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De V Homme intellectuel et moral, p. 334, 353 et sq

RiVAROL ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE. Ii3

les mêmes principes. 11 y a donc un contrat éternel entre la politique et la religion. Tout État, si j'ose le dire, est un vaisseau mystérieux qui a ses ancres dans le ciel. »

C'est une volte-face, une situation retournée. Imaginez une série de pages semblables à celle-ci, vous conviendrez qu'il y a là un phénomène plus que littéraire, et qui mérite d'être étudié de près. Quoi qu'il puisse en dire et malgré tout ce qu'il a pu tenter dans une note pour rétablir l'accord de ses idées actuelles avec quelques-unes de celles qu'il avait exprimées dans ses Lettres à M, Neckery voilà Rivarol jeté par le mouvement de son esprit au pôle opposé; le voilà à côté de M. Necker lui-même qu'il avait combattu, ajustant aux doctrines qu'il avait raillées la même faculté de dialectique. Sainte-Beuve s'étonne d'un tel changement; il est même tenté de l'exagérer : « Il y a, dit-il, des moments où Rivarol va si haut, qu'on se demande si c'est bien lui qui écrit, le Rivarol né voluptueux avant tout et délicat, et si ce n'est pas plutôt franchement un homme de l'école religieuse, un croyant qui parle. » Nous ne pouvons le supposer : car il y a de telles restrictions à son adhésion aux idées religieuses, une façon si libre de juger les dogmes, qu'on voit bien que Rivarol, même alors, se réserve sur le fond des choses. Et, d'ailleurs, lui-même espère que le peuple ne le lira pas^ preuve évidente qu'il ne croit pas possible que l'on se trompe sur la nature et les limites de son adhésion, il faut donc en revenir à l'autre terme de l'alternative posée par Sainte-Beuve : « C'est un philosophe repenti et devenu politique, un incrédule qui s'est guéri de la sottise d'être impie ».

Rivarol a successivement énoncé deux opinions contraires sur la même question. Mais, dans les deux cas, il se trouve être dans une nuance d'idées qui nous est bien

connue. Sans doute, parmi nos contemporains les plus célèbres, il en est beaucoup qui, comme Tauteur des Lettres à M. Necker, répudient toute intervention, tout secours de la religion dans la vie sociale, et qui soutiennent Tabsolue indépendance de la morale. Mais combien en est-il d*autres parmi les hommes de notre âge, qui, même sans adhérer à une religion positive, s'effrayent sincèrement de la disparition possible de l'élément religieux et se demandent avec angoisse par quoi il sera remplacé dans le monde, à qui sera dévolue la grande œuvre de l'éducation et de la moralité populaires, et d'où descendra la parole assez puissante pour imposer à la conscience universelle un contrat respecté par l'égoîsme et les passions? 11 serait puéril d'attribuer de pareilles préoccupations à l'hypocrisie ou à la peur. Non; c'est dans des sentiments plus nobles et plus délicats qu'il en faut chercher la source ; elles ont d'ordinaire pour origine l'impossibilité, profondément et douloureusement ressentie par des esprits sincères, de prendre, au nom d'une autorité purement humaine, la direction du monde moral. Ce n'est pas un médiocre honneur pour Rivarol que d'avoir eu l'intelligence très nette et le souci de ce problème.

On a fait tort à Rivarol en le disposant sous forme de citations, en le découpant par phrases à effet; on Ta ainsi morcelé, rétréci, mutilé; on a donné l'idée d'un Rivarol exclusivement frivole et amusant. C'est un peu la faute de son genre d'esprit, qui se prête trop volontiers à cette opération littéraire; mais on en a tellement abusé à son égard que le public s'est habitué à chercher uniquement sous son nom des saillies, des traits, des boutades cruellement préparées ou délicatement ciselées. On a fini par faire de lui, comme il le disait plaisamment de son frère dans un sens un peu différent, une sorte de montre à répétition. 11 vaut infiniment plus que cela; il mérite mieux que cette gloire infinitésimale de bons et de méchants mots qu'on lui a infligée, et à laquelle nous l'abandonnerions sans défense, comme à une expiation légitime, s'il n'avait pas marqué, d'une main virile, dans quelques écrits, ses titres à une réhabilitation. Nous ne prétendons pas qu'il ait jamais eu assez de suite dans les idées pour exécuter une œuvre de longue haleine et la mener à terme. Mais quelques ouvrages assez courts et plusieurs beaux fragments montrent de quoi il eût été capable en gouvernant mieux ses idées et sa vie, ces deux sortes de discipline étant plus étroitement liées qu'on ne pourrait le croire. 11 a du moins, à plusieurs reprises, conçu l'ambition d'une œuvre, il en a même une fois réalisé de notables parties. Cela est à son avantage, si on

