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temple, Tisoler des hommes et l'ensevelir sous les couches superposées, qu'importe que le monument soit solide et enfoncé dans les profondeurs d'une terre solide? Il n'en aura pas moins disparu. Un temple renversé n'est guère plus ruine qu'un temple enseveli.
J'aime mieux les autres raisons que donne la même lettre : « Dieu ne m'a pas laissé assez de liberté pour tenir le glaive (contre l'erreur). Je n'ai jamais écrit que par intervalles, au travers d'une foule d'occupations, et Tâge, au lieu de m'apporter le repos et la solitude, n'a fait qu'aggraver sur ma tète le poids Jesdevoirs compliqués.... Mon impuissance acceptée est sans doute plus agréable à Dieu que ne serait la réalisation de mes vœux intimes. » Voilà le vrai. Le dernier trait est charmant.
Ces lettres touchent à une diversité infinie de sujets nvec une vivacité d'esprit, une bonté, une sincérité d'émotion toujours prête, toujours en éveil, un libre et naturel «ssor. Il y en a qui sont de pure direction et que leur nature défend de toute analyse profane. Même dans cellesci, au milieu des plus graves et des plus pieuses exhortations, passe tout d'un coup une parole familière, une naïveté admirable, un accent profond de tendresse. La plupart des lettres contenues dans ce recueil sont des lettres d'amitié qu'il a écrites au jour le jour, parmi les plus graves occupations, saisissant dans l'incident le plus médiocre l'occasion d'une réflexion, d'un conseil ému.
Cette rapidité de plume et de pensée conservait le naturel le plus aimable dans ses lettres intimes. Il nous en livre» lui-même avec infiniment de grâce le secret. Il a horreur des ratures et des surcharges; il aime mieux laisser un mot impropre que de l'effacer dans une lettre pour y substituer un mot plus français ou plus expressif. « Ainsi donc, ayez soin, quoi qu'il vous arrive dé laisser tomber de votre plume, de ne jamais le reprendre. N'est-
ce pas une vaine coquetterie que de vouloir être sans reproche dans une lettre ? Qu'importent les mots répétés, les phrases trop longues, les expressions réprouvées; il suffit de dire ce que Ton sent comme il vous vient. »
La correspondance nous donne Tidée d'une jeunesse d'âme extraordinaire, conservée jusqu'aux approches de la vieillesse. Rien n'est vif, souriant, frais, comme quelques-unes de ces lettres à un jeune ami, celui peut-être qu'il a le plus aimé et que nous faisons effort pour ne pas reconnaître et pour ne pas nommer. Comme il l'aime délicatement, de quelles précautions il entoure cette jeune âme! Comme il la protège, dans les premiers orages de la vie, de son regard, de son geste amical I Comme il l'encourage au bien ! Et à mesure que celte âme s'avance dans la vie, qu'elle se forme et qu'elle se développe, l'amitié devient virile comme elle ; il y a encore des retours d'une tendresse infinie ; mais ce qui domine, c'est l'accent des affections profondes et fortes. Lisez cette mercuriale à un religieux à cheval : « Quant à vous, mon bien cher, qui montez à cheval dans la forêt de Compiègne avec l'habit religieux, et qui le trouvez tout simple, je n'ai rien à vous dire.... Cependant, monter achevai pour son plaisir, comme les fils de famille riches, qui vont passer la soirée au bois de Boulogne, je vous avoue que la chose me semble hardie dans un religieux. Le cheval donne de Vorgueil; il est une habitude de luxe : croyez-vous que Jésus-Christ soit bien aise de vous voir à cheval, lui qui est entré à Jérusalem sur un âne?. . . Ce qui est certain, c'est que si je vous avais trouvé dans la forêt de Compiègne sur votre cheval, je vous aurais bien donné une douzaine de coups de cravache, en ma qualité de votre père et de votre ami. »
J'abrège cette jolie page, me souvenant à temps qu'elle a été déjà citée par un de ces maîtres de la critique qui
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prennent du premier coup toute la fleur des sujets, laissant le reste aux autres.
Tant de candeur conservée à un âge déjà mûr, une gaieté naturellement épanouie, qui n'était que le mouvement naturel et Tallégresse d'une conscience pure, un goût si vif pour la jeunesse, une préoccupation constante des périls qu'elle peut courir, des ressources intellectuelles et morales dont il la faut munir pour cette longue traversée de la vie, tout cela semblait prédestiner le P. Lacordaire à ce rôle d'instituteur et d'éducateur qu'il remplit avec une supériorité charmante, pendant les dernières années de sa vie, dans les deux écoles dominicaines d'OuUins et de Sorèze. Il mourut sous ces beaux arbres de Sorèze qu'il avait tant aimés, entouré des plus chers élèves qu'il avait formés et qui revenaient plusieurs fois près de lui, chaque année, des lieux divers où la vie les avait conduits, comme ramenés par un invincible attrait. C'est à quelques-uns de ces élèves, entrés dans le monde et luttant contre les diverses formes du péril tant de fois annoncé et de loin combattu, que sont adressées les dernières lettres. On y sent, à chaque page, la sollicitude la plus touchante pour ces âmes qu'il a mêlées à la sienne. Jamais la paternité spirituelle n'a eu des accents plus pénétrants.
Lui-même, jeune, avait connu les douceurs de cette paternité d'intelligence et d'âme. Mais il en avait connu aussi les amertumes et les déchirements quand ces liens spirituels viennent à se rompre, et qu'en se rompant ils emportent avec eux quelques lambeaux de notre âme. Nous trouvons dans ce recueil une lettre datée deLaChesnaie, le il décembre 1852, et par laquelle il prenait congé de M. de Lamennais. En voici quelques fragments : « Je quitterai La Chesnaie ce soir. Je la quitte par un motif d'honneur, ayant la conviction que désormais ma vie
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VOUS serait inutile à cause de la différence de nos pensées sur TËglise et la société, qui n*a fait que s'accroître tous les jours. ... Ma conscience m'y oblige non moins que l'honneur, car il faut bien que je fasse de ma vie quelque chose pour Dieu, et ne pouvant vous suivre, que ferais-je ici que vous fatiguer, vous décourager, mettre des entraves à vos projets et m'anéantir moi-même ? »
Cette lettre écrite, il était parti. Trente ans après, il ne pouvait songer à ce départ sans un tressaillement douloureux. Il quitta la Chesnaie seul, à pied, pendant que M. de Lamennais était à la promenade qui suivait ordinairement le dîner, a A un certain point de la route (ditil dans ses Souvenirs encore inédits, que citait l'autre jour M. Albert de Broglie), je l'aperçus à travers le taillis avec ses jeunes disciples. Je m'arrêtai, et, regardant une dernière fois ce malheureux grand homme, je continuai ma route sans savoir ce que j'allais devenir et ce que me vaudrait de Dieu l'acte que j'accomplissais. »
Nous savons maintenant ce que cet acte lui valut. La gloire, il aurait pu la rencontrer également dans les voies où M. de Lamennais aurait entraîné son jeune et brillant disciple, à travers la lutte et l'orage. Mais d'abord, il n'eût été toute sa vie que disciple ; et puis, à nous tenir dans Tordre des considérations humaines, qui lui aurait jamais rendu ce bien inestimable, la certitude lumineuse, la paix des idées?
Mahomet et l'Islamisme, à l'occasion d'une histoire de la Turquie.
Les graves événements qui s'accomplissent à Torient de TEurope ont appelé lattention'publique sur un peuple dont personne ne s'occupait plus que pour le plaindre et pour signaler sa décadence. Du dédain que les Turcs nous inspiraient naguère, nous sommes passés subitement à Tenthousiasme. Tout ce qui touche à la Turquie, tout ce qui tend à nous faire connaître cette contrée hier encore presque oubliée, excite notre intérêt et commande notre attention. Il est naturel de se demander quel est et d'où vient ce peuple, que l'on avait cru mort, et que Ton voit se lever, dans une attitude si fière, au bruit des pas de l'étranger. La curiosité du présent éveille la curiosité du passé. On interroge l'histoire pour deviner l'avenir. On veut savoir s'il y a dans cette race, longtemps insultée, assez d'énergie vitale pour suffire encore à de longues destinées. Le public, qui se souciait peu, il y a deux ans, de la tribu d'Olhman, est devenu aujourd'hui insatiable de détails. Le livre de H. de Lamartine répond à cet immense mouvement de sympathie éveillée par la guerre. Il a un incontestable mérite d'à-propos; il aura, comme on dit dans le jargon de la librairie, un infaillible succès d'actualiié.
One critique sévère pourrait demander à M. de Lamartine s'il est de sa dignité de mettre ainsi son génie à la
remorque des événements. On pourrait, au nom des inléréts supérieurs de l'art, contester cette grande loi de Vactualitéqiie subit servilement la littérature contemporaine. Mais toutes les protestations ne feraient rien contre un fait. La littérature est, en ce siècle, par une sorte de né\ cessité déplorable, inféodée à la librairie. Or, la librairie est un commerce. — Transaction du capital avec Tintelligence, rétribution légitime des travaux de la pensée; soit, on peut entasser les grands mots pour déguiser la vérité. Mais le négoce est toujours le négoce : il ne faut pas lui demander un désintéressement sublime, une abnégation héroïque. La librairie est à Taffùt du succès. Elle spécule sur l'intérêt du jour, sur la curiosité du moment. Faut-il s'étonner si V actualité est devenue une sorte de religion, de culte \itteraire, si elle a tant de dévots, si elle exerce sur le génie môme une tyrannie incontestée ? L'écrivain cède à la double tentation du lucre et de la popularité. De là ce débordement, ce déluge de brochures, de cartes, de pamphlets, d'histoires, d'études et d'essais de toute sorte sur les deux peuples qui sont en présence et sur les contrées qui leur servent de champs de bataille. Depuis que le canon a retenti, notre littérature s'est enrôlée au service de Sa Hautesse; toutes les plumes vont en guerre.
