Études orientales^ p
ô. Ibid.
lieu d'avoir plus de respect pour Tun que pour Tau Irc ; que, dès que la liberté commence à paraître dans les dogmes de la religion, elle ne tarde pas à se montrer dans la sphère de la morale et même dans les institutions civiles; qu*il suffît à l'homme de reconnaître parmi les principes de Tunivers une cause intelligente, un esprit de lumière et de sagesse qui lutte contre les ténèbres, pour qu'il trouve en lui-même une pareille puissance, et qu'il revendique, avec sa responsabilité, au moins une partie de ses droits; mais qu'il n'y a de droit absolu, de règles absolues d'humanité et de justice dans la conscience des nations qu'avec l'idée de la liberté complète ou la foi en un Dieu créateur, maître de la nature comme de lui-même, et dont l'homme, dans les lin^ites de sa volonté, est la parfaite image. »
Nous tenions à rappeler ces grands principes qui fondent l'unité doctrinale des études de M. Franck, Tous se résument, on le voit, dans une foi ardente à la liberté, dans le sentiment profond des conditions de la moralité. C'est à la lumière de ces idées supérieures qu'il résout, h mesure qu'elles se montrent et se déroulent dans la série des temps, toutes ces questions que l'histoire pose, mais ne résout pas toujours : quel est le principe, quelle est la nature de l'Etat? quelles en sont les conditions éternelles, les formes diverses, les lois? qu'y a-t-il, dans la constitution des sociétés, de fixe et d'absolu sous les perpétuelles vicissitudes de leurs transformations? Quels sont les délicats rapports de l'individu et de l'Etat? L'Etat estil tenu^ comme l'individu, de reconnaître certaines obligations, ou bien est-il affranchi de tout devoir? Peut-il tout ce qu'il veut, ou bien, s'il ne peut pas tout, où s'arrête son pouvoir? Quel est le mystérieux obstacle du droit qui se dresse en face de lui et qui le limite? Ce droit même ne serait-il pas précisément la raison d'être d**
rÉtal qui serait institué pour le garantir ? L'État idéal est-il autre chose que le ministre et le serviteur du droit?
Déjà, nous Tavons dit, dans un fragment très étudié et très substantiel, M. Franck avait recherché les origines du droit chez les anciennes nations de TOrient. Aujourd'hui, c'est dans la société théocratique et féodale du moyen âge qu'il nous transporte, dès les premières pages de son nouveau livre, franchissant ainsi la double antiquité grecque et latine et le christianisme. 11 y reviendra plus tard et rejoindra sans doute les deux parties de cette histoires, séparées par Tintervalle de sept ou huit siècles. C'est une lacune trop grave dans cette vaste histoire pour qu'elle ne soit pas comblée un jour.
Le christianisme avait posé des principes de charité, de fraternité, aussi bien que de liberté morale, sur lesquels la cilé terrestre pouvait s'établir. 11 faut bien dire pourtant que son principal soin avait été de fonder la cité idéale, la cité de Dieu. Il y invitait les âmes purifiées par l'épreuve. 11 présentait la douleur comme un bien, il la divinisait par le sublime exemple d'une croix infâme où monte le Juste, par le mystère suprême de cette Passion, dans laquelle un pauvre persécuté lègue au monde un Dieu. Il enseignait la vertu du sang divin transformant l'homme et versant la charité dans son âme renouvelée. Il attendrissait le dogme stoïcien de l'égalité, le complétant, j'oserai presque dire l'exagérant. Ce n'est plus l'égalité qu'il prêche, c'est l'inégalité en faveur des faibles, des pécheurs, des humiliés, des opprimés. Il fondait ainsi une aristocratie nouvelle, celle de l'humilité et de la souffrance. Encore une fois, son œuvre est moins l'établissement de la cité terrestre dans des institutions et des lois régulières et définies, que la construction de la Jémsalem céleste dans les âmes. Sa grande affaire était moins la politique que le salut.
100 VARIÉTÉS LinËRAmES.
Mais bientôt, Tesprit d'abnégation du christianisme se perd dans des prétentions nouvelles. L'Église, devenue puissante, veut être la tutrice des peuples et des rois. Maîtresse de la doctrine du salut, elle veut l'imposer, même par la force, au genre humain. Une grande querelle éclate. Il ne s'agit de rien moins que du gouvernement universel. Les papes, et le plus illustre de tous, Grégoire VII, demandent d'une voix impérieuse que la puissance qui procure le salut soit aussi celle qui ait la haute main sur les empires. Au nom de la souveraineté de Dieu, ils réclament pour l'Église le droit de contrôle sur les souverainetés terrestres. Mais alors une légion d'avocats ardents se lèvent pour défendre la cause du César humilié. Les représentants du moyen âge se divisent : la souveraineté de l'État et la souveraineté de l'Église trouvent, de part et d'autre, des apologistes subtils et emportés. Une guerre interminable commence, plus dialectique qu'oratoire, entre les juristes et les théologiens. D'une part, les plus illustres champions sont saint Thomas d'Aquin et Gilles de Retz; — d'autre part, des laïques comme Dante, des religieux comme Jean de Paris, Guillaume Ockam, et l'armée des légistes contre l'armée des canonistes.
Après de longues controverses, qui remplissent le moyen âge, l'esprit vrai du christianisme triomphe par la défaite des prétentions de l'Église à la souveraineté universelle. Mais la cause du césarisme succombe aussi bien que celle de ses adversaires. Ce qui triomphe, ce n'est pas la doctrine du pouvoir absolu des Césars ou de la suprématie temporelle des pontifes ; c'est la cause de la société laïque émancipée de tutelle en matière temporelle, c'est la cause de la politique sécularisée ; c'est le droit, seul vainqueur dans cette grande querelle ; c'est la dignité de la personne humaine, affranchie en principe.
sinon eu fait, des formes multiples et subtiles de la servitude.
L'histoire de cette lutte remplit les deux tiers de ce volume. Elle y est exposée avec une clarté et une bonne foi parfaites, avec une logique animée, pleine de verve dans le développement des thèses contraires, dans la peinture des personnages et des temps; enfin, avec une rectitude presque infaillible du sens moral et du sens historique, qui souvent se mêlent et se confondent. Sur un seul point, j'aurais une observation à présenter au juge si savant et si exact de cette grande querelle. Il m'a semblé qu'il inclinait à penser que, dans cette lutte du pouvoir temporel contre le pouvoir spirituel, les empereurs et les rois avaient pour eux la vérité; qu'en apparence c'était la force qui s'élevait contre l'idée, la matière contre l'esprit; qu'en réalité c'était le droit qui se fondait sous la tutelle et les auspices du pouvoir absolu. Si c'est là l'opinion de M. Franck, je ne saurais la partager sans réserve. Je crois que le péril était le même pour le droit, d'être absorbé par les théories insolentes des légistes, soutenant l'omnipotence des Césars, ou par les prétentions de la théocratie romaine. Ici encore, ce fut le conflit des deux pouvoirs qui créa la liberté. Elle naquit de la lutte des deux forces. Le césarisme triomphant sans peine et sans mesure n'eût pas été un meilleur régime pour la dignité de la personne humaine que la tutelle omnipotente de l'Église, suzeraine temporelle. Dans un excès comme dans l'autre, le droit eût péri. Au milieu de ces grandes luttes, où les légistes avaient tort dans leurs prétentions excessives, aussi bien que les canonistcs, la conscience publique s'éveilla et se revendiqua elle-même. Voilà la vérité.
Il advint pour le droit à cette époque,- ce que plus tard il advint pour la liberté de conscience. On a pré-
lendu souvent que la liberté religieuse est due au protestantisme. II faut s'entendre à cet égard. Comme résultat de la lutte engagée, je ne le nie pas; comme résultat intentionnel, comme effet voulu ou désiré, je le nie absolument. Quel historien sérieux a jamais cru à la sincérité de la Réforme, revendiquant la liberté de conscience au commencement de la lutte qu'elle entreprend? Ces réclamations étaient bien moins le cri d'une conviction et Taffirmation d'un principe, qu'un artifice de parti. Nul, plus que Luther, plus que Mélanchthon lui-même, plus i\\ie Calvin et Théodore de Bèze, n'eut de mépris pour ce prétendu droit à la liberté des croyances, quand leur croyance eut triomphé. Ce qui est vrai, c'est la passion égale des deux fanatîsmes, amenés par la fatalité de la lutte à une transaction nécessaire. Ce droit, qui est une des plus précieuses conquêtes de la société moderne, nous le devons, je le crois, à l'influence latente du principe chrétien de la charité, qui finit par se retrouver à travei*s la confusion des temps et la barbarie des mœurs. iXous le devons aussi aux progrès de la raison publique, qui finit par soustraire la conscience religieuse au contrôle injustifiable du pouvoir temporel. Historiquement et politiquement, nous le devons à la nécessité d'une transaction entre deux intolérances qui se neutralisent les armes à la main.
Voilà ce qu'a très bien vu et démêlé M. Franck dans la profonde étude sur Bodin, qui termine ce volume. Il y montre à merveille que l'idée de la liberté de conscience était étrangère aux esprits du seizième siècle; que protestants et catholiques reconnaissaient également à TÉtat le droit barbare d'imposer par la force ce que chacun des deux partis appelait la vraie religion ; que l'Hôpital et de Tliou, plus éclairés que leurs contemporains, ne songeaient pourtant qu'à l'extinction de la guerre civile; que
le fameux édit de Nantes enfin n'est qu'un traité de paix intérieure, une transaction purement politique entre deux factions ennemies. Et, à ce propos, il établit une distinction fondamentale entre la tolérance, qui est un fait, et la liberté de conscience, qui est un droit. Cette distinction ayant été plusieurs fois empruntée dans ces derniers temps par des orateurs et des écrivains, il est de toute justice de la restituer à son véritable auteur : « La tolérance n'est qu'une concession plus ou moins mêlée de sacrifice, une grâce que les hommes s'accordent mutuellement pour vivre ensemble ; la liberté de conscience est un droit qui découle de notre nature intellectuelle et morale, et qu'en théorie on peut même considérer comme le premier de tous ; car si vous êtes maître de mon âme, vous avez tout le reste. Mais l'une est une préparation nécessaire à l'autre, et c'est en vain, comme l'expérience nous l'apprend souvent, que la liberté de conscience est inscrite dans les lois, quand la tolérance n'est pas entrée dans les mœurs. »
Machiavel, Thomas Morus, Bodin, telles sont les grandes figures que l'on nous retrace et dans lesquelles vit l'esprit de la Renaissance ; dans cette seconde partie de son ouvrage, comme dans la première, la doctrine de l'auteur est la même. C'est cette pensée constante que le spiritualisme seule fonde et garantit le droit, parce que seul il fonde et garantit la liberté. Cette généreuse doctrine soutient l'auteur dans la tâche immense qu'il s'est imposée; elle fait l'inspiration et l'unité de tous ses écrits: elle donne à son style cette gravité soutenue, cet accent d'élévation morale, qui est la noblesse de l'écrivain.