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le compare à Chamfort, qui n a presque rien laissé après lui*, qu'une multitude de mots acérés, piquants, tourbillonnant autour des hommes et des événements, quelque chose comme une poussière d'esprit qu'il jette aux yeux de ses lecteui'set qui les aveugle sur le peu de consistance de ses idées et de ses talents.

A l'appui de ce jugement sur Rivarol et pour compléter l'image que nous avons tracée de l'écrivain politique (en dehors du pamphlétaire, que nous abandonnons à son juste sort), nous prendrons le Discours sur runiversalité de la langue française et l'étude sur VHomme intellectuel et moral, deux écrits dont on sait les noms, dont on fait des citations, toujours les mêmes, mais qui ne sont vraimenl connus que d'un très petit nombre de personnes, malgré le solide agrément que l'on y trouve.

L'Académie royale de Berlin avait proposé pour prix, en l'année 1784, le sujet suivant : Dei causes deVuniversalité de la langue française, du mérite de cette langue et de la durée vraisemblable de cet empire. Bivarol concourut. Son discours eut le plus grand succès devant l'Académie et à Paris; mais ce qu'on ignore généralement, c'est qu'il n'avait eu que la moitié du prix, un prix partagé avec un savant allemand. En France il parait bien qu'on ne connut pas cette circonstance. Rivarol avait assez d'envieux pour qu'on eût élé charmé de jeter cette ombre sur son succès. En Allemagne même, le fait est

1. Malgi'é le préjugé contraire, on ne peut savoir sérieusement gré à Chamfort de quelques pièces de théâtre insignifiantes, de deux éloges académiques sans grande valeur ni de sa palinodie contre l'Académie française.

resté à peu près inaperçu. Huit années après, et quand la Révolution eut passé sur tous ces petits événements littéraires, dans une publication où Ton avait recueilli quelques lettres posthumes de Mirabeau, on trouve à la suite de ces lettres, et avec des remarques de Mirabeau lui-même, un extrait de la dissertation allemande ; cet extrait était l'œuvre de M. de Mérian, secrétaire perpétuel de TAcadémie de Berlin, qui faisait volontiers ce genre d'exposition pour faire connaître en Europe et même en Allemagne les travaux remarqués par son Académie. En 1803, un ancien député, Robelot, qui avait passé le temps de sa déportation en Allemagne à étudier la langue et la littérature du pays, donna une traduction de ce discours, revue avec soin et recommandée par lauteur. Mais bien peu de personnes firent attention à cet incident littéraire, tardivement ressuscité, et, bien qu'il ait été consigné dans quelques dictionnaires biographiques, presque aucun critique ne Ta relevé. Sainte- Beuve, si exactement informé d'ordinaire, semble ne pas connaître cette particularité intéressante d'un concours devenu célèbre par le reflet mémo de la célébrité de Rivarol, qui a pris là son origine et sa date. M. de Lescure y fait une allusion, en passant, mais sans donner le nom du concurrent heureux. En tout cas, il reste étrange que la comparaison très curieuse des deux discours n'ait tenté personne. L'auteur était H. Schwab, conseiller de cour et secrétaire intime du duc de Wurtemberg S qui se fit connaître plus tard par sa polémique très vive

1. Je trouve ce nom cité tout récemment dans la note d'un article de notre savant collaborateur, M. Egger, et justement placé à côté de celui de Rivarol {Journal des Savants, mai 1883, p. 258). Mon excellent confrèi*e de l'Académie française, M. Marmier, qui joint à tous ses mérites celui d'être un bibliophile éminent, a bien voulu me confier un exemplaire très rare de la traduction de Robelot.