A Dieu ne plaise que nous mettions l'œuvre nouvelle de M. de Lamartine au rang de ces brochures éphémères et platement belliqueuses qui ne sont que l'écho de la déclamation du carrefour! Il y a toujours un grand air, même dans les travaux les plus rapides de l'historienpoète. Mais ce n'est pas sans un regret sincère que nous voyons M. de Lamartine se faire ainsi, à jour et à heure fixes, improvisateur au gré du public, au service de la curiosité populaire. Que d'histoires déjà amoncelées par ce génie prodigue 1 L'Histoire des Girondins, Y Histoire des
Constituants, VHistoire de la Restauration, VHistoire de la Turquie, sans compter VHistoire du Siècle des Médicis, promise à un grand journal, et Thistoirc mensuelle des grands hommes, que publie Tinfatigable Civilisateur, Six histoires, dont la plus courte ne tient pas moins de quatre volumes! Quelque chose comme trente ou quarante volumes de compositions historiques, et cela en si peu de temps 1 Car je ne sache pas que la muse austère de l'histoire ait sollicité M. de Lamartine avant Tannée 1847. C'est donc en moins de sept années que s'est élevé ce gigantesque monument à toutes les gloires et à tous les pays. Il y a là de quoi effrayer l'imagination. Que sera-ce, si l'on pense que cet immense travail n'a été qu'un repos et comme une halte entre les combats de la tribune, les soucis de la politique militante, les embarras sans nombre de trois ou quatre journaux successivement disparus ou transformés! Cette improvisation haletante, fiévreuse, tient du prodige, et quand on aime, quand on admire M. de Lamartine, on se prend à regretter que de si grandes énergies, de si rares facultés ne se soient pas davantage concentrées sur un point, pour mûrir une œuvre définitive, au lieu de se perdre un peu au hasard, par un rayonnement sans fin, sur des œuvres nécessairement hâtives, inégales, précipitées. Le rayon ne manque pas, sans doute, même dans ces ouvrages issus d'une improvisation incessante. Hais H. de Lamartine ne craint-il pas que ce rayon, subdivisé à l'infini, ne pâlisse, et que bientôt ce ne soit plus qu'un reflet?
L'œuvre présente avait en elle-même, disons-le, des circonstances atténuantes, des raisons d'être supérieures à celle de Tà-propos. Le sujet offre de merveilleuses affinités avec certaines tendances intellectuelles et morales de M. de Lamartine. L'Orient a, de tout temps, exercé une sorte de fascination irrésistible sur ce génie enthou-
siaste, rêveur, facile aux extases et aux douces chimères. Chaque poète a une patrie de prédilection, un climat spécial pour son génie, et ce n'est pas toujours le hasard de la naissance qui détermine cette nationalité. M. Victor Hugo est un poète tout espagnol, de la race qui a produit Sénèque et Lucain. Lamartine aurait dû naître dans quelque gorge ombreuse du Liban. 11 a de l'Orient la volupté mystique de l'extase, la sensualité raffinée de l'imagination, l'harmonie du rythme, la facilité prodigue des figures, l'éblouissement des mots, l'amour inné de la lumière, et presque l'adoration de la nature. Lisez ses deux Voyages en Orient, Il est intarissable de descriptions, d'images, d'élans de style rivalisant avec les jeux pittoresques de la nature ; il trempe son pinceau dans l'éternel azur de ce beau ciel. Et voyez les ingénieux caprices du sort. L'Orient donne à ce poète, déjà son hôte par la pensée et le souvenir, l'hospitalité matérielle de ses champs, de ses monts et de ses vallées. Le Sultan offre h M. de Lamartint» un vaste territoire et plusieurs villages, et peut-être verrons-nous notre grand poète, transfuge de la France, aller abriter, à l'ombre de ses oliviers, dans ces admirables vallons pleins de silence et de mystère, ses jours si souvent troublés, sa gloire si souvent inquiète, sa destinée tourmentée sur le sol mobile de la patrie. Peut-être voudra- t-il nous dérober ainsi ses entretiens suprêmes avec Dieu, et donner à sa vie déclinante la consécration de la paix et du recueillement, sur les «confins du temps si tumultueux et de l'éternité si calme! M. de Lamartine a souvent exprimé ce poétique et funèbre vœu. Plaise à Dieu qu'il se passe de longues années avant que le noble poète ne songe à l'accomplir !
Depuis le jour où il a vu l'Orient, M. de Lamartine semble y avoir laissé une partie de son âme. Il y revient sans cesse et avec une prédilection marquée. Quand il trouve
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l'occasion d'en parler, il s'y arrête avec complaisance, il s'abandonne avec ravissement au charme. On connaît cette poétique légende de Charlemagne attiré par un<» invincible magie vers le lac où était tombé son anneau impérial. Il revenait toujours, en proie à une sorte de délire, vers la rive enchantée, et nul effort ne pouvait détacher de ces eaux merveilleuses ni ses yeux, ni son cœur. La même magie tourne invinciblement vers l'Orient le regard et la pensée de M. de Lamartine. Il semble, par un pacte étrange, avoir fiancé son âme avec ce ciel splendided'où ruisselle, avec la lumière étincelante du jour, lé sentiment de l'infini, d'où tombe le rêve mystique avec la pâle clarté des étoiles. Ne nous étonnons pas si dans quelques pages de Y Histoire de la Turquie, nous sentons comme une verdeur renaissante de sève et de jeunesse. En écrivant ce livre, M. de Lamartine a cru vivre, il a vécu pendant quelques jours en Orient. — Ce n'est pas seulement un sujet d'à-propos que cette Histoire de la Turquie; c'est aussi, pour son auteur, un sujet de prédilection; je dirais presque que cette œuvre est pour lui du patriotisme. Il y a, dans cet amour vif de Thistorien pour son sujet, beaucoup d'avantages précieux ; la chaleur, l'animation, la vie. Il y a aussi là plus d'un péril : l'illusion qui voit tout en beau dans l'objet aimé et le sophisme involontaire qui veut entraîner de gré ou de force le lecteur dans là complicité de l'illusion. M. de Lamartine, nous le verrons, n'a évité ni l'un ni l'autre de ces deux écueils.
Le tableau que les deux premiers volumes de celle histoire nous déroulent devant les yeux est grand et solennel : c'est l'établissement de l'islamisme, c'est la fondation de Tcmpire turc ; c'est l'histoire des origines de la religion et de la politique ottomanes. Bien que nous n'ayons pas encore les derniers volumes de l'ouvrage.
244 VARIÉTÉS LinÉRAIRËS.
nous croyons que le moment est venu, pour la critique, de s'en occuper. L*esprit général de l'œuvre s'y révèle déjà dans ses principales tendances, et nous serions bien surpris si lorsque l'ouvrage sera complet, nous avions quelque chose à changer dans notre appréciation. Sur chaque sujet qu'il traite, M. de Lamartine a une ou deux idées très générales auxquelles se ramènent toutes les autres. Quand on a saisi cette idée, on a la clef du livre tout entier. Si nous voulions parler allemand en français, comme cela est assez de mode aujourd'hui, nous dirions que H. de Lamartine, dans chacune de ses œuvres, n'a guère qu'une formule qu'il varie, qu'il développe, qu'il modifie sans cesse dans l'expression, sans toucher à ce qu'elle a de principal et d'essentiel. Ce sont des gammes infinies sur un thème éternel. Chaque histoire n'est pour lui que le développement épique d'une seule idée. Retrouver cette idée à travers les sinuosités infinies d'une phrase enchanteresse et sans fin, la dégager par l'analyse, l'apprécier à sa vraie valeur, voilà quelle doit être l'œuvre de la critique philosophique à l'égard du nouvel ouvrage de M. de Lamartine. Or, pour cela, deux volumes suffisent; un seul, ce serait assez à la rigueur. Les volumes qui suivront ne seront que l'évolution de cette idée à travers les faits, le développement dramatique du principe ou de la formule. Nous pouvons donc, en toute sécurité de conscience, parler dû livre de M. de Lamartine dans la fleur de sa nouveauté, et discuter avec toute franchise les tendances de l'œuvre, sans crainte que dans la suite l'auteur ne donne un démenti à nos prévisions. Ce livre n'est pas moins qu'un brillant essai de réhabilitation devant l'opinion de l'Europe en faveur d'une religion et d'une race que l'on croyait généralement atteintes d'une irrémédiable décadence.
Nous dirons tout à l'heure ce qu'il y a, selon nous,
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d'aveuglement volontaire et d'illusion dans ce fastueux programme. Suivons d'abord l'historien dans le développement de son œuvre; nous verrons peu à peu se dessiner, à travers les faits et surtout à travers les appréciations de l'auteur, l'idée qui lui a mis la plume à la main, et nous serons plus à même de discuter ensuite, dans sa généralité, cette idée, quand nous l'aurons étudiée de près et dans le détail.