P. S. A l'école du spiritualisme libéral que M. Franck honore au Collège de France et dans ses livres, se rattache une publication récente, les Essais de philosophie et de
morale, qui présentent le résumé et comme un tableau fidèle des travaux et de la vie intellectuelle d*un écrivain cher à la philosophie et à TUniversité, où il a laissé de nombreux amis, M. Ernest Bersot. Cette publication se compose de morceaux fort inégaux d'importance et d*étendue : le plus considérable est un Essai sur la Providence, publié pour la première fois il y a quinze ans environ, et destiné, par un retour inattendu des choses, à tromper aujourd'hui, dans la crise agitée des esprits, cet à-propos qui n'est pas à dédaigner, même pour un livre sérieux, cet avantage de l'opportunité, qui, en s'ajoutant au mérite intrinsèque d'un livre, le complète et le met en lumière. La Providence, que cet essai démontre et proclame, n'est pas « la puissance complice des crimes heureux, ou l'autorité banale qu'on entremet et compromet dans toutes nos petites affaires, providence (le ménage, mais celle qui, gouvernant de haut, livrant le monde au combat du bien et du mal, fait germer sourdement et paraître, un malin, les idées justes ensevelies» recueille les bons sentiments perdus, et réserve à la droite volonté le contentement qu'elle n'a pas eu autrefois. »
D'excellentes études, un peu optimistes peut-être de couleur générale et de ton, sur les phibsophies du dixhuitième siècle, Voltaire, Rousseau, Diderot, continuent, sous d'autres formes, la tradition du même esprit et la défense des mômes idées. Le reste de la publication consiste en des écrits de circonstance, comme les Lettres sur V enseignement, ou des articles qui ont paru, pour la plupart, dans le Journal des Débats, sur les choses ou les livres dont s'est occupé l'esprit public dans ces dernières années. Les plus remarquables, à mon sens, sont ceux sur le Réalisme, sur la Médecine en littérature, sur la Critique biographique, et surtout quelques pages qui ravirent, un tîertain jour, les connaisseurs, les hommes et même les
femmes du monde, celte partie si influente du public, sur M. Michelet, à propos de la Mer; enfin un charmant pastel dont le sujet ou l'occasion plutôt a été la Vie de Jésus, de M. Renan. Dans toutes ces pages et dans bien d'autres que je ne peux pas citer, on retrouve cet atticisme délicat de l'esprit, ce goût de la morale sans pédantisme, de l'observation indulgente, ce demi-sourire, si charmant dans un philosophe qui, sans molle complaisance pour l'erreur ou la folie humaine, juge cependant l'homme moins méchant ou moins insensé qu'il paraît l'être, et qui méritait d'inventer les circonstances atténuantes, si la loi ne les avait pas reconnues avant lui.
Méditations sur l'essence de la religion chrétienne.
Dans la crise fondamentale des idées philosophiques et religieuses, qui semble être un des traits caractéristiques (le cette période du dix-neuvième siècle, personne n'a le droit de rester indifférent. Il faut prendre parti. L'indifférence en pareille matière ne pourrait être, ou bien que la volupté égoïste de certains comtemplateurs, pour qui l'humanité n'est qu*un spectacle, ou bien qu'un pitoyable aveu d'infériorité intellecluelle.
Mais s'il est des témoins attendus, et qui, moins que tout autre, ont le droit de se récuser, ce sont précisément ces hommes publics dont la vie s'est passée dans les luttes de la pensée ou dans les grandes affaires de l'État, au milieu de la considération et du respect croissant des générations nouvelles : personnages investis d'une sorte de magistrature d'idée, qui sont comme les autorités vivantes d'un temps ou d'un pays.
Il semble que ce soit pour eux comme une obligation plus stricte de dire tout haut le secret de leurs longues méditations sur la destinée humaine. Ils nous doivent leur témoignage en faveur des vérités éternelles. S'ils se taisent, leur silence doit être respectueusement sollicité ; quand ils parlent, nous devons accueillir avec déférence leurs déclarations. Leur parole porte avec elle des garanties précieuses et rares : rcxpérience amassée pendant
une longue vie, la solidité d'un jugement qui résume de nombreuses comparaisons d'événements et d'idées, et, enfin, un désintéressement plus complet des vains bruits d'une popularité éphémère. A qui possède la gloire, une célébrité équivoque ne peut plus être une tentation.
M. Guizot n'a jamais failli à ce devoir. Il a été un des premiers à prévoir cette crise des croyances. Il l'a annoncée, d'avance il l'a décrite et combattue. 11 a été un des plus courageux à rendre, devant le siècle incertain et troublé, témoignage de sa foi. Dès ISol, il le faisait dans ces termes qu'on n'a pas oubliés :
(( Ce ne serait pas la peine de vivre si nous ne retirions d'une longue vie d'autre fruit qu'un peu d'expérience et de prudence sur les affaires de ce monde, au moment de le quitter. Le spectacle des choses humaines et les épreuves intérieures de l'âme ont des clartés plus hautes, et qui se répandent sur les mystères de la nature et de la destinée de l'homme, et de cet univers au sein duquel l'homme est placé. J'ai reçu de la vie pratique, sur ces questions redoutables, plus d'enseignements que la méditation et la science ne m'en ont jamais donné.
(( Voici le premier et le plus grand.
« Le monde et l'homme ne s'expliquent point naturellement et d'eux-mêmes, par la seule vertu des lois permanentes qui y président et des volontés passagères qui s'y déploient. Ni la nature et ses forces, ni l'homme et ses actes ne suffisent à rendre raison du spectacle que contemple ou entrevoit l'esprit humain.
(( Ainsi que la nature et l'homme ne suffisent point à s'expliquer eux-mêmes, de même ils ne suffisent point à se gouverner. Le gouvernement de l'univers et du genre humain est autre chose que l'ensemble des lois et des faits naturels qu'y observe la raison humaine, et des lois et des faits accidentels que la liberté humaine y introduit.
11)8 VARIETES LinÉRAIRES.
« C'esl-à-dire qu'au delà et au-dessus de Tordre naturel et humain, qui tombe sous notre connaissance, est Tordre surnaturel et surlmmain que Dieu règle et développe, hors de la portée de nos regards * . »
Le nouveau livre de M. Guizot, les Méditations sur Vessence de la religion chrétienne y semble être le développement de ce programme.
Mais ce livre lui-même n'est que la première partie d'une œuvre considérable, qui, si elle s'étend dans les vastes proportions que lui destine Tauteur, ne sera pas moins qu'un système complet d'apologétique chrétienne. Exposer et établir ce qui est, selon M. Guizot, Tessence de la religion, c'est-à-dire les problèmes naturels auxquels elle répond, les dogmes fondamentaux par lesquels elle résout ces problèmes, et les faits surnaturels sur lesquels ces dogmes reposent, la Création, la Uédemption, l'inspiration des Livres saints. Dieu selon la Bible, Jésus- Christ selon l'Évangile ; tel est le vaste objet que se propose l'auteur dans la première série de ses Méditations, Dans une seconde série, il retracera l'histoire de la Religion, ses origines, sa croissance, son développement dans le temps et dans l'espace et la grande crise du seizième siècle qui a divisé l'Europe chrétienne. Le troisième volume sera consacré à l'étude de l'état actuel de la religion depuis les premières années de ce siècle où le principe chrétien se réveille dans la conscience publique, soutenu plutôt que combattu par l'élan de la philosophie spiritualiste, qui s'est relevée à la même époque, jusqu'à ces derniers temps où le mouvement antichrétien a éclaté de toutes parts dans la renaissance du matéralisme, du panthéisme, du scepticisme et dans les travaux de la ciîlique
1. Préface des Méditations et Éludes morales, publiées en 1851. Nouvelle édition, 18G4. Didier.
historique. Dans la quatrième série de ces Méditations, Tauteur tentera « de pressentir l'avenir de la religion chrétienne et d'indiquer par quelles voies elle est appelée à conquérir complètement ce petit coin de l'univers que nous appelons notre terre, et dans lequel se déploient les desseins et la puissance de Dieu, ainsi qu'ils se déploient aussi, sans doute, dans une infinité de mondes à nous inconnus. »
Certes, ce n'est pas la grandeur qui manque à ce plan. Quant à moi, je me sens touché, plus que je ne puis le dire, de celte résolution prise par un grand écrivain, illustre, à tant de litres, par des travaux et des luttes d'un ordre tout différent, d'offrir à une pareille cause « ce que Dieu lui conserve encore de jours et de force », de concevoir un projet si vaste, qui effrayerait un esprit moins sûr de lui, de concentrer sur le problème religieux tout l'effort d'une raison si étendue et si active, de donner enfin h sa vie et à sa carrière publique ce dernier trait qui les achève et les consacre.