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contre la philosophie nouvelle et l'influence naissante de Kant.

Dans le discours de Rivarol je goûte médiocrement, bien qu'elles aient été louées, les premières pages et celles qui le terminent. Il y a trop de rhétorique dans l'exorde, ou, pour mieux dire, tout ce commencement est trop sensiblement un exorde ; on se souvient en le lisant que c'est un discours d'académie, écrit en vue d'un concours et qui cherche à frapper tout d'abord l'attention par de spécieuses généralités. En tous cas, c'était compter singulièrement sur la générosité de l'Académie allemande que de s'écrier : a Le temps semble être venu de dire le monde français, comme autrefois le monde romain ». A peine eût-on pu dire quelque chose de pareil, un siècle plus tôt, à l'apogée du règne de Louis XIV, ou vingt-deux ans plus tard, au lendemain d'Iéna.En 1784, il semble que le temps était passé ou n'était pas venu encore de parler ainsi, et ce fut assurément une preuve de bon goût à l'Académie de Berlin et au roi Frédéric, qui la dirigeait et l'inspirait, de ne pas se formaliser autrement de cette hyberbole. Je n'aime guère non plus la dernière page où sous prétexte d'écrire une péroraison éloquente et qui n'est qu'emphatique, l'auteur exalte tout à coup, avec un à-propos contestable, l'invention des aérostats, et avec moins d'à-propos encore, les automates parlants de l'abbé Micel. On pourrait signaler enfin, dans le texte courant» plus d'un trait de mauvais goût, des assertions très légères sur l'origine et l'histoire des langues, des allusions forcées dont quelques-unes semblent être des énigmes élégantes proposées au lecteur. Mais à travers cet appareil d'école, malgré ces traces de mauvais style académique (car il y en a un bon et un mauvais), plusieurs pages subsistent, marquées au coin de l'écrivain et du penseur. Les observations ingénieuses abondent; elles révèlent un

instinct véritable, une intuition juste des ressorts et des ressources de la langue française, un sentiment pénétrant de la psychologie du langage, tout cela revêtu de formes heureuses bien appropriées, orné de traits, d*expressions neuves et pittoresques, véritables créations de style, qui méritent d*étre mises en lumière avec les idées qu'elles traduisent et de survivre à Toccasion éphémère d*où naquit ce discours .

L*auteur ne se méprend pas sur Tétenduc de la question. 11 sait que le privilège superbe de l'universalité dévolu h la langue française tient à des causes délicates et complexes qu'il est assez difficile de démêler. Il les discerne assez bien néanmoins dans leur confusion: c'est la position de la France, sa constitution politique, l'influence de son climat, le génie de ses écrivains, le caractère de ses habitants et l'opinion qu'elle a su donner d'elle au monde. Tout cela est nettement saisi, clairement indiqué, mais rapidement. La comparaison avec les autres langues les plus accréditées dans l'Europe, et les motifs pour lesquels ces langues n'ont pu prétendre à cette universalité, sont traités avec plus d'esprit que de profondeur. On sent que l'érudition est hâtive et à la surface ; la partie historique est fort incomplète; mais l'œuvre se relève par des aperçus justes, profonds même, et qui, à certains égards, devancent le temps, sur les lois du déve. loppement des langues, sur leurs procédés instinctifs, sur leur évolution organique et leur adaptation aux circonstances diverses de la nature et de l'histoire. L'idée maîtresse qui, plusieurs fois indiquée, plusieurs fois abandonnée et reprise, domine l'ensemble de ces considérations et de ces comparaisons successives, c'est que le caractère des peuples et le génie de leur langue marchent d'un pas égal, que l'un est toujours garant de l'autre, et que c'est « l'admirable propriété de la parole de montrer ainsi