Tout d'abord, en ouvrant ces beaux volumes qui portent l'uniforme élégant de YHistoire quasi universelle de M. de Lamartine, nous voyons avec regret que l'auteur ne s'est pas départi de cette étrange manière d'écrire qu'il avait déjà adoptée dans ses précédents ouvrages. 11 n'écrit pas, il chante. Au lieu de composer des chapitres, il chante des strophes. Que M. de Lamartine nous permette ici une querelle de pédant. Nous ne concevons pas l'histoire traitée de cette façon-là. Nous prenons hautement en main la défense de l'humble chapitre, trop méprisé par les poètes superbes qui se mêlent d'écrire en prose. Chaque genre a ses procédés qui lui sont propres, et ce n'est pas impunément qu'on les intervertit. Le chapitre, c'est la division naturelle, nécessaire, normale des matières de l'histoire. A moins de faire de la multitude des faits un indescriptible chaos, il faut de toute nécessité les répartir en certains groupes, les ordonner, les classer. Il y a des faits simultanés dans la réalité, comme les batailles, les institutions, les mœurs. Essayez de suivre au vol la réalité, de peindre les faits dans leur simultanéité insaisissable, vous étourdirez mon esprit, vous déconcerterez ma mémoire, vous produirez dans ma pensée je ne sais quelle image confuse et discordante qui flottera quelque temps comme un rêve et qui s'évanouira sans laisser de trace. Il y a aussi des faits successifs qui demandent à être scrupuleusement
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pain ; le chameau les transporte ; un pan de laine jeté sur trois piquets de bois les abrite; ils consomment tous les jours dans la solitude et dans les longs silences cette végétation sourde des idées.
« Cette vie patriarcale leur donne ce qui manque aux populations agricoles, guerrières ou industrielles de TOccident, le loisir. L'imagination est fille du loisir. Le loisir est contemplatif; la contemplation n*aboutit jamais qu*à rinfini : Tinfîni, c'est Dieu. Il est donc naturel que cette race, qui jouit du climat de la pensée plus qu'aucune autre, soit douée d une imagination plus puissante pour scruter les lois métaphysiques du monde supérieur, comme la limpidité de son firmament et la transparence profonde de ses nuits dans le désert lui ont fait scruter, la première, les lois célestes de l'astronomie. » Voilà une page belle de simplicité et de vérité. Nous n'en avons retranché que la dernière phrase, qui nous offre un rapprochement trop ingénieusement bizarre : « La méditation n'est-elle pas l'astronomie de l'âme ? »
Plus loin, c'est le désert admirablement décrit d'un coup de pinceau grandiose^ : « Le désert, autre Océan de steppes et de sables entrecoupés d'oasis, aussi impossible à délimiter que les vagues, où les tribus et les caravanes avancent et reculent comme des navires sur des flots. »
Citons encore quelques fragments de belles pages où l'auteur nous trace le portrait des Arabes, à l'époque où parut Mahomet :
« Une idolâtrie confuse, comme les rêves d'un peuple, enfant charnel et ignorant, avait remplacé parnji eux le culte pur d'Abraham et peuplé la Kaaba d'idoles. Cette théogonie inconnue résista aux Persans, aux Parthes, aux Phéniciens, aux Juifs, aux Romains, et continua, jusqu'à Mahomet, à pervertir la morale et à dépraver l'intelligence des Arabes. Les habitudes presque nomades de
leur vie et la nature de leur nationalité, qui n'avait d'autres liens d*unité que Torigine, le sile, la langue et les mœurs, rendaient toute modification dans leurs croyances et leur civilisation presque impossible. Ils ressemblaient au sable de leur désert, glissant dans les mains qui veulent le contenir.... La guerre était pour ainsi dire individuelle parmi eux. Le sang pour le sang était toute la justice.... Cette législation, féroce sous tant d'aspects, ne manquait cependant ni d'humanité, ni de vertu, ni de sagesse, ni même de raffinement sous d'autres rapports. Les Arabes poussaient jusqu'à la superstition le respect de l'hospitalité. Ils étaient braves, généreux, héroïques. Toutes les vertus et même toutes les délicatesses, que l'Europe n'a connues que plus tard, étaient immémorialement passées dans leurs mœurs. Sensibles à l'éloquence, à la poésie, à la musique, ils honoraient comme des demi-dieux les hommes doués de ces dons, qui leur semblaient surnaturels.... Telles étaient les mœurs des Arabes à l'époque de Mahomet. Quoique occupant un territoire assez vaste, ils n'étaient pas très nombreux. Le désert, l'éloignement des sources, les rochers, le sable, la vie pastorale qui dévore le sol, l'existence nomade qui ne fertilise rien où elle passe, l'absence de culture, qui n'était pratiquée que dans les environs des villes, petites et rares, enfin la polygamie qui tarit l'homme dans sa source, l'esclavage qui décime la famille, la guerre qui fauche les générations, ne permettaient pas à ces peuplades de se multiplier comme des peuples cultivateurs policés et sédentaires. On ne porte guère approximativement qu'à deux ou trois millions d'hommes le nombre de cette nation qui allait conquérir à sa foi un tiers du globe. »
Sur le premier plan du tableau ainsi disposé parait Mahomet. M. de Lamartine introduit avec beaucoup d'éclat
co personnage étrange et grandiose sur la scène qu'il vient remplir; il le suit avec un vif et puissant intérêt à travers les épisodes romanesques de sa vie; il raccompagne avec une sympathie contagieuse jusqu'au jour solennel de sa mort. Nous ne nous arrêterons pas à rechercher quelle est la part d'originalité qui revient à M. de Lamarline dans les éléments dont se compose cette biographie animée, quelles larges contributions il a levées sur les savants travaux de M. Caussin de Perceval et de M. de Ilammer; que d'emprunts le poète a faits aux innombrables ouvrages publiés de nos jours sur l'Islamisme et son fondateur. La question n'est pas là pour nous; il est incontestable que M. de Lamartine n'est pas un érudit : il ne l'est pas, et n'a d'ailleurs jamais prétendu l'être ; il a pris ses matériaux de toute main et les a mis en œuvre. Ce n'est pas un historien érudit, c'est un historien poète; il n'ajoute rien à la tradition et à la science, mais il dramatise l'une et l'autre. Tout ce qui» nous avons à demander à M. de Lamartine, c'est comment il a compris le caractère de Mahomet, comment il l'a apprécié ; c'est, en un mot, sa pensée philosophique sur le grand homme de l'Arabie que nous voudrions inlei'roger.
La première question que provoque naturellement le nom de Mahomet est celle-ci : Était-ce un imposteur? Jusqu'à quel point l'était-il? Où commençait son imposture, où finissait-elle? Sur ce point, M. de Lamartine montre une indulgence excessive d'appréciation à l'égard de Mahomet. A deux reprises différentes il repousse, avec une sorte d'indignation, toute incrimination d'imposture ; il va même jusqu'à déclamer, ce qui est rare chez lui ; il interpelle l'esprit de secte et l'ignorance, toujours prêts à déverser. ces incriminations mensongères sur les hommes qui ont renouvelé la face de l'esprit lui-
main dans tous les siècles. Cependant Voltaire, que je sache, n'était rien moins qu'un fanatique, et personne, plus que Voltaire, n'a été affirmatif dans le sens de l'imposture. Pour lui, Mahomet ne s'élève pas au delà d'un usurpateur hahile; il a tout d'un souverain, rien d'un prophète ; c'est l'imposture religieuse mise au service de l'ambition politique. L'esprit de secte n'est donc pas le seul intéressé à voir dans Mahomet l'illustre faussaire de l'inspiration; le naturalisme a aussi son intérêt dans cette explication, et n*a pas médiocrement contribué à la répandre.
Mais il ne sufïit pas de répéter que, dans Mahomet, il y avait un prophète convaincu; à moins d'admettre, ce qui répugne, que Mahomet fut réellement inspiré, à moins de faire une profession de foi implicite d'Islamisme, il faut expliquer comment il put arriver que Mahomet s'y trompa lui-môme et se porta de bonne foi pour inspiré, ne l'étant pas. Ici la pensée de M. de Lamartine se trouble, il revient souvent sur ce point délicat, mais il l'obscurcit par l'abondance des mots plutôt qu'il ne l'éclairé par la précision de l'idée. Tantôt Mahomet est pour lui un halluciné, il ne possède pas son esprit, il en est possédé ; la tension continue de sa pensée vers les choses invisibles le maintient dans un état violent d'extase presque habituelle. Mahomet n'est plus alors qu'un extatique convaincu, qu'un visionnaire de bonne foi, il rentre dans une catégorie bien connue d'aliénés. Mais comment concevoir que l'hallucination produise un système religieux si habilement agencé? En religion comme en politique, l'ordre ne sortira jamais du désordre; tantôt c'est encore moins que l'hallucination, c'est l'épilepsie ou la catalepsie intermittente; ce sont les organes malades qui réagissent sur l'intelligence et qui la faussent ; parfois même ce sont les sens qui, exaltés par l'extase
des voluptés, transportent Mahomet, par un évanouissement ou par un songe de son imagination, dans le ciel, où il s'entretient avec les patriarches, pères de sa foi. L*extase des voluptés I c'est là, certes, la plus triste des sources d'où puisse jaillir l'inspiration. Il arrive aussi à M. de Lamartine, pour expliquer cet étrange phénomène de l'histoire, d'associer des mots qui jurent de se voir accouplés. Il nous dit quelque part que Mahomet fut un enthousiaste politique, mais à qui sou enthousiasme laissait toute la lucidité de son génie. Ailleurs, dans le même sens, il nous dit que Mahomet fut inspiré de la raison. Enthousiaste politique, inspiré de la raison, voilà des formules hien dissonantes et qui nous font le même effet que la quadrature du cercle, ou toute autre expression composée de deux termes, dont l'un esl la négation expresse de l'autre. Je ne dis pas qu'il ne puisse y avoir une pensée juste dans l'esprit de M. de Lamartine quand il écrivait ces étranges définitions, mais cette pensée est restée dans l'ombre.
