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ET SA CORRESPONDANCE

Si peu qu'on soit au courant de l'histoire littéraire du dix-huitième siècle, on comprendra ce que signifie ïexil de Galiani. C'est le mot qui désigne tout naturellement les dix-huit dernières années de sa vie qu'il dut passer à Naples, quand il fut contraint de quitter Paris. Une édition nouvelle et, jo le crois, définitive, de sa correspondance», (de 1769 d 1787), vient de remettre en lumière, pour cette période de temps, le singulier, sémillant, vif et profond esprit qui, bien qu'étranger, s'était si vite acclimaté dans la société française, et qui s'y était fait une place si enviable qu'il ne put jamais, jusqu'à sa mort, se consoler de n'en plus faire partie.

Cette édition était parmi les desiderata de tous les historiens de la littérature, et particulièrement de Sainte- Beuve. Le jour où le peintre attitré des originaux du dernier siècle suspendait dans sa riche galerie le portrait en pied de l'étonnant petit abbé, il déplorait l'incroyable négligence avec laquelle cette correspondance avait été traitée par les premiers éditeurs. « Les deux éditions qui

parurent à la fois et concurremment en 1818, l'une d'après une copie, Tautre d'après les originaux, sont également défectueuses, disait-il^ au point de compromettre Tagrémenl de la lecture. On ne saurait imaginer les inexactitudes de raots^ les altérations de textes, les inepties, pour tout dire, qui se sont glissées dans le texte de Tune et de l'autre de ces éditions : il serait difficile de les distinguer à cet ^ard. » L'ouvrage de Barbier est le moins complet des deux, mais Sericys invente des phrases et même des lettres entières. Tout était à contrôler, à reviser, à rectifier; il y avait de plus une étude complète à faire sur la vie de Galiani d'après des documents nouveaux, toute une perspective de recherches sur ce sujet ou aux alentours, soit au British Muséum, soit aux bibliothèques de Rome, de Naples, de Saint- Pétersbourg, dans les archives du Ministère des affaires étrangères, dans les archives particulières de quelques familles et dans des collections d'autographes, d'où sont sortis des commentaires précieux sur quelques portions de la vie de Galiani ; ajoutons trente-sept lettres inédites qui font l'orgueil des nouveaux éditeurs. On imagine difficilement le travail que représentent ces deux volumes. Pour n'en donner qu'un exemple, nous rappellerons ce fait que les éditeurs se sont occupés, pendant dix années, de réunir toutes les lettres autographes de l'abbé à Mme d'Épinay. Ce n'est qu'à ce prix qu'ils ont pu rétablir les passages supprimés, rectifier les innombrables erreurs de texte. Ils ont poussé le scrupule jusqu'à respecter les italianismes de Galiani, sa ponctuation plus que bizarre, les fautes de français (car il y en a) qui sont comme la marque de fabrique et le signe de l'ouvrier étranger. Enfin nous devons remercier M. Lucien Perey et M. Gaston Maugras d'avoir multiplié les notes. Rien n'est plus utile et plus agréable que de trouver au bas de la page la clef

