante pour ces âmes qu'il a mêlées à la sienne. Jamais la paternité spiriluelle n'a eu des accents plus pénétrants.
Lui-même, jeune, avait connu les douceurs de celle paternité d'intelligence et d'âme. Mais il en avait connu aussi les amertumes et les déchirements quand ces liens spirituels viennent à se rompre, et qu'en se rompant ils emportent avec eux quelques lambeaux de notre âme. Nous trouvons dans ce recueil une lettre datée de La Chesnaie, le 11 décembre 1852, et par laquelle il prenait congé de M. de Lamennais. En voici quelques fragments : c< Je quitterai La Chesnaie ce soir. Je la quitte par un motif d'honneur, ayant la conviction que désormais ma vie
VOUS serait inutile à cause de la différence de nos pensées sur rÉglise et la société, qui n'a fait que s'accroître tous los jours.... Ma conscience m'y oblige non moins que Thonnour, car il faut bien que je fasse de ma vie quelque chose pour Dieu, et ne pouvant vous suivre, que ferais-je ici que vous fatiguer, vous décourager, mettre des entraves à vos projets et m'anéantir luoi-méme? »
Cette lettre écrite, il était parti. Trente ans après, il ne pouvait songer à ce départ sans un tressaillement douloureux. Il quitta la Ghesnaie seul, à pied, pendant que M. de Lamennais était à la promenade qui suivait ordinairement le dîner. « A un certain point de la route (ditil dans ses Souvenirs encore inédits, que citait Tautre jour M. Albert de Broglie), je l'aperçus à travers le taillis avec ses jeunes disciples. Je m'arrêtai, et, regardant une dernière fois ce malheureux grand homme, je continuai ma rouU\ sans savoir ce que j'allais devenir et ce que me vaudrait de Dieu l'acte que j'accomplissais. »
Nous savons maintenant ce que cet acte lui valut. La gloire, il aurait pu la rencontrer également dans les voies où M. de Lamennais aurait entraîné son jeune et brillant disciple, à travers la lutte et l'orage. Mais d'abord, il n'eût été toute sa vie que disciple; et puis, à nous tenir dans Tordre des considérations humaines, qui lui aurait jamais rendu ce bien inestimable, la certitude lumineuse, la paix des idées?
Mahomet et l'Islamisme, à l'occasion d'une histoire de la Turquie.
Les graves événements qui s'accomplissent à l'orient de l'Europe ont appelé l'attention'publique sur un peuple dont personne ne s'occupait plus que pour le plaindre et pour signaler sa décadence. Du dédain que les Turcs nous inspiraient naguère, nous sommes passés subitement à l'enthousiasme. Tout ce qui touche à la Turquie, tout ce qui tend à nous faire connaître cette contrée hier encore presque oubliée, excite notre intérêt et commande notre attention. 11 est naturel de se demander quel est et d'où vient ce peuple, que l'on avait cru mort, et que l'on voit se lever, dans une attitude si fîère, au bruit des pas de l'étranger. La curiosité du présent éveille la curiosité du passé. On interroge l'histoire pour deviner l'avenir. On veut savoir s'il y a dans cette race, longtemps insultée, assez d'énergie vitale pour suffire encore à de longues destinées. Le public, qui se souciait peu, il y a deux ans, de la tribu d'Othman, est devenu aujourd'hui insatiable de détails. Le livre de M. de Lamartine répond à cet immense mouvement de sympathie éveillée par la guerre. Il a un incontestable mérite d'à-propos ; il aura, comme on dit dans le jargon de la librairie, un infaillible succès d'actualité.
Une critique sévère pourrait demander à M. de Lamartine s'il est de sa dignité de mettre ainsi son génie à la
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remorque des évéïieinents. On pourrait, au nom des intérêts supérieurs de fart, contester cette grande loi de Vactnalitéi[\xe sul)it servilement la littérature contemporaine. Mais toutes les protestations ne feraient rien contre un fait. La littérature est, en ce siècle, par une sorte de né^ ccssité déplorable, inféodée à la librairie. Or, la librairie est un commerce. — Transaction du capital avec Tintelligence, rétribution légitime des travaux de la pensée; soit, ou peut entasser les grands mots pour déguiser la vérilé. Mais le négoce est toujours le négoce : il ne faut pas lui demander un désintéressement sublime, une abnégation béroïque. La librairie est à Taffùt du succès. Elle spécule sur l'intérêt du jour, sur la curiosité du moment. Faut-il s'étonner si Vaclualité est devenue une sorte de religion, de culte littéraire, si elle a tant de dévots, si elle exerce sur le génie môme une tyrannie incontestée ? L'écrivain cède à la double tentation du lucre et de la popularité. De là ce débordement, ce déluge de brochures, de cartes, de pamphlets, d'histoires, d'études et d'essais de toute sorte sur les deux peuples qui sont en présence et sur les contrées qui leur servent de champs de bataille. Depuis que le canon a retenti, notre littérature s'est enrôlée au service de Sa Ilautesse; toutes les plumes vont en guerre.
A Dieu ne plaise que nous mettions l'œuvre nouvelle de M. de Lamartine au rang de ces brochures éphémères et platement belliqueuses qui ne sont que l'écho de la déclamation du carrefour! Il y a toujours un grand air, même dans les travaux les plus rapides de l'historienpoète. Mais ce n'est pas sans un regret sincère que nous voyons M. de Lamartine se faire ainsi, à jour et à heure fixes, improvisateur au gré du public, au service de la curiosité populaire. Que d'histoires déjà amoncelées par ce génie prodigue I L'Histoire des GirondinSy Yllistoire de%
Constituants, VHistoire de la Restauration, YHistoire de la Turquie, sans compter VHistoire du Siècle des Médicis, promise à un grand journal, et l'histoire mensuelle des grands hommes, que puhlie Tinfatigahle Civilisateur. Six histoires, dont la plus courte ne lient pas moins de quatre volumes! Quelque chose comme trente ou quarante volumes de compositions historiques, et cela en si peu de temps! Car je ne sache pas que la muse austère de l'histoire ait sollicité M. de Lamartine avant l'année 1847. C'est donc en moins de sept années que s'est élevé ce gigantesque monument à toutes les gloires et à tous les pays. II y a là de quoi effrayer l'imagination. Que sera-ce, si l'on pense que cet immense travail n'a été qu'un repos et comme une halte entre les combats de la tribune, les soucis de la politique militante, les embarras sans nombre de trois ou quatre journaux successivement disparus ou transformés! Cette improvisation haletante, fiévreuse, tient du prodige, et quand on aime, quand on admire M. de Lamartine, on se prend à regretter que de si grandes énergies, de si rares facultés ne se soient pas davantage concentrées sur un point, pour mûrir une œuvre définitive, au lieu de se perdre un peu au hasard, par un rayonnement sans fin, sur des œuvres nécessairement hâtives, inégales, précipitées. Le rayon ne manque pas, sans doute, même dans ces ouvrages issus d'une improvisation incessante. Mais M. de Lamartine ne craint-il pas que ce rayon, subdivisé à l'infini, ne pâlisse, et que bientôt ce ne soit plus qu'un reflet?
L'œuvre présente avait en elle-même, disons-le, des circonstances atténuantes, des raisons d'être supérieures à celle de l'à-propos. Le sujet offre de merveilleuses affinités avec certaines tendances intellectuelles et morales de M. de Lamartine. L'Orient a, de tout temps, exercé une sorte de fascination irrésistible sur ce génie enthou-
^Jt'i VAUIÉTÉS LITTÉRAIRES.
siaste, rôvour, facile aux oxtast^s pt aux doucc$ chimères. (lhaqu«î poèto a uiu' patrio di» prédilection, un climat spérial pour son génie, et co n'est pas toujours le hasard de la naissance qui détermine cette nationalité. M. Victor Hugo est un poète tout espagnol, de la race qui a produit Sénèque et Lucain. Lamartine aurait dû naître dans quelque gorge ombreuse du Liban. Il a de l'Orient la volupté mystique de l'extase, la sensualité raffinée de l'imagination, l'harmonie du rythme, la facilité prodigue des figures, l'éblouissenient des mots, l'amour inné de la lumière, et pi'esqut^ l'adoration de la nature. Lisez ses deux Voyages en Orient, Il est intarissable de descriptions, d'images, d'élans de style rivalisant avec les jeux pittoresques du la nature; il trempe son pinceau dans l'éternel azur de ce l)eau ciel. Et voyez les ingénieux caprices du sort. L'Orient donne à ce poète, déjà son hôte par la pensée et le souv(»nir, l'hospitalité matérielle de ses champs, de ses monts (^t de ses vallées. Le Sultan offre à M. de Lamartine un vaste territoire ol plusieurs villages, et peut-être verrons-nous notre grand poète, transfuge de la France, aller abriter, à l'ombre de ses oliviers, dans ces admirables vallons pleins de silence et de mystère, ses jours si souvent troublés, sa gloire si souvent inquiète, sa destinée tourmentée sur le sol mobile de la patrie. Peut-être voudra-t-il nous dérober ainsi ses entretiens suprêmes avec Dieu, et donner à sa vie déclinante la consécration de la paix et du recueillement, sur les «confins du temps si tumultueux et de l'éternité si calme! M. de Lamartine a souvent exprimé ce poétique et funèbre vœu. Plaise à Dieu qu'il se passe de longues années avant que le noble poète ne songe à l'accomplir I
Depuis le jour où il a vu l'Orient, M. de Lamartine semble y avoir laissé une partie de son âme. U y revient sans cesse et avec une prédilection marquée. Quand il trouve
M. DE LAMARTINE. tiiô
Toccasion d*on parler, il s*y arrête avec complaisance, il s'abandonne avec ravissement au charme. On connaît celte poétique légende de Charlemagnc attiré par une invincible magie vers le lac où était tombé son anneau impérial. 11 revenait toujours, en proie à une sorte de délire, vers la rive enchantée, et nul effort ne pouvail détacher de ces eaux merveilleuses ni ses yeux, ni son cœur. La même magie tourne in^vinciblement vers rOrient le regard et la pensée de M. de Lamartine. Il semble, par un pacte étrange, avoir fiancé son Ame avec ce ciel splendided'où ruisselle, avec la lumière étincelante du jour, lé sentiment de l'infini, d'où tombe le rêve mystique avec la pale clarté des étoiles. Ne nous étonnons pas si dans quelques pages de V Histoire de la Turquie y nous sentons comme une verdeur renaissante de sève et de jeunesse. En écrivant ce livre, M. de Lamartine a cru vivre, il a vécu pendant quelques jours en Orient. — Ce n'est pas seulement un sujet d'à-propos que cette Histoire de la Turquie; c'est aussi, pour son auteur, un sujet de prédilection; je dirais presque que cette œuvre est pour lui du patriotisme. Il y a, dans cet amour vif de Thistorien pour son sujet, beaucoup d'avantages précieux ; la chaleur, l'animation, la vie. Il y a aussi là plus d'un péril : l'illusion qui voit tout en beau dans l'objet aimé et le sophisme involontaire qui veut entraîner de gré ou dt» force le lecteur dans la complicité de l'illusion. M. de Lamartine, nous le verrons, n'a évité ni l'un ni l'autre de ces deux écueils.
Le tableau que les deux premiers volumes de celle histoire nous déroulent devant les yeux est grand et solennel : c'est l'établissement de l'islamisme, c'est la fondalion de Tempire turc; c'est l'histoire des origines de la religion et de la politique ottomanes. Bien que nous n'ayons pas encore les derniers volumes de l'ouvrage.