Essayons de pénétrer plus avant dans l'explication de ce caractère mystérieux qui est une de ces énigmes éternelles que l'histoire se plaît à jeter aux générations.
Et d'abord, en même temps que l'hypothèse de l'inspiration, écartons celle de l'hallucination. Tout ce qui vient de l'extase porte les traces de son origine; l'extase est, de sa nature, incohérente, mobile, fantasque, contradictoire; l'illuminé, c'est Bœhm, c'est Swedenborg, c'est Saint-Martin cherchant l'inconnu à la lueur errante du rêve. Ce qui sort de l'extase est vague, confus, insaisissable. Folie sublime, si l'on veut, mais folie, voilà le dernier mot de la philosophie de ces visionnaires. Est-ce là le fait de Mahomet? est-ce là le caractère de sa doctrine? bien au contraire. Tout dans l'Islamisme porte la trace du calcul, de la réflexion et du plagiat, tout y est
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marqué à Terapreinte d*un rationalisme savant et médité. Rien n'est donné au hasard de l'inspiration. C'est un vaste éclectisme auquel toutes les doctrines ont payé leur tribut, depuis les traditions bibliques jusqu'à la révélation chrétienne, sans oublier quelques vagues souvenirs des sabéens et des mages, non plus que les hérésies les plus récentes, comme celles des Jacobites et des manichéens. Le plagiat du mosaîsme et du christianisme se révèle à chaque page du Koran, mais c'est un mosaîsme et un christianisme transformés. Le surnaturel y est soigneusement éliminé. Le mystère a disparu. C'est une nouvelle édition de V Ancien eX dix Nouveau Testament à l'usage des peuples matérialistes et pourtant religieux. Rien ne ressemble moins que le Koran à l'œuvre d'un illuminé. C'est l'ouvrage d'un esprit ingénieux et subtil, habile à dépouiller les religions de tout ce qu'il peut leur enlever, sans choquer la raison des populations dont il se déclare Tapôtre.
Voyez encore avec quel soin tout dans l'islamisme est adapté au caractère, aux mœurs, au climat; l'éternelle fraîcheur des oasis célestes promise aux habitants altérés du désert, l'ivresse renaissante des voluptés -montrée dans un paradis sensuel à des peuples voluptueux, le dogme commode de la fatalité si bien fait pour plaire à ces paresseuses natures de l'Orient, pour qui l'activité est une douleur et la volonté une fatigue. Dans cette singulière appropriation d'un culte à un climat et d'une religion à un peuple, je vois un habile calcul, rien de plus. Que serait-ce si nous insistions sur quelques traits caractéristiques de la prétendue mission de Mahomet, par exemple sur le refus obstiné qu'il opposait aux incrédules qui lui demandaient des miracles? Un illuminé n'aurait pas, à ce point, désespéré de sa puissance. Il n'est pas de mystique qui n'ait cru être investi par Dieu
d^une certaine autorité sur les agents de la nature. Ce refus absolu de tout essai de miracle est bien plutôt le fait d'un philosophe que d*un halluciné.
L'œuvre et la vie de Mahomet sont donc parfaitement d'accord pour nous attester qu'il n'y a eu rien, dans la fondation de l'Islamisme, qui n'ait été parfaitement pré vu, calculé, réfléchi. Faut-il en conclure que Mahomet n'ait été qu'un imposteur? Non, sans doute, et ici nous sommes pleinement d'accord avec M. de Lamartine, quand il nous dit avec une mâle et sincère éloquence que l'hypocrisie n'est pas une force dans l'homme, mais une faiblesse, que les grands hypocrites sont de grands comédiens, mais ne sont pas de grands hommes; que l'enthousiasme est le seul levier assez fort pour soulever la terre ; mais que, pour que ce levier ait toute sa puissance, il faut qu'il ait pour point d'appui la foi d'un esprit intrépide et convaincu.
Nous croyons pleinement et sans effort à la conviction intrépide de Mahomet, à sa foi en lui-même, à son enthousiasme pour son œuvre. C'est lui-même qui a composé son dogme et inventé sa religion à l'aide des matériaux nombreux qu'il avait recueillis dans les traditions du désert ou dans les entretiens célèbres qu'il avait eus avec les moines de la Syrie. Mais ce dogme était si supérieur à la théogonie grossière de ses pères, cette religion s'élevait si fort au-dessus de l'idolâtrie de ses compatriotes, que Mahomet put, dans la sincérité de son cœur, faire hommage de son œuvre à Dieu, et prendre pour une inspiration divine l'oracle naturel de sa raison. On se suppose tout près du ciel dès qu'on dépasse l'humanité. 11 est si doux et si agréable à l'amour-propre de se croire favorisé d'un commerce direct et spécial avec Dieu! Cette conviction fut sincère, dès l'origine, chez Mahomet; elle fut intrépide et inébranlable, nous le
croyons. Mais bientôt elle se compliqua d'une nécessité politique. Pour être souverain, il fallait être et paraître prophète. Ici, sans contredit, il faut faire une partàTimposture. Le rôle extérieur commence, et dès lors aussi commence un jeu grandiose et solennel : le jeu terrible d'un homme qui veut s'imposer à un peuple comme un apôtre et comme un roi. L'empire sera le prix de l'apostolat : tout sera donc mis en dehors pour faire accepter la doctrine. C'est alors que les visions se multiplient, que les extases abondent, que le merveilleux déborde. C'est alors aussi que fmit pour nous la sincérité de Mahomet. Il jouera jusqu'à la fin la grande comédie du surnaturel, mais avec une habileté si consommée, avec un si grand air d'inspiré, avec une aisance si pleine de grâce et de force, qu'on se demande parfois si Mahomet ne fut pas dupe lui-même de Tenthousiasme qu'il voulut inspirer. Il y a de si étranges faiblesses dans l'amour-propre, une si complaisante crédulité dans l'orgueil I — Sincérité dans la conviction de sa mission divine, imposture dans les moyens qu'il mit eu œuvre pour la faire accepter de son peuple, et peut-être, finalement, retour de rillusion sur celui-là même qui sut la mettre en jeu ; voilà, selon nous, l'explication de ce phénomène complexe qui s'appelle Mahomet. Est-ce là ce que M. de Lamartine appelle enthousiaste politique, inspiré de la raison? Je le veux bien, mais encore était-il bon de donner le mot de ces énigmes, et, si je puis le dire, de défmir CCS défmitions.
En général, dans l'œuvre nouvelle de M. de Lamartine, c'est la partie critique qui est la plus faible. Là où le poète excelle, c'est dans le drame, c'est dans la légende, c'est dans le récit. Soit qu'il nous raconte, d'après les biographes arabes, les grands présages qui annoncèrent la venue du Prophète, soit qu'il nous montre cette
enfance positive, cette jeunesse silencieuse et recueillie déjà entourée de signes mystérieux, déjà consacrée à Dieu par la méditation et la prière, soit qu*il nous peigne à grands traits les douleurs, les luttes, les souffrances de Taposlolat, la fuite du Prophète à Médine, les humbles origines de son pouvoir, les premiers combats, les victoires qui étaient comme la sanction du Prophète devant les peuples, et les défaites qu'il interprétait comme l'épreuve de ses disciples, son entrée triomphante à la Mecque et le renversement solennel des idoles de la Kaaba, qui marque l'avènement véritable de l'Islamisme, soit enfin qu'il nous fasse pénétrer par quelques traits bien choisis dans la vie privée et le caractère, ou qu'il expose avec une sorte de grandeur funèbre le tableau majestueux des derniers jours, des heures suprêmes de cet homme étonnant, fondateur à la fois d'une religion et d'un empire, dans tous ces récits divers, dans ces peintures brillantes et animées, M. de Lamartine est inimitable. Mais, remarquons-le bien, la critique est presque absente : c'est moins une histoire qu'une grande peinture épique ; la légende y domine, et là toutes les qualités du poète se trouvent à l'aise, la grandeur, l'élévation, la richesse, l'éclat.
D'ailleurs, il est facile de voir que M. de Lamartine ne se retrouve tout entier lui-même que dans la peinture des personnages épiques. Il évite et décline volontiers le détail des faits secondaires dont se compose la trame de la vie de l'humanité. Il ne prend guère à l'histoire que ses épisodes principaux, et dans chaque épisode, ce qu'il choisit c'est le héros, que ce héros soit, d'ailleurs, peu lui importe, l'ami ou le fléau de l'humanité. Tout disparaît dans l'éclat des grandes figures auxquelles M. de Lamartine prodigue l'éblouissant coloris de son pinceau.