des personnages et des événements auxquels il est fait allusion ; c'est la méthode moderne de faire circuler à flots la lumière autour des textes que Ton édite, et cette méthode est la bonne. Quel aspect nouveau prend à nos yeux Saint-Simon ainsi expliqué et commenté par M. de Boilisle! Galiani profitera, lui aussi, des éclaircissements de toute sorte mis à notre portée ; certains passages énigmatiques nous livrent leur secret, et nous jouissons de cette clarté continue qui fait mieux ressortir les allusions, les sous-entendus et Tesprit courant des lettres. Tout en remerciant les éditeurs de nous avoir donné quelquesunes des lettres de Mme d'Epinay, nous regrettons qu'on ne nous ait pas donné toutes les réponses en regard des lettres de Tabbé. Celles qu'on nous fait connaître sont très curieuses, égales en intérêt à celles de Galiani ; elles y ajouteraient le drame vivant des deux esprits en présence, le conflit des idées, les accords ou les dissentiments sur des points importants. Elles nous rendraient l'illusion d'un dialogue réel entre deux personnages d'un rare mérite. Ce genre de restitution n'est ni possible ni souhaitable toujours : il y a le plus souvent trop d'inégalité entre les deux esprits engagés dans une correspondance. Mais ce n'est pas le cas. Nous avons affaire ici à des intelligences de même valeur, bien que de nature et de qualités très diverses; c'est l'égalité dans la différence. J'avoue même qu'au point de vue du style, si j'avais une préférence à marquer, elle serait en faveur de Mme d'Epinay. La langue qu'elle emploie est meilleure; elle abonde moins en traits, mais elle est plus aisée, plus agréable, d'un tour moins cherché, plus française en un mot, ce qui d'ailleurs est bien naturel et s'explique de soi.

Donc, à la place des éditeurs, j'aurais cédé à la tentation de donner toutes les lettres de Mme d'Epinay, mais en revanche peut-être aurais-je fait subir quelques retran-

2 VARIÉTÉS LITTÉUAIRES.

parurent à la fois et concurremment en 1818, l'une d après une copie, Tautre d'après les originaux, sont également défectueuses, disait-il, au point de compromettre l'agrément de la lecture. On ne saurait imaginer les inexactitudes de mots, les altérations de textes, les inepties, pour tout dire, qui se sont glissées dans le texte de Tune et de l'autre de ces éditions : il serait difficile de les distinguer à cet ^ard. » L'ouvrage de Barbier est le moins complet des deux, mais Sericys invente des phrases et même des lettres entières. Tout était à contrôler, à reviser, à rectifier; il y avait de plus une étude complète à faire sur la vie de Galiani d'après des documents nouveaux, toute une perspective de recherches sur ce sujet ou aux alentours, soit au British Muséum, soit aux bibliothèques de Rome, de Naples, de Saint- Pétersbourg, dans les archives du Ministère des affaires étrangères, dans les archives particulières de quelques familles et dans des collections d'autographes, d'où sont sortis des commentaires précieux sur quelques portions de la vie de Galiani ; ajoutons trente-sept lettres inédites qui font l'orgueil des nouveaux éditeurs. On imagine difficilement le travail que représentent ces deux volumes. Pour n'en donner qu'un exemple, nous rappellerons ce fait que les éditeurs se sont occupés, pendant dix années, de réunir toutes les lettres autographes de l'abbé à Mme d'Épinay. Ce n'est qu'à ce prix qu'ils ont pu rétablir les passages supprimés, rectifier les innombrables erreurs de texte. Ils ont poussé le scrupule jusqu'à respecter les italianismes de Galiani, sa ponctuation plus que bizarre, les fautes de français (car il y en a) qui sont comme la marque de fabrique et le signe de l'ouvrier étranger. • Enfin nous devons remercier M. Lucien Perey et M. Gaston Maugras d'avoir multiplié les notes. Rien n'est plus utile et plus agréable que de trouver au bas de la page la clef