H a passé trente-quatre ans à lutter dans la bruyante arène. Depuis ce temps, du fond de la retraite la plus studieuse, il a suivi, d'un regard attentif, ému, tous les événements de l'Europe. 11 ne s'est pas un seul instant désintéressé de son temps et de son pays. Il a assez estimé l'un et lautre pour vouloir dans ses Mémoires leur donner l'explication de sa vie passée, leur exposer ses motifs, mettre sa conscience politique au jour. Il a voulu que la postérité dont il s'est fait pour ainsi dire le contemporain, prononçât sur lui vivant son arrêt. Et maintenant, se considérant comme étant quitte envers l'histoire à laquelle il a noblement rendu ses comptes, il veut servir encore, d'une autre manière, cette cause de la civilisation dont il a été, toute sa vie, un des grands serviteurs. Il voit cette civilisation compromise dans ses intérêts supé-»
200 VARIÉTÉS LlTTÉilAlRES.
rieurs par l'audace des négations, affaiblie, énervée par la contagion d'une critique maladive et dissolvante. 11 se dévoue à ce rude labeur de combattre pied à pied l'envahissement des idées nouvelles. 11 affermira la foi des autres en exposant la sienne; il en donnera tout haut les motifs ; il remontera aux principes de ses croyances, il en expliquera l'ordre et l'enchaînement ; il fera en un mot, pour sa conscience morale et religieuse, ce travail sincère, cet examen public qu'il vient de faire pour sa conscience politique. N'est-ce pas là l'emploi idéal d'une belle vie, préparée parles ardentes et fortes études d'une jeunesse si tôt virile, continuée par les travaux devenus classiques d'une intelligence qui a renouvelé les sciences historiques au dix-neuvième siècle, illustrée parles luttes héroïques de l'éloquence parlementaire, éprouvée par la rigueur des événements, plus forts que les hommes et que leurs doctrines; puis, quand la tourmente s'est apaisée, cherchant un refuge inviolable aux événements eux-mêmes dans l'étude, dans les méditations, se retirant dans les hautes et pures jouissances d'une raison que le spectacle des choses humaines n'a pas cessé d'élever de jour en jour et qui trouve aujourd'hui sa sérénité dans sa hauteur même ?
L'ouvrage que nous annonçons est né évidemment de la crise actuelle; mais il s'efforce d'y demeurer supérieur. Dans une préface étendue, dont chaque page mérite d'être consultée avec soin, M. Guizot définit les conditions de la discussion philosophique et religieuse avec une autorité de langage qui a fait sensation, et qui méritait de faire loi parmi les adversaires comme parmi les défenseurs du spiritualisme chrétien. Il déclare qu'il s'abstiendra de toute polémique directe et personnelle : « Les personnes embarrassent et enveniment les questions; on ménage ou l'on injurie ses adversaires ; deux genres de
fausseté qui me sont également antipathiques ; je ne veux avoir pour adversaires que les idées; et, quelles que soient les idées, j'admets la sincérité possible de ceux qui les professent; la discussion n'est sérieuse qu'à cette condition, et ni l'énormité intellectuelle de l'erreur, ni ses funestes conséquences pratiques n'excluent sa sincérité. L'esprit de l'homme est encore plus facile à séduire et plus égoïste que son cœur; quand il a conçu et exprimé une idée, il s'y attache comme à son œuvre propre, et s'y emprisonne orgueilleusement, comme s'il était en possession de la pure et pleine vérité. »
Pour que le christianisme sorte triomphant de la rude épreuve qu'il subit, il faut qu'il sache se prêter aux formes nouvelles de la société humaine et comprendre ces trois grands faits qui sont le caractère de la révolution intellectuelle et sociale,' en train de s'accomplir de nos jours, et dans laquelle nous sommes tous, de gré ou de force, spectateurs ou acteurs : l'émancipation complète de l'esprit scientifique dans la pleine indépendance de ses méthodes et de ses résultats; la prépondérance 'de la démocratie; le progrès plus ou moins lent, plus ou moins combattu, au fond irrésistible, de la liberté politique. « Ce sont là des faits dominateurs auxquels toutes les institutions publiques doivent s'adapter, et avec lesquels toutes les autorités morales ont besoin de vivre en paix. »
Le christianisme n'est pas dispensé de cette épreuve. Il doit l'accepter virilement et ne se faire aucune illusion, ni sur la lutte qu'il aura à soutenir, ni sur les armes qu'il y doit employer. Là est pour les chrétiens un péril nouveau, d'une nature singulièrement délicate : « On ne passe pas aisément du privilège au droit commun, et de la domination à la liberté ; on ne se résigne pas sans effort à la contradiction audacieuse et obstinée, à la nécessité
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quotidienne de résister et de vaincre. Le régime de la liberté est encore plus passionné et laborieux dans Tordre religieux que dans Tordre politique; les croyants ont encore plus de peine à supporter les incrédules, que les gouvernements l'opposition. Et pourtant, eux aussi ils y sont obligés ; eux aussi ils ne peuvent trouver aujourd'hui que dans la discussion libre, et dans le plein exercice de leur propre liberté, la force dont ils ont besoin pour s'élever au-dessus de leurs périls, et pour réduire non pas au silence, ce qui ne se peut, mais à une guerre vaine leurs acharnés adversaires. »
Cette intelligence de la situation nouvelle, personne ne Ta plus exacte et plus sure que M. Guizot ; personne ne se soumet de meilleure grâce que lui à toutes les exigences de ce régime de la liberté; personne aussi n'en conçoit de meilleures espérances. Partout, dans ce livre, perce ce généreux espoir que le christianisme ramènera à lui, par la liberté, autant d'âmes que l'intolérance en avait éloignées de lui. Il y a toute une conquête à tenter aujourd'hui, pour le christianisme, sur les préventions malveil- • lantes et sur les alarmes de tout genre que les souvenirs de la persécution religieuse, exagérés ou non par Timagination publique, ont laissées dans les esprits. 11 a à faire cette démonstration éclatante qu'il n'est incompatible ni avec la démocratie ni avec la liberté.
Et quand M. Guizot parle ainsi des périls et des devoirs de la société religieuse, des conditions nouvelles dans lesquelles l'Eglise chrétienne est heureusement condamnée à se développer, c'est de toute YÉglise qu'il entend parler, et non pas de telle ou telle des Églises chrétiennes. De même quand il repousse, au nom de la raison et de la science, les attaques radicales auxquelles le christianisme est en butte, c'est la métaphysique même du christianisme qu'il prétend défendre; c'est le christianisme.
réduit à ces dogmes tellement fondamentaux, qu'ils se retrouvent identiques dans les communions diverses. Il essaye de rallier catholiques et protestants par le sentiment de ce péril commun : « C'est en effet la source commune où toutes les Églises chrétiennes puisent la vie, qu'elles sont menacées de voir tarir, o Les trois points sur lesquels la critique contemporaine dirige et concentre tous ses coups ne sont-ils pas ceux-ci : le surnaturel, l'inspiration des Livres saints, la divinité de Jésus-Christ? Et quelle Église chrétienne ne se sent pas atteinte par une critique aussi radicale?
Nous ne pouvons pas suivre l'auteur dans le développement de ces huit méditations i les Problèmes naturels^ les Dogmes chrétiens (Création, Providence, Péché originel. Incarnation, Rédemption), le Surnaturel, les Limites de la science, la Révélation, V Inspiration des Livres saints. Dieu selon la Bible, Jésus-Christ selon VÉvangile, Sur chacune de ces questions, que l'auteur aborde successivement, il nous donne, sinon une démonstration péremptoire et définitive (qui oserait l'espérer?), du moins une analyse profonde des problèmes qui agitent la pensée de l'homme, depuis que l'homme est né, des inquiétudes et des appels de Came humaine, des satisfactions dérisoires et vides que lui donne la religiosité sentimentale, si fort à la mode aujourd'hui, des sacrifices inacceptables que lui impose le positivisme, des troubles et des déceptions que le panthéisme lui réserve, enfin des joies pures et du calme d'esprit que lui assure le christianisme accepté, obéi, pratiqué.
Parmi cetle diversité de questions qui contiennent toute la vie morale et religieuse de l'humanité, et dont chacune touche par un point à l'infini, nous n'en prendrons qu'une, la première de toutes, il est vrai, celle du surnaturel. C'est la question fondamentale à laquelle est liée
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Texistence de la Religion; en un sens même, comme nous essayerons de le montrer, la métaphysique en dépend.
Que représente, en effet, dans notre esprit, la notion du surnaturel ramenée à son sens le plus simple et le plus général, et au nom de quels principes en nie-t-on Texistence? Nous verrons que les adversaires systématiques du surnaturel ne détruisent pas seulement Tessence même de la religion, mais qu*ils atteignent la philosophie dans son objet le plus haut, la réduisant à son minimum d'existence, quand ils n*osent pas plus simplement l'abolir?
L'ordre surnaturel commence où l'ordre naturel finit. Or, qui dit nature, au sens du mot tel que l'expliquent les nouvelles écoles, dit enchaînement nécessaire des faits et des lois : c'est l'objet sur lequel s'exercent les sciences positives. Là où la nécessité de l'enchaînement des faits n'apparaît pas, c'est que la science n'est pas faite encore. Un nouveau progrès de la science rétablira un nouvel anneau de la chaîne qui relie tous les phénomènes dans un ordre nécessaire. — L'idée du surnaturel s'oppose, par contraste, à cette notion du déterminisme absolu. Le surnaturel embrasse cet ordre supérieur de faits et de réalités qui échappent, non pas seulement aux prises actuelles, mais aux prises possibles du déterminisme scientifique. La sphère tout intelligible où il réside est en dehors du champ des télescopes, et aucune expérimentation de l'ordre le plus délicat n'atteindra jamais un phénomène de cette nature privilégiée.
Si le surnaturel est bien cela, s'il est l'ensemble des causes, vraiment causes, qui ne se laissent pas enchaîner dans les liens du déterminisme, et des lois morales qui donnent naissance, dans les âmes, à des phénomènes et à une vie toute nouvelle, supérieure, ou plutôt absolu-
ment étrangère à toutes les notions de la mécanique, on comprendra que de son existence proclamée ou niée dépende la plus haute philosophie aussi bien que la religion elle-même. A ce moment des choses, toutes les deux se rencontrent, j*ose dire qu'elles se confondent. N'ayez pas peur des mots. C'est une grande adresse de nos adversaires d'avoir discrédité certains ternies par des préventions habilement entretenues. Le mot surnaturel inspire un certain effroi à d'excellents esprits, qui en admettent pratiquement et même scientifiquement la notion.