Mahomet domine et absorbe tout l'intérêt du premier volume. Le second volume pourrait s'intituler : l'Épopée de Tamerlan. On pourrait se demander par quelle bizarrerie l'historien de la Turquie montre pour le héros sauvage un si vif intérêt et presque tant de passion pour sa gloire. Car enfin, si Tamerlan est le frère de race et de foi des Ottomans, ce fut un Gain, comme le dit spirituellement M. de Lamartine. Jamais la race d'Othman ne se vit si près de sa ruine que le jour où cet immense débordement des hordes tartares s'arrêta sur les plaines néfastes d'Angora. Ce jour-là, le grand écroulement de la fortune de Bajazet couvrit de débris les rivages ensanglantés de l'Asie ; et si les fils du sultan captif régnèrent sur quelques provinces disputées, ce fut par grâce. C'est la pitié de Tamerlan qui leur permit de vivre et de régner. Comment donc se fait-il que l'historien sympathique des Turcs étende sa sympathie sur leur plus cruel ennemi ?
C'est que Tamerlan est un des types les plus grandioses et par conséquent les plus poétiques de l'histoire. Il attire l'imagination par deux qualités qu'il eut à un degré inouï : la force et la magnificence.
Cet homme, qui comptait ses soldats par centaines de mille et ses sujets par centaines de millions, ce souverain de vingt-sept dynasties tartares ; ce conquérant, qui détruisait plutôt encore qu'il ne soumettait, au galop de son cheval, les innombrables contrées de l'Asie ; ce maître de la vie et de la mort sur une incommensurable étendue de terres et de peuples; ce roi de l'espace a pour H. de Lamartine un irrésistible attrait. C'est avec une étrange volupté que le poète dénombre les hordes et les nations qui servent d'escorte à ce sinistre souverain. Il se complaît dans ces fabuleuses énumérations, et loin de les réduire à des proportions plus historiques et plus hu-
maincs, il incline, comme poète, à les exagérer. Il aime à dramatiser cette force du néant. 11 fait retentir à nos oreilles, avec ime sorte de jouissance lyrique, les grands écroulements des nations et des empires, les catastrophes des peuples, les massacres immenses, toutes les colères de Dieu à la fois déchaînées dans cet ouragan de fer et de flamme. La force de Tamerlan n'avait d'égale que sa magnificence. On croit lire un conte des Mille et une Nuits quand on parcourt ces longues descriptions des fêtes et de la pompe du souverain tartare, riche des dépouilles du monde. M. de Lamartine nous éblouit et s'éblouit lui-même en nous montrant ces trAnes d'or, ces urnes pleines de pierreries et versées comme Teau, ces villes tendues d'or et de soie tissés, ces firmaments artificiels de lapis constellés d'autant de diamants que le ciel l'est d'étoiles, ces palais de cèdre et de marbre dont les façades avaient quinze cents coudées d'étendue. Tout cela, disons-le franchement, est plus digne de la sultane Shéhérazade que de l'historien. Nous touchons ici à la puérilité du merveilleux.
Il n'en est pas moins vrai que cet Attila magnifique a toutes les sympathies de M. de Lamartine. Plusieurs fois il parle de cet étrange héros avec admiration, presque avec enthousiasme. Dieu me pardonne! en plus d'un endroit il semble l'admirer, le vénérer comme un philosophe sublime, comme le missionnaire armé de la vérité à travers l'Asie. Tamerlan missionnaire ! Voilà de quoi s'émerveiller, sans doute ! Écoutez pourtant M. de Lamartine. On dirait que Tamerlan porte en lui la sagesse de l'Orient et qu'il incline son front sous le poids de la pensée : « Sérieux, pensif, ne riant jamais, lent à délibérer, prompt à accomplir.... capable d'opprimer, jamais de mentir.... passionné pour les philosophes qui cherchent à soulever le rideau des mondes par la science....
savant dans toutes les sciences humaines. » Quand le conquérant, las de ses dévastations dans la Perse, dans rinde, dans la Syrie, rêve une autre conquête, celle de la Chine, M. de Lamartine nous affirme que ce n'est pas rinsatiabilité de Tâme humaine, ni Tambition infînie du conquérant, qui pousse le vieux guerrier à risquer sa gloire et sa vie pour traverser les déserts inhabités de la Tartaric avec tout un peuple, et pour aller subjuguer un autre peuple inorfensif de deux cent millions d*hommes : non, le seul mobile de Tamerlan est le zèle de Tunité de religion. Enfin, lorsque frappé parla mort, au fond des steppes, Tamerlan a quitté son glaive avec la vie, M. de Lamartine apprécie à grands traits le rôle qu'il a rempli dans le monde, et il se trouve que Tamerlan n'est rien moins que le conquérant de la civilisation et du déisme, le fléau des idoles, l'apôtre armé, portant la mort, mais portant au moins une grande idée devant lui. Et, dans un immense holocauste oratoire, M. de Lamartine immole à ce héros de la vérité, Alexandre et César, Gengis-Khan et Napoléon I
L'apôtre armé du vrai Dieu, ce barbare qui n'était puissant que pour détruire, qui bâtissait des pyramides avec les corps vivants des ennemis blessés, qui faisait charger avec des têtes coupées les canons de Smyrne, qui faisait fouler aux pieds des chevaux tartares une multitude d'enfants venus pour implorer sa pitié, qui ne considérait les hommes que comme les vils matériaux de ses fantaisies, et qui sacrifiait pour un caprice des millions de vies humaines I L'apôtre de la vérité, celui qui ne sut que promener l'incendie et la mort par toute la terre ! C'est à d'autres signes qu'à ce pouvoir du néant que se reconnaît la prédication de la vérité. Il serait inutile d'insister; mais rien ne nous semble offenser la dignité humaine comme ces apologies de la force et ces apothéoses du
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glaive. Devant ces crimes gigantesques contre Thumanité, M. de Lamartine reste impassible, et dans la page suivante il glorifiera le criminel. Il semble que la grandeur du forfait lui cache le forfait. Nous ne demandions pas de déclamation à M. de Lamartine, nous lui demandions un mot, un cri. Craignons, par cet excès d*enthousiasme poétique pour ces faucheurs d'hommes, de pervertir le sens moral; n*en faisons ni des symboles, ni des types surhumains; ayons le courage de voir et de faire voir ce qui est réellement dans ces gcands scélérats de Thistoire : la colère de Dieu et quelque immense expiation de l'humanité.
H. de Lamartine a trop d*enthousiasme. Il embellit tout ce qu*il touche, il transfigure tout ce qu*il étudie. Tamerlan est un apôtre; les Ottomans sont presque, dans son livre, une race supérieure. On pourrait y signaler une tendance persévérante à sacrifier les chrétiens aux Turcs, toutes les fois que les deux religions sont en présence. On dirait, par moment, d un dévot de Tislamisme. Je sais bien que ce sont là les entraînements involontaires du narrateur et les distractions du poète : mais quand on a tant d*enthousiasme, il faudrait se surveiller un peu. Cette tendance se révèle dès les premières lignes de la préface, où H. de Lamartine tance vertement Byron et Chateaubriand pour avoir préciié, contre les Ottomans, une croisade d'opinion en faveur de la Grèce. Lui-même se repent, en termes amers, d'avoir été philhellène. Il déplore que l'enthousiasme poétique ait émancipe la Grèce en dépit des hommes d'État. Ceci n'est rien, sans doute, et d'ailleurs ce regret, empreint de patriotisme ottoman, peut avoir à cette heure son opportunité. Ce qui est plus grave, c'est de prendre parti pour Bajazet contre l'héroïque croisade des six mille Français accourus au secours de Sigismond, et de faire de ces libérateurs
une véritable invasion de barbares, comme si la civilisation était dans le camp de Bajazet. Ce qui est plus grave, c'est d atlaquer vivement l'institution des chevaliers de Rhodes et des chevaliers de Malte, sentinelles avancées de la chrétienté, et presque de les maudire pour s'êlre établis sur un rocher, au milieu des mers, et y avoir gardé, pendant des siècles, comme des vestales du sang humain, le feu éternel de la guerre. Cette guerre, qu'était-ce sinon la police nécessaire des mers et des rivages, et la protection armée des chrétiens contre les envahisseurs des Lieux Saints ? Ce qui est plus grave que tout cela, c'est d'avoir, quelque part, expliqué les victoires rapides de la race d'Othman sur les races dégénérées du vieil empire par la supériorité naturelle des jeunes idées. La race était jeune, cela est vrai, et c'est ce qui fit qu'elle fut victorieuse ; mais l'idée ne l'était pas, car tout ce qu'il y a de vrai dans l'islamisme est un plagiat de la Bible. D'ailleurs une idée, par ellemême, n'est forte qu'à la condition d'être vraie, et je ne pense pas que M. de Lamartine pousse l'enthousiasme musulman jusqu'à prétendre que, dans ces grandes rencontres de l'Occident chrétien et de l'Orient mahométan, la vérité fût sous les drapeaux des sultans. Les Turcs ont eu l'irrésistible élan de la jeunesse contre des races usées, cela est incontestable; mais combien de temps cet élan a-t-il duré? Deux siècles, trois au plus. Et y at-il maintenant en Europe une civilisation plus nouvelle et plus décrépite ?