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nous croyons quo le moment est venu, pour la critique» de s'en occuper. L'esprit général de Tœuvre s'y révèle déjà dans ses principales tendances, et nous serions bien surpris si lorsque Touvrage sera complet, nous avions quelque chose à changer dans notre appréciation. Sur chaque sujet qu'il traite, M. de Lamartine a une ou deux idées très générales auxquelles se ramènent toutes les autres. Quand on a saisi cette idée, on a la clef du livre tout entier. Si nous voulions parler allemand en français, comme cela est assez de mode aujourd'hui, nous dirions que M. de Lamartine, dans chacune de ses œuvres» n*a guère qu'une formule qu'il varie, qu'il développe, qu'il modifie sans cesse dans l'expression, sans toucher à ce qu'elle a de principal et d'essentiel. Ce sont des gammes infinies sur un thème éternel. Chaque histoire n'est pour lui que le développement épique d'une seule idée. Retrouver cette idée à travers les sinuosités infînies d'une phrase enchanteresse et sans fin, la dégager par l'analyse, l'apprécier à sa vraie valeur, voilà quelle doit être l'œuvre de la critique philosophique à l'égard du nouvel ouvrage de M. de Lamartine. Or, pour cela, deux volumes suffisent; un seul, ce serait assez à la rigueur. Les volumes qui suivront ne seront que l'évolution de cette idée à travers les faits, le développement dramatique du principe ou de la formule. Nous pouvons donc, en toute sécurité de conscience, parler dû livre de M. de Lamartine dans la fleur de sa nouveauté, et discuter avec toute franchise les tendances de l'œuvre, sans crainte que dans la suite l'auteur ne donne un démenti à nos prévisions. Ce livre n'est pas moins qu'un hrillant essai de réhabilitation devant l'opinion de l'Europe en faveur d'une religion et d'une race que l'on croyait généralement atteintes d'une irrémédiable décadence.
Nous dirons tout à l'heure ce qu'il y a, selon nous,
d'aveuglement volontaire et d'illusion dans ce fastueux programme. Suivons d'abord l'historien dans le développement de son œuvre; nous verrons peu à peu se dessiner, à travers les faits et surtout à travers les appréciations de l'auteur, l'idée qui lui a mis la plume à la main, et nous serons plus à même de discuter ensuite, dans sa généralité, cette idée, quand nous l'aurons étudiée de près et dans le détail.
Tout d'abord, en ouvrant ces beaux volumes qui portent l'uniforme élégant de YHistoire quasi universelle de M. de Lamartine, nous voyons avec regret que l'auteur ne s'est pas départi de celte étrange manière d'écrire qu'il avait déjà adoptée dans ses précédents ouvrages. Il n'écrit pas, il chante. Au lieu de composer des chapitres, il chante des strophes. Que M. de Lamartine nous permette ici une querelle de pédant. Nous ne concevons pas l'histoire traitée de cette façon-là. Nous prenons hautement en main la défense de l'humble chapitre, trop méprisé par les poètes superbes qui se mêlent d'écrire en prose. Chaque genre a ses procédés qui lui sont propres, et ce n'est pas impunément qu'on les intervertit. Le chapitre, c'est la division naturelle, nécessaire, normale des matières de l'histoire. A moins de faire de la multitude des faits un indescriptible chaos, il faut de toute nécessité les répartir en certains groupes, les ordonner, les classer. Il y a des faits simultanés dans la réalité, comme les batailles, les institutions, les mœurs. Kssayez de suivre au vol la réalité, de peindre les faits dans leur simultanéité insaisissable, vous étourdirez mon esprit, vous déconcerterez ma mémoire, vous produirez dans ma pensée je ne sais quelle image confuse et discordante qui flottera quelque temps comme un rêve et qui s'évanouira sans laisser de trace. 11 y a aussi des faits successifs qui demandent à être scrupuleusement
:>ir, VARIKTES LITTHRAIRES.
divisi'S suivant l'ordre dt's loiiips. Le chapitre, c'est le ]ioint (Farrùt dans lliistoire, c'est l'ordre dans le désoriln», c'est Télément essentiel de la classification. Vous substituez à la division naturelle une division arbitraire, la strojihe. Tout se brouille, tout se mêle et se déconcerte à mes yeux. Sur quoi se mesure la strophe? Non pas sur Tanalogie ou la diversité des faits, non sur In sinmltanéité ou la succession, non sur le temps réel et vrai; mais sur quelque chose d'essentiellement arbitraire cl pei*sonnel, sur la respiration de l'écrivain, sur Thab'ine plus ou moins longue du poète. De là une singulière inégalité dans ces divisions artificielles. Voici une strophe d'une demi-page, une autre d'une page, une troisième de vingt pages. De là encore un inconvénient plus grave : l'incertitude de l'ordre réel des faits, de leur succession dans le temps.
Le mépris de cette division prosaïque du chapitre, qui se mesure sur le temps réel, amène aussi M. de Lamartine au mépris absolu des dates. La strophe, qui représente un intervalle arbitraire, l'haleine de Técrivain, se soucie aussi peu que possible de l'ordre des temps. Elle vole d'un fait à un autre, d'une idée à une autre idée, sans charger ses ailes légères de ce plomb vil des chifTres qui marquent les siècles et les années. Et cependant (juoi de plus nécessaire en histoire? Les dates sont les points de repère de l'histoire. Olez ces points de repère, vous pourrez avoir un tableau, un chant, un poème; vous n'aurez pas d'histoire : tout se confondra pour vous dans un synchronisme indéchiffrable. Or, il n'y a peut-être pas une seule date dans les deux volumes de M. de Lamartine. Rien ne se distingue à l'œil dans cette vague et confuse simultanéité d'événements incohérents qui ne se subordonnent plus entre eux selon la hiérarchie des âges. C'est un vertige de l'esprit assez semblable à celui
que nous éprouvons dans un wagon, quand la vapeur nous entraîne à travers les campagnes, sans que notre œil ait le temps de saisir les limites des champs, les divisions des propriétés, les aspects de détail de cet immense pays parcouru avec une vertigineuse rapidité. Nous ne voyons plus qu'une série de tableaux confus, qui fatiguent notre attention en éblouissant notre regard. Nous avons passé, tout est déjà oublié.
M. de Lamartine procède un peu comme la vapeur; il efface les divisions des âges et nous emporte à travers le temps sans nous permettre de rien distinguer nettement dans cet immense panorama des faits. Les événements n'étant plus retenus et comme fixés dans le cadre matériel des dates, flottent au hasard et débordent de tous côtés. Ils n'ont plus pour nous ce caractère réel, ce contour net et précis que leur donnent les temps scrupuleusement marqués. Ils ont quelque chose d'arbitraire dans leur arrangement, de vague et de chimérique dans l'effet qu'ils produisent sur nous. M. de Lamartine prend les faits en bloc; il peint les grandes masses ; mais le détail fuit, la limite s'efface, le contour disparait, la réalité même prend alors les airs de l'illusion. Le temps que les différents faits mettent à s'accomplir, on l'ignore. Tantôt, à la rapidité du récit, on croirait qu'il s'est passé une année d'un fait à un autre. Erreur! nous avons vieilli de vingt ans dans l'intervalle. Tantôt, à la prolixité de la narration, on jugerait qu'entre deux événements il s'est écoulé un siècle. Erreur encore ! à peine le temps a soulevé un feuillet du livre des années. Ce peut être là un jeu de poète qui, au gré de ses émotions personnelles, presse ou suspend, ralentit ou précipite le cours de la durée. Mais ce n'est pas là, à coup sûr, le fait de l'historien, qui doit avant tout s'attacher à faire passer dans l'esprit du
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lecteur riinprcssion réelle des faits et des mœurs ; et qui ne sait que les faits et les mœurs sont inexplicables sans le commentaire naturel des dates, sans la connaissance exacte des tenons? De cette négligence absolue du détait précis, du soin scrupuleux, de la division méthodique des dates, résulte pour le lecteur de M. de Lamartine une impression bizarre que j'oserais appeler une sorte de somnambulisnie littéraire, parce que le lecteur se sent à la fois sous le charme de ce magique talent, et en dehors des conditions de la réalité et des voies légitimes de riiistoire. On est entraîné, fasciné, ébloui; mais on sort de sa lecture sans une instiiiction précise, sans un profit réel. Une heure après que l'on a fermé le livre, le vague a déjà envahi la mémoire, parce que le souvenir, ne trouvant plus où se prendre, s'évanouit peu à peu sur les limites indécises du rêve. Sur l'immense toile que nous déroule M. de Lamartine, il y a beaucoup d*éclat, peu de relief : c'est le triomphe de la couleur sur le dessin.
Or, pour on finir avec la critique purement littéraire, quel est, dans le style, l'élément qui représente la couleur? Incontestablement, c'est l'adjectif, soit sous sa forme ordinaire, soit sous forme d'apposition aux mots principaux, essentiels de la phrase. Les coloristes du style sont enclins à prodiguer ces mots parasites qui, distribués d'une main sobre, peuvent être les ornements et les lumières du discours, mais qui, répandus avec intempérance, en fient la phrase sans agrandir le sens et éblouissent l'œil sans l'éclairer. M. de Lamartine a des trésors merveilleux de diction; il a des ressources extraordinaires de phraséologie. Mais est-il bien possible d'abuser à ce point d'un don si exquis et si rare, que l'on se prend à regretter que l'auteur ait été si richement doué par la nature, puisqu'il est si prodigue de ses
richesses intellectuelles et qu'il en fait, si je Tose dire, un gaspillage effréné? Il y a telle page qui serait merveilleuse de grâce, d'imagination, de sensibilité, si Ton en retranchait quelques dizaines de ces mots parasites dans lesquels se délaye et se noie la substance virile de la pensée. Il y a telle autre page qu'il faudrait effacer tout entière, si l'on voulait effacer la répétition, le pléonasme, la surabondance stérile des mots. M. de Lamartine s'abandonne au flot pressé des paroles qui débordent sous sa plume. Il ne choisit pas cette expression unique, correcte, simple, éminemment propre qui seule convient à chaque pensée : il prend indifféremment toutes celles qui se pressent dans son imagination; au lieu de choisir, il accumule; il surcharge sa pensée jusqu'à la faire plier sous le fardeau des mots : on dirait que ce grand écrivain a la peur puérile de laisser perdre une seule parole, même inutile, pour la postérité. Nous deviendrions puéril, à notre tour, si nous poussions notre critique trop minutieuse jusqu'à citer quelques exemples, du reste surabondants. Nous ne voulons pas réduire notre rôle au rôle d'épi ucheur de phrases, et nous prétendons maintenir notre critique à un certain niveau, en lui laissant toute sa généralité. Mais nous voulions exprimer, en passant, l'impression parfois pénible que produit sur le lecteur cet excès, cette redondance de phraséologie, qu'il serait si facile à M. de Lamartine de corriger, s'il avait le courage de retrancher un grand tiers sur chaque page qu'il vient d'écrire. Hélas! le génie a parfois son insouciance prodigue. Trop sûr de sa source inépuisable, il en laisse échapper, sans scrupule et sans soin, le limon avec les eaux.