En effet, comme le démontre si bien M. Guizot, la recherche du surnaturel commence dans l'esprit humain dès que l'esprit s'élève au-dessus des phénomènes de la physique et de la chimie, c'est-à-dire au-dessus de la mécanique pure, dés qu'il se pose à lui-même un seul de ces problèmes souverains, inévitables, véritables questions de vie ou de mort morale : D'où viennent le monde et l'humanité au milieu du monde? Comment ont-ils commencé? Où vont-ils? Quelles sont leur origine et leur lin? 11 y a des lois qui les gouvernent; y a-t-il un législateur? Sous l'empire de ces lois, l'homme se sent et se dit libre ; l'est-il réellement? Comment la liberté se conciliet-elle avec les lois qui le gouvernent, lui et le monde? Est-il un instrument fatal ou un agent responsable? Quels sont avec le législateur du monde ses liens et ses rapports?
Sur toutes ces questions, d'où procède toute philosophie religieuse, les adversaires du surnaturel ne semblent pas être d'accord entre eux : au fond ils le sont plus qu'ils ne veulent le paraître; le désaccord n'est qu'à la surface des choses et ne provient que du tempérament plus ou moins. délicat de chacun d'eux. Les uns voient dans ces problèmes une rêverie poétique, un beau thème
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pour rimagination et la sensibilité, une source de jouissances nobles et pures, de sentiments désintéressés, d'illusions charmantes ou de beaux doutes. Les autres, plus courageux ou moins sensibles, suppriment absolument les questions qui, pour eux, ne méritent à aucun titre d'occuper la curiosité humaine qu'elles agitent stérilement dans des recherches sans but. Mais la critique et le positivisme au fond s'accordent plus que ne pourrait le faire croire, chez quelques écrivains, V apothéose du sentiment religieux. Qu'est-ce que ce sentiment, s'il ne répond à aucune idée ? Ces vagues et molles sympathies pour des phénomènes religieux qui sont sans objet, ne servent qu'à perpétuer des malentendus, volontaires ou non. Le principe commun entre toutes les écoles nou« velles, critique, panthéiste, positiviste, est bien celui-cî> à savoir que tout ce qui n'est pas un fait ou un être sensible, physique, naturel, ne peut exister qu'à titre d'idée, et qu'une idée qui ne correspond à aucun objet réel ne peut être qu'une illusion, que, par conséquent, le surnaturel et la métaphysique ne subsistent que comme les dernières idoles de la raison. L'argumentation commune à toutes ces écoles, pour motiver cet arrêt de proscription radicale, se tire également, pour les uns et pour les autres» de la considération des lois naturelles, lesquelles étant fixes, permanentes, n'admettent aucun genre d'infractions ni graves, ni légères, ni durables, ni momentanées à l'ordre immuable de ce grand mécanisme, la nature.
La généralité de cette argiimentation et de ce principe est telle que tout y succombe, la théodicée et la psychologie spiritualiste, comme la religion chrétienne. La question ainsi entendue est métaphysique aussi bien que religieuse. Le surnaturel, que l'on nie au nom des lois de la nature, est aussi bien le surnaturel de la raison que celui de la foi ; c'est aussi bien l'objet des spéculations
les plus élevées des Platon, des Aristote, des Descartes et des Leibnilz, que l'objet mystique de Tamour des saint Augustin et des Bossuet : u Nous voici en plein pantliéisrae, dit M. Guizot, c'est-à-dire en plein athéisme. Je donne sur-le-champ au panthéisme son vrai nom. Parmi les hommes qui se déclarent aujourd'hui les adversaires du surnaturel, la plupart, à coup sûr, ne croient pas et ne veulent pas être athées. Je les avertis qu'ils mènent les autres là où eux-mêmes ne croient pas et ne veulent pas aller. La négation du surnaturel, au nom de l'unité et de l'universalité de la nature, c'est le panthéisme, et le panthéisme, c'est l'athéisme. )^
Ne voit-on pas, en effet, quelles conséquences sont renfermées dans le principe si général au nom duquel est supprimé le surnaturel? a Rien, dit-on, n'est ou ne peut être en dehors et au-dessus de la nature. La nature est une et complète ; tout y est renfermé, et toutes choses s'y tiennent, s'y enchaînent et s'y développent nécessairement. » La première conséquence est la négation absolue de Dieu. Le premier miracle, dit éloquemment M. Guizot, c'est Dieu, Supprimons-le. L'idée de Dieu est la première et la plus haute dérogation à l'idée du déterminisme absolu de la nature; il faut donc commencer par nier Dieu, c'est une nécessité pour quiconque soutient qu'il n'y a rien en dehors ou au-dessus de la nature. — Une autre conséquence est la négation du principal attribut de l'homme, agent libre et responsable, au milieu de l'universel mécanisme. Après Dieu, il y a donc un second miracle, c'est l'homme. Qui ne voit, en effet, que la liberté morale est une contradiction flagrante aux lois de la nature, un fait irréductible, sui generis, dans la série des faits explicables ou expliqués? C'est une vraie cause, c'est-à-dire une cause qui a en soi l'initiative de son mouvement, qui le commence, le suspend, le di-
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rigc, une cause vraiment cause de soi^ une exception dans renchainement universel des phénomènes. Un seul fait libre est un fait extra-naturel, plus que cela, surnaturel, si la nature nVst qu^un ordre nécessaire d*actions et de réactions mécaniques. Dieu et Tliomme libre, voilà donc deux miracles^ puisque toute dérogation aux lois de la physique universelle est un miracle, puisque toute cause placée en dehors de renchainement des causes secondes est du surnaturel. Toute philosophie qui s'appuiera sur cette conception de la Nature, sera toujours et nécessairement athée et fataliste, quelles que soient les protestations que ces mots soulèvent dans le cœur des philosophes qui la professent. Les sous-entendus, les intentions et restrictions ne peuvent prévaloir contre la logique qui les entraîne.
La proscription du surnaturel n*atteint pas seulement la religion, elle a pour effet non moins certain de détruire la science môme rationnelle de Dieu, la science même expérimentale de Thomme.
Aussi, que M. Guizotnous permette de réclamer contre la signification trop particulière qu'il donne à ce mot la acience, quand il Toppose dans de nombreux passages à la croyance ou à la foi, assignant à Tun pour objet le surnaturel, retenant l'autre dans le domaine de la nature. C'est une doctrine constante, chez M. Guizot, que le monde fini est le champ ouvert à la science de l'homme, que l'ordre métaphysique ou surnaturel n'est entr'ouvert <{U'h sa foi et à son espérance, mais que la science n'y pénètre pas : L'homme, dit-il, porte en lui-même des notions et des ambitions qui lui révèlent un ordre de choses autres que les faits et les lois du monde fini qu'il observe; mais en même temps que, de cet ordre supérieur, l'homme a l'instinct et la perspective, il n'en a pas, il n'en peut avoir la science. — La
science complète, adéquate, absolue, je l'accorde sans peine. Mais n'est-ce pas une science encore, bien qu'incomplète, que cette analyse des notions de l'idéal, du parfait, de l'immuable, de l'éternel, que l'homme porte en soi et qui l'élèvent au-dessus de lui-même et du monde, jusqu'à l'idée de la substance, de la cause absolue, objet de la métaphysique? En d'autres termes, la science positive n'est pas pour nous le type unique de la science, et, pour employer en la modifiant légèrement une expression de M. Guizot, s'il est vrai que les limites de la science positive ne soient pas les limites de l'âme, il est vrai aussi qu'elles ne sont pas même les limites de la science. Il y a une certaine science naturelle du surnaturel, puisque la raison en conçoit l'idée : voilà ce que la philosophie spiritualiste a toujours cru, et je ne crains guère que, sur ce point si grave, M. Guizot lui donne tort. J'aime mieux avoir mal compris sa pensée.
J'aurais voulu donner quelque idée de l'intérêt des questions capitales qui sont agitées à chaque page de ce livre. Un article n'y suffirait pas. Je voudrais au moins marquer d'un trait le caractère personnel, la physionomie de ce livre, dont j'ai subi avec délices l'irrésistible attrait. C'est moins une démonstration en règle qu'une suite de med Hâtions j comme les appelle l'auteur, conversant avec lui-même, exposant la biographie intime de son esprit, disant, avec la plus touchante franchise, comment, ayant porté, lui aussi, le poids des objections, il est sorti du doute, et sur quoi ses convictions se fondent. C'est un de ces soliloques philosophiques et religieux qui ont tant de prix, quand ils ne sont pas l'affectation d'une personnalité infatuée ou d'une vanité sentimentale, quand ils viennent d'une belle âme et qu'ils résument une longue existence, active et méditative à la fois, éclairée de tous les côtés par l'expérience intérieure
2i0 VARIÉTÉS LinÉRAlRES.
et par le spectacle des choses humaines. Sur chacune de ces pages se répand une vive lumière, palpitante et comme émue, qui sort dos profondeurs de rârae et des grands troubles de la vie.
De la haute éducation intellectuelle.
Mgr l'évêque d'Orléans vient de mettre la dernière main à un grand ouvrage qui sera le monument de sa vie. H y a quelques années, il publiait trois volumes qui traitaient Du respect dans VéducalioUy de Vantorilé dans l" éducation, des hommes d'éducation. C'était la philosophie de son sujet. Aujourd'hui, reprenant son œuvre, non plus dans les idées générales et sous le point de vue des principes, mais dans Tordre de l'application, il publie, sous le titre De la haute éducation intellectuelle y trois volumes nouveaux qui, prenant Tenfant depuis le commencement de ses études, le conduisent jusqu'au seuil du collège et au delà. C'est véritablement l'encyclopédie de l'éducation, telle que l'entend l'auteur, telle qu'il voudrait la faire suivre et pratiquer, partout où s'étend l'autorité de son conseil.
Pour donner une idée de la sollicitude avec laquelle ce grand sujet est étudié, approfondi, discuté, poursuivi dans ses dernières applications, nous ne pouvons mieux faire que d'analyser rapidement les matières contenues dans cette dernière publication. On verra que l'auteur n'a rien oublié, rien omis, que sa prévision affectueuse n'a été sur aucun point en défaut, et qu'il a tracé le programme complet de l'éducation avec une abondance de détails où se marque la plénitude du cœur. De pareils
sujets, traités avec ce soin et celle prédilection, résument une longue expérience personnelle; ils révèlent une ànic, ils racontent une vie.