C'est un procès de tendance que nous faisons à M. de Lamartine, nous l'avouons. Il fait d'incroyables efforts pour réhabiliter la race et la loi religieuse des fils d'Othman ; il ne croit pas à la décadence de Tempire turc ; il ne croit pas que l'esprit de cet empire, tel qu'il est constitué, soit radicalement incompatible avec les nécessités
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impérieuses des temps modernes; il espère que, si Tislaraisme a besoin d*une régénération, cette régénération se fera sans effort et d'elle-même, au contact de l'Occident. C'est là, selon nous, une pure chimère qui tient à une erreur fondamentale de M. de Lamartine sur le véritable cat*actère de l'islamisme. Cette erreur elle-même n*est qu'une des formes de cette illusion par enthousiasme à laquelle nous avons vu que M. de Lamartine est particulièrement sujet dans toutes ses histoires.
Il y a deux parts bien distinctes dans le Koran : l'une générale, vraie, philosophique et rationnelle, fondement universel de toutes les religions modernes : je veux dire les grandes idées de l'unité et de l'immatérialité de Dieu, de l'immortalité de l'ûme et de la sanction future. L'autre partie du Koran est particulièrement appropriée au génie et aux mœurs de l'Orient : elle a un caractère spécial, indigène, exclusif. C'est, sans parler d'une foule de prescriptions de détail qui pourtant ont force de loi divine aux yeux du bon musulman, c'est le dogme de la fatalité qui domine l'homme dans la vie privée comme dans la vie publique, c'est encore cette morale sensuelle qui permet la polygamie sur la terre et promet d'éternelles voluptés dans le ciel; c'est enfin le dogme essentiel de la conquête qui pousse le vrai fidèle à faire la propagande par le sabre et à imposer en même temps aux nations la foi et la loi. Ces deux parts sont très distinctes dans le Koran, mais elles sont inséparables. Si vous en retranchez une, le Koran n'est plus le Koran. L'originalité de l'islamisme est là, il faut bien le reconnaître. Si vous voulez faire l'histoire réelle et non le roman embelli de rislamisme, il faut présenter sur la même ligne dans votre livre, ces deux parties de la doctrine, comme elles sont sur la même ligne dans la foi du musulman. Procéder autrement, c'est se payer de généreuses chimères.
c'est fausser Tesprit de Tislam pour le présenter sous un plus beau jour. C'est là un artifice de polémique, ce n'est pas la méthode de l'histoire.
Tel est pourtant le procédé habituel de M. de Lamartine. Toutes les fois qu'il expose, à grands traits, la doctrine de Mahomet, il met dans tout son jour la partie générale et philosophique, la seule qui lui convienne. Il laisse dans l'ombre les dogmes particuliers et indigènes qui lui répugnent. A l'entendre, on croirait que le mahométisme est la plus rationnelle des religions, que dis-je ? la seule rationnelle ; car à la manière dont il l'expose, il n'y a rien que de parfaitement raisonnable. Ce sont les purs oracles de la raison naturelle. L'islamisme ainsi interprété n'est que la doctrine philosophique du théisme. (( Jamais homme, dit M. de Lamartine, résumant en quelques mots la prédication de Mahomet, jamais homme ne se proposa un but plus sublime, puisque ce but était surhumain : saper les superstitions interposées entre la créature et le créateur, rendre Dieu à l'homme et l'homme à Dieu, restaurer l'idée rationnelle et sainte de la divinité dans ce chaos de dieux matériels et défigurés de l'idolâtrie. » En vérité, est-ce là tout? Mais, à ce compte, Mahomet a fondé une philosophie et non pas une religion. Ce n'est pas là une exposition sérieuse, et pourtant si nous la citons, c'est que c'est à cela que se réduisent toutes les informations de M. de Lamartine sur cette religion. Il répète sans cesse ce magnifique et simple programme des vérités primordiales de la raison, l'unité de Dieu, l'immortalité des âmes, la récompense ou le châtiment après la mort, selon la vie, l'aumône, la prière obligatoire. A merveille! Vous mettez en lumière précisément la seule partie de la doctrine que la raison universelle approuve. Vous ne tenez pas compte du reste, qui pourtant fait partie intégrante, essentielle du dogme.
Vous choisissez ce qui vous convient dans le Koran» et, quand vous en avez lu une ou deux pages arbitrairement choisies, vous fermez le livre : c'est de Téclectisme rafliné ; je dirai plus, c'est de 1 éclectisme habile; mais si vous voulez être sincère, allez jusqu'au bout ! Ne prenez pas à votre gré tel ou tel chapitre. Tous les chapitres ont le même crédit sur l'esprit du croyant. Pourquoi choisissezvous ceux-là seuls qui vous conviennent? Que diriezvous d'un philosophe qui, pour démontrer que la religion chrétienne est de tout point conforme à la raison naturelle, en éliminerait tous les mystères? Ce serait là un singulier christianisme, sans doute, et, à ce prix, toutes les démonstrations seraient trop faciles. Mais vous agissez précisément de même, quand vous réduisez l'essence du Koran à ces deux grandes idées, l'unité de Dieu et l'immortalité de l'àme.
A ce prix aussi H. de Lamartine démontre trop aisément sa thèse fondamentale de la régénération prochaine de l'islamisme. Sans doute, si c'étaient là tous les dogmes fondamentaux, la difficulté serait médiocre et l'événement infaillible. On n'aurait presque pas d'argument sérieux à opposer à ces nobles espérances d'une religion régénérée. Certes, ce n'est pas de ce côté-là que viendront les obstacles. Hais il y a, nous l'avons dit, d'autres dogmes spécialement nationaux, exclusifs, indigènes, et c'est de là, assurément, que viendra la résistance. Un préjugé est bien fort dans le cœur d'un peuple, quand il a pour appui la foi.
Or, je le demande, comment espère-t-on concilier jamais avec les exigences et les progrès des sociétés modernes des dogmes tels que ceux-ci : « Aucun peuple ne peut avancer ni retarder l'instant marqué pour sa ruine » ; ou des institulions.sociales telles que la polygamie, ou cet esprit général d'orgueil et d'isolement, loin du con-
tact impur des infidèles, tel qu'il ressort à chaque ligne du Korau? Je prends le dogme de la fatalité. Y a-t-il rien de plus contraire à Tespérancc d'une régénération ? Pour qu'un peuple se régénère, ne faut-il pas d'abord qu'il en sente l'impérieux besoin? Et pour sentir le besoin de cette transformation sociale, ne faut-il pas qu'il soit animé et soutenu par celte mâle conviction qu'il peut, par son effort, retarder l'instant de sa ruine, comme il peut la précipiter par sa mollesse et par sa langueur? Dans ce grand travail de régénération, que deviendra le principe farouche de l'orgueilleux isolement que le vrai musulman pratique encore dans toute sa rigueur? Ëh quoi! c'est eu s'appuyant sur la main de l'impur giaour que le croyant relèvera son empire ébranlé ! Il s'éclairera de ses lumières! il se mettra à l'école de l'infidèle, lui, le seul fils, le seul adorateur du vrai Dieu, le privilégié du ciel! mais il ne faudra donc plus mépriser l'infidèle, bien plus, il faudra le regarder comme un égal, comme un frère. Comme un frère, ce mécréant qui ne reconnaît pas l'autorité surnaturelle du Prophète ! Quelle série de contradictions aux dogmes et aux principes les plus essentiels du Koran !
Et pourtant nous croyons, nous aussi, nous 'voulons croire à la régénération de ces races vaillantes qui viennent de se réhabiliter par le glaive à la face de l'Europe attentive et émue. Un peuple ne meurt pas quand il a prouvé si énergiquement son désir de vivre. La race ottomane a voulu vivre, elle vivra, et, comme pour cela il faut qu'elle se régénère, nous croyons fermement que nous verrons s'opérer ce prodige de la transformation d'un peuple. Mais cette transformation ne s'opérera pas sans peine et sans effort. 11 y aura, si nos pressentiments ne nous trompent pas, une crise terrible dans l'histoire de cet empire. Quelque chose d'antique et de grand
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mourra dans ce rajeunissement d*un monde : ce sera ,
rislamisme. Gomme on i*a dit avec raison avant nous : rislamisme réformé est une pure chimère : il n'existe qu*à la condition d*une foi absolue. Quand on cesse de croire à un seul verset du Koran, le Koran tout entier s*écroule. On ne peut pas impunément faire la part du scepticisme dans les religions positives. Elles cessent d'être, quand elles cessent d*étre tout ce qu'elles sont. Au contact de l'Occident, l'Orient aura puisé le germe de la civilisation chrétienne, qui est la loi de l'avenir : le christianisme ira refleurir, n'en doutez pas, sur les rivages oïl il est né. Qu'importe, après tout, que l'islamisme meure, si, à ce prix, la race énergique d'Othman est sûre do ne pas périr? Ce sera le commencement d'un grand peuple et la fin d'un vieux mensonge.
Trente-deux ans à travers l'Islam (1852-1864).