des personnages et des événements auxquels il est fait allusion ; c'est la méthode moderne de faire circuler à flots la lumière autour des textes que Ton édite, et cette méthode est la bonne. Quel aspect nouveau prend à nos yeux Saint-Simon ainsi expliqué et commenté par M. de Boilisle! Galiani profitera, lui aussi, des éclaircissements de toute sorte mis à notre portée ; certains passages énigmatiques nous livrent leur secret, et nous jouissons de cette clarté continue qui fait mieux ressortir les allusions, les sous-entendus et Tesprit courant des lettres. Tout en remerciant les éditeurs de nous avoir donné quelquesunes des lettres de Mme d'Epinay, nous regrettons qu'on ne nous ait pas donné toutes les réponses en regard des lettres de Tabbé. Celles qu'on nous fait connaître sont très curieuses, égales en intérêt à celles de Galiani; elles y ajouteraient le drame vivant des deux esprits en présence, le conflit des idées, les accords ou les dissentiments sur des points importants. Elles nous rendraient l'illusion d'un dialogue réel entre deux personnages d'un rare mérite. Ce genre de restitution n'est ni possible ni souhaitable toujours : il y a le plus souvent trop d'inégalité entre les deux esprits engagés dans une correspondance. Mais ce n'est pas le cas. Nous avons affaire ici à des intelligences de même valeur, bien que de nature et de qualités très diverses; c'est l'égalité dans la différence. J'avoue même qu'au point de vue du style, si j'avais une préférence à marquer, elle serait en faveur de Mme d'Epinay. La langue qu'elle emploie est meilleure; elle abonde moins en traits, mais elle est plus aisée, plus agréable, d'un tour moins cherché, plus française en un mot, ce qui d'ailleurs est bien naturel et s'explique de soi.

Donc, à la place des éditeurs, j'aurais cédé à la tentation de donner toutes les lettres de Mme d'Epinay, mais en revanche peut-être aurais-je fait subir quelques retraii-

chements à celles de Tabbé. C'est une question qui se pose souvent de nos jours. Est-il bon de livrer tout dans ces correspondances qu'on exhume et que les familles ellesmêmes abandonnent sans réserve au public curieux et railleur? Est-il bon d'épuiser les portefeuilles, sans faire aucun choix dans l'inédit? Certains esprits s'effrayent, non sans raison, dans l'intérêt des auteurs, de cette profusion de lettres, de documents de toute valeur et de toute nature qui paraissent chaque jour et que l'on nous prodigue avec une sorte d'indiscrétion à outrance. Ils voudraient qu'on fit un triage et un choix dans cette masse de papiers qui n'étaient pas tous destinés à la publicité. Je prendrai, si l'on veut bien, un exemple dans une des publications récentes qui ont eu le plus grand et le plus légitime succès : la Correspondance de X, Dovdan. Je choisis à dessein mon exemple très haut dans la hiérarchie des esprits. Personne plus que moi n'admire cette finesse de goût, ce charme de bon sens et d'esprit, celte verve de raison qui brillent à chaque page et qui ont fait la fortune posthume de ce grand et délicat lettré; personne n'attache plus de prix à ces révélations d'un esprit supérieur qui ne se manifestait que par saillies et dans un cercle intime. Je ne puis donc être suspect en disant que cette réputation, sortie de l'ombre par un coup d'éclat, n'aurait rien perdu au sacrifice de quelques dizaines de billets insignifiants, et qu'au contraire elle aurait été mieux protégée par plus de sévérité contre les tentations de langueur ou de distraction inévitables, à certains moments où l'écrivain ne touche qu'à des choses d'un intérêt accidentel ou secondaire. Sainte-Beuve pensait à peu près de même à l'égard de la correspondance de Galiani. Il eût été ravi, dans l'édition nouvelle, du travail intelligent des éditeurs, du soin avec lequel tout a été revisé, contrôlé, collationné sur les autographes mêmes; les notes

l'eussent intéressé; quelques lettres nouvelles, d'une véritable valeur, auraient charmé sa curiosité pour l'inédit. Mais je doute qu'il eût approuvé la reproduction intégrale de toutes les lettres sans distinction. Il exprimait, au contraire, le vœu que l'on nous donnât un volume unique a dans lequel on n'admettrait que ce que l'abbé a fait de son mieux, ses meilleures lettres, dont on respecterait en tout le texte, dût-il paraître un peu salé et mordant. On élaguerait les lettres d'affaires, celles où il rabâche, où il se bat les flancs pour avoir trop d'esprit. On dégagerait de la sorte et l'on mettrait dans tout leur jour des pages vraiment fines, neuves, délicates.... »