El, malgré tout, M. de Lamartine est un enchanteur. La raison a beau armer en guerre : la sympathie est plus forte et désarme la raison. Qu'ils sont forts, qu'ils
».:,() YARIKTKS LITTÉRAinES.
sont heureux, ces grauds uiagieiens de la parole! On les critique, dès qu'ils se taisent ; on sent ce qui leur manque; on se gendarme contre l'émotion; on s^indigne contre la faiblesse qui se laisse entraîner. Mais voici qu'ils parlent, on les écoute; ils écrivent, on les lit. Le charme a déjà opéré, la raison murmure, on ne l'entend plus. Il fîuit bien le dire, l'humanité est plus artiste que critique. Elle aime mieux jouir qu'analyser les raisons secrètes et la légitimité de son émotion. Elle sera toujours la proie flottante de ces grands artistes de la pensée parlée ou écrite. Mais c'est le droit, c'est le devoir (ie la critique d'avertir les hautes intelligences, quand elles font fausse route, et l'humanité, quand elle adore jusqu'aux vices et jusqu'aux travers de son idole. Ces idolâtries superstitieuses sont sujettes, on le sait, à des réactions terribles, à des retours excessifs et immérités. La raison se maintient entre ces extrémités déplorables (le la superstition aveugle qui se prosterne et des emportements hostiles qui outragent. Les vrais amis du génie sont connue les vrais amis du pouvoir : ceux qui lui disent toujours la vérité. Pour ne pas devenir Zoïle un jour, il faut n'avoir été jamais courtisan. Ni superstition, ni rancune, voilà la vraie condition pour voir clair et pour frapper juste.
Par malheur, il y a des écrivains, et M. de Lamartine est du nombre, qui, mêlés activement au drame de la politique contemporaine, sont condamnés à ne plus trouver en face d'eux que la critique intéressée des partis. Il est triste de voir ainsi les discordes politiques implantées de vive force dans la littérature. Ne peul-il donc pas y avoir un terrain neutre ou du moins une trêve de Dieu entre les passions? Ne peul-il plus y avoir de critique impartiale à l'égard de M. de Lamartine, parce que cette grande intelligence s'est lancée, un jour, à travers les
tempêtes? Faut-il donc croire que toutes ces passions aveugles n'amnistieront jamais? th! de grâce 1 jugez riiomme et Tœuvre de 48c4! Il ne s'agit plus de 1848- Ayez donc le courage d'être justes! Il y a six ans, on ne vous aurait pas forcés à reconnaître un travers dans votre idole. Aujourd'hui, on ne pourrait pas vous contraindre à cet humiliant aveu que M. de Lamartine a du talent.
Laissons là ces pensées améres et ces inutiles souvenirs, et revenons, pour ne plus le quitter, au livre qui seul doit nous occuper.
Nous avons fait assez de critiques à M. de Lamartine pour avoir acquis le droit de le louer. Nous userons d'autant plus largement de ce droit que nous ferons bientôt nos réserves. M. de Lamartine aime à peindre et souvent même il s'y complaît jusqu'à Texcès; mais il faut bien reconnaître que parfois il atteint dans ses dernières profondeurs le génie intime des nations. Qui, mieux que lui, dans cette page ravissante, a jamais décrit les affinités curieuses qui lient à son climat la race patriarcale de l'Orient? Qui mieux que lui a pénétré les influences secrètes que ce climat exerce sur l'esprit religieux et l'imagination mystique de ces peuples? « Le ciel particulièrement tiède et serein qui couvre ce coin du globe y préserve l'espèce humaine de cette multiplicité de besoins contre lesquels nous luttons par un travail incessant. Ce travail distrait notre intelligence des choses invisibles ; il fait de notre vie une allernation sans fin de fatigues et de sommeil. Le corps usurpe ainsi sur l'esprit. Nous souffrons ou nous jouissons, nous n'avons pas le temps de méditer. Ces peuples, au contraire, n'ont presque point de besoins matériels que la nature ne satisfasse d'avance autour d'eux. Les troupeaux promènent d'eux-mêmes sur leurs pas leur nourriture : la source roule leur breuvage ; le dattier sans culture mûrit leur
UTil VARIÉTÉS LITTÉIIAIRES.
pain; le chameau les transporte; un pan de laine jeté sur trois piquets de bois les abrite; ils consomment tous les jours dans la solitude et dans les longs silences cette végétation sourde des idées.
« (]ette vie patriarcale leur donne ce qui manque aux populations agricoles, guerrières ou industrielles de l'Occident, le loisir. 1/iniagination est fille du loisir. Le loisir est contemplatif; la contemplation n'aboutit jamais qu'à l'infini : l'infini, c'est Dieu. 11 est donc naturel que cette race, qui jouit du (climat de la pensée plus qu'aucune autre, soit douée d'une imagination plus puissante pour scruter les lois mélaphysiques du monde supérieur, comme la limpidité de son firmament et la transparence ï)rofonde de ses nuits dans le désert lui ont fait scruter, la première, les lois célestes de l'astronomie. » Voilà une |)age belle de simplicité et de vérité. Nous n'en avons retranché que la dernière phrase, qui nous offre un rapprochement trop ingénieusement bizarre : « La méditation n'est-elle pas l'astronomie de l'âme ? »
Plus loin, c'est le désert admirablement décrit d'un coup de pinceau grandiose : « Le désert, autre Océan de steppes et de sables entrecoupés d'oasis, aussi impossible à délimiter que les vagues, où les tribus et les caravanes avancent et reculent comme des navires sur des flots. »
Citons encore quelques fragments de belles pages où l'auteur nous trace le portrait des Arabes, à l'époque où parut Mahomet :
(( Une idolâtrie confuse, comme les rêves d'un peuple, enfant charnel et ignorant, avait remplacé parmi eux le culte pur d'Abraham et peuplé la Kaaba d'idoles. Cette théogonie inconnue résista aux Persans, aux Parthes, aux Phéniciens, aux Juifs, aux Romains, et continua, jusqu'à Mahomet, à pervertir la morale et à dépraver l'intelligence des Arabes. Les habitudes presque nomades de
leur vie et la nature de leur nationalité, qui n'avait d'autres liens d'unité que l'origine, le sile, la langue et les mœurs, rendaient toute modification dans leurs croyances et leur civilisation presque impossible. Ils ressemblaient au sable de leur désert, glissant dans les mains qui veulent le contenir.... La guerre était pour ainsi dire individuelle parmi eux. Le sang pour le sang était toute la justice.... Cette législation, féroce sous tant d'aspects, ne manquait cependant ni d'humanité, ni de vertu, ni de sagesse, ni même de raffinement sous d'autres rapports. Les Arabes poussaient jusqu'à la superstition le respect de l'hospitalité. Ils étaient braves, généreux, héroïques. Toutes les vertus et même toutes les délicatesses, que l'Europe n'a connues que plus tard, étaient immémorialement passées dans leurs mœurs. Sensibles à l'éloquence, à la poésie, à la musique, ils honoraient comme des demi-dieux les hommes doués de ces dons, qui leur semblaient surnaturels.... Telles étaient les mœurs des Arabes à l'époque de Mahomet. Quoique occupant un territoire assez vaste, ils n'étaient pas très nombreux. Le désert, l'éloignement des sources, les rochers, le sable, la vie pastorale qui dévore le sol, l'existence nomade qui ne fertilise rien où elle passe, l'absence de culture, qui n'était pratiquée que dans les environs des villes, petites et rares, enfin la polygamie qui tarit l'homme dans sa source, l'esclavage qui décime la famille, la guerre qui fauche les générations, ne permettaient pas à ces peuplades de se multiplier comme des peuples cultivateurs policés et sédentaires. On ne porte guère approximativement qu*à deux ou trois millions d'hommes le nombre de cette nation qui allait conquérir à sa foi un tiers du globe. »
Sur le premier plan du tableau ainsi disposé paraît Mahomet. M. de Lamartine introduit avec beaucoup d'éclat
tîH VARIÉTÉS LITTÉHAIRES.
et» personnage étrange et grandiose sur la scène qu'il vient remplir; il le suit avec un vif et puissant intérêt à travers les épisodes romanesques de sa vie; il Taccomï)agne avec une sympathie contagieuse jusqu'au jour solennel de sa mort. Nous ne nous arrêterons pas à rechercher quelle est la part d'originalité qui revient à M. de Lamartine dans les éléments dont se compose cette biographie animée, quelles larges contributions il a levées sur les savants travaux de M. Caussin de Perceval et de M. de llammer; que d'emprunts le poète a faits aux innombrables ouvrages publiés de nos jours sur l'Islamisme et son fondateur. La question n'est pas là pour nous; il est incontestable que M. de Lamartine n'est pas un érudit : il ne l'est pas, et n'a d'ailleurs jamais prétendu l'être; il a pris ses matériaux de toute main et les a mis en œuvre. Ce n'est pas un historien érudit, c'est un historien poète; il n'ajoute rien à la tradition et à la science, mais il dramatise l'une et l'autre. Tout ce que nous avons à demander à M. de Lamartine, c'est comment il a compris le caractère de Mahomet, comment il l'a apprécié ; c'est, en un mot, sa pensée philosophique sur le grand homme de l'Arabie que nous voudrions interroger.
La première question que provoque naturellement le nom de Mahomet est celle-ci : Ktait-ce un imposteur? Jusqu'à quel point l'était-il? Où commençait son imposture, où finissait-elle? Sur ce point, M. de Lamartine montre une indulgence excessive d'appréciation à l'égard de Mahomet. A deux reprises différentes il repousse, avec une sorte d'indignation, toute incrimination d'imposture; il va môme jusqu'à déclamer, ce qui est rare chez lui ; il interpelle l'esprit de secte et l'ignorance, toujours prêts à déverser ces incriminations mensongères sur les hommes qui ont renouvelé la face de l'esprit Im-
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main dans tous les siècles. Cependant Voltaire, que je sache, n'était rien moins qu'un fanatique, et personne, plus que Voltaire, n'a été affirmatif dans le sens de l'imposture. Pour lui, Mahomet ne s'élève pas au delà d'un usurpateur habile; il a tout d'un souverain, rien d'un prophète ; c'est l'imposture religieuse mise au service de l'ambition politique. L'esprit de secte n'est donc pas le seul intéressé à voir dans Mahomet l'illustre faussaire de l'inspiration; le naturalisme a aussi son intérêt dans cette explication, et n'a pas médiocrement contribué à la répandre.
Mais il ne suffit pas de répéter que, dans Mahomet, il y avait un prophète convaincu; à moins d'admettre, ce qui répugne, que Mahomet fut réellement inspiré, à moins de faire une profession de foi implicite d'Islamisme, il faut expliquer comment il put arriver que Mahomet s'y trompa lui-môme et se porta de bonne foi pour inspiré, ne l'étant pas. Ici la pensée de M. de Lamartine se trouble, il revient souvent sur ce point délicat, mais il l'obscurcit par l'abondance des mots plutôt qu'il ne l'éclairé par la précision de l'idée. Tantôt Mahomet est pour lui un halluciné, il ne possède pas son esprit, il en est possédé ; la tension continue de sa pensée vers les choses invisibles le maintient dans un état violent d'extase presque habituelle. Mahomet n'est plus alors qu'un extatique convaincu, qu'un visionnaire de bonne foi, il rentre dans une catégorie bien connue d'aliénés. Mais comment concevoir que l'hallucination produise un système religieux si habilement agencé? En religion comme en politique, l'ordre ne sortira jamais du désordre; tantôt c'est encore moins que l'hallucination, c'est l'épilepsie ou la catalepsie intermittente; ce sont les organes malades qui réagissent sur l'intelligence et qui la faussent ; parfois même ce sont les sens qui, exaltés par l'extase
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des voluptés, transportent Mahomet, par un évanouissement ou par un songe de son imagination, dans le ciel, où il s'entretient avec les patriarches, pères de sa foi. L'extase des voluptés! c'est là, certes, la plus triste de8 sources d'où puisse jaillir l'inspiration. H arrive aussi à M. de Lamartine, pour expliquer cet étrange phénomène de l'histoire, d'associer des mots qui jurent de se voir accouplés. Il nous dit quelque part que Mahomet fut un enthousiaste politique, mais à qui son enthousiasme laissait toute la lucidité de son génie. Ailleurs, dans le même sens, il nous dit que Mahomet fut inspiré de la raison. Enthousiaste politique, inspiré de la raison, voilà des formules hien dissonantes et qui nous font le môme effet que la quadrature du cercle, ou toute autre expression composée de deux termes, dont l'un est la négation expresse de l'autre. Je ne dis pas qu'il ne puisse y avoir une pensée juste dans l'esprit de M. de Lamartine quand il écrivait ces étranges définitions, mais cette pensée est restée dans l'ombre.