rhomme tout entier » . Que si Ton demande ce que c*estque le génie d'une langue, bien que la chose se sente mieux qu'elle ne se définit, Tauteur essaye de montrer que la douceur ou Tâpreté des articulations, Tabondance ou la rareté des voyelles, la prosodie et Télendue des mots, leui*s filiations et enfin le nombre et la forme des constructions qu'ils prennent entre eux sont les causes les plus évidentes du génie d'une langue, et que ces causes se lient au climat et au caractère de chaque peuple en particulier. Quoiqu'on trouve les mêmes articulations radicales chez des peuples différents, les langues n'en ont pas moins varié comme la scène du monde ; chantantes et voluptueuses dans les beaux climats, âpres et sourdes sous un ciel triste, elles ont constamment suivi la répétition et la fréquence des mêmes sensations. La diversité des langues s'explique donc par la nature même des choses; l'union du caractère d'un peuple et du génie de sa langue se fonde sur Téternelle alliance de la parole et de la pensée.

C'est à cette hauteur de vues que Rivarol se maintient dans la seconde moitié, la plus remarquable du discours. D'un parallèle prolongé avec la langue et la littérature anglaises, la seule qui, selon lui, pourrait disputer l'empire du monde civilisé à la France, il conclut que, si la langue française a conquis cet empire par ses livres, par l'heureuse position du peuple qui la parle, elle le conserve par son propre génie, qui est l'analyse exacte et fidèle de l'idée, la pensée rendue visible dans son mouvement à travers la transparence des mots. Nous résumerons ici une des belles pages qui aient été jamais consacrées à ces qualités de l'esprit français, mis en parallèle avec l'esprit des autres nations. — Ce qui distingue notre langue des langues anciennes et modernes, dit Rivarol, c'est l'ordre et la construction de la phrase. Cet ordre

doit toujours être direct. Le français nomme d'abord le sujet du discours, ensuite le verbe qui est l'action, et enfin Vobjet de cette action : voilà la logique naturelle à tous les hommes ; voilà ce qui constitue le sens commun. Or, cet ordre, si favorable, si nécessaire au raisonnement, est presque toujours contraire aux sensations, qui nomment le premier l'objet qui frappe le premier. C'est pourquoi tous les peuples, abandonnant l'ordre direct, ont eu recours aux inversions, selon que leurs sensations l'exigeaient, et l'inversion a prévalu dans la plupart des langues, parce que l'homme est plus impérieusement gouverné par les sensations que par la raison. Mais il y a bien des pièges et des surprises dans les langues à inversion. Elles sont sujettes à recevoir bien des altérations de la pensée, bien des obscurités involontaires ou préméditées du raisonnement, bien des artifices et des défaillances de l'idée. Le français, par un privilège unique, est seul resté fidèle à l'ordre direct, comme s'il était tout raisoriy et l'on a beau par les mouvements les plus variés et toutes les ressources du style, déguiser cet ordre, il faut toujours qu'il existe ; et c'est en vain que les passions nous bouleversent et nous sollicitent de suivre l'ordre de sensation, la syntaxe française est incorruptible. Ce qui n'est pas clair peut être encore anglais, italien, grec ou latin. Ce qui nest pas clair nest pas français. Voilà pourquoi, malgré la* beauté et la richesse de sa poésie, c'est par la prose que la langue française a régné, règne et régnera toujours : c'est la prose qui a dû lui donner l'empire. La logique ou plutôt la raison étant son essence, c'est par la prose surtout que cette raison travaille dans le monde ; elle est l'outil privilégié de la pensée nationale. Le prosateur tient plus étroitement sa pensée et la conduit par le plus court chemin, tandis que le versificateur laisse flotter les rênes. Que de faiblesse

m YARIÉTËS LITTÉRAIRES.