Qu'on en juge : le premier volume est consacré tout entier aux humanités proprement dites, c'est-à-dire à l'objet essentiel et principal de l'enseignement dans la haute éducation intellectuelle. Les considérations les élevées et les plus pratiques à la fois sur les langues classiques et spécialement le latin et le grec, sur l'importance de la grammaire et des études grammaticales, sur renseignement de la rhétorique, ne suffisent pas au zèle de l'auteur. 11 n*est pas satisfait si, dans un cinquième chapitre sur la méthode , il n*a pas traité à fond des causes de l'affaiblissement général des études et des moyens d'y remédier, et cela, non pas en l'air et par de vagues généralités, mais dans le détail, en entrant dans la technique de son sujet, expliquant tout au long la manière dont les devoirs doivent être faits et corrigés, dont les explications doivent être dirigées pour être véritablement utiles, dont les leçons doivent être apprises, récitées, choisies, pour donner à la mémoire son développement le plus intelligent.
Le second volume se rapporte à l'enseignement de l'histoire, de la philosophie et des sciences. Un dernier chapitre traite de ces trois grands moyens de succès dans lesquels réside tout le secret de l'éducation : le travail, le temps, l'émulation. Il y a une triple résistance à vaincre : celle des parents, qui, dans leur impatiente faiblesse, refusent le temps; celle des enfants, qui, par légèreté ou par inertie, refusent le travail ; celle des maîtres qui, manquant trop souvent d'une véritable vocation, ne savent pas ou ne veulent pas exciter l'emw/a^/on. C'est à vaincre cette triple résistance que va s'appliquer l'auteur, avec une vigueur qu'aucun obstacle n'arrête,
qu*aucune obstination du préjugé ne lasse, qu'aucun délai! ne rebute.
Voilà les humanités achevées. Le jeune homme, élevé avec tant de soins, est sorti du collège. Il va livrer sa liberté nouvelle à tous les hasards et à toutes les tentations. Où sera son salut? La religion même n'y suffirait pas, et dans des pages éloquentes, on nous démontre la nécessité du travail et de l'étude pour ceux qui n'ont pas de carrière et pour ceux qui en ont une. Il faut continuer son éducation, la continuer aussi longtemps que durera la vie elle-même. C'est proprement l'objet du troisième volume. De tous les périls du monde, le plus grave assurément, c'est celui d'une existence vide de toute grave occupation. Et dans une série de lettres adressées à des hommes du monde, on passe en revue les études qui leur conviennent, on leur trace de nouveaux cadres et de nouveaux programmes, des plans de travail, des listes de questions à approfondir et de livres à consulter. On les dirige encore dans ces hautes études, comme on les dirigeait au collège, moins sévèrement, moins rigoureusement, mais en ayant soin de créer un intérêt dans leur vie comme on tâchait, au collège, de créer un intérêt dans l'enseignement qui leur était donné. La littérature ancienne, les littératures modernes, la grande littérature classique, la philosophie, l'histoire, le droit, l'esthétique, les sciences, l'agriculture, l'étude de la religion, voilà, selon Mgr d'Orléans, les principales occupations dont un homme du monde doit remplir son temps. Non pas que toutes doivent se disputer les heures d'une vie trop courte et les pensées d'un esprit forcément superficiel; mais il est bon que, parmi ces études variées, un homme de loisir en choisisse une et s'y applique, dans les intervalles que lui laissent ses devoirs de famille ou les nécessités inévitables de la vie.
Tel osl le vasle plan de l'œuvre. A Tabondance des développements, à la complaisance avec laquelle Tauteur insiste et revient mille fois sur les idées qui lui semblent essentielles, à la liberté du style qui n'hésite pas devant le détail le plus mince, mais aussi qui s'accorde sans peine avec la plus noble idée, tour à tour familier avec une sorte d'ingénuité et oratoire par le mouvement de la pensée, on sent, à chaque page de ce livre, laffînité intime qu'il y a entre le sujet et l'auteur. Avant d'être un prince de l'Église, un homme politique, un académicien, même avant d'être un prédicateur, par-dessus tous ces honneurs et ces mérites rares, qui font de Mgr d'Orléans un des caractères le plus en vue de notre temps, ne doutez pas qu'il n'y ait en lui un instituteur dans le sens élevé du mot, un éducateur par choix et par goût. C'est là, je ne crains pas de le dire, le dernier fonds de l'homme.
Les grands rôles d'éclat sont venus le chercher, je dirai presque le coniraindre. En [certaines situations et circonstances on ne peut ni s'y refuser, ni s'y soustraire. Lne fois produits dans la lumière et mêlés à la lutte des idées, de tels hommes ne peuvent plus se dérober à l'autorité militante dont ils se trouvent investis et qui les condamne à vivre pour les autres, plus que pour eux-mêmes, à vivre njoins selon leurs goûts que selon les intérêts et pour la gloire du drapeau qu'ils servent. Mais s'il était loisible encore à l'auteur de ce livre de chercher quelque part un refuge contre ce rôle public que ses grands talents lui ont imposé, ne doutez pas que ce refuge ne fût un collège, ou même une classe à diliger. Là est son office de prédilection, là aussi la meilleure part de ses souvenirs, parce que, de toutes les fonctions qu'il a remplies, parmi toutes les hautes charges au niveau desquelles il s'est naturellement placé, il n'en
est pas où il y ait eu plus parfait accord entre ses facultés et ses goûts que dans cette charge de Téducation, où la gloire est moindre que la responsabilité. 11 en comprend les difficultés innombrables et les délicatesses infinies; parce qu'il a vaîticu les unes et pratiqué les autres avec cette passion intelligente du devoir, d'autant plus méritoire que le devoir est plus obscur.
Oui, l'auteur a la passion du métier. Ce n'est pas trop dire. Il y a en lui du Rollin, je dirai presque, du Lhomond, tant se révèlent à certains détails l'expérience et le goût de l'enfance. C'est assurément un des maîtres qui ont le mieux connu les accès par les quels on pénètre dans les intelligences les plus fermées ou les plus rebelles. 11 partage libéralement avec nous le trésor de son expérience; il nous communique ses méthodes, plus que cela, ses procédés, plus 'encore, ses expédients et ses recettes. Tout professeur a les siens, qui valent juste ce que vaut le maître lui-même. Il ne nous laisse rien ignorer de ce qui lui a réussi dans une longue pratique des jeunes intelligences, et de ce qui peut réussir aux autres. S'il y avait une critique à faire à l'auteur, ce ne serait pas qu'il est ou vague, ou purement théorique, ou incomplet. Ce serait peut-être qu'il est trop complet sur certains points et qu'il pousse plus loin qu'il n'est vraiment utile le soin et la prévision du détail, la réglementation des méthodes et des procédés.
Je tiens à bien expliquer ma pensée. En fait d'éducation, je ne crains pas l'excès du détail, et je sais qu'on ne saurait trop y prendre garde. En pareille matière, rien n'est indifférent ni médiocre. Il faut tirer parti de toutes les ressources. La moindre négligence peut produire de grands désastres. Au contraire, l'attention au plus petit fait, au trait le plus mince en apparence du caractère ou
(lu tempérament de l^élève peut avoir des conséquences incalculables, en Texcitant à secouer son inertie ou à vaincre sa dissipation, en développant en lui Ténergie inattendue d'un ressort intellectuel ou moral, jusque-là comprimé. Mais remploi de ces ressources est au plus haut point individuel. Il est à peu près impossible de le régler d'avance. Ces petits procédés ne sont pas infaillibles en eux-mêmes. Excellents dans certaines mains, ils seraient stériles en d'autres. C'est l'âme du maître, c'est son intelligence, c'est son cœur qui leur communique sa vertu. L'hygiène morale est comme l'hygiène physique. Kn deliors de quelques règles très générales elle dépend dos mille variétés du tempérament ; et môme ici, comme l'éducation est une œuvre commune, une œuvre à deux, à laquelle participent pour une part égale le maître et l'élève, il y faut tenir compte, non plus seulement des accidents d'un tempérament individuel, mais des nuances infiniment variées que peuvent présenter, dans leur rencontre heureuse ou funeste, dans leur accord ou leur conflit possible, deux natures d'esprit mises en présence, celle du maître et celle de l'élève. Par là, on voit quelle est la difficulté de tout prévoir, de tout régler.
Ce que je dis de la méthode d'éducation morale, je le dirai également de l'enseignement proprement dit. Je ne pense pas qu'il y ait une seule bonne méthode d'enseignement ; je pense au contraire qu'il peut y en avoir plusieurs excellentes, et que toutes peuvent être sujettes à des restrictions, à des interprétations, à des modifications presque innombrables, selon la variété des intelligences qui les exploitent. Un des reproches les plus justes que j'aie entendu faire aux différentes administrations qui se sont succédé depuis nombre d'années dans l'université, c'est d'avoir voulu tout prévoir, tout diriger dans le détail. La manie de larégleinentation a été longtemps à Tordre
du jour. Chaque autorité nouvelle a successivement apporté dans ces règlements sans fin, ses principes et ses préjugés, en tout cas ses vues individuelles qui n'étaient pas celles du régime précédent. Il semble qu'il y ait eu ainsi entre les différents pouvoirs qui ont régné sur le modeste domaine des études comme une émulation aussi ardente que funeste pour tout innover. On croyait ne pas gouverner si Ton ne changeait pas tout. Je vois très bien ce que les études ont perdu à ce régime de la perturbation chronique, je vois moins clairement ce qu'elles ont pu y gagner. A mon avis, et sans que je veuille me jeter hors de propos dans une question aussi grave, il n'y a pas de méthode absolument bonne, et j'oserais presque dire qu'il n'y en a pas d'absolument mauvaise. La meilleure des méthodes, c'est un bon maître. Le choix des maîtres, tout est là dans l'éducation. Un maître intelligent, dévoué, attentif, voilà le grand secret. Qu'on soit scrupuleux dans le choix des professeurs; ensuite, le choix fait, qu'on ait confiance en eux. Qu'on ne les embarrasse pas dans des règlements trop précis et trop multipliés. Qu'on s'en remette à eux-mêmes pour le détail et l'application. Ils tireront grand parti d'une méthode qu'ils auront choisie eux-mêmes, dans leur libre responsabililé, parce qu'ils l'appliqueront avec âme, avec intelligence, avec goût. Au contraire, imposez-leur une méthode : si elle est contre leur goût, elle ne sera pour eux qu'une entrave, un embarras. Ils ne l'appliqueront qu'avec sécheresse et langueur. Dans un temps comme le nôtre, où l'on fait tant d'appels à cette initiative individuelle qui est le ressort des démocraties, je m'étonne qu'on éternise le régime de la défiance préventive à l'égard des maîtres. Éprouvez ce qu'ils valent par la liberté des méthodes ; les résultats les jugeront.