Essayons de pénétrer plus avant dans l'explication de ce caractère mystérieux qui est une de ces énigmes éternelles que l'histoire se plaît à jeter aux générations.
Et d'abord, en môme temps que l'hypothèse de l'inspiration, écartons celle de l'hallucination. Tout ce qui vient de l'extase porte les traces de son origine; l'extase est, de sa nature, incohérente, mobile, fantasque, contradictoire; l'illuminé, c'est Bœhm, c'est Swedenborg, c'est Saint-Martin cherchant l'inconnu à la lueur errante du rêve. Ce qui sort de l'extase est vague, confus, insaisissable. Folie sublime, si l'on veut, mais folie, voilà le dernier mol de la philosophie de ces visionnaires. Est-ce là . le fait de Mahomet? est-ce là le caractère de sa doctrine? bien au contraire. Tout dans l'Islamisme porte la trace du calcul, de la réflexion et du plagiat, tout y est
marqué à l'empreinte d'un rationalisme savant et médité. Rien n'est donné au hasard de l'inspiration. C'est un vaste éclectisme auquel toutes les doctrines ont payé leur tribut, depuis les traditions bibliques jusqu'à la révélation chrétienne, sans oublier quelques vagues souvenirs des sabéens et des mages, non plus que les hérésies les plus récentes, comme celles des Jacobites et des manichéens. Le plagiat du mosaîsme et du christianisme se révèle à chaque page du Koran, mais c'est un mosaîsme et un christianisme transformés. Le surnaturel y est soigneusement éliminé. Le mystère a disparu. C'est une nouvelle édition de V Ancien et dix Nouveau Testament à l'usage des peuples matérialistes et pourtant religieux. Rien ne ressemble moins que le Koran à l'œuvre d'un illuminé. C'est l'ouvrage d'un esprit ingénieux et subtil, habile à dépouiller les religions de tout ce qu'il peut leur enlever, sans choquer la raison des populations dont il se déclare l'apôtre.
Voyez encore avec quel soin tout dans l'islamisme est adapté au caractère, aux mœurs, au climat; l'éternelle fraîcheur des oasis célestes promise aux habitants altérés du désert, Tivresse renaissante des voluptés montrée dans un paradis sensuel à des peuples voluptueux, le dogme commode de la fatalité si bien fait pour plaire à ces paresseuses natures de l'Orient, pour qui l'activité est une douleur et la volonté une fatigue. Dans cette singulière appropriation d'un culte à un climat et d'une religion à un peuple, je vois un habile calcul, rien de plus. Que serait-ce si nous insistions sur quelques traits caractéristiques de la prétendue mission de Mahomet, par (»xemple sur le refus obstiné qu'il opposait aux incrédules qui lui demandaient des miracles? Un illuminé n'aurait pas, à ce point, désespéré de sa puissance. 11 n'ostpas de mystique qui n'ait cru être investi par Dieu
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d*unc certaine autorité sur les agents de la nature. Ce refus absolu de tout essai de miracle est bien plutôt le fait d*un philosophe que d*un halluciné.
L'œuvre et la vie de Mahomet sont donc parfaitement d'accord pour nous attester qu'il n'y a eu rien, dans la fondation de Tlslamisme, qui n'ait été parfaitement pré vu, calculé, réfléchi. Faut-il en conclure que Mahomet n'ait été qu'un imposteur? Non, sans doute, et ici nous sommes pleinement d'accord avec M. de Lamartine, quand il nous dit avec une mâle et sincère éloquence que l'hypocrisie n'est pas une force dans l'homme, mais une faiblesse, que les grands hypocrites sont de grands comédiens, mais ne sont pas de grands hommes; que l'enthousiasme est le seul levier assez fort pour soulever la terre; mais que, pour que ce levier ait toute sa puissance, il faut qu'il ait pour point d'appui la foi d'un esprit intrépide et convaincu.
Nous croyons pleinement et sans effort à la conviction intrépide de Mahomet, à sa foi en lui-même, à son enthousiasme pour son œuvre. C'est lui-môme qui a composé son dogme et inventé sa religion à l'aide des matériaux nombreux qu'il avait recueillis dans les traditions du désert ou dans les entretiens célèbres qu'il avait eus avec les moines de la Syrie. Mais ce dogme était si supérieur à la théogonie grossière de ses pères, cette religion s'élevait si fort au-dessus de l'idolâtrie de ses compatriotes, que Mahomet put, dans la sincérité de son cœur, faire hommage de son œuvre à Dieu, et prendre pour une inspiration divine l'oracle naturel de sa raison. On se suppose tout près du ciel dès qu'on dépasse l'huinanité. 11 est si doux et si agréable à l'amour-propre de se croire favorisé d'un commerce direct et spécial avec Dieu! Cette conviction fut sincère, dès l'origine, chez Mahomet; elle fut intrépide et inébranlable, nous le
croyons. Mais bientôt elle se compliqua d'une nécessité politique. Pour être souverain, il fallait être et paraître prophète. Ici, sans contredit, il faut faire une partàTimposlure. Le rôle extérieur commence, et dès lors aussi commence un jeu grandiose et solennel : le jeu terrible d'un homme qui veut s'imposer à un peuple comme un apôtre et comme un roi. L'empire sera le prix de l'apostolat : tout sera donc mis en dehors pour faire accepter la doctrine. C'est alors que les visions se multiplient, que les extases abondent, que le merveilleux déborde. C'est alors aussi que finit pour nous la sincérité de Mahomet. Il jouera jusqu'à la fin la grande comédie du surnaturel, mais avec une habileté si consommée, avec un si grand air d'inspiré, avec une aisance si pleine de grâce et de force, qu'on se demande parfois si Mahomet ne fut pas dupe lui-même de l'enthousiasme qu'il voulut inspirer. Il y a de si étranges faiblesses dans l'amour-propre, une si complaisante crédulité dans l'orgueil! — Sincérité dans la conviction de sa mission divine, imposture dans les moyens qu'il mit en œuvre pour la faire accepter de son peuple, et peut-être, finalement, retour de l'illusion sur celui-là même qui sut la mettre en jeu; voilà, selon nous, l'explication de ce phénomène complexe qui s'appelle Mahomet. Est-ce là ce que M. de Lamartine appelle enthousiaste politique, inspiré de la raison? Je le veux bien, mais encore était-il bon de donner le mot de ces énigmes, et, si je puis le dire, de définir CCS définitions.
En général, dans l'œuvre nouvelle de M. de Lamartine, c'est la partie critique qui est la plus faible. Là où le poète excelle, c'est dans le drame, c'est dans la légende, c'est dans le récit. Soit qu'il nous raconte, d'après les biographes arabes, les grands présages qui annoncèrent la venue du Prophète, soit qu'il nous montre cette
enfance positive, cette jeunesse silencieuse et recueillie déjà entourée de signes mystérieux, déjà consacrée à Dieu par la méditation et la prière, soit qu'il nous peigne à grands traits les douleurs, les luttes, les souffrances de Tapostolat, la fuite du Prophète à Médine, les humbles origines de son pouvoir, les premiers combats, les victoires qui étaient comme la sanction du Prophète devant les peuples, et les défaites qu'il interprétait comme l'épreuve de ses disciples, son entrée triomphante à la Mecque et le renversement solennel des idoles de la Kaaba, qui marque l'avènement véritable de l'Islamisme, soit enfin qu'il nous fasse pénétrer par quelques traits bien choisis dans la vie privée et le caractère, ou qu'il expose avec une sorte de grandeur funèbre le tableau majestueux des derniers jours, des heures suprêmes de cet homme étonnant, fondateur à la fois d'une religion et d'un empire, dans tous ces récits divers, dans ces peintures brillantes et animées, M. de Lamartine est inimitable. Mais, remarquons-le bien, la critique est presque absente : c'est moins une histoire qu'une grande peinture épique ; la légende y domine, et là toutes les qualités du poète se trouvent à l'aise, la grandeur, l'élévation, la richesse, l'éclat.
D'ailleurs, il est facile de voir que M. de Lamartine ne se retrouve tout entier lui-môme que dans la peinture des personnages épiques. Il évite et décline volontiers le détail des faits secondaires dont se compose la trame de la vie de l'humanité. Il ne prend guère à l'histoire que ses épisodes principaux, et dans chaque épisode, ce (ju'il choisit c'est le héros, que ce héros soit, d'ailleurs, peu lui importe, l'ami ou le fléau de l'humanité. Tout disparaît dans l'éclat des grandes figures auxquelles M. de Lamartine prodigue l'éblouissant coloris de son pinceau.
Mahomet domine et absorbe tout l'intérêt du premier volume. Le second volume pourrait s'intituler : l'Épopée de Tamerlan. On pourrait se demander par quelle bizarrerie l'historien de la Turquie montre pour le héros sauvage un si vif intérêt et presque tant de passion pour sa gloire. Car enfin, si Tamerlan est le frère de race et de foi des Ottomans, ce fut un Caïn, comme le dit spirituellement M. de Lamartine. Jamais la race d'Othman ne se vit si près de sa ruine que le jour où cet immense débordement des hordes tartares s'arrêta sur les plaines néfastes d'Angora. Ce jour-là, le grand écroulement de la fortune de Bajazet couvrit de débris les rivages ensanglantés de l'Asie ; et si les fils du sultan captif régnèrent sur quelques provinces disputées, ce fut par grâce. C'est la pitié de Tamerlan qui leur permit de vivre et de régner. Comment donc se fait-il que Thistorien sympathique des Turcs étende sa sympathie sur leur plus cruel ennemi ?
C'est que Tamerlan est un des types les plus grandioses et par conséquent les plus poétiques de l'histoire. Il attire l'imagination par deux qualités qu'il eut à un degré inouï : la force et la magnificence.
Cet homme, qui comptait ses soldats par centaines de mille et ses sujets par centaines de millions, ce souverain de vingt-sept dynasties tartares ; ce conquérant, qui détruisait plutôt encore qu'il ne soumettait, au galop de son cheval, les innombrables contrées de l'Asie ; ce maître de la vie et de la mort sur une incommensurable étendue de terres et de peuples; ce roi de l'espace a pour M. de Lamartine un irrésistible attrait. C'est avec une étrange volupté que le poète dénombre les hordes et les nations qui servent d'escorte à ce sinistre souverain. Il se complaît dans ces fabuleuses énumérations, et loin de les réduire à des proportions plus historiques et plus hu«
maines, il incline, comme poète, à les exagérer. Il aime à dramatiser cette force du néant. 11 fait retentir à nos oreilles, avec une sorte de jouissance lyrique, les grands écroulements des nations et des empires, les catastrophes des peuples, les massacres immenses, toutes les colères de Dieu à la fois déchaînées dans cet ouragan de fer et de flamme. La force de Tamerlan n*avait d*égale que sa magnificence. On croit lire un conte des Mille et une Nuits quand on parcourt ces longues descriptions des fêtes et de la pompe du souverain tartare, riche des dépouilles du monde. M. de Lamartine nous éblouit et s'éblouit lui-même en nous montrant ces tn^nes d'or, ces urnes pleines de pierreries et versées comme Teau, ces villes tendues d'or et de soie tissés, ces firmaments artificiels de lapis constellés d*autant de diamants que le ciel Test d'étoiles, ces palais de cèdre et de marbre dont les façades avaient quinze cents coudées d'étendue. Tout cela, disons-le franchement, est plus digne de la sultane Shéhérazade que de l'historien. Nous touchons ici àla puérilité du merveilleux.