ne cache pas Tart des vers I La prose accuse le nu de la pensée ; il nest pas permis d'être faible avec elle. Notre langue est donc Texpression naturelle d*un peuple qui a reçu les impressions de tous les peuples de TEurope, qui a placé le goût dans les opinions modérées, et dont on peut dire que ses livres composent la bibliothèque du genre humain. La prononciation même de cette langue porte Tempreinte de son caractère : elle est plus variée que celle des langues du Midi, mais moins éclatante; elle est plus douce que celledes langues du Nord, parce qu*elle n'articule pas toutes ses lettres; elle a une harmonie légère qui n*est qu*à elle. En un mot elle semble ajustée à toutes les nécessités sociales; elle est plus faite que tout autre pour la conversation, lien des hommes et charme de tous les âges ; elle est^ de toutes les langues, la seule qui ait une probité attachée à son génie. Sûre, sociable, raisonnable, ce n*cst plus la langue française, c'est la langue humaine; et voilà pourquoi les puissances l'ont appelée dans leurs traités ; elle y règne depuis les conférences de Nimègue, et désormais les intérêts des peuples et les volontés des rois reposeront sur une base plus fixe ; cette base, ce sera celle de la raison parlée ; et la raison parlée, c'est proprement la langue française. Yoilà la substance du discours, débarrassée de l'accessoire. Ces idées sont bien celles de Rivarol, et à peu de chose près dans le langage de l'auteur. Tout l'artifice pour nous a été d'y mettre de l'ordre : elles sont dispersées dans le texte ; elles se perdent à travers quelques digressions qui en ralentissent ou en refroidissent l'effet; elles sont même déparées par quelques négligences qu'il était facile d'écarter et qui étonnent dans un style aussi substantiel et aussi juste ^ Ce qui manque à Rivarol, c'est

1. Croirait-on, par exemple, que c'est le même écrivain qui dans

la r^ontinuité de Tinspiralion ou du travail qui doit la remplacer dans les intervalles ; il y a des langueurs et comme des sommeils dans cette langue d'ordinaire si agile et si éveillée. Ce qui lui manque aussi, c*est la sûreté du goût. Il a des rencontres merveilleuses d'idées et de mots, des bonnes fortunes d'expression vraiment trouvées ou créées; et, tout à côté, une expression faible et vague, une métaphore dissonante. Malgré ces défauts et bien d'autres, peut-on hésiter à reconnaître dans un pareil morceau des qualités de premier ordre? La philosophie du langage a-t-elle eu souvent un plus pénétraut et plus délicat interprète? C'est ici le mélange heureux d'un philologue d'instinct et d'un psychologue exercé, travaillant de concert à la définition de notre langue nationale. Il est curieux de comparer à ce discours la dissertation laborieuse, lente d'allure, mais non dénuée de mérite, non sans érudition ni sans malice, du conseiller Schwab. Il ne nie pas la supériorité décisive de la langue française dans le commerce international des intérêts de la civilisation; mais il ne tire pas de ce fait, qu'il reconnaît, les mêmes conséquences que Rivarol, et il ne l'explique pas tout à fait par les mêmes causes. Evidemment il se réserve sur le fond des choses et aussi sur l'avenir. La langue italienne était formée avant la langue française ; ce qui la empêchée de triompher, c'est la série de circonstances politiques que l'Italie a traversées. La langue allemande l'emporte, à son gré, par beaucoup de qualités sur la langue française; mais elle n'est pas aussi aisée ni, au point de vue de l'usage, aussi parfaite. Une langue plus facile et plus parfaite que les autres, une littérature très répandue, une civilisation à certains égards plus

la coDclasion de son discours, commet cette effroyable métaphore : c Les États se renverseront et notre langue sera toujours retenue dans la tempête par deua: ancres^ sa littérature et sa clarté. »

\U VARIÉTÉS LITTÉRAinES.

avancée, et la prépondérance politique de cette nation, effet de sa grandeur et de sa puissance, voilà les causes naturelles ou historiques qui ont procuré momentanément à la France ce privilège envié. Mais quand on en vient à examiner de près ces causes et à se demander, par exemple, pourquoi les productions littéraires de la France se sont répandues si facilement à travers le monde civilisé, on s'aperçoit que ce fait s'explique par une sorte d'ajustement et d'accommodation naturelle du goût français à celui des autres nations de l'Europe.