Ce livre est de Thistoire, avec les allures et Tapparonce d*un roman. Il raconte les années les plus laborieuses et les plus brillantes de la conquête de TAlgéric, montrant sous un jour saisissant un grand nombre de faits et quelques personnages, plus célèbres que bien connus, particulièrement les deux plus grands, Témir Abd el- Kader et le marécbal Bugeaud. L*émir est étudié par Tauteur dans Tintimité la plus invraisemblable et, quant au maréchal Bugeaud, H. Roches, en qualité d*interprète et de confident, était devenu « sa parole », au témoignage des Arabes, sa parole accréditée, le lien entre deux civilisations réfractaires et deux puissances ennemies. En même temps, ce livre est des plus étranges, des plus dramatiques et des plus émouvants, et, quelque confiance que Ton ait dans Tauteur, on a besoin, pour croire à de pareilles choses, de lentendre prononcer à divises reprises ces mots ou des mots analogues : « J*ai dit vrai » .
Il se produit, à Theure qu*il est, dans le monde littéraire, un mouvement très prononcé contre le romanesque dans le roman. On veut que Tauteur qui invente des personnages et des situations copie ses inventions sur la réalité scrupuleusement exacte. Mais on ne s*aperçoit pas qu*à chaque instant la réalité, plus riche et plus féconde qu*on ne l'imagine, proteste contre la pauvreté d'observa-
tion de ses nouveaux interprètes. Ce livre en est la preuve. Si le romanesque est Tinvraisemblable dans les choses, Tétrange dans les combinaisons d^événements, la surprise dans les rencontres de personnes que tout sépare, Tindustrie d'un hasard qui vient tour à tour nouer ou dénouer les situations, créer des péripéties en dehors de toute prévision raisonnable, jeter la fantaisie d*un poète inconnu à travers les calculs d'un géomètre de la vie, dans les inductions [réglées d'un utilitaire ou les faciles prophéties d'un réaliste, qu'on lise ce livre et qu'on se demande s'il n'y a pas dans une telle existence, simplement racontée, presque autant de romanesque qu'il peut y en avoir dans Monie-Christo, C'est bien le trait, en effet, de cette biographie inquiète que l'aventure tente et disperse pendant de longues années, jusqu'au moment où le tempérament se calme, oix se fait sentir un empressement moindre à se jeter, chaque jour, en proie au hasard et à recommencer une vie nouvelle. Aventures de guerre ( t d'amour, entreprises sans but défini, audaces sans raison, mais non sans résultat, poussées extravagantes d'une activité qui ne se possède pas pour décider, mais qui reprend l'empire d'elle-même pour se tirer d'affaire, quand l'action est engagée, imaginations tristes ou folles, sangfroid tardif, voilà une partie de cette existence, menée avec un surprenant entrain à travers le tumulte des événements bizarres qu'on a soi-même provoqués, et qui fait songer à quelques-unes de ces destinées du temps confus et des sociétés irrégulières, comme au moyen âge, où il surgissais, du chaos des éléments mêlés, des fortunes si singulières. L'aventurier (car il y en a un dans le héros de ce livre) a engagé un duel avec le hasard ; il en est sorti victorieux, non sans quelques blessures d'amour-propre et de conscience, à travers des périls inouïs. De chaque page de ces Mémoires on peut dire qu'elle vous prépare
à des surprises nouvelles et qu'avec cet auteur « on s'attend toujours à de l'imprévu. »
Telle est l'impression qui se dégage de ce livre. Le romanesque et riiistoire mettent là une double et ineffaçable empreinte. Quant au caractère littéraire, est-ce vraiment la peine d'en parler? Réglons, une fois pour toutes, cette question de style. Il n'y en a pas, si par là on entend un effort suivi et continu pour écrire, le souci de l'expression juste à la fois et neuve, s'excitant à peindre une situation nouvelle, un état d'esprit correspondant à une série d'impressions ou d'événements inconnus, une sollicitude d'artiste pour arriver au mieux par une série d'approximations essayées et rejetées, une vigilance employée à se corriger sans cesse et à écarter l'a peu près pour atteindre au définitif. Non, il n'y a pas de style, en ce sens, ou, s'il y en a, on ne le voit pas, tant il est clair, rapide, transparent, se confondant avec la chose qu'il montre, n'arrêtant le regaixi à aucun relief accentué, à aucun trait fortement dessiné ou vivement coloré. Il y a autre chose : un courant, que rien ne trouble ou n'arrête, de mots et de phrases qui peignent sans aucun effort la réalité vue et l'impression reçue, un naturel d'expression, un pittoresque involontaire qui nait de la rencontre de l'émotion et du langage spontané; une sorte de conversation écrite, avec ses incorrections, ses répétitions, ses [négligences, mais si voisine de la narration immédiate qu'on ne l'en distingue pas. L'auteur nous parle quelque part de la verve qui animait autrefois ses récits, au bivouac de l'armée française, au retour des grandes aventures tentées au pays de llslam; il a retrouvé cette verve quand, à la sollicitation de quelques amis, il a voulu condenser et fixer la matière flottante de ses souvenirs. Il n'est pas devenu écrivain ; mais il a pu redevenir le causeur d'autrefois sous la tente; il a ressaisi, avec une étonnante fidélité de
nous. Une série de hasards le jette presque nu à Civita- Vecchia. De là il arrive à Rome, ce pèlerin de la Bleeque, et presque sans transition, comme un conte des Mille et une Nuits; le soir même, dans la chapelle dei Canonicij il assiste au Miserere j le cœur surexcité par une espérance nouvelle, les pieds saignants delà longue route qu*il vient de faire ; des pressentiments mystérieux Tagitent, puis s'accomplissent ; il se convertit à la foi qu'il a si longtemps reniée, sinon dans le fond de son cœur, du moins dans Texte rieur de sa vie et sous Thabit d'un excellent musulman. Il veut même se faire prêtre. Jésuite; le général de Tordre, le R. P. Roolhan, mis au courant de sa vie, doute un peu de cette vocation nouvelle; le pape» qu'il consulte, lui conseille, dans une petite allocution fort spirituelle, d'y renoncer. Enfin le général Bugeaud le rappelle en Algérie, et met fin, en termes énergiques, à ses velléités d'apostolat*. Dés lors, rendu à sa vraie carrière, il redevient l'auxiliaire le plus actif, le plus intelligent, le plus dévoué du général, en qualité d'interprète de Tarmée d'Afrique, et surtout comme diplomate secret auprès des grands chefs de l'Algérie, qu'il a tous plus ou moins connus dans quelques phases de sa vie aventureuse. Il organise avec la plus extrême prévoyance les tribus des Hauts Plateaux, il suit, avec un courage plus militant que ne le comporte son emploi pacifique, la belle campagne du Maroc, terminée par la bataille de TIsly.
Un prochain volume nous racontera la suite de cette destinée errante, les missions au Maroc, à Tripoli et à Tunis, où l'auteur a représenté la France comme consul
1. Quelque temps après cet incroyable incident de Rome, le général Bugeaud, en présentant Roches à un bote illustre, qui nous Ta
raconté, lui disait : « Imaginez-vous que ce b -là a voulu se faire
moine. Je l'ai rappelé à l'ordre en lui disant que je le traiterais comme un déserteur. »
des impulsions, avec l'espoir charmant de se faire comprendre de son amie dans sa langue natale. Des circonslancos dramatiques le séparent d'elle; elle se marie, on Tenlève d'Alger, on la transporte à Milianah, où règne alors le puissant émir, en paix apparente avec la France. La passion inspire à l'amant abandonné une idée folle ; sa curiosité s'éveille pour te héros militaire et sacerdotal do l'Islam algérien; il se décide, par un étonnant coup de tête, à se rendre près de lui; il quitte sa patrie, son père ; il franchit le dernier campement de l'armée française, cette seconde patrie ; il conçoit sa résolution dans une sorte de transport d'imagination, et l'exécute avec un sangfroid incomparable. Toute sa destituée est dans ce contraste.
Le voilà l'hôte d'Abd el-Kader. Pour se faire- bien accueillir de l'émir et du monde nouveau où il entre, il feint d'être musulman ; il observe les rites extérieurs de cette religion, il en prend le langage, les coutumes, le costume; il s'attache avec un vrai dévouement à la fortune nomade et guerroyante de son nouveau chef à travers les territoires et les tribus encore rebelles. Suspect, malgré tout, aux fanatiques qui entourent l'émir, plusieurs fois dénoncé, il subit une terrible disgrâce et manque de perdre la vie à Tlemcen où on l'a exilé, sous prétexte de parfaire son éducation i*e!igieuse, dans une sorte de captivité barbare à laquelle tout autre aurait succombé. Il s'échappe de cette sorte de geôle théologique, revient à Medeah, y conquiert une seconde fois la confiance d'Abd el-Kader par sa mâle attitude. Puis il dirige, à titre d'officier du génie improvisé, le siège d'Aîn-Mahdi, une oasis fortifiée en plein désert. Envoyé comme parlementaire et considéré comme espion dans cette ville, sa vie y est menacée ; la protection de la jeune Mauresque qu'il a aimée autrefois, et qui se rencontre là comme une providence
276 VARIÉTÉS UnÉRAIRES.
invisible et inespérée, le sauve de la mort. Après de grands efforts, la ville assiégée capitule. Léon Roches jouit des justes récompenses que lui prodigue Témir, par lui victorieux ; il est au comble de la faveur» et par un dernier trait, qui n'est pas sans inconvénient, l'émir le marie à l'une de ses jeunes parentes. Le voilà aux trois quarts musulman, favori d'Abd el-Kader, marié. Mais les événements changent et se précipitent ; à des signes certains, il s'aperçoit que la guerre va recommencer avec la France; avec une décision virile, bien que tardive, il avoue à l'émir qu'il n'est pas musulman. Courroucé, mais généreux, le sultan des Arabes le laisse fuir hors du territoire soumis à sa domination. 11 redevient Français.