11 n'en est pas moins vrai que cet Attila magnifique a toutes les sympathies de M. de Lamartine. Plusieurs fois il parle de cet étrange héros avec admiration, presque avec enthousiasme. Dieu me pardonne! en plus d'un endroit il semble l'admirer, le vénérer comme un philosophe sublime, comme le missionnaire armé de la vérité à travers l'Asie. Tamerlan missionnaire ! Voilà de quoi s'émerveiller, sans doute ! Ecoutez pourtant M. de Laniar> tine. On dirait que Tamerlan porte en lui la sagesse de l'Orient et qu'il incline son front sous le poids de la pensée : « Sérieux, pensif, ne riant jamais, lent à délibérer, prompt à accomplir.... capable d'opprimer, jamais de mentir.... passionné pour les philosophes qui cherchent à soulever le rideau des mondes par la science....
savant dans toutes les sciences humaines. » Quand le conquérant, las de ses dévastations dans la Perse, dans rinde, dans la Syrie, rêve une autre conquête, celle de la Chine, M. de Lamartine nous affirme que ce n'est pas l'insatiabilité de l'âme humaine, ni l'ambition infinie du conquérant, qui pousse le vieux guerrier à risquer sa gloire et sa vie pour traverser les déserts inhabités de la Tartarie avec tout un peuple, et pour aller subjuguer un autre peuple inoffensif de deux cent millions d'hommes : non, le seul mobile de Tamerlan est le zèle de l'unité de religion. Enfin, lorsque frappé parla mort, au fond des steppes, Tamerlan a quitté son glaive avec la vie, M. de Lamartine apprécie à grands traits le rôle qu'il a rempli dans le monde, et il se trouve que Tamerlan n'est rien moins que le conquérant de la civilisation et du déisme, le fléau des idoles, l'apôtre armé, portant la mort, mais portant au moins une grande idée devant lui. Et, dans un immense holocauste oratoire, M. de Lamartine immole à ce héros de la vérité, Alexandre et César, Gengis-Khan et Napoléon !
L'apôtre armé du vrai Dieu, ce barbare qui n'était puissant que pour détruire, qui bâtissait des pyramides avec les corps vivants des ennemis blessés, qui faisait charger avec des têtes coupées les canons de Smyrne, qui faisait fouler aux pieds des chevaux lartares une multitude d'enfants venus pour implorer sa pitié, qui ne considérait les hommes que comme les vils matériaux de ses fantaisies, et qui sacrifiait pour un caprice des millions de vies humaines! L'apôtre de la vérité, celui qui ne sut que promener l'incendie et la mort par toute la terre ! C'est à d'autres signes qu'à ce pouvoir du néant que se reconnaît la prédication de la vérité. Il serait inutile d'insister; mais rien ne nous semble offenser la dignité humaine comme ces apologies de la force et ces apothéoses du
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glaive. Devant ces crimes gigantesques contre Thuraanitc, M. de Lamartine reste impassible, et dans la page suivante il glorifiera le criminel. Il semble que la grandeur du forfait lui cache le forfait. Nous ne demandions pas de déclamation à H. de Lamartine, nous lui demandions un mot, un cri. Craignons, par cet excès d'enthousiasme poétique pour ces faucheurs d'hommes, de pervertir le sens moral ; n'en faisons ni des symboles, ni des types surhumains ; ayons le courage de voir et de faire voir ce qui est réellement dans ces grands scélérats de l'histoire : la colère de Dieu et quelque immense expiation de l'humanité.
M. de Lamartine a trop d'enthousiasme. Il embellit tout ce qu'il touche, il transfigure tout ce qu'il étudie. Tamerlan est un apôtre ; les Ottomans sont presque, dans son livre, une race supérieure. On pourrait y signaler une tendance persévérante à sacrifier les chrétiens aux Turcs, toutes les fois que les deux religions sont en présence. On dirait, par moment, d'un dévot de l'islamisme. Je sais bien que ce sont là les entraînements involontaires du narrateur et les distractions du poète : mais quand on a tant d'enthousiasme, il faudrait se surveiller un peu. Cette tendance se révèle dès les premières lignes de la préface, où M. de Lamartine tance vertement Byron et Chateaubriand pour avoir prêché, contre les Ottomans, une croisade d'opinion en faveur de la Grèce. Lui-même se repent, en termes amers, d'avoir été philhellène. Il déplore que l'enthousiasme poétique ait émancipé la Grèce en dépit des hommes d'Ktat. Ceci n'est rien, sans doute, et d'ailleurs ce regret, empreint de patriotisme oitoman, peut avoir à cette heure son opportunité. Ce qui est plus grave, c'est de prendre parti pour Bajazet contre l'héroïque croisade des six mille Français accourus au secours de Sigismond, et de faire de ces libérateurs
une véritable invasion de barbares, comme si la civilisation était dans le camp de Bajazet. Ce qui est plus grave, c'est d'attaquer vivement l'institution des chevaliers de Rhodes et des chevaliers de Malte, sentinelles avancées de la chrétienté, et presque de les maudire pour s'être établis sur un rocher, au milieu des mers, et y avoir gardé, pendant des siècles, comme des vestales du sang humain^ le feu éternel de la guerre. Cette guerre, qu'élail-ce sinon la police nécessaire des mers et des rivages, et la protection armée des chrétiens contre les envahisseurs des Lieux Saints ? Ce qui est plus grave que tout cela, c'est d'avoir, quelque part, expliqué les victoires rapides de la race d'Othman sur les races dégénérées du vieil empire par la supériorité naturelle des jeunes idées, La race était jeune, cela est vrai, et c'est ce qui fit qu'elle fut victorieuse ; mais l'idée ne l'était pas, car tout ce qu'il y a de vrai dans l'islamisme est un plagiat de la Bible. D'ailleurs une idée, par ellemême, n'est forte qu'à la condition d'être vraie, et je ne pense pas que M. de Lamartine pousse l'enthousiasme musulman jusqu'à prétendre que, dans ces grandes rencontres de l'Occident chrétien et de l'Orient mahometan, la vérité fût sous les drapeaux des sultans. Les Turcs ont eu l'irrésistible élan de la jeunesse contre des races usées, cela est incontestable; mais combien de temps cet élan a-t-il duré? Deux siècles, trois au plus. Et y at-il maintenant en Europe une civilisation plus nouvelle et plus décrépite?
C'est un procès de tendance que nous faisons à M. de Lamartine, nous l'avouons. Il fait d'incroyables efforts pour réhabiliter la race et la loi religieuse des fils d'Othman ; il ne croit pas à la décadence de l'empire turc ; il ne croit pas que l'esprit de cet empire, tel qu'il est constitué, soit radicalement incompatible avec les nécessités
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impérieuses des temps modernes: il espère que, si Tislaniisine a besoin d'une régénération, cette régénération s(» fora sans effort et d'elle-même, au contact de TOcci- (lenl. (Vesl là, selon nous, une pure chimère qui tient à une ei'reur fondamentale de M. de Lamartine sur le véritable caractère de l'islamisme. Cette erreur elle-môme n'est qu'une des formes de cette illusion par enthousiasme à laquelle nous avons vu que M. de Lamartine est particulièrement sujet dans toutes ses histoires.
Il y a deux parts bien distinctes dans le Koran : Tune générale, vraie, philosophique et rationnelle, fondement universel de toutes les religions modernes : je veux dire les grandes idées de l'unité et de l'immatérialité de Dieu, de l'immortalité de l'ûme et de la sanction future. L*autre partie du Koran est particulièrement appropriée au génie et aux mœurs de l'Orient : elle a un caractère spécial, indigène, exclusif. C'est, sans parler d'une foule de prescriptions de détail qui pourtant ont force de loi divine aux yeux du bon musulman, c'est le dogme de la fatalité <|ui domine l'homme dans la vie privée comme dans la vie publique, c'est encore celte morale sensuelle qui permet la polygamie sur la terre et promet d'éternelles voluptés dans le ciel; c'est enfin le dogme essentiel de la conquête qui pousse le vrai fidèle à faire la propagande par le sabre et à imposer en même temps aux nations la foi et la loi. Ces doux parts sont très distinctes dans le Koran, mais elles sont inséparables. Si vous en retranchez une, le Koran n'est plus le Koran. L'originalité de l'islamisme est là, il faut bien le reconnaître. Si vous voulez faire Ihistoire réelle et non le roman embelli de l'islamisme, il faut présenter sur la même ligne dans votre livre, ces deux parties de la doctrine, coHime elles sont sur la même ligne dans la foi du musulman. Procéder autrement, c'est se payer de généreuses chimères,
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c'est fausser Tesprit de Tislam pour le présenter sous un plus beau jour. C'est là un artifice de polémique, ce n'est pas la méthode de l'histoire.
Tel est pourtant le procédé habituel de M. de Lamartine. Toutes les fois qu'il expose, à grands traits, la doctrine de Mahomet, il met dans tout son jour la partie générale et philosophique, la seule qui lui convienne. 11 laisse dans l'ombre les dogmes particuliers et indigènes qui lui répugnent. A l'entendre, on croirait que le mahométisme est la plus rationnelle des religions, que dis-je ? la seule rationnelle ; car à la manière dont il l'expose, il n'y a rien que de parfaitement raisonnable. Ce sont les purs oracles de la raison naturelle. L'islamisme ainsi interprété n'est que la doctrine philosophique du théisme. « Jamais homme, dit M. de Lamartine, résumant en quelques mots la prédication de Mahomet, jamais homme ne se proposa un but plus sublime, puisque ce but était surhumain : saper les superstitions interposées entre la créature et le créateur, rendre Dieu à l'homme et l'homme à Dieu, restaurer l'idée rationnelle et sainte de la divinité dans ce chaos de dieux matériels et défigurés de Tidolâtrie. » En vérité, est-ce là tout? Mais, à ce compte, Mahomet a fondé une philosophie et non pas une religion. Ce n'est pas là une exposition sérieuse, et pourtant si nous la citons, c'est que c'est à cela que se réduisent toutes les informations de M. de Lamartine sur cette religion. Il répète sans cesse ce magnifique et simple programme des vérités primordiales de la raison, l'unité de Dieu, l'immortalité des âmes, la récompense ou le châtiment après la mort, selon la vie, l'aumône, la prière obligatoire. A merveille! Vous mettez en lumière précisément la seule partie de la doctrine que la raison universelle approuve. Vous ne tenez pas compte du reste, qui pourtant fait partie intégrante, essentielle du dogme.
Vous choisissez ce qui vous convient dans le Koran, et, quand vous en avez lu une ou deux pages arbitrairement choisies, vous fermez le livre : c'est de Téclectisme raffiné ; je dirai plus, c'est de Téclectisme habile; mais si tous voulez être sincère, allez jusqu*au bout ! Ne prenez pas à voire gré tel ou tel chapitre. Tous les chapitres ont le même crédit sur Tesprit du croyant. Pourquoi choisissezvous ceux-là seuls qui vous conviennent? Que diriezvous d'un philosophe qui, pour démontrer que la religion chrétienne est de tout point conforme à la raison naturelle, en éliminerait tous les mystères? Ce serait là un singulier christianisme, sans doute, et^ à ce prix, toutes les démonstrations seraient trop faciles. Hais vous agissez précisément de même, quand vous réduisez l'essence du Koran à ces deux grandes idées, l'unité de Dieu et Timmortalité de l'âme.
