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L'âBBÉ GALIANl EN EXIL. 23
contraire de sa pensée. L'équivalent en français est : Plût à Dieu ! La preuve que c'est là le vrai sens de cette phrase , c*est qu'elle est suivie, dans le texte autographe, d'un point d'exclamation, signe absolument déplacé dans le cas où Galiani se serait borné à constater que Dieu a voulu qu'il eût plus d'esprit que de cœur. D'ailleurs, quand même il l'eût pensé, ce sont de ces choses qu'on ne se dit guère à soi-même et qu'encore moins on dit aux autres. Pour un cri de sentiment véritable qui lui a échappé, laissons-le-lui : cela rachète bien des choses.
Il nous a paru intéressant d'examiner, pièces en main, comment s'organisait un succès littéraire à Paris au dernier siècle. C'est à propos des Dialogues sur les blés que nous pouvons faire cette enquête, grâce aux lettres de Galiani et aux réponses de Mme d'Épinay. On verra combien les procédés diffèrent peu d'un siècle à l'autre. Le principal est toujours un appel ardent, acharné, à la camaraderie; l'art est de grouper autour de soi non pas les suffrages discrets, mais les suffrages bruyants qui s'imposent à l'opinion de gré ou de force, la dominent ou l'intimident, pendant un certain temps au moins, jusqu'au moment où le triage se fait dans les œuvres, où le classement des talents s'établit par une sorte de justice distributive, dont les arrêts peuvent être plus o^ moins retardés ou par des admirations de commande ou par la conspiration du silence, mais ne peuvent jamais être supprimés. L'abbé napolitain, bien qu'il n'eût rien à craindre de cette justice de l'avenir, se montra singulièrement expert dans l'art de recruter les suffrages et de préparer l'enthousiasme dans le temps présent.
On sait quelle fut Foccasion des Dialogues, a Vers Tan 1750, dit Voltaire (article Blé, dans V Encyclopédie), la nation française, rassasiée de vers, de tragédies, de comédies, d'opéras, de romans, d'histoires romanesques, de réflexions morales plus romanesques encore, et de disputes théologiques sur la grâce et sur les convulsions, se mit enfin à raisonner sur les blés. On oublia même les vignes, pour ne parler que de froment et de seigle. On écrivit des choses utiles sur Tagriculture; tout le monde les lut, excepté les laboureurs. On supposa, au sortir de TOpéra-Comique, que la France avait prodigieusement de blé à vendre. Enfin, le cri de la nation obtint du gouvernement, en 1764, la liberté^de l'exportation. Aussitôt on exporta. Il arriva précisément ce qu'on avait éprouvé du temps de Henri IV; on vendit un peu trop; une année stérile survint.... Alors quelques plaignants passèrent d'une extrémité à l'autre; ils éclatèrent contre l'exportation qu'ils avaient demandée : ce qui fait voir combien il est difficile de contenter tout le monde et son père.... Des gens de beaucoup d'esprit et d'une bonne volonté sans intérêt avaient écrit, avec autant de sagacité que de courage, en faveur de la liberté illimitée du commerce des grains; des gens qui avaient autant d'esprit et des vues aussi pures écrivirent dans l'idée de limiter cette liberté. »
C'est parmi eux et à leur tête que se rangea Galiani. Ennemi des systèmes, adversaire de l'absolu sous toutes ses formes, dans les idées et dans les écoles, il assista avec curiosité à l'expérience pratique qui fut faite des principes de la secte économiste, et qu'inaugura l'édit de 1764 en faveur de la libre exportation des grains. Il en constata bientôt les fâcheux résultats, qui furent d'accord avec ' ses pressentiments, et il se décida à se jeter dans la bataille. Trois motifs l'y poussaient : la connaissance
qu*il avait de la question, le désir de s^engager dans la controverse en vogue, et enfin son antipathie contre les économistes. Son humeur batailleuse trouvait là une belle matière pour se déployer. C'était en même temps loccasion de faire sanctionner par Topinion publique une réputation qui jusqu'alors n'avait pas franchi l'enceinte de quelques salons d'élite. Il soutenait dans son livre, comme dans ses conversations, une de ces opinions moyennes, de nature à faire briller un esprit souple et plein de ressources. Il n'était ni pour la prohibition absolue, ni pour la liberté absolue. Et, comme les questions économiques semblent avoir pour effet infaillible de créer une espèce de littérature à part, peu délicate dans le choix des mots, lui-même déclarait qu'il n'était pas exportiste; il ne voulait pas cependant qu'on interdit le commerce des blés ; il demandait seulement un droit fixe à l'exportation, combattant ainsi les théories absolues d'un côté comme de l'autre. Et, quand il dut donner une forme définitive à ses idées, ce fut tout naturellement le dialogue qui s'offrit à lui comme étant la forme même et l'habitude de son esprit. Le brillant causeur espérait qu'on le retrouverait dans l'écrivain.
Nous n'avons à juger ici ni le fond de la question, qui a été mille fois discutée sans être jamais complètement résolue, ni l'abondance, la variété, le piquant des arguments, la finesse et les grâces du dialogue. U n'y a plus lieu d'y revenir. C'est simplement le jeu de l'acteur et la mise en scène que nous voulons étudier, non pas tant le talent de l'auteur que le savoir-faire avec lequel il en tire parti, il le produit, il lui conquiert de précieux suffrages, il le lance dans le monde et lui assure un sort. Et que de difficultés à vaincre ! Tout allait être prêt pour la publication, quand l'abbé reçu Tordre de partir de Paris sous quatre jours. Sa douleur de Parisien proscrit se doubla
du désespoir de l'auteur décontenancé qui laissait derrière lui, en franchissant la barrière de l'avenue d'Italie, un manuscrit et une réputation en péril. Par une inspiration suprême, il les confie à Mme d'Épinay, bien persuadé que grâce à un pareil patronage, Grimm et Diderot, sans parler des autres, y mettront la main et ne s'épargneront ni pour la revision du manuscrit ni pour la fortune du livre. Et, quand il est parti, quel art pour exciter le zèle de son aimable correspondante, pour la tenir en haleine, pour lui persuader de faire de la publication et du succès des Dialogues son affaire personnelle! Quelle surveillance attentive, exercée de loin sur les moindres détails, et surtout au point de vue du succès espéré, non sans un certain mépris du public I On lui indique des corrections qui ont paru nécessaires. Il en accepte quelques-unes; pour d'autres, il se défend : « .... Pour ce qui est des plaisanteries qu'on a enlevées, bien loin d'être de votre avis, j'ai trouvé qu'il n'y en avait pas assez. Vous direz : (( Mais elles n'étaient pas du meilleur goût. » Hé! tant mieux, madame ! Croyez-vous que tous les lecteurs aient du goût? 11 faut plaire à tout le monde. Que de plaisanteries mauvaises n'a pas imprimées le patriarche Voltaire ! Enfin, je les aurais laissées, elles auraient peut-être fait la fortune de l'ouvrage auprès des sots, qui sont en grand nombre*. »
Tout d'abord Mme d'Épinay est chargée de trouver un éditeur ; Galiani a fixé le prix de son manuscrit à cent louis. Cela ne se rencontre pas du premier coup. L'abbé est sur les épines. Au moindre retard de la correspondance son inquiétude déborde : « Pourquoi ce silence? Êtes-vous incommodée? L'affaire a-t-elle rencontré quelque obstacle? Je suis dans une obscurité et dans une in-