Je n'irais pas aussi loin que Sainte-Beuve ; je ne voudrais pas qu'on nous eût donné des Lettres choisies, mais seulement qu'on eût réservé une quarantaine de lettres pour une simple analyse, qui aurait sufli. Il n'est pas inutile, sans doute, d'étudier de près un caractère, de voir combien de petites préoccupations se mêlent, chez Galiani, à des rêveries humoristiques et à des fantaisies étincelantes, à des observations profondes. Il est intéressant de donner la mesure d'un esprit. Mais, cette mesure une fois donnée, il ne faudrait pas trop insister ni courir le risque d'ennuyer le lecteur par la ténacité de certaines idées fixes ou Tinsignifiance de certains détails continus ou répétés. Quoi de plus agaçant à la longue que cette préoccupation d'argent qui perce à chaque instant à travers la passion scientifique ou littéraire de l'auteur des Dialogues, ce souci perpétuel de la vente de son ouvrage et de la manière d'en toucher le prix, les exigences et les doléances, les fureurs du petit abbé contre le libraire Merlin, dont les payements sont toujours en retard, l'horreur qu'il manifeste pour les ports de lettres, les stratagèmes qu'il emploie pour recevoir gratuitement de France des paquets de toute sorte, les commissions éco-

nomiques dont il surcharge sa correspondance et dont il accable cette pauvre Mme d*Ëpinay, qui y suffit à peine; un jour, c*est pour la vaisselle fausse dont il a besoin; un autre jour, pour le vin antiscorbutique ; puis arrive cette fastidieuse affaire des chemises en toile de coton, qu'il charge son amie de lui bien choisir, sans trop de frais, de lui envoyer de Paris, qui se perdent en route, qui se retrouvent, mais qui sont d une qualité inférieure dont il ne saurait se contenter, etc. Cette affaire occupe plusieurs pages que j'aurais vues disparaître sans regret. Tout cela me parait bon à indiquer dans une notice ou dans un résumé, comine trait de caractère. Mais la correspondance aurait gagné à être allégée de ce fatras et de beaucoup d'autres pages de la même valeur,

MM. Lucien Perey et Gaston Maugras se récrieront contre mes exigences ou mes regrets. Quand on a eu tant de peine à conquérir un à un tous ces autographes, rien ne parait inutile ou médiocre. Je le comprends, mais je ne juge la chose qu'au point de vue du lecteur, et après tout, même à ce point de vue, il est possible que je me trompe.

Il règne aujourd'hui un goût d'indiscrétion, une fureur de commérage qui peuvent donner un certain prix à de tels détails et se satisfaire dans cette sorte d'enquête plus qu'intime sur des personnages célèbres; il y a là aussi de quoi contenter non seulement cette curiosité un peu vulgaire, mais une passion plus relevée dans ses prétentions et qui affecte un caractère scientifique, la passion de savoir tout et à fond sur une époque ou sur une vie, cette passion éveillée dans les esprits par la critique naturaliste qui ne se rebute de rien, et qui se sent attirée par toutes les formes de la vie, si vulgaires qu'elles soient, en raison même de cette vulgarité que l'on décore du nom de réalité. Il est possible que cette abondance de

petits détails, qui nous parait superflue, soit une amorce pour le public contemporain, en quête du document humain. Auquel cas j'aurais tort, complètement tort, au point de vue du succès, sinon au point de vue du goût, que je réserve.

Nous n'entrerons pas dans la querelle dont cette édition a été l'occasion. Il y a eu dès le dix-huitième siècle, il y a encore aujourd'hui, en France comme en Italie, des galianistes ardents; il est tout naturel que MM. Perey et Maugras se soient placés au premier rang; on ne fait bien que ce que l'on fait avec passion. Cette ardeur de galianisme a provoqué une réaction en sens contraire chez des critiques très éclairés, qui tiennent à honneur de se défendre contre des entraînements excessifs, par une sorte de défiance à l'égard de la secte philosophique du dixhuitième siècle et des admirations qu'elle a voulu imposer à la postérité. On a revisé le procès de Galiani avec beaucoup de science et d'esprit, non peut-être sans quelque sévérité. On a donné des raisons qui doivent tempérer l'engouement, mais qui ne modifieront pas l'impression laissée dans les esprits par l'étude de Sainte-Beuve-