A ce prix aussi M. de Lamartine démontre trop aisément sa thèse fondamentale de la régénération prochaine de l'islamisme. Sans doute, si c*étaient là tous les dogmes fondamentaux, la difficulté serait médiocre et l'événement infaillible. On n'aurait presque pas d'argument sérieux à opposer à ces nobles espérances d'une religion régénérée. Certes, ce n'est pas de ce côté-là que viendront les obstacles. Mais il y a, nous l'avons dit, d'autres dogmes spécialement nationaux, exclusifs, indigènes, et c'est de là, assurément, que viendra la résistance. Un préjugé est bien fort dans le cœur d'un peuple, quand il a pour appui la foi.
Or, je le demande, comment espère-t-on concilier jamais avec les exigences et les progrès des sociétés modernes des dogmes tels que ceux-ci : o Aucun peuple ne peut avancer ni retarder l'instant marqué pour sa ruine » ; ou des institutions.sociales telles que la polygamie» ou cet esprit général d'orgueil et d'isolement, loin du con-
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tact impur des infidèles, tel qu'il ressort à chaque ligne du Koran? Je prends le dogme de la fatalité. Y a-t-il rien de plus contraire à l'espérance d une régénération ? Pour qu'un peuple se régénère, ne faut-il pas d'abord qu'il en sente l'impérieux besoin? Et pour sentir le besoin de cette transformation sociale, ne faut-il pas qu'il soit animé et soutenu par celte mâle conviction qu'il peut, par son effort, retarder l'instant de sa ruine, comme il peut la précipiter par sa mollesse et par sa langueur? Dans ce grand travail de régénération, que deviendra le principe farouche de l'orgueilleux isolement que le vrai musulman pratique encore dans toute sa rigueur? Eh quoi! c'est en s'appuyant sur la main de l'impur giaour que le croyant relèvera son empire ébranlé ! 11 s'éclairera de ses lumières I il se mettra à l'école de l'infidèle, lui, le seul fils, le seul adorateur du vrai Dieu, le privilégié du ciel! mais il ne faudra donc plus mépriser l'infidèle, bien plus, il faudra le regarder comme un égal, comme un frère. Comme un frère, ce mécréant qui ne reconnaît pas l'autorité surnaturelle du Prophète ! Quelle série de contradictions aux dogmes et aux principes les plus essentiels du Koran!
Et pourtant nous croyons, nous aussi, nous «voulons croire à la régénération de ces races vaillantes qui viennent de se réhabiliter par le glaive à la face de l'Europe attentive et émue. Un peuple ne meurt pas quand il a prouvé si énergiquement son désir de vivre. La race ottomane a voulu vivre, elle vivra, et, comme pour cela il faut qu'elle se régénère, nous croyons fermement que nous verrons s'opérer ce prodige de la transformation <run peuple. Mais celte transformation ne s'opérera pas sans peine et sans effort. Il y aura, si nos pressentiments ne nous trompent pas, une crise terrible dans l'histoire de cet empire. Quelque chose d'antique et de grand
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mourra dans ce rajeunissement d*un monde : ce sera l'islamisme. Comme on Ta dit avec raison avant nous : rislamisme réformé est une pure chimère : il n*existe qu*à la condition d*unc foi absolue. Quand on cesse de croire à un seul verset du Koran, le Koran tout entier sï'croule. On ne peut pas impunément faire la part du scepticisme dans les religions positives. Elles cessent d*ôtre, quand elles cessent d*êlre tout ce qu'elles sont. Au contact de l'Occident, l'Orient aura puisé le germe de la civilisation chrétienne, qui est la loi de l'avenir : le christianisme ira refleurir, n'en doutez pas, sur les rivages 011 il est né. Qu'importe, après tout, que l'islamisme meure, si, à ce prix, la race énergique d'Othman est sûre do ne pas périr? Ce sera le commencement d'un grand peuple et la fin d'un vieux mensonge.
Trente-deux ans à travers l'Islam (1832-1864).
Ce livre est de rhisloire, avec les allures et Tapparonce d'un roman. 11 raconte les années les plus laborieuses et les plus brillantes de la conquête de TAlgéric, montrant sous un jour saisissant un grand nombre de faits et quelques personnages, plus célèbres que bien connus, particulièrement les deux plus grands, Témir Abd el- Kader et le maréchal Bugeaud. L'émir est étudié par Tauteur dans Tintimité la plus invraisemblable et, quant au maréchal Bugeaud, M. Roches, en qualité d'interprète et de confident, était devenu « sa parole », au témoignage dos Arabes, sa parole accréditée, le lien entre deux civilisations réfractaires et deux puissances ennemies. En même temps, ce livre est des plus étranges, des plus dramatiques et des plus émouvants, et, quelque confiance que Ton ait dans l'auteur, on a besoin, pour croire à de pareilles choses, de l'entendre prononcer à divises reprises ces mots ou des mots analogues : « J'ai dit vrai ».
Il se produit, à l'heure qu'il est, dans le monde littéraire, un mouvement très prononcé contre le romanesque dans le roman. On veut que l'auteur qui invente des personnages et des situations copie ses inventions sur la réalité scrupuleusement exacte. Mais on ne s'aperçoit pas qu'à chaque instant la réalité, plus riche et plus féconde qu'on ne l'imagine, proteste contre la pauvreté d'observa-
tion de ses nouveaux interprètes. Ce livre en est la preuve. Si le romanesque est Tinvraiserablable dans les choses, Télrange dans les combinaisons d'événements, la surprise dans les rencontres de personnes que tout sépare, Tindus- Irio d'un hasard qui vient tour à tour nouer ou dénouer les situations, créer des péripéties en dehors de toute prévision raisonnable, jeter la fantaisie d'un poète inconnu à travers les calculs d'un géomètre de la vie, dans les inductions [réglées d'un utilitaire ou les faciles prophéties d'un réaliste, qu'on lise ce livre et qu'on se demande s'il n'y a pas dans une telle existence, simplement raconlée, presque autant de romanesque qu'il peut y en avoir dans Monte-Christo. C'est bien le trait, en effet, de cette biographie inquiète que l'aventure tente et disperse pendant de longues années, jusqu'au moment où le tempérament se calme, où se fait sentir un empressement moindre à se jeter, chaque jour, en proie au hasard et à recommencer une vie nouvelle. Aventures de guerre vi d'amour, entreprises sans but défini, audaces sans raison, mais non sans résultat, poussées extravagantes d'une activité qui ne se possède pas pour décider, mais qui reprend l'empire d'elle-même pour se tirer d'affaire, quand l'action est engagée, imaginations tristes ou folles, sangfroid tardif, voilà une partie de cette existence, menée avec un surprenant entrain à travers le tumulte des événements bizarres qu'on a soi-même provoqués, et qui fait songer à quelques-unes de ces destinées du temps confus et des sociétés irrégulières, comme au moyen âge, où il surgissait, du chaos des éléments mêlés, des fortunes si singulières. L'aventurier (car il y en a un dans le héros de CM livre) a engagé un duel avec le hasard ; il en est sorti victorieux, non sans quelques blessures d'amour-propre l't de conscience, à travers des périls inouïs. De chaque page de ces Mémoires on peut dire qu'elle vous prépare
à des surprises nouvelles et qu'avec cet auteur a on s'attend toujours à de l'imprévu. »
Telle est l'impression qui se dégage de ce livre. Le romanesque et l'histoire mettent là une double et ineffaçable empreinte. Quant au caractère littéraire, est-ce vraiment la peine d'en parler? Réglons, une fois pour toutes, cette question de style. 11 n'y en a pas, si par là on entend un effort suivi et continu pour écrire, le souci de l'expression juste à la fois et neuve, s'excitant à peindre une situation nouvelle, un état d'esprit correspondant à une série dïmpressions ou d'événements inconnus, une sollicitude d'artiste pour arriver au mieux par une série d'approximations essayées et rejetées, une vigilance employée à se corriger sans cesse et à écarter l'a peu près pour atteindre au définitif. Non, il n'y a pas de style, en ce sens, ou, s'il y en a, on ne le voit pas, tant il est clair, rapide, transparent, se confondant avec la chose qu'il montre, n'arrêtant le regard à aucun relief accentué, à aucun trait fortement dessiné ou vivement coloré. 11 y a autre chose : un courant, que rien ne trouble ou n'arrête, de mots et de phrases qui peignent sans aucun effort la réalité vue et l'impression reçue, un naturel d'expression, un pittoresque involontaire qui naît de la rencontre de l'émotion et du langage spontané; une sorte de conversation écrite, avec ses incorrections, ses répétitions, ses [négligences, mais si voisine de la narration immédiate qu'on ne l'en distingue pas. L'auteur nous parle quelque part de la verve qui animait autrefois ses récits, au bivouac de l'armée française, au retour des grandes aventures tentées au pays de llslam; il a retrouvé cette verve quand, à la sollicitation de quelques amis, il a voulu condenser et fixer la matière flottante de ses souvenirs. Il n'est pas devenu écrivain; mais il a pu redevenir le causeur d'autrefois sous la tente; il a ressaisi, avec une étonnante fidélité de
'ij-ijjvjr^. j*»* JLDorr.brfcbjt'* d-tfcilr de <*îl5e vie errante. Sa pJumf: i «r**: <:Urr^ o-vUe is >eî' s-^uieLirs que l'aTjit élé •4 l>bJ'A', Au "irii. *a i^ir.'Jrr écrite De diJTtre guère de J iulie. li-Lt jfjieux. bpip- Ut'jl. Ol rij-t-Je *-î bien aujour- 'ihui J"^* mots : uou* &\'.'Dii?jrjt de JM&iJJiers- en style, qui •:i'>rJi-riil <j faire vliilo'.rrr ]•-* iu^rJJrI■e^ et le* fi'uxde leurs ji'rtite» œj^rer de bij-juleri*' littéraire, qu'on nous permet tr<i.p<jr exception et pijrc'jLîraj'le. de jouir des simples r*:citr d'urj Ijoiurne qui al^eaucoup vu. beaucoup soufTert. beaucoup j'»ui de la Aie s<iu> toutes les formes, qui en a iapid«'Tjjent arnd^>*' brs matériaux dans sa mémoire el nou^ en li\re le t^r^or. à fi*.'i ne dégrossi, dans une langue d'improvisateur abKflument sincère. C'eït un art à sa fa- «-on que ce naturel parfait, et un art peu commun de nos jour-, d'iiiTi cette confusion d'écoles et de genres où l'art iiiculle ^t né;.'li,:é existe sans doute, mais à Tétat déplai- -;jnt d«' re'hercljë et d"alf».'Ctatiun.