Assurément, Mgr d'Orléans aime et comprend ce prin-
cipe de la liberté des mélhodes. Mais il me semble que si son livre était appliqué à la lettre et traduit en un règlement d'études, non idéal, mais effectif et réel, il resterait trop peu de chose à la libre initiative du maître. Je prendrai mon exemple dans un enseignement que je connais pour lavoir pratiqué, celui de la philosophie. Et je demanderai à Mgr d'Orléans la permission de n'être pas de son avis sur plusieurs points de la méthode qu'il indique.
Je m'associe de tout cœur à ce que Mgr d'Orléans a écrit si magnifiquement sur l'utilité et la dignité des études philosophiques. Mais je ne saurais m'associer au plan de réforme qu'il nous propose. On voudrait que la philosophie s'enseignât dans la forme scolastique et en latin. On espère vaincre parla les mollesses de l'esprit, les révoltes de la légèreté, les soulèvements de l'imagination contre toute disciplineun peu rigoureuse, fortifier l'esprit dos générations nouvelles, relever dans les collèges cet enseignement déserté ou abaissé. Je ne saurais souscrire à un pareil vœu ni à un pareil espoir. Je suis convaincu qu'un arrêté qui prescrirait l'enseignement de la philosophie sous forme scolastique et en latin serait pour cet enseignement un arrêt de mort. Ce n'est pas seulement, comme le pense Mgr d'Orléans, la foule des intelligences irréligieuses d'une part, les intelligences superficielles et légères de l'autre, qui seraient complices de cette désertion en masse ; ce serait aussi l'esprit du temps, dont il faut tenir compte dans une certaine mesure, et l'esprit de la science qu'il s'agit d'enseigner.
Dans ce qu'on appelle l'esprit du temps, se mêlent, je le sais, bien des préventions et des préjugés qu'il faut combattre. Mais est-ce une prévention pure que cette défiance à l'égard du latin employé comme langue usuelle et courante de l'enseignement? Je ne le crois pas. C'est
dans rintérêl même de la conservation des belles formes de la latinité classique et de sa pureté idéale dans le goût des jeunes gens, que je me refuserais absolument à l'expérience proposée par Mgr d'Orléans. S'imagine-ton ce que pourrait être un latin improvisé pour la conversation scolaire des maîtres et des élèves? On n'a pas besoin de l'imaginer, on n'a qu'à se souvenir. Vous pouvez consulter à cet égard presque tous ceux de nos contemporains qui ont passé soixante ans; ils vous répondront ce que les plus distingués parmi les écoliers d'autrefois nous ont dit : à savoir que rien n'égalait la barbarie et la platitude de ce latin de collège; que Molière n'a rien exagéré dans ses plaisanteries. D'ailleurs, il est aisé de comprendre que rien n'avilit ces belles langues de l'antiquité autant que le pourrait faire l'usage courant et l'emploi babituel pour la traduction immédiate de la pensée. Ce sont des langues classiques, ne l'oublions pas. Elles doivent s'écrire, non se parler; elles fournissent à la pensée de l'écolier qui médite ou du savant bs formes les plus brillantes et les plus simples en même temps. Elles élèvent la pensée elle-même en lui donnant quelque chose de plus noble et de plus pur. Mais il ne faut s'en servir que pour les emplois les plus relevés de l'enseignement. Si vous les jetez dans les hasards nécessairement vulgaires de l'improvisation, vous les condamnez à déchoir aux yeux mêmes de ceux qui les emploieront. Vous en facilitez l'usage, sans doute, mais c'est en les avilissant par Timpropriété des termes, par l'incorrection des tournures, par les néologismes forcés. C'est en cela que les langues classiques diffèrent des langues vivantes : celles-ci faites pour être parlées aussi bien que pour être écrites, parce qu'elles doivent servir, comme leur nom même l'indique, aux usages les plus divers de la vie; celles-là qui ont vécu, mais qui ne vivent plus, destinées à être conservées,
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comme dans un musée, pour y être proposées à Tétude et à la contemplation des générations modernes.
L'esprit de la science philosophique ne se prête pas davantage à ce qu'on renouvelle dans nos collèges l'enseignement sous forme scolastique. Ce qui m'empêchera sans doute de m'entendre sur ce point avec l'auteur du livre que j'examine, c'est la comparaison perpétuelle, implicite ou avouée, qui s'établit dans son esprit entre renseignement de la théologie et celui de la philosophie. Le parallèle ne me semble pas exact. La théologie est une science fixée, constituée, organisée. Elle peut donc avoir ses théorèmes, ses scholies, ses corollaires. Elle peut s'enseigner et de fait elle s'enseigne comme une science purement déductive. En est-il ainsi de la philosophie, même élémentaire? Qu'il y ait certaines parties arrêtées dans leurs traits généraux, fixées dans leurs détails, comme il s'en trouve dans la logique, j'en conviens. Mais enfin, dans l'ensemble, la science philosophique n'est pas arrivée à sa constitution définitive; elle n'est pas achevée ; elle se fait. Ce n'est pas ici le lieu de traiter à fond cette question ; mais quel professeur de philosophie refuserait de souscrire à ma proposition, si j'avance qu'il est bien peu de problèmes, même dans la doctrine que l'on enseigne dans les collèges, dont on puisse dire que tous les éléments en sont définis, arrêtés dans des formules unanimement acceptées, et sur lesquelles on puisse inscrire le signe : Ke varielurl 11 y a des vérités fondamentales, immuables; mais le moyen scientifique d'y arriver, la démonstration en est-elle immuable comme il arrive pour les vérités de l'ordre mathématique? Assurément non. Ces démonstrations, selon le progrès même de la science ou les changements survenus dans les sciences voisines, ne doivent-elles pas subir d'inévitables transformations? Ne peuvent-elles
L'ÉYÊQUE D'ORLÉANS. 221
acquérir un degré supérieur de précision, de clarté? Ne [)euvenl-elles recevoir plus de lumière et de force des travaux mêmes des sciences positives, qui, elles, sont toujours en marche, en mouvement? — D'ailleurs, et ceci est capital dans la question qui nous occupe, il y a des parties entières de la science qui sont complètement rebelles à ce mode d'enseignement.
J'imagine difficilement comment on s'y prendrait pour réduire à la méthode syllogistique la psychologie tout entière, la théorie des facultés de l'âme, celle des opéralions intellectuelles, celle des inclinations, l'analyse de la volonté. Or, j'ai toujours éprouvé que, de toutes les parties de la philosophie élémentaire, c'est la psychologie qui offre le plus d'attrait aux jeunes esprits. C'est par là (fu'un professeur habile peut les gagner le plus sûrement à l'élude de la philosophie, et, quand ils sont gagnés, les conduire plus loin. Mais vous réduisez tout ce trésor d'observations délicates sous la forme scolastique, vous en ôlez le charme, vous ravissez à l'élève le plaisir de trouver après le maître d'après ses indications, d'éprouver la vérité de son analyse en la recommençant. Vous mettez même en défiance cesjeunes esprits contre cette analyse qui tient si exactement dans les cadres'pré parés pour la recevoir. Imaginez ces aimables maîtres de la psychologie, Heid et Dugald Slewart, les vrais initiateurs de la jeunesse à la science philosophique, imaginez cette familiarité, cette liberté de l'analyse, cette grâce un peu errante et prolixe de l'observation, ces descriptions patientes, minutieuses, mais non sans utilité, tout cela ramené sous le joug du syllogisme! La psychologie est une science expérimentale ; si vous l'exposez sous forme déductive, vous la détruisez.
Tout cela nous mènerait bien loin, bien au delà des limites que je me suis tracées. J'aurais également plus
(riinc objection à présenter contre une autre idée chère à l'autour. Il voudrait que Ton choisit, comme texte d'étude (comme on le fait pour les classes de mathématiques), un auteur élcmcntairc qui, selon lui, simplifierait et dirigerait, en fixant dans un cadre et dans un plan convenables, l'enseignement du professeur et le travail do l'élève. Sur ce point comme sur les autres, j'ai étudié attentivement toutes les raisons alléguées, et j*avoue que je n'en ai pas été convaincu. Ici encore je réclamerai de toutes mes forces, pour le professeur, une honnête liberté. Je ne connais pas un seul livre qui satisfasse au vœu de Mgr d'Orléans, et je ne connais personne qui soit Gïï état d'en composer un assez solide, assez exact, assez précis pour être adopté sans objection grave par tous les maîtres. Ce livre-là, chaque professeur doit le composer lui-même pour la classe qu'il dirige, en ramèlioranl sans cesse par l'expérience qu'il en fait sur ses élèves et par le progrès de son propre esprit. Mais ce livre-là, c'est le cours même, tel qu'il résulte tout naturellement des leçons et des explications du maître. Quel mal trouve-t-on d'ailleurs dans cette diversité des études naissant de la diversité des cours? Avant tout, il faut que le professeur intéresse ses élèves, et le peut-il s'il ne s'intéresse pas d'abord lui-même à un objet particulier d'études, à une série de problèmes philosophiques qu'il aura choisis comme sa province propre dans Timmense domaine? Je ne crains pas, pour mon compte, que la spécialité de ses goûts et de ses éludes se marque dans son enseignement. Qu'importe, s'il étudie particulièrement la psychologie, dans ses rapports avec la physiologie, qu'il insiste un peu plus que de raison sur l'analyse de ces phénomènes mixtes, et qu'il fasse pénétrer ses élèves dans cet ordre d'études plus profondément qu'il ne serait à la rigueur nécessaire? Que si son penchant le porte à la
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métaphysique, je ne redoute guère, pour ma part, qu'il s'y livre sans réserve dans son enseignement, si à cette condition il y porte la chaleur et la vie. Est-il moraliste plutôt que métaphysicien? Qu'il soit moraliste à son aise, pourvu qu'il garde cette chose inimitable, Taccent qui donne à tout ce que dit le maître, sa valeur et son relief propre. L'important, c'est d'attirer les jeunes esprits vers les grandes études, vers ces horizons nouveaux, de faire que les ayant aperçus une fois dans leur splendide étendue, ils n'en détournent plus les yeux.
