Lettres de Diderot , 17 mars
Oaliaui se considéra, on le sait, comme un exilé depuis le jour où il fut rappelé à Naples. Les nouveaux éditeurs ont trouvé la cause particulière de ce rappel, restée jusqu'ici assez énigmatique. Sainte-Beuve n'avait pu la connaître, et se trompe en Tattribuant à la faveur que M. de Choiseul montrait à la secte des économistes, les adversaires de Galiani dans la question des blés, La vérité, c'est que l'abbé, simple secrétaire d'ambassade de Naples à Paris, mais très supérieur à son emploi et confident de la politique secrète de son ministre Tanucci, manœuvrait à Paris, auprès des ambassadeurs étrangers, contre le Pacte de famille^ l'œuvre chère de M. de Choiseul, l'instrument de l'union des Bourbons, et que, ses manœuvres ayant été découvertes, il fut sacrifié d'après l'ordre exprès du roi d'Espagne, qui avait encore toute autorité sur la cour de Naples, désavoué comme tout bon confident doit l'être, quand il n'a pas réussi, par son ministre et son inspirateur occulte, et contraint de reprendre la route d'Italie. Le 6 mai 1769, le marquis Tanucci lui enjoignit de quitter Paris quatre jours après sa dépèche et de revenir occuper à Naples son poste de conseiller du tribunal suprême du commerce. « Sauf la mort, répondait Galiani par le courrier suivant, rien de pire m; pouvait me frapper. Si j'ai mérité mon sort, je me soumets; si je ne l'ai pas mérité, que Dieu pardonne l'injustice à celui qui me Ta faite ; mais ce n'est pas certainement Votre Excellence. » A Naples, personne ne s'y trompa, et M. Bérenger, notre ambassadeur, écrivait au duc de Choiseul : « Le rappel de M. l'abbé Galiani cause ici une sensation plus considérable que la nature de cet événement ne le comportait. On dit hautement que le roi d'Espagne lui a ordonné de quitter Paris à Tinsu de la cour de Naples. » A Vinsu n'est pas exact; c'est contre le gré qu'il aurait fallu dire.
Ce fut un coup de foudre dans le ciel enchanté où Galiani s'était habitué à vivre. A peine a-t-.il la force d'écrire quelques mots d'adieu à d'Alembert. On sent qu'il est trop troublé pour surveiller sa plume ; elle va au hasard : « Sou venez- vous de moi dans vos charmantes sociétés... J'espère que vous me direz quelque chose du courant des sciences, au moyen de quoi je pourrai encore croire de n'être pas encore sorti de ce monde. » Et quelque temps après, il écrivait de Gênes à Mme d'Épinay : « Je suis toujours inconsolable d'avoir quitté Paris.... Oui, Paris est ma patrie. On aura beau m'en exiler, j'y retomberai.... Je reviendrai, dussé-je sacrifier tout. Il m'est impossible de vivre autrement, et c'est bien égal de mourir de froid à Paris ou d'ennui à Naples. Dites mille choses de ma part à tous mes amis ; mais je n'ai pas le cœur de vous les nommer et de les passer en revue dans ma tête, car je me jetterais par la fenêtre, et les appartements sont fort hauts ici. » Et vers le môme temps il écrivait à Mme Necker de cette même ville de Gênes, où il resta trois mois, comme s'il n'avait pas la force de s'éloigner davantage de France : « Je suis triste et malheureux. J'amuse ici tout le monde, hors moi-même. Que je retombe un instant sur l'idée de Paris et de mes amis, me voilà perdu 1 Je n'y suis pas et vous y êtes, voilà les deux points de ma désolante méditation. — Mais vous y reviendrez, me dira-t-on. — Qu'en sais-je? — Mais vous mourrez hors de Paris I — C'est sûr et ce n'est pas consolant. — Mais vous n'êtes pas encore mort I — C'est encore très vrai. — Vous vous y ferez donc. — Comme les diables au feu de l'enfer. » Toutes ses lettres, pendant quelques années, répètent ce refrain d'un regret inconsolable.