Ne nous pressons pas de triompher de cet aveu. Tout l'avantage de ce goût pourrait bien, nous dit-on, consister dans une certaine médiocrité qui la recommande auprès de toutes les nations comme de toutes les classes. C'est ce que l'auteur appelle Vaurea mediocritas d'Horace. La facilité de conception, la netteté dans les idées, jointes a^ mécanisme de la langue, voilà le caractère dominant des bons écrivains français et ce qui les rend si aisément accessibles même aux étrangers. On voit où notre auteur voulait en venir. Il nous fait entendre assez clairement que ces qualités moyennes de l'esprit français ont fait de la langue française une sorte de langue moyenne des nations civilisées. L'Allemagne, au contraire, rencontre un grand obstacle à la propagation de son idiome et de ses ouvrages dans Y originalité de son génie national dont sa langue et sa littérature sont profondément empreintes. Cela même fait que cette langue deviendra difficilement dominante en Europe. 11 y a cependant, nous dit-on, trois circonstances qui pourraient amener ce résultat : ou bien si la langue française venait à s'altérer, ou bien s'il arrivait que la culture d'esprit fût négligée dans la nation qui la parle, ou que cette nation perdît de son influence politique. Mais qui voudrait présager quelque chose de semblable sans se don-

LA PHILOSOPHIE DE RIVâROL. 125

nor l'air de prophète? Le bon docteur allemand n'y résiste pas cependant et voici qu'il prophétise. Qu'on remarque la date, 1784. a Le destin de l'Allemagne est, selon toute vraisemblance, de réunir tôt ou tard ses forces éparses pour ne former que deux ou trois États. C'est alors que le principe de la supériorité et de la grandeur politique pourrait agir puissamment pour répandre sa langue. Et si, en admettant l'hypothèse en son entier, le commerce de l'Allemagne, sa prospérité, la culture de son esprit, suivent, comme il est arrivé à la France, toujours d'un pas égal, les accroissements de sa puis« sance, la langue allemande, qui compte dès à présent, dans le Nord, tant de peuples qui la parlent, pourrait bien détrôner un jour en Europe la langue française, après lui avoir quelque temps disputé son universalité. »

C'est la vraie conclusion de ce discours, cachée dans une page en apparence très simple et sans prétention. On comprend maintenant, malgré l'intériorité littéraire de l'œuvre, si on la compare à celle de Rivarol, qu'elle ait trouvé quelque faveur auprès de l'Académie de Berlin. Frédéric envoya une lettre de félicitations à Rivarol. Mais son rival, moins heureux en apparence et moins félicité officiellement, avait exprimé les aspirations secrètes de l'Allemagne et traduit le vœu national. Ce qu'il reçut en récompense, ce fut moins un prix d'éloquence qu'un prix de patriotisme. Il l'avait bien mérité.

Rivarol fut engagé par le succès de ce discours dans des recherches plus approfondies sur le langage. Ses curiosités de linguiste et de psychologue trouvaient également à s'y satisfaire. C'est ce courant d'esprit et d'études

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cision avec laquelle il nous en peint les effets. Rivarol a même sur eux Tavantage de marquer, entre ces différents phénomènes, le vincidum substantiaie, le principe qui les unit : « Semblable à Taimant qui n'attend que la présence du fer pour manifester son penchant et son pouvoir, le sentiment (le moi qui se sent) est là, prêt à s'associer à tous les objets qui le frapperont par Tentreraise des sens. Et non seulement le sentiment s'associe d'abord aux: objets qui l'excitent, c'est-à-dire à leurs empreintes, mais encore il a la faculté de communiquer son principe d'association, qui passant comme un véritable magnétisme des sensations aux idées, et des idées aux signes qui les accompagnent, forme la chaîne de nos pensées d'un bout delà vie à l'autre, et, liant le monde intellectuel que nous portons en nous au monde visible dans lequel nous vivons, amène enfin et nécessairement, le langage de tous les arts.... Si l'on demande comment cette faculté peut ainsi s'attacher aux empreintes des objets, ce qui constitue la sensation ; comment elle peut forcer ces empreintes à se lier entre elles, ce qui constitue la pensée; comment enHn cette faculté peut s'associer à des signes quelconques, ce qui constitue le langage; on ne peut répondre que par le nom de la nature, et dès lors il n'y a plus problème, mais mystère; il ne s'agit plus d'expliquer, mais d'exposer. » Et dans un grand tableau, tracé comme sous l'inspiration de Leibniz, réunissant toutes les espèces d'association qui forment une chaîne du monde physique au monde moral, Rivarol nous montre l'univers comme une harmonie, un grand tout, une vaste association de systèmes, les corps divers qui le composent n'étant que de petits systèmes, ou des associations particulières, ce qu'exprime le mot ordre qui signifie liamn, si bien qu'on ne peut se représenter le chaos qu'en rompant l'alliance des éléments; dans l'ordre poli-