T renie-deux anf à traven l'Main^\ Le litre seul promet une singulière biographie et la promesse ne ment pas. Quelle destinée paradoxale, en efièt. que celle de ce jeune étudiant qui, un l>eau jour, débarque à Alger, nouvel lemt'Nt conquise, où il vient retouver son père, uu spéculateur honnête et malheureux! Confiné presque à son a j rivée dans la plus poétifjue des villas mauresques» à ihaliam-Heis, bientôt un innocent amour pour une jeune musulmane vient le distraire et le consoler; là il voit apparaitre, sous la couleur d'une émotion poétique, toute la beaulé de ce climat et de ce pays nouveaux; là il apprend à aimer l'Orient, se familiarise avec ses mœurs et sa religion, étudie Tarabe avec passion, sous la plus tendre
1. {>, \\\v^•'. Jioiis fiaj'ult lé^^èj'ciiiejil incorrect. VIslam si^iiiiaiit l:i foi, il st'.iiihU' qu'il fjudrait dire : Trente-deux ans à travers le Itnyn dn VIslam. Mais ce sont là de pciilcs néglig^cnccs courantes (loiil il faut jireudre son i)urli avec Tauteur.
des impulsions, avec Tespoir charmant de se faire comprendre de son amie dans sa langue nalale. Des circonstances dramatiques le séparent d'elle; elle se marie, on l'enlève d'Alger, on la transporte à Milianah, où règne alors le puissant émir, en paix apparente avec la France. La passion inspire à l'amant abandonné une idée folle ; sa curiosité s'éveille pour te héros militaire et sacerdotal de rislam algérien; il se décide, par un étonnant coup de lôte, à se rendre près de lui; il quitte sa patrie, son père ; il franchit le dernier campement de l'armée française, cette seconde patrie ; il conçoit sa résolution dans une sorte de transport d'imagination, et l'exécute avec un sangfroid incomparable. Toute sa destinée est dans ce contraste.
Le voilà l'hôte d'Abd el-Kader. Pour se faire- bien accueillir de l'émir et du monde nouveau où il entre, il feint d'être musulman ; il observe les rites extérieurs de cette religion, il en prend le langage, les coutumes, le costume; il s'attache avec un vrai dévouement à la fortune nomade et guerroyante de son nouveau chef à travers les territoires et les trihus encore rebelles. Suspect, malgré tout, aux fanatiques qui entourent l'émir, plusieurs fois dénoncé, il subit une terrible disgrâce et manque de perdre la vie à Tlemcen où on l'a exilé, sous prétexte de parfaire son éducation religieuse, dans une sorte de captivité barbare à laquelle tout autre aurait succombé. Il s'échappe de cette sorte de geôle théologique, revient à Medeah, y conquiert une seconde fois la confiance d'Abd el-Kader par sa mâle attitude. Puis il dirige, à titre d'officier du génie improvisé, le siège d'Aïn-Mahdi, une oasis fortifiée en plein désert. Envoyé comme parlementaire et considéré comme espion dans cette ville, sa vie y est menacée ; la protection de la jeune Mauresque qu'il a aimée autrefois, et qui se rencontre là comme une providence
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invisible et inespérée, le sauve de la mort. Après de p^rands efforts, la ville assiégée capitule. Léon Roches jouit dos justes récompenses que lui prodigue Témir, par lui victorieux; il est au comble de la faveur, et par un dernier trait, qui n'est pas sans inconvénient, Témir le marie à Tune de ses jeunes parentes. Le voilà aux trois quarts musulman, favori d'Abd el-Kader, marié. Mais les événements changent et se précipitent ; à des signes certains, il s'aperçoit que la guerre va recommencer avec la France; avec une décision virile, bien que tardive, il avoue à l'émir qu'il n'est pas musulman. Courroucé, mais généreux, le sultan des Arabes le laisse fuir hors du territoire soumis à sa domination. Il redevient Français.
A Paris, où il va se reposer des fortes émotions qu'il a traversées, il est reçu par M. Thiers, alors ministre, qui avec sa curiosité accoutumée, l'épuisé de questions, absorbe avec avidité tous les renseignements qu'il peut obtenir de lui sur la situation des affaires arabes et les forces de l'émir. Renvoyé avec honneur en Afrique, attaché au général Bugeaud, sa fortune serait faite et il n'aurait plus qu'à suivre le cours propice des événements qui vont précipiter la conquête de l'Algérie; mais, encore une fois, l'esprit d'aventure se réveille; sous l'impression de chagrins domestiques et aussi d'un attrait singulier pour ce monde de l'Islam où il a vécu, voilà qu'il va s'y replonger, abordant des situations nouvelles et comme avide des périls auxquels il s'est déjà soustrait avec tant de peine; le fanatisme musulman l'attire invinciblement. 11 se confère à lui-même la plus périlleuse des missions; il va dans tous les grands centres théologiques de l'Islam, à Kairouan d'abord, puis au Caire, à la Mecque enfin, solliciter dans une série de petits conciles, puis dans un grand concile final, la feltoua, la décision autorisant les populations musulmanes de l'Algérie à vivre sous la domi-
nation des Français, après qu'elles auront acquis, par une longue lutte, la conviction de rinutililé de la résistance. C'était un gage théologique, et comme une garantie religieuse, de la plus grande efficacité, qu'il ambitionnait pour la France.
C'est peut-être cette mission volontaire, accomplie avec un mélange inouï d'audace et de calcul, qui forme la partie la plus extraordinaire de cette extraordinaire histoire. Musulman par l'habit et le rôle accepté, je dirais presque par un coin de l'âme, par habitude, par secrète sympathie et inclination de cœur, voilà notre compatriote s'acharnant à la conquête des ulémas les plus célèbres, assemblés à la Mecque. Que d'adresse, quelle possession de soi-même, quel empire sur toutes ses paroles, sur tous ses gestes, pour mener à bout une pareille entreprise, sans démentir jamais son rôle dans la compagnie de ces théologiens fanatiques, dans cette foule hypnotisée de pèlerins avec lesquels il visite la Caaba, dans Thospilalité de plusieurs jours que le grand chérif lui offre à Taït ! 11 va partir, il part, emportant la fettoiuiy ce gage tant envié, qui à lui seul vaut tous les périls courus, les fatigues endurées. 11 croit tout sauvé ; tout semble perdu. En pleine cérémonie religieuse à la Mecque, à l'arrivée des grandes caravanes, pendant Je sermon solennel d'Aârafat, on le reconnaît à des signes certains comme chrétien, on le dénonce; un grand tumulte s'élève; il est emporté comme une paille dans un ouragan ; il croit que c'est à la mort, c'est au salut. Des nègres, fidèles émissaires du chérif, qui, de loin, veille amicalement sur lui, l'enlèvent, le jettent lié et garrotté sur un chameau coureur; il parcourt vingtdeux lieues dans une nuit, et, le lendemain, on le lance comme un colis, mais vivant encore, sur un misérable bateau de la mer Rouge.
Voici qu'une nouvelle face de sa fortune se montre à
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nous. Une série de hasards le jette presque nu à Civita- Veccliia. De là il arrive à Rome, ce pèlerin de la Bfecque, et presque sans transition, comme un conte des Mille et une Nuits; le soir môme, dans la chapelle dei Canonici, il assiste au Miserere, le cœur surexcité par une espérance nouvelle, les pieds saignants delà longue route qu'il vient défaire; des pressentiments mystérieux l'agitent, puis s'accomplissent ; il se convertit à la foi qu'il a si longtemps reniée, sinon dans le fond de son cœur, du moins dans l'extérieur de sa vie et sous l'habit d'un excellent musulman. Il veut même se faire prêtre, jésuite; le général de l'ordre, le R. P. Roolhan, mis au courant de sa vie, doute un peu de cette vocation nouvelle; le pape, qu'il consulte, lui conseille, dans une petite allocution fort spirituelle, d'y renoncer. Enfin le général Bugeaudle rappelle en Algérie, et met fin, en termes énergiques, à ses velléités d'apostolat*. Dès lors, rendu à sa vraie carrière, il redevient l'auxiliaire le plus actif, le plus intelligent, le plus dévoué du général, en qualité d'interprète de l'armée d'Afrique, et surtout comme diplomate secret auprès des grands chefs de l'Algérie, qu'il a tous plus ou moins connus dans quelques phases de sa vie aventureuse. 11 organise avec la plus extrême prévoyance les tribus des Hauts Plateaux, il suit, avec un courage plus militant que ne le comporte son emploi pacifique, la belle campagne du Maroc, terminée par la bataille de l'Isly.
Un prochain volume nous racontera la suite de cette destinée errante, les missions au Maroc, à Tripoli et à Tunis, où l'auteur a représenté la France comme consul
i. Quelque temps après cet incroyable incident de Rome, le général fiugeaud, en présejitant Roches à un hôte illustre, qui nous Ta
raconté, lui disait : a Imaginez-vous que ce h -là a voulu se faire
moine. Je l'ai rappelé à l'ordre en lui disant que je le traiterais comme un déserteur. »
d'abord, puis comme ministre plénipotentiaire. Dès lors, à mesure que sa fortune grandit, son tempérament et son caractère se régularisent. L'extraordinaire diminue dans sa vie, le ronian se retire définitivement ; ce prodigieux aventurier se calme ; c'est maintenant un diplomate, avisé et fin comme les Orientaux, patient et taciturne comme eux, quand il le faut. Tout s'apaise en s'élevant dans cette existence, devenue de plus en plus officielle. Bientôt la métamorphose est complète. A peine, de temps en temps, quelques éclairs trahissent encore l'orage intérieur de celte imagination mobile et emportée qui a poussé cette vie, à travers tant de hasards, vers un but atteint sans être bien nettement poursuivi, où elle a trouvé un repos relatif et la dignité.
Dans les temps lointains où je visitai Alger, vers 1849, on parlait beaucoup de cette étonnante histoire du secrétaire d'Abd el-Kader. Plusieurs officiers l'avaient intimement connu. Un très savant archéologue, M. Berbrugger, un linguiste distingué, M. Brosselard, devenu plus tard préfet d'Oran, savaient bien des détails inédits. C'était un sujet inépuisable de conversation, parmi les jeunes gens d'alors, dans les promenades sans fin sur la place du Gouvernement, à cette heure délicieuse des soirées algériennes, quand la brise de mer apporte la première fraîcheur, sous ce ciel d'Orient plus pur, plus transparent, et qui semble éclairé de plus d'étoiles. Depuis ce temps, le silence et l'oubli s'étaient faits graduellement sur le personnage et sur les événements auxquels il avait été mêlé, ou plutôt la réalité s'était effacée pour faire place à une vague légende d'aventure et d'amour. 11 y a deux ans, bien peu de personnes auraient pu dire si le héros vivait encore. 11 lui était arrivé quelque chose de semblable à ce qui advint, dans un autre genre de vie, à notre cher confrère M. Auguste Barbier, quand un ami
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zélé parla de lui, vers 1869, à propos d'une candidature à rAcadémie. « Mais il est mort », répondait-on de toutes parts. — Non pas, le poète des lambeê n'était pas mort ; il mourut même assez longtemps après. Mais la mémoire des contemporains est ainsi faite que, quand un honune a obtenu un grand succès et fixé fortement Tattention par une œuvre ou par un événement décisif, si le reste de sa carrière a eu moins d*écldt, le souvenir public reste attaché à cette date et à cet événement. C'est l'effet d'une soiie de paresse obstinée de l'esprit, à qui il déplaît de changer ses habitudes. On s'imagine volontiers que tel personnage, un instant historique, a dû disparaître depuis que la date s'est éloignée et qu'un silence relatif s'est fait sur son nom. Et quand un hasard vous apprend qu'il n*est pas mort, on lui sait presque mauvais gré de s'être survécu à lui-même et d'avoir involontairement trompé l'opinion générale. Si peu courtois que soit ce sentiment, il est bien naturel. Quand Touvrage de M, Léon Roches a paru, tout récemment, ce fut bien là l'impression première. Le public s'imagina d'abord qu'il avait affaire à des souvenirs posthumes, et quand on sut que c'étaient les souvenirs d'un homme vivant, très vivant, peut-être y eut-il quelque déception. Pour moi, j'eus la force de ne pas céder à ce mauvais mouvement; je me réjouis franchement d'apprendre que l'homme légendaire d'autrefois, l'ancien secrétaire du sultan arabe, menait une robuste vieillesse, bien décidé à rester le plus longtemps possible sur cette terre, pour y raconter la fin de son histoire à la génération de demain.