Nous ne prétendons pas refaire ce portrait, dont les lignes principales subsistent. Il reste à pénétrer plus avant dans l'analyse de la correspondance, à en détacher de curieux détails biographiques, à noter quelques jugements, qui nous ont paru nouveaux et intéressants, sur la littérature du temps, sur la philosophie et les événements politiques, très librement appréciés, à distance, par Galiani dans sa retraite de Naples. Mais d'abord rappelons rapidement les principaux traits de sa vie jusqu'au

moment où il dut quitter Paris pour cause d*incompatibi'iité d*humeur diplomatique avec le gouvernement français. Quelques mois après son départ de France, il donne une sorte de biographie littéraire sur lui-même, en recommandant à Mme d'Épinay de la mettre à la disposition de quelque gazetier. Un gazetier illustre en profita et la reproduisit presque textuellement avec des commentaires : ce fut Diderot. On voit que là mode n'est pas nouvelle, pour les écrivains en renom, de préparer eux-mêmes leur biographie, comme s*ils étaient sûrs qu'elle ne peut pas être aussi bien faite par d'autres. « Sachez donc, écrit Galiani, que je suis né en i728, le 2 décembre; qu'en 1748 je devins célèbre par une plaisanterie poétique et une oraison funèbre sur la mort de notre feu bourreau Dominique Jannacone, d'illustre mémoire; qu'en 1749 je publiai mon livre sur la monnaie ' ; en 1754, les blés en

1. Ce qu'on ne saurait trop mettre en lumière, c'est à la fois la précocité de l'esprit, la diversité des aptitudes et l'étonnante variété des connaissances de Galiani. On se fait difficilement une idée de l'érudition amassée dans cet esprit, grâce à des facultés naturelles et à un concours particulièrement heureux de circonstances. Économiste, naturaliste, archéologue, numismate, latiniste du premier ordre, ce petit abbé, tout jeune encore, résumait la science de son temps. Élevé avec son frère Bernard chez son oncle, archevêque de Tarente et premier aumônier du roi, il voyait passer devant lui ces prélats distingués qui rachetaient alors par la science ou le goût des arts les désordres du clergé italien, tous les membres de la célèbre Université et des Académies de Naples ; enfin, les littérateurs et les savants célèbres qui s'étaient fixés dans cette ville, ou qui, de passage seulement, se faisaient présenter à la casa Galiani. Dés quatorze ans, Ferdinand étudiait le droit avec un jurisconsulte éminent, Marcello Cusano, l'antiquité avec le célèbre Mazocchi, un des plus grands humanistes de ce temps, la science toute nouvelle alors de l'économie politique avec Intieri et le marquis Rinuccini ; il entendait plusieurs fois par semaine, à la casa, causer métaphysique et philosophie de l'histoire par des hommes tels que Yico et Genoveâi. Ce fut vraiment une éducation exceptionnelle, dont les preuves abondèrent à un âge où nos écoliers an*ivent à peine aux classes supérieures. A seize ans, Galiani écrivait pour l'Académie des

L'ABBE GALIANI EN EXIL. î»

question « ; en 1 755 je fis une dissertation sur Tliistoire naturelle du Vésuve qui fut envoyée avec une collection de pierres du volcan au pape Benoit XIV. En 1756 je fus nommé académicien de TAcadémie d'Herculanum, et je travaillai beaucoup au premier volume des planches. Je fis même une grande dissertation sur la peinture des anciens. En 1758, j'imprimai Toraison funèbre du pape Benoit XIV (c'est ce qui me plaît le mieux de mes ouvrages). Ensuite je devins politique.... » Et ici apparaît Arlequin : « En France, je n'ai fait que des enfants, et des livres qui n'ont pas vu le jour » .

