‹ Variétés littéraires (volume 2)Chapitre 5 sur 48 · Lettre à Mme <VÉpinay, du 18 septembre · texte numérisé non relu

Lettre à Mme <VÉpinay, du 18 septembre

I onne action. » D'ailleurs il y a bien des façons d'aimer, même en dehors de la règle. Et Mme d'Épinay apporta un tel sérieux dans sa manière d'aimer Grimm, une telle constance, une telle vérité de nature et de caractère, qu'elle imposait autour d'elle la sympathie et même le respect. Pour le temps où elle vivait, c'était presque de la vertu. L'abbé Galiani savait bien ce qu'il faisait en s'attachant à cette femme intelligente et bonne, d'un esprit naturellement enjoué, d'une incomparable douceur, qui n'excluait pas une singulière fermeté dans la défense de ceux qu'elle aimait, d'une humeur parfaite, que n'altéraient même pas les injustices et l'ingratitude de Jean- Jacques Rousseau, et qui faisait du dévouement à ses amis un de ses premiers devoirs et une de ses meilleures joies. Il n'était pas d'ailleurs indifférent d'avoir à sa disposition, par l'intermédiaire d'une telle amie, une plume comme celle de Grimm, si habile à faire ou à défaire des succès. Or notre abbé, diplomate et Italien, aimait à tenir toutes les bonnes cartes dans ce jeu des réputations littéraires où il apportait une véritable passion ; et quand le hasard ne lui donnait pas les atouts, il s'arrangeait toujours de manière à les reprendre, de gré ou de force, aux mains de ses adversaires.

Mme d'Épinay le servit avec un zèle et une sollicitude incomparables dans cette savante administration de sa renommée. Nous verrons comment il sut diriger, grâce à elle, la fortune extraordinaire de ces Dialogues sur les blésy qu'il laissait en manuscrit à Paris, et qui, sans Mme d'Épinay, n'auraient assurément trouvé ni un public si favorable, ni des enthousiasmes si ardents, ni même peut-être un éditeur. Aujourd'hui, qu'il nous suffise de rappeler à quelle rude épreuve ce terrible et méticuleux petit abbé met à chaque instant la complaisance de son amie, non seulement au profit de sa fortune littéraire.

mais au service de ses plus petits intérêts d'argent, qu'il lui recommande avec un acharnement et une ténacité presque comiques, sans rencontrer jamais la limite de cette obligeance qui s'épuise à le satisfaire même dans ses caprices et ses manies, Cest aussi tout naturellement à elle qu'il s'adresse pour régler les comptes de ses aventures parisiennes, en particulier celle qu'il avait eue avec une certaine dame de la Daubinière, à laquelle il fait donner douze livres par mois, a pour que cette dame, dit-il assez cyniquement, puisse élever un enfant qu'un père dénaturé abandonna après l'avoir maladroitement engendrée » Au fond, Galiani n'était pas si méchant diable qu'il voulait le paraître. Et c'est précisément le triste dénouement de ce petit roman parisien qui nous en donne la preuve. Quand cette personne vient à mourir, il y a dans les lettres quelques vrais cris de douleur. Au premier bruit de sa maladie, il écrivait à Mme d'Épinay : « Je suis plongé dans la plus noire affliction. Cette personne que je vous avais recommandée si vivement, cettf^ personne que j'aimais parce qu'elle m'aimait, peut-être à l'heure que j'écris n'est plus. Il n'y a que vous en état de savoir si j'en suis affligé. Le reste du monde me donne plus d'esprit que de cœur, et Dieu voulut qu'ils eussent raison*! » Cette exclamation touchante a été, pour les nouveaux éditeurs, l'occasion d'une rectification très heureuse. Ils rappellent que bien des biographes de Galiani, Sainte-Beuve lui-même, lui ont reproché cette phrase, indice, selon eux, de la sécheresse de son cœur. Au moins dans cette circonstance, ce reproche n'est fondé que sur un contresens. L'abbé n'est coupable que d'un italianisme. Il aurait dit en italien : Dio voile ; il a traduit mot pour mot le texte italien, et s'est trouvé dire le

i. Lettre du 8 septembre 1770.

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