En résumé, la philosophie est une science; mais elle n'est pas une science exacte comme la géométrie et l'algèbre. Voilà ce qu'il faut bien s'avouer à soi-çiéme, quel- ([ue ami que l'on soit de la philosophie. L'essentiel n'est donc pas de confier à la mémoire de l'élève une série strictement liée de démonstrations qu'on lui propose comme infaillibles, mais d'ouvrir son esprit sur les grands problèmes de la nature, de l'histoire de la vie ; de Thabituer en même tempe à les traiter avec respect, en les étudiant avec réflexion et méthode. Le plus beau résultat des éludes philosophiques, comme je l'entends, ce ne serait pas un jeune esprit habile et souple aux ressources de l'art dialectique, et muni d'une cuirasse de syllogismes dont la critique saura bientôt trouver Je défaut : ce serait, à mon sens, un esprit sérieux, prêt d avance pour toutes les luttes de la vie, et préparé, par l'histoire des systèmes, au conflit des doctrines contraires qui viendront l'assaillir de toutes parts, sans l'étonner ; en qui le maître aura excité, pour toute la vie, le sentiment et le goût des choses idéales et divines, éveillé la conscience de son âme immortelle, responsable et libre; à qui le maître aura su rendre sensible et comme présente ridée de Dieu dans les lois de la nature, dans l'accord des phénomènes physiques et physiologiques aussi bien que
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dans les phénomènes les plus nobles de la vie morale; à qui enfin on aura su inspirer de bonne heure Tamour \iril et délicat de tout ce qui peut élever ses facultés, c'est-à-dire augmenter l'essence môme de son âme, son être vrai.
Je ne doute pas que ce ne soit là le but poursuivi par Mgr d'Orléans; bien plus et quoique cela puisse sembler en contradiction avec la thèse que j*ai soutenue tout à l'heure, je me tiens pour assuré que ce serait là le résultat obtenu par sa méthode, s'il l'appliquait lui-même : tant il me parait évident que Tesprit du maître est la vraie méthode, la méthode vivante, en acte, et qu'une méthode même défectueuse, appliquée par un esprit vif, fécond, élevé, plein de ressources, réussirait à merveille. Mais cela dépend uniquement du tour d'esprit et des facultés individuelles du maître. Imposée à un professeur qui ne l'aurait pas librement choisie, appliquée sans goût, cette méthode scolastique serait, à mon sens, la moins bonne de toutes : elle languirait et se dessécherait, elle deviendrait comme un instrument inutile entre des mains paralysées.
Au fond, c'est la méthode laïque de l'enseignement de la philosophie que je défends contre son brillant critique, trop sensible peut-être aux avantages de cette forte discipline scolastique qui a produit les grands théologiens du dix-septième siècle, pour apprécier comme ils le méritent les procédés plus libres d'une science en grande partie analytique et expérimentale, et dans les parties de démonstration pure, soumise à certaines vicissitudes et transformations, comme il arrive nécessairement pour une science en développement et en progrès. — Mais je sais trop bien à quel esprit élevé et libéral j'ai affaire pour ne pas prévoir en quelle estime il doit tenir les objections sérieuses et sincères. Voilà pourquoi je
n'ai pas hésité à présenter les miennes. Je m y suis laissé entraîner par le plaisir même et le secret orgueil qu'on a à sentir devant soi un adversaire de cette force et de cette autorité.
Mais combien j'aurais plus de plaisir encore et d'orgueil à me montrer d'accord, sur tant de points essentiels, avec ce maître en fait d'éducation ! Quel amour et quel respect pour l'âme humaine ! Quelle tendresse virile pour ces jeunes esprits qu'il s'agit d'élever, de développer, en leur faisant produire au dehors toutes leurs ressources, en mettant en jeu leurs ressorts cachés, en utilisant et fécondant toutes leurs forces! Quelle pénétration, quelle connaissance délicate et fine des énergies secrètes, des virtualités de l'intelligence et de l'âme des enfanlsl Personne n'a jamais mieux senti ni décrit l'étendue de l'œuvre de l'éducation, sa beauté, la multiplicité des devoirs qu'elle impose. « L'idéal serait que les dons divins dans l'âme humaine reçussent tous leurs développements, et que rien ne pérît de ce qui est venu d'en haut dans cette intelligence et ce cœur... ce qui est dans l'âme humaine, ce que Dieu a mis là, voilà ce qui détermine nécessairement les moyens de l'éducation.... Formez donc l'homme tout entier : cultivez non pas seulement tel ou tel côté de son intelligence, mais toute son intelligence.... Donnez à toutes ses facultés un développement harmonieux; faites, en un mot, un bon esprit; si vous le pouvez même, un brillant esprit; et si vous le pouvez encore, un grand esprit.... Et n'en restez pas là, car ce n'est pas tout l'homme : formez avec l'esprit, le caractère.... Mais allez plus loin encore, si vous ne voulez pas laisser votre œuvre tristement inachevée; pénétrez à une plus grande profondeur dans cette âme d'enfant; et saisissez là, au cœur même de son être, sa plus sainte puissance , la conscience : si vous allez jusque-là,
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VOUS mettrez le dernier trait à la grande image que vous essayez de former dans cette âme. » 11 faudrait presque tout citer dans cette veine heureuse et abondante.
Or, Tunique moyen recommandé avec une ardente sollicitude, avec une sorte d'enthousiasme pieux, par Tauleur, c'est Tétude des humanités. C'est à l'aide des humanités qu'il veut que Ton travaille à cette grande œuvre, la plus grande que Ton puisse concevoir sur la terre, la formation complète d'un homme digne de ce nom. Presque tout ce Beau livre semble être le commentaire éloquent, la preuve analytique et détaillée de ces paroles célèbres de Napoléon, adressées à M. de Narbonne : « J'aime les sciences mathématiques et physiques : chacune d'elles est une belle application partielle de Tesprit humain: les lettres y cest V esprit humain lui-même; l'étude des lettres, c'est l'éducation générale qui prépare à tout, l'éducation de l'âme. » Belles paroles à méditer dans ce temps où il semble que le courant de Tesprit positif nous entraîne et menace d'emporter les plus belles traditions de l'éducation classique, la culture des civilisations nobles, au profit de l'éducation exclusivemenc industrielle, la culture des civilisations matérialistes.
On nous dit tous les jours que ce genre de culture contient le strict nécessaire et que l'homme est pressé de vivre. Soit; mais c'est surtout dans un temps positif comme le nôtre, que pour préserver de tout abaissement Tesprit humain, il faut lui faire sa part, lui réserver, à lui aussi, son strict nécessaire, qui est la cultiure désintéressée des facultés supérieures, par les sciences théoriques, par Tart, par les lettres, par la philosophie. C'est ici que nous applaudissons sans réserve aux principes et aux conclusions de Mgr d'Orléans et que nous le suivons avec ravissement sur les hauteurs où sa pensée se déploie.
Lettres à des jeunes gens.
L'année ne s'achèvera pas avant que cet aimable petit livre n'ait atteint sa cinquième ou sixième édition. Trois éditions en trois mois! Comme succès, c'est mieux que Salammbô; c'est presque aussi bien que le Fils de Giboyer. Voilà qui est merveilleux.
Nous sommes charmés de cette fortune, que nous osions à peine espérer pour quelques lettres intimes à des jeunes gens. Bien des esprits distingués se sont faits jeunes pour goûter cette illusion charmante que la correspondance leur était adressée, et ils en ont fait leur profit. Ce succès si rapide est la preuve des nombreuses sympathies restées fidèles au P. Lacordaire, et de sa popularité posthume.
La [preuve n'en était pas inutile. Dans les deux dernières années, la renommée du grand prédicateur a traversé plus d'une crise; elle a été soumise, par la critique, à un procès de revision qui dure encore. Devant tant d'attaques ou de restrictions, nous ne sommes pas encore rassurés, même par ce verdict du suffrage universel, par ce rapide assentiment du public qui enlève les éditions, pour y chercher l'homme vrai, naïf et aimant que celte correspondance nous révèle.
Est-ce vraiment une révélation? Va-t-il sortir de ces quelques pages intimes un Lacordaire nouveau, inattendu? Est-il exact de dire, comme Mme Swetchine, qu'on ne le connaîtra bien que par ses lettres ? Je croirais volontiers que M. Tabbé Perreyve, l'éditeur de ce petit volume, incline à Topinion de Mme Swetchine. J'ai lu, non sans émotion, l'attachante préface qu'ila écrite; j'y ai senti l'ardeur d'un dévouement vrai; j'y ai noté, dans quelques pages, l'accent des grandes amitiés, mêlé à la vénération qu'inspirent de tels talents et de telles vertus. Mais si le jeune et éloquent abbé, héritier lui-même de quelques qualités du P. Lacordaire et gardien de cette chère mémoire, a espéré nous montrer, sous un aspect complètement nouveau, l'illustre dominicain, je crains qu'il ne se soit trompé. J'ai rencontré dans les Lettres le même homme, la même âme, la même imagination ardente et sensible que dans les Conférences, moins certains défauts (ïapparaty si je puis dire, que la parole publique mettait en relief, que l'intimité ne comporte pas. Cette correspondance ne change presque rien à la physionomie connue, et c'est là, à mes yeux, le vrai charme des Lettres, que je viens de relire. Elles nous rendent notre Lacordaire dans le cadre plus modeste de la vie familière. Les qualités sont restées les mêmes ; quelques traits excessifs, quelques effets de style et d'attitude ont seuls disparu. Je ne m'en plains pas, au contraire; mais cela ne suffit pas pour qu'il y ait vraiment là une révélation.