C'est en 1759 qu'il vint à Paris en qualité de secrétaire d'ambassade auprès du comte de Cantillana: il venait d'atteindre sa trentième année. Après quelques mois d'hésitation et de dépaysement dans une société nouvelle, où sa situation n'était pas faite, il entre tout d'un coup en pleine lumière, dans ce monde où se concentrait alors toute la vie intellectuelle de Paris, et à dater de ce mo-

Éinules deux mémoires : l'un, tout littéraire, surï Amour platonique j l'autre, où se révélait sa double vocation d'érudit et d'économiste, sur VÉlat df la monnaie à l'époque de la guerre de Troie, A vingt ans, il publiait un traité sur la Monnaie^ dont les idées furent adoptées par le Gouvernement napolitain, qui fut traduit en plusieurs langues et consacré par les louanges les plus compétentes. Des bénéfices et des abbayes récompensèrent ces prodigieux succès d'un si jeune homme ; on nous dit que, pour en jouir, il dut prendre les ordres mineurs, les seuls qu'il prit jamais. L'unique portion des connaissances humaines à laquelle ce jeune abbé de vingt ans était resté étranger, c'était la théologie.

i. On venait de traduire et de publier à Paris, en 1770, un ouvrage italien sur VArt de conserver les grains, écrit par Galiani en 1754, sur les données et d'après les entretiens d'un vieux géomètre, mécanicien très distingué, inventeur d'une étuve à blés, Intieri. Galiani n'était même pas nommé dans la traduction. — L'académicien Duhamel s'éta it attribué sans plus de façon cette ingénieuse découverte, Grimm, que Galiani avait averti, rétablit la vérité dans sa Correspondance lilléraire^ et démasqua les fraudes et les plagiats, en nommant les coupables.

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ment, son histoire fait partie de Thistoire littéraire du siècle. Cette portion de sa vie est la plus connue. On sait quelles amitiés le petit abbé napolitain eut bientôt inspirées, quelle faveur, quel engouement même, il rencontra dans les principaux salons. On se souvient de cette vive peinture de Tintérieur de la Chevrette, tracée par Diderot dans une lettre à Mlle Volland, et où Galiani tient une si grande place : a Vers la fenêtre qui donne sur les jardins, Grimm se faisait peindre, Mme d^Ëpinay était appuyée sur le dos de la chaise de la personne qui le peignait.... M. de Saint-Lambert lisait dans un coin la dernière brochure que je vous ai envoyée. Je jouais aux échecs avec Mme d'Houdetot. La vieille et bonne Mmed*Esclavelle, mère de Mme d'Epinay, avait autour d'elle tous ses petits-enfants, et causait avec eux et leur gouverneur. Deux sœurs de la personne qui peignait mon ami brodaient Tune à la main et Tautre au tambour, et une troisième essayait au clavecin une sonate de Scarlati.... L*abbé Galiani entra, et avec le gentil abbé la gaieté, Timagination, l'esprit, la folie, la plaisanterie, tout ce qui fait oublier les peines de la vie. Dieu sait les contes qu'il fit !

11 est inépuisable de mots et de traits plaisants. Si l'on faisait des abbés Galiani chez les tabletiers, tout le monde voudrait en avoir à la campagne. » Au Grand-Val chez le baron d'Holbach, chez Mme Necker, chez Mme Geoffrin, partout même bienvenue, même fête quand il arrive et dès qu'il parle. Plus tard, il se revoyait en imagination dans une de ces soirées qu'il animait de son feu méridional. « Me voici donc tel que toujours, écrivait-il à Mme Geoffrin, me voici l'abbé, le petit abbé, votre petite chose. Je suis assis sur un bon fauteuil, remuant des pieds et des mains comme un énergumène, ma perruque de travers, parlant beaucoup et disant des choses sublimes qu'on m'attribuait. Ah! Madame, quelle erreur! Ce n'était