tique, les associations des hommes entre eux et des peuples avec les contrées ; dans Tordre social, la puissante union des sexes qui répète et perpétue la création ; dans Tordre moral, les vertus et les vérités qui ne sont qu'associations, rapports et accords d'objets, d'actions et d'idées. Enfin la nature, voulant établir dans l'être à qui * elle destinait la pensée Tordre même qu'elle a mis dans Tunivers, a donné pour principe d'association à l'esprit humain le sentiment (le moi se sentant lui-même), qui est pour nous et pour nos idées ce qu*est l'attraction pour Tunivers et ses parties. Otez celte propriété, la vie ne sera qu'une suite de sensations sans rapport et sans ordre, par conséquent sans jugement et sans mémoire ; de sorte que la pensée, naissant et mourant à chaque sensation, n'aurait jamais produit la parole. — Voilà quel développement prend dans une imagination vraiment philosophique cette grande vérité que tout commence et continue par des associations dans le monde physique où elles constituent Tordre, dans le monde moral où elles constituent la pensée, dans Tunivers des corps où la physique et la chimie ne trouvent partout que combinaisons et affinités, et dans l'être qui a débuté lui-même par une association de matière et de vie ^ 11 y a là une grandeur de perspective sur la nature dont on ne trouverait l'analogue, parmi les écrivains du dixhuitième siècle finissant, que dans quelques pages de BufTon .

Ainsi naissent et se développent toutes les variétés de nos opérations intellectuelles et morales, toutes nos facultés. Je n'entrerai pas dans le détail de cette génération logique et continue du sentiment qui sent les idées et qui s'appelle entendement, du sentiment qui souffre

i. 0Euvre9 complétée, 1. 1, p. 19. 22, etc.

OU désire, du sentiment qui, selon les circonstances, s'appelle le cœur ou la volonté. La base de toutes ces opérations mobiles, c'est la fixité du moi, qui se maintient à travers la succession de mes idées, de mes besoins et de mes passions ^ Mais je ne puis m'empécher de re- ' marquer l'importance que Kivarol attache à l'analyse de nos idées fondamentales. Sur Dieu, principe et caution de ces idées, sur l'espace, sur le temps, sur le mouvement qui est impliqué dans ces deux notions et sur le nombre qui nous permet de le mesurer^ ces pages abondent en beaux aperçus, exprimes avec une sorte de magnificence de parole inconnue parmi les disciples de Condillac. Voyez cette définition de l'espace, que je résume. L'espace se présente à nous sous deux faces : comme lieu occupé par les corps, ou comme vide absolu. Gomme lieu des corps, l'espace se confond avec leur étendue et tient davantage à l'univers. Comme vide, qui le croirait I c'est à la fois du néant et de la divinité qu'il se rapproche.... Indifférent à la création comme à son contraire, se laissantenvahir et pénétrer sans cesser d'être, il garde sur l'univers la priorité du contenant sur le contenu. Théâtre immobile des mouvements, on le conçoit comme Dieu, avec ou sans l'univers : tous deux infinis, immuables, coéternels, il est de leur double essence qu'on n'y puisse rien ajouter ni en rien retrancher, ce qui 'les distingue éminemment de l'univers que j'étends ou que je resserre à mon gré. 11 est pourtant une différence entre ces deux infinis. Dieu est de toute nécessité intelligence suprême, l'espace reste étendue sans bornes : c'est la présence de Dieu et l'action vivifiante de Dieu qui garantissent l'espace de n'être que le vide ou le néant. L'idée de l'espace ne nous donne que la privation des

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