Je me souviens, comme si c'était d'hier, de l'effet que produisit sur moi le P. Lacordaire, quand je l'entendis
pour la première fois. Je puis en parler à Taise, puisque le sujet semble être à l'ordre du jour; d'ailleurs, ces impressions de la seizième année ont une vivacité que rien n'efface plus. C'était vers 1843, à l'un des plus beaux moments de sa carrière oratoire. 11 rentrait en France avec riiabit de saint Dominique, mais déjà son éloquence y était connue, et le succès n'en élait plus contesté. Dans ces années inquiètes, agitées d'un sourd malaise, où l'on sentait comme des courants d'idées nouvelles sous le calme apparent de l'atmosphère, la jeunesse, plus avide que jamais d'émotions, venait, en foule, en chercher au pied de cette chaire. Même sur les intelligences les plus réfractaires, l'effort de l'orateur n'était pas perdu. Ces jeunes gens, s'ils n'étaient pas ramenés à la foi, apprenaient au moins à ne pas mépriser ce qu'ils ne croyaient pas. En entendant cette parole si vive, pleine d'imprévu, en vovant ces multitudes électrisées, ils se montraient les uns les autres avec curiosité, au milieu de l'assemblée, quelque illustre personnage, un philosophe célèbre, des écrivains du premier ordre, le plus grand de tous. Chateaubriand. Pour toute cette génération, on peut dire que le P. Lacordaire a fait une chose vraiment nouvelle, l'éducation du respect. Ceux qui ne s'en allaient pas touchés au fond de l'àme, s'en allaient sérieux. C'était une grande victoire de cette parole militante. Elle tuait l'ironie facile et flétrissait le rire voltairien. Elle élevait le ton de la discussion, même quand elle n'enlevait pas les adhésions.
Certes, dans la prodigieuse action de l'éloquence du P. Lacordaire, il y avait bien à faire la part des prestiges tout extérieurs, des séductions du regard et de l'imagination.
La nouveauté du costume, cette robe blanche d*où s'élançait une tête ascétique, cette beauté sculpturale des
lignes d'un visage pâli par le jeûne et le travail, Téclair du regard, la vibration métallique de la voix, tout cela ne nuisait pas au succès. On était surpris, en plein dix-neuvième siècle, sous un régime libéral sans doute, mais imbu de préjugés voltairiens, de se trouver en face d'un moine, d'un vrai moine. Ce moine d'ailleurs (nouveau contraste!) parlait la langue de son temps et de son pays, une langue très pittoresque, aventureuse par la nouveauté des images, par la liberté des tours, par le néologisme même. S'il était du moyen âge par sa robe, à coup sûr il était bien du dix-neuvième siècle par le tour de ses idées et de son langage, par son éducation, par son âme tout entière. C'était, sous les vieilles voûtes de Notre- Dame, Tart romantique inauguré avec candeur dans la prédication.
Les épisodes, les caprices oratoires abondaient dans son éloquence. Le sujet n'était jamais didactiquement traité. De temps en temps, l'orateur brisait la trame de son discours par quelque apostrophe soudaine à la jeunesse qui l'entourait,par quelque cri de râme,par quelque confidence émue. C'était là un des grands charmes de cette parole vivante et vibrante. Elle peignait les angoisses du doute, la pauvreté errante des âmes affamées de Dieu et séparées de lui par quelque obstacle intellectuel ou moral, l'amertume secrète de ces exils, la douceur des efforts virils que Ton lente pour rentrer dans l'ordre divin, la plénitude des joies dans la certitude reconquise et dans la possession de Dieu enfin retrouvé. Dans ces vives peintures des crises morales et religieuses, c'était son âme, c'était sa vie qu'il jetait en exemple à la foule. 11 portait ainsi, jusque dans la prédication, cette note lyrique qui est presque toute la poésie de notre siècle.
Ai-je besoin de rappeler avec quel sincère enthousiasme il mêlait dans ses discours toutes les grandeurs
du passé, toutes les espérances de Tavenir, tous les sentiments fiers et généreux? Il était libéral et aimait avec passion son pays; il en célébrait la gloire avec une magnificence d'images qui soulevait Tâme des grandes assemblées, associant ces destinées à celles de la Religion, mais d'une religion noblement triomphante par l'adhésion des ûmes. La patrie et la liberté faisaient partie de sa foi et ne s'en séparaient pas dans ses espérances, ni sur la terre, ni plus haut; je ne suis pas sûr qu'il n'ait pas rôvé dans le ciel quelque province privilégiée qui porterait le nom si cher de la France et en perpétuerait l'image dans l'Éternité.
Tout cela, on le conçoit, fascinait les yeux, passionnait les imaginations. La raison elle-même était séduite C'étaient les grands sujets qui attiraient naturellement son éloquence. Il s'y portait avec cette intensité de sentiment et cette ardeur qui dévorent les orateurs sincères, et saisissent d'une flamme contagieuse les grands auditoires. Il annonçait fièrement la lutte avec toutes les formes de l'incrédulité moderne. Il défiait les objections, il les convoquait comme à plaisir, il les provoquait au pied de la chaire. Il les attaquait avec toutes les armes à la fois, avec l'esprit, avec l'émotion, avec le raisonnement. Mais tout d'un coup, comme las de la dispute, il s'élançait aux plus hautes sphères des idées, à travers tous les obstacles franchis d'un coup d'aile, et, laissant l'œuvre polémique à moitié achevée, il planait. C'étaient alors des généralités hardies, des aperçus immenses, des analogies sans limite, des rapprochements inattendus. Il établissait a priori la vérité religieuse moins par la réfutation des doctrines cjui la contredisent, que par son rapport avec les grandes lois de la nature humaine, observées soit dans le cours du temps, soit dans l'analyse d'une âme ; démontrées soit par une esquisse idéale de
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l'histoire, soit par le plan de la création, dont TÉvangile n'était pour lui que rachèvemenl et le dernier trait de perfection.
Sous l'éblouissement de cette parole, les imperfections et les lacunes d'une pareille méthode de démonstration disparaissaient comme par magie. Dès que les impressions refroidies laissaient la réflexion plus libre, on apercevait aisément les côtés vulnérables de cette apologétique. Les analogies étaient parfois d'une invention subtile qui confinait à la bizarrerie; les rapprochements entre certains phénomènes des deux vies, naturelle et surnaturelle, étaient souvent forcés; les promesses vastes, les programmes magnifiques étaient incomplètement remplis. On remarquait que tous ces grands aperçus ne s'appuyaient pas assez solidement à la tradition; que les textes des Écritures étaient fort rares; que les sciences humaines n'étaient guère connues de l'orateur que par leur surface; qu'il était plus curieux des faits rares que des lois, plus familier avec les nouveautés conjecturales qu'avec les vraies méthodes. La philosophie moderne n'était saisie par lui que dans des généralités vagues et souvent fausses; au lieu de reconnaître l'intrépidité dialectique avec laquelle certaines écoles contemporaines soutenaient l'idée de Dieu, première base, après tout, du christianisme, il s'acharnait à les détruire, les combattant exclusivement sous le nom de rationalisme, opposant dans une perpétuelle antithèse les deux lumières unies de la raison et de la foi, à la lumière sèche et stérile de la raison séparée, quand déjà perçait une philosophie nouvelle, la philosophie critique, bien autrement funeste à la vérité religieuse, puisqu'elle commençait par détruire la réalité divine de son objet, puisqu'elle compromettait la raison elle-même, sinon dans son mouvement dialectique, au moins dans le principe même de ce
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mouvement, le Dieu réel cl vivant. Les plus graves objections de la critique contemporaine, sur certains points, étaient très incomplètement étudiées ; sur d'autres points, elles n'étaient ni abordées ni même pressenties. En philosophie, le P. Lacordaire s'arrêtait soit à combattre le rationalisme, soit à réfuter, en termes très généraux et très vagues, Strauss et le système du mythe appliqué à la réalité historique de Jésus, quand, de toutes parts, en Allemagne depuis longtemps, et déjà en France, les doctrines nouvelles traitaient la théodicée d'idolâtrie métaphysique, et réduisaient Dieu lui-même à ne plus représenter, dans la constitution du cerveau humain^ que la catégorie de l'idéal.
A tous ces points de vue, les Conférences du P. Lacordaire laissent subsister les plus graves desiderata. La science intérieure, celle de l'âme, celle qu'on forme par la méditation, était chez lui délicate et profonde; la science proprement dite, celle qu'on acquiert par les livres, par l'étude patiente, obstinée des faits et des lois, des méthodes et des systèmes, celle-là était chez lui superficielle, recueillie à la hâte et de seconde main.
Ces imperfections, ce vague des généralités scientifiques sans grande portée, ces hypothèses trop rapidement saisies au vol, tout cela disparaissait quand on l'entendait. La critique était emportée dans ce brillant tourbillon de belles idées et de grandes émotions oratoires. Des élans de pensée, des tressaillements de passion sincère, beaucoup de candeur s'alliant à une rare finesse, l'esprit le plus subtil et le plus raffiné se mêlant aux plus poétiques inspirations, voilà cette éloquence faite d'âme et d'imagination plus que de dialectique. Tout ce qui est de l'homme chez le P. Lacordaire est plein d'attrait et souverainement aimable ; ce qui est de l'orateur a un air libre et naturel de grandeur; l'apologiste est très incomplet; son
œuvre est en grande partie à refaire avec une science plus patiente et plus sûre des détails, sinon avec des vues plus hautes et plus d'enthousiasme.
De ces trésors de sensibilité et d'imagination, rien n'est perdu dans les Lettres, L'éloquence y est moins continue sans doute, mais comme elle ne se propose pas de si grands effets, elle ne nous expose à aucun mécompte. Promettant moins, Tauteur de ces aimables Lettres tient davantage, et le lecteur lui en sait un gré infini.
Une lettre très curieuse confirme ce que nous venons de dire de l'aptitude médiocre du P. Lacordaire à l'apologétique proprement dite, du peu de goût qu'il eut toujours pour la polémique. Il remercie son correspondant qui lui a envoyé ï Examen critique des dogmes du christianisme (le livre de M. Larroque, je suppose) : a J'en avais entendu parler, mais je ne pensais point aie lire, ces sortes d'ouvrages ayant presque toujours fort peu de valeur, bien qu'ils fassent toujours du mal. Et puis je me suis toujours occupe' très peu de polémique y étant persuadé que l'exposition directe du christianisme ruine d'avance toutes les objections que l'on amasse autour de lui. Il en est du christianisme comme d'un monument antique enfoncé dans les profondeurs d'une terre solide; et la polémique lessemble au sable que le vent soulève contre cette masse indestructible*. » Cette image ne me satisfait pas entièrement; car enfin, si le gardien, trop longtemps en méditation, laisse l'ouragan amonceler le sable, en élever sans cesse le niveau menaçant, obstruer toutes les avenues du