L'ABBÉ GALIâNI EN EXIL. 11

pas moi qui disais tant de belles choses! Vos fauteuils sont des trépieds d'Apollon et j'étais la Sibylle. »

Arlequin! disait-on de lui. Il est vrai qu'on mettait sur la tête de cet arlequin tantôt la tête de Machiavel, tantôt celle de Platon ^ Pas tant Machiavel que cela, car il n'a pas de système; encore moins Platon, car il a horreur des abstractions; Arlequin, mais seulement à la surface; au fond, penseur très libre, affranchi de toute coterie, critique très avisé, beaucoup moins bouffon qu'on ne se l'imaginerait sur sa réputation. On s'est trop habitué à le voir dans cette attitude et cette pose consacrée, huche sur son fauteuil que l'on pouvait prendre pour un tréteau, gesticulant avec sa pétulance italienne, aimant à égayer ses idées en les mettant sous forme d'apologues et de récits plaisants, ajoutant à la drôlerie de ses contes celle de la pantomime où il excelle, le piquant de l'action et de l'accent, jouant tous les rôles, mimant les dialogues, mettant son auditoire en belle humeur et le faisant rire à chaudes larmes, — 11 était beaucoup moins gai qu'il n'en avait l'air. De l'observation, et de la plus vive; de la mélancolie même, très bien aperçue et marquée par Diderot. « Gai en société, disait celui-ci, je le crois mélancolique quand il est seul.... Sans lui supposer une haute opinion de l'honnêteté de l'espèce humaine, je ne l'en crois pas plus méfiant; quoiqu'il y ait dans sa politique et dans sa morale de conversation une teinte de machiavélisme, je le tiens pour un homme d'une probité rigoureuse. Quant à ces théories politiques qui nous sont proposées comme des vérités éternelles par des gens qui n'ont vu la société que par le goulot étroit de la bouteille

1. On connaît le root de Marmontel : « C'était le plus joli petit arlequin qu'eût produit l'Italie ; mais sur les épaules de cet arlequin était la tête de Machiavel ». Grimm disait : a C'est Platon avec la verve et les gestes d'Arlequin b.

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des abstractions, personne, je Tavoue, n'en avait un plus souverain méprisa » C'est bien là, je crois, la vraie note. Tel Galiani se montre au naturel, quand il n'est plus grisé par les rires de l'auditoire et par l'excès de sa propre jovialité un peu excitée, un peu forcée devant le monde.... Et je ne parle pas seulement de la correspondance qu'il entretint pendant dix années avec son ministre, le marquis Tanucci, dans laquelle se révèle une connaissance approfondie des hommes et des choses, où se rencontrent en abondance des jugements singulièrement fins sur les généraux qui conduisent la guerre de Sept Ans, sur les institutions militaires et financières de la France, les Parlements, les Jésuites et leurs adversaires. Il est tout naturel que dans cette correspondance diplomatique, il fasse tout simplement son métier d'homme grave, qui ne se refuse pas le trait d'esprit, mais qui se garderait bien d'égayer à l'excès son sujet. — Je parle de la correspondance avec ses amis de France après qu'il a quitté Paris. Des idées sérieuses, déguisées souvent sous quelque apologue, un fond de tristesse avec de l'humour, un humour particulier, il est vrai, à la façon napolitaine ; du sel jeté à pleines mains, pas toujours de provenance gauloise, de la verve souvent sans goût, par-dessus tout un sens pratique des plus déliés, une politique sans principe et sans préjugé, comme cela est de tradition dans cette race italienne, mais un don d'intuition et d'observation qui l'a fait presque prophète à certains moments. Voilà l'homme tel qu'il apparaît dans ces lettres. Tout cela ne ressemble guère au gentil polichinelle de Mme Geoffrin. Arlequin a gardé son audace de tout dire et sa licence ; il a perdu sa folie et même sensiblement sa gaieté.

Prenons-le au moment où la correspondance commence ;

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