Et cependant des compensations proportionnées à ses talents l'attendaient à Naples. Il écrivait»de Gênes à ses
amis de France qu'à cet égard il n'avait déjà rien à souhaiter : « J*ai reçu Téloge le plus pompeux de ma cour dans une dépêche, qu'on a même fait courir dans la ville de Naples, sur mes talents, ma probité, mon zèle et les services rendus à la couronne. On a fixé les gages de ma charge de conseiller de commerce presque au double de ce qu'on accordait pour l'ordinaire aux autres. Vous pouvez donc dire à mes amis que l'honneur de leur ami Galiani est à l'abri. » Et il ajoutait noblement : n L'argent et les dignités sont le plaisir parfait ; mais il faut compter pour quelque chose l'honneur; car il cause une certaine démangeaison de plaisir qu'on pourrait très bien appeler le chatouillement de la vertu ^ » Quand il se décida à revenir à Naples, il y reçut un accueil qui ne laissa aucun doute sur les vrais sentiments qu'on avait à son égard. Le duc de Choiseul, qui en fut averti, fit au petit abbé l'honneur de le poursuivre de sa plus malveillante attention, comme un ennemi secret qu'il fallait combattre : « Vous devez, écrivait-il à l'ambassadeur de France, vous devez recueillir sans affectation les propos qu'il tient, surtout relativement à notre pays » : et M. Bérenger écrivait de son côté au puissant ministre, mis ainsi en éveil : a L'abbé Galiani dit du bien ou du mal de la France suivant les saillies de son humeur ou les préventions des personnes auxquelles il parle. Je crois son amitié utile auprès de M. Tanucci, qu'il voit assidûment; sa haine pourrait être dangereuse ; je ne l'évite ni ne le recherche. »
Galiani n'était disgracié qu'en apparence; mais, en réalité, il avait perdu Paris. Il trouvait sans doute, dès son arrivée, sa bienvenue assurée dans trois ou quatre salons qui, à Naples, ralliaient les hommes intelligents
i. Lettre à Mme ttÉpinay, 14 août 1769
mais au service de ses plus petits intérêts d'argent, qu*ii lui recommande avec un acharnement et une ténacité presque comiques, sans rencontrer jamais la limite de cette obligeance qui s'épuise à le satisfaire même dans ses caprices et ses manies. C'est aussi tout naturellement à elle qu'il s'adresse pour régler les comptes de ses aventures parisiennes, en particulier celle qu'il avait eue avec une certaine dame de la Daubinière, à laquelle il fait donner douze livres par mois, a pour que cette dame, dit-il assez cyniquement, puisse élever un enfant qu'un père dénaturé abandonna après l'avoir maladroitement engendrée » Au fond, Galiani n'était pas si méchant diable qu'il voulait le paraître. Et c'est précisément le triste dénouement de ce petit roman parisien qui nous en donne la preuve. Quand cette personne vient à mourir, il y a dans les lettres quelques vrais cris de douleur. Au premier bruit de sa maladie, il écrivait à Mme d'Épinay : (( Je suis plongé dans la plus noire affliction. Cette personne que je vous avais recommandée si vivement, cettf^ personne que j'aimais parce qu'elle m'aimait, peut-être à l'heure que j'écris n'est plus. 11 n'y a que vous en état de savoir si j'en suis affligé. Le reste du monde me donne plus d'esprit que de cœur, et Dieu voulut qu'ils eussent raison ^ I » Cette exclamation touchante a été, pour les nouveaux éditeurs, l'occasion d'une rectification très heureuse. Ils rappellent que bien des biographes de Galiani, Sainte-Beuve lui-même, lui ont reproché cette phrase, indice, selon eux, de la sécheresse de son cœur. Au moins dans cette circonstance, ce reproche n'est fondé que sur un contresens. L'abbé n'est coupable que d'un italianisme. Il aurait dit en italien : Dio voile ; il a traduit mot pour mot le texte italien, et s'est trouvé dire le
i. Lettre du 8 septembre 1770.