C'est autour de la figure d'Abd el-Kader que roule l'intérêt principal de ce long récit; tout y prépare et tout y ramène. Là aussi est la partie durable des documents que nous apporte l'auteur. Les livres 111, IV, V, VI, VII et VIII du premier volume garderont toute leur valeur pour les
historiens de l'avenir qui auront à s'occuper de cette brillante et laborieuse épopée de la conquête algérienne. La biographie de l'émir, les événements qui se sont succédé en Algérie depuis la nomination d'Abd el-Kader comme sultan, sa politique, la description de son camp, l'ordre de marche de sa petite armée en campagne, tout cela est retracé d'un crayon rapide qui n'omet aucun détail intéressant et qui rencontre parfois, presque sans y songer, un trait décisif, propre à se graver dans la pensée et à donner à ce récit l'accent et la vie. Sa présentation à l'émir est un petit tableau d'histoire. « 11 occupait seul le fond de la tente, en face de l'entrée ; je m'avançai lentement vers lui, les yeux baissés, je m'agenouillai et lui pris la main pour la baiser ainsi que c'est l'usage.... Je crus rêver quand je vis fixé sur moi ses beaux yeux bleus, bordés de longs cils noirs, brillants de cette humidité qui donne en même temps au regard tant d'éclat et de douceur.... Son teint a une pâleur mate; son front est large et élevé ; des sourcils noirs, fins et bien arqués surmontent les yeux bleus qui m'ont fasciné. Son nez est fin et légèrement aquilin, ses lèvres minces sans être pincées; sa barbe longue et soyeuse encadre légèrement l'ovale de sa figure expressive. Un petit tatouage entre les deux sourcils fait ressortir la pureté du front.... Sa taille n'excède pas cinq pieds et quelques lignes, mais son système musculaire indique une grande vigueur. Quelques tours d'une petite corde en poils de chameau fixent autour de sa tête un haîk de laine fine et blanche.... 11 tient toujours un petit chapelet noir dans sa main droite.... Il l'êgrène avec rapidité, et, lorsqu'il écoute, sa bouche prononce encore les paroles consacrées à ce genre de prière. Si un artiste voulait peindre un de ces moines inspirés du moyen âge que leur ferveur entraînait sous l'étendard de la croix, il ne pourrait choisir
un plus beau modèle. Un mélange d'énergie guerrière et d*ascétisme répand sur sa physionomie un charme indéfinissable. « Sois le bienvenu, me dil-il, sois le bienvenu, car tout bon musulman doit se réjouir de voir augmenter le nombre des vrais croyants. » Je fus surpris de sa voix saccadée et pour ainsi dire sépulcrale; elle sied mal à sa figure. Sa parole est brève et rapide ; il conserve l'accent o! emploie ridiome des provinces de l'Ouest.
Voilà l'homme. Quant à sa politique, elle était tout entière inspirée par sa foi, c'est-à-dire au fond irréconciliable. Ce fut là une désillusion terrible. Léon Roches ne pensait être d'abord que l'hôte d'un ami de la France, consacré dans son ambition par le traité de la Tafna, qui l'avait rendu maître des provinces d'Oran et de Tittei^ et d'une partie de celle d'Alger, et avait étendu sa puissance bien au delà de ce qu'aurait pu faire toute seule son indomptable énergie. Au moment où il entrait dans lecarap arabe, Léon Roches était persuadé que son nouveau chef gardait le souvenir de la part que la France avait prise à son élévation, et qu'il était décidé à respecter scrupuleusement les conditions du traité dont il avait recueilli des avantages inespérés. Après quelques conversations, il fut atterré en voyant qu'il s'était trompé du tout au tout. Il acquit la conviction que ce qui occupait le cœur de ce prêtre-soldat, c'était une passion inexorable d'indépendance, qui savait temporiser à propos, fléchir aux circonstances, mais sans rien céder au fond, se réservant tout entière pour des temps propices et accumulant en silence les moyens de la vengeance. Régénérer son peuple, réveiller sa foi, chasser l'ennemi du sol profané de l'Islam, c'était son idée fixe, à laquelle tout était subordonné, même les alliances et les amitiés momentanées. La haine restait au fond, rien ne pouvait la désarmer : c'était une haine plus qu'humaine, qui ressemblait à une hallucina-
lion et se confondait pour lui avec une inspiration d*en haut.
C*est alors que l'intrépidité de Léon Roches se troubla et qu'il conçut des doutes sur la nature et les suites de cette grande aventure, où il s'était jeté de gaieté de cœur. Certes, pendant ces deux années qu'il resta l'hôte, d'abord volontaire, puis contraint, de l'Islam, il ne fit rien de contraire à la fidélité envers son pays ; il soutint son rôle auprès de l'émir et des principaux chefs avec une prudence, une adresse, une circonspection qui le tinrent en garde contre toute complicité déshonorante avec l'ennemi de la France. Malgré cela. Je l'avoue, à la lecture de cette partie de l'ouvrage, la plus intéressante par les détails de cette vie si pittoresque et par le spectacle de l'envers de notre histoire vu du camp d'Abd el- Kader, une impression douloureuse persiste, ou plutôt cette impression est double. Tantôt on souffre de voir ce Français, ce chrétien, sous l'habit du musulman, devenir le confident et le collaborateur dévoué de notre ennemi, travailler à sa grandeur en combattant les tribus réfractaires, en réduisant à capituler le fier seigneur d'Aïn- Madhi, le suzerain reconnu d'une grande oasis, le chef d'une secte très puissante, qui à lui seul, dans cette région du désert, contre-balançait l'autorité d'Abd el- Kader. Étaient-ce bien là l'œuvre et la place de notre compatriote? Et, d'autre part, quelque susceptibilité ne s'éveille-t-elle pas en voyant cet homme, si habile à jouer son rôle, se concilier la faveur de l'émir, capter sa confiance en le prenant par le côté religieux; en affectant une ardeur passionnée pour l'Islam, en se livrant avec tant de zèle aux études théologiques que l'émir exige de lui comme gage de sa conversion? Il s'installe au centre même de la puissance ennemie qui se livre à son examen ; il en interroge les ressources, il en étudie les ressorts ; il
rentrera en France avec un dossier riche de documents de toute sorte. Ce rôle en partie double n*est pas fait pour nous plaire. Ah I je comprends ceux qui, comme Gaillié, le pèlerin de Tombouctou, se dévouent à jouer un rôle analogue en vue d*une conquête géographique et d'un grand résultat scientifique. Mais ici, il ne s*agit de rien de semblable, pas même, à Torigine, d'un service à rendre à la France : il ne s'agissait d'abord que d'un amour romanesque à suivre et d'une curiosité d'imagination à satisfaire. Ce n'est peut-être pas suffisant pour justifier de pareilles transactions.
Tout cela est singulièrement grave et délicat ; il y a là je ne sais quel cas de conscience, qui surgit irrésistiblement de certaines pages de ce livre, et qui est bien de nature à susciter des doutes sérieux, à émouvoir notre perplexité. Nous proposons ce problème, laissant à nos lecteurs le soin de le résoudre et n'ayant d'ailleurs aucun désir d'infliger un blâme à un brave homme, cœur excellent, tête chaude, imagination ardente, amoureuse de l'extraordinaire, tentée par tous les périls, incapable de résister à une idée fixe, incapable aussi de la garder longtemps. Ce qu'il faut rappeler, c'est qu'à un jour donné, quand la situation, quelque temps obscure, vint à s'éclaircir et que le problème patriotique et moral se posa en pleine lumière, Léon Roches n'hésita plus. II jette à bas son masque de musulman et déploie une décision de caractère qui aurait pu lui coûter la vie et qui rachète en un quart d'heure deux années d'équivoque. La scène est fort belle et fait le plus grand honneur aux deux personnages en présence.
C'était le soir du 51 octobre d839, au moment où des messagers venaient d'apprendre à Témir que le maréchal Vallée franchissait le passage des Bibans sur un territoire que le traité ambigu de la Tafna semblait concéder
aux Arabes. L'émir, saisissant l'occasion souhaitée, expédiait des courriers à tous les khalifes pour leur dire de se tenir prêts à la guerre sainte et leur assigner des rendez-vous. La nuit était avancée et Roches allait prendre congé, quand Abd ei-Kader lui fit signe de rester. « Pourquoi es- tu triste? lui dit-il ; ne devrais-tu pas te réjouir de l'occasion que Dieu te donne de prouver ta foi en combattant les infidèles? — Non, répondit Roches. Cette guerre sera funeste à toi et à ton peuple. Et puis, crois-tu donc que mon cœur ne se déchire pas à la pensée de combattre les enfants de la France, qui abrite mon père? — Ce sont là des paroles impies, reprit Abd el-Kader avec plus de sévérité. Oublies-tu que le jour où tu as embrassé notre sainte religion, tu as rompu tous les liens qui t'attachaient aux infidèles? Tu as parlé comme un chrétien, songe que tu es musulman. » Je le regardai fixement et lui dis d'une voix étranglée : u Eh bien, non, je ne suis pas musulman! » La foudre serait tombée aux pieds d'Abd el-Kader qu'il n*eût pas été plus terrifié. 11 devint blême, ses lèvres tremblaient, il leva les yeux et les bras au ciel, puis il s'élança ver§ la porte. Je crus que ma dernière heure avait sonné, je fis un acte de profonde contrition et je me préparai à mourir. Abd el-Kader, qui, sans doute, avait voulu s'assurer que personne ne pouvait écouter, referma avec précaution la porte qu'il venait d'ouvrir et revint s'asseoir en face de moi. — (( J'ai mal entendu, Omar (c'était le nom de Roches en religion musulmane), me dit-il avec plus de douceur, tu n'as pas voulu prononcer cette parole qui mérite la mort! Ta langue a trompé ton cœur. — Non, seigneur, m'écriai-je, assez de mensonges! Non, je ne suis pas musulman ; prends ma vie, elle t'appartient. — Joueur de religion ! joueur de reli^on ! répétait Abd el-Kader consterné. »
280 VARIÉTÉS LITTÉRAmES
L'émir partit pour Tlemcen le lendemain de cette dernière et terrible entrevue; il ne laissait aucun ordre concernant notre compatriote, qui s'était si vaillamment reconquis lui-môme. C'était une sorte de consentement tacite à une fuite qui ne fut pas entravée. Quelques jours après, Léon Roches arrivait, non sans péril pourtant, au camp français du Figuier. Il ne devait plus revoir Abd el-Kader, « ce héros de ses rêves pour lequel il avait abandonné père, bien-être et patrie et que pourtant il avait trompé de la façon la plus cruelle. » Plus tard, quand la fortune eut trahi les suprêmes efforts de Témir et que le drapeau de la France flotta sur ses refuges les plus lointains, une correspondance s'établit entre lui et son ancien secrétaire, et la dernière lettre que le noble exilé, au moment de mourir, écrivit de Damas, portait pour suscriplion : u A Tami fidèle, Léon Roches •, et pour signature : « Ton ami sincère, Abd el-Kader ». La vie avait fait son œuvre d'apaisement et réconcilié ces deux hommes au terme de leur carrière. Quarante années changent profondément l'histoire des peuples; et que ne font-elles pas pour les individus, pour leurs sentiments comme pour leurs destinées I