A Paris, où il va se reposer des fortes émotions qu'il a traversées, il est reçu par M. Thiers, alors ministre, qui avec sa curiosité accoutumée, l'épuisé de questions, absorbe avec avidité tous les renseignements qu'il peut obtenir de lui sur la situation des affaires arabes et les forces de l'émir. Renvoyé avec honneur en Afrique, attaché au général Bugeaud, sa fortune serait faite et il n'aurait plus qu'à suivre le cours propice des événements qui vont précipiter la conquête de l'Algérie; mais, encore une fois, l'esprit d'aventure se réveille ; sous l'impression de chagrins domestiques et aussi d'un attrait singulier pour ce monde de l'Islam où il a vécu, voilà qu'il va s'y replonger, abordant des situations nouvelles et comme avide des périls auxquels il s'est déjà soustrait avec tant de peine; le fanatisme musulman l'attire invinciblement. Il se confère à lui-même la plus périlleuse des missions ; il va dans tous les grands centres théologiques de l'Islam, à Kairouan d'abord, puis au Caire, à la Mecque enfm, solliciter dans une série de petits conciles, puis dans un grand concile fmal, la fettoua, la décision autorisant les populations musulmanes de l'Algérie à vivre sous la domi-
nation des Français, après qu'elles auront acquis, par une longue lutte, la conviction de Tinutilité de la résistance. C'était un gage théologique, et comme une garantie religieuse, de la plus grande efficacité, qu'il ambitionnait pour la France.
C'est peut-être cette mission volontaire, accomplie avec un mélange inouï d'audace et de calcul, qui forme la partie la plus extraordinaire de cette extraordinaire histoire. Musulman par l'habit et le rôle accepté, je dirais presque par un coin de l'âme, par habitude, par secrète sympathie et inclination de cœur, voilà notre compatriote s'acharnant à la conquête des ulémas les plus célèbres, assemblés à la Mecque. Que d'adresse, quelle possession de soi-même, quel empire sur toutes ses paroles, sur tous ses gestes, pour mener à bout une pareille entreprise, sans démentir jamais son rôle dans la compagnie de ces théologiens fanatiques, dans cette foule hypnotisée de pèlerins avec lesquels il visite la Caaba, dans Thospitalité de plusieurs jours que le grand chérif lui offre à Taîf ! Il va partir, il part, emportant la fettotia, ce gage tant envié, qui à lui seul vaut tous les périls courus, les fatigues endurées. Il croit tout sauvé ; tout semble perdu. En pleine cérémonie religieuse à la Mecque, à l'arrivée des grandes caravanes, pendant le sermon solennel d'Aârafat, on le reconnaît à des signes certains comme chrétien, on le dénonce; un grand tumulte s'élève; il est emporté comme une paille dans un ouragan ; il croit que c'est à la mort, c'est au salut. Des nègres, fidèles émissaires du chérif, qui, de loin, veille amicalement sur lui, l'enlèvent, le jettent lié et garrotté surun chameau coureur; il parcourt vingtdeux lieues dans une nuit, et, le lendemain, on le lance comme un colis, mais vivant encore, sur un misérable bateau de la mer Rouge.
Voici qu'une nouvelle face de sa fortune se montre à
nous. Une série de hasards le jette presque nu à Civitia- Vecchia. De là il arrive à Rome, ce pèlerin de la Blecque, et presque sans transition, comme un conte des Mille et une Nuits; le soir même, dans la chapelle dei Canonici, il assiste au Miserere ^ le cœur surexcité par une espérance nouvelle, les pieds saignants delà longue route qu'il vient défaire; des pressentiments mystérieux l'agitent, puis s'accomplissent ; il se convertit à la foi qu'il a si longtemps reniée, sinon dans le fond de son cœur, du moins dans l'extérieur de sa vie et sous l'habit d'un excellent musulman. 11 veut même se faire prêtre, jésuite; le général de l'ordre, le R. P. Roothan, mis au courant de sa vie, doute un peu de cette vocation nouvelle; le pape, qu'il consulte, lui conseille, dans une petite allocution fort spirituelle, d'y renoncer. Enfin le général Bugeaud le rappelle en Algérie, et met fin, en termes énergiques, à ses velléités d'apostolat*. Dès lors, rendu à sa vraie carrière, il redevient l'auxiliaire le plus actif, le plus intelligent, le plus dévoué du général, en qualité d'interprète de l'armée d'Afrique, et surtout comme diplomate secret auprès des grands chefs de l'Algérie, qu'il a tous plus ou moins connus dans quelques phases de sa vie aventureuse. Il organise avec la plus extrême prévoyance les tribus des Hauts Plateaux, il suit, avec un courage plus militant que ne le comporte son emploi pacifique, la belle campagne du Maroc, terminée par la bataille de l'Isly.
Un prochain volume nous racontera la suite de cette destinée errante, les missions au Maroc, à Tripoli et à Tunis, où l'auteur a représenté la France comme consul
1. Quelque temps après cet incroyable incident de Rome, le général Bug^eaud, en présentant Roches à un bôle illustre, qui nous Ta
raconté, lui disait : « Imaginez-vous que ce b -là a voulu se faire
moine. Je l'ai rappelé à l'ordre en lui disant que je le traiterais comme un déserteur. »
d'abord, puis comme ministre plénipotentiaire. Dès lors, à mesure que sa fortune grandit, son tempérament et son caractère se régularisent. L'extraordinaire diminue dans sa vie, le roman se retire définitivement ; ce prodigieux aventurier se calme ; c'est maintenant un diplomate, avisé et fin comme les Orientaux, patient et taciturne comme eux, quand il le faut. Tout s'apaise en s'élevant dans cette existence, devenue de plus en plus officielle. Bientôt la métamorphose est complète. A peine, de temps en temps, quelques éclairs trahissent encore l'orage intérieur de cette imagination mobile et emportée qui a poussé cette vie, à travers tant de hasards, vers un but atteint sans être bien nettement poursuivi, où elle a trouvé un repos relatif et la dignité.
Dans les temps lointains où je visitai Alger, vers 1 849, on parlait beaucoup de cette étonnante histoire du secrétaire d'Abd el-Kader. Plusieurs officiers lavaient intimement connu. Un très savant archéologue, H. Berbrugger, un linguiste distingué, H. Brosselard, devenu plus tard préfet d'Oran, savaient bien des détails inédits. C'était un sujet inépuisable de conversation, parmi les jeunes gens d'alors, dans les promenades sans fin sur la place du Gouvernement, à cette heure délicieuse des soirées algériennes, quand la brise de mer apporte la première fraîcheur, sous ce ciel d'Orient plus pur, plus transparent, et qui semble éclairé de plus d'étoiles. Depuis ce temps, le silence et l'oubli s'étaient faits graduellement sur le personnage et sur les événements auxquels il avait été mêlé, ou plutôt la réalité s'était effacée pour faire place à une vague légende d'aventure et d'amour. Il y a deux ans, bien peu de personnes auraient pu dire si le héros vivait encore. 11 lui était arrivé quelque chose de semblable à ce qui advint, dans un autre genre de vie, à notre cher confrère M. Auguste Barbier, quand un ami
zélé parla de lui, vers 1869, à propos d'une candidature à r Académie. « Mais il est mort », répondait-on de toutes parts. — Non pas, le poète des ïambes n'était pas mort ; il mourut même assez longtemps après. Mais la mémoire des contemporains est ainsi faite que, quand un homme a obtenu un grand succès et fixé fortement l'attention par une œuvre ou par un événement décisif, si le reste de sa carrière a eu moins d'éclat, le souvenir public reste attaché à cette date et à cet événement. C'est l'effet d'une sorte de paresse obstinée de l'esprit, à qui il déplaît de changer ses habitudes. On s'imagine volontiers que tel personnage, un instant historique, a dû disparaître depuis que la date s'est éloignée et qu'un silence relatif s'est fait sur son nom. Et quand un hasard vous apprend qu'il n'est pas mort, on lui sait presque mauvais gré de s'être survécu à lui-même et d'avoir involontairement trompé l'opinion générale. Si peu courtois que soit ce sentiment, il est bien naturel. Quand l'ouvrage de M, Léon Roches a paru, tout récemment, ce fut bien là l'impression première. Le public s'imagina d'abord qu'il avait affaire à des souvenirs posthumes, et quand on sut que c'étaient les souvenirs d'un homme vivant, très vivant, peut-être y eut-il quelque déception. Pour moi, j'eus la force de ne pas céder à ce mauvais mouvement; je me réjouis franchement d'apprendre que l'homme légendaire d'autrefois, l'ancien secrétaire du sultan arabe, menait une robuste vieillesse, bien décidé à rester le plus longtemps possible sur cette terre, pour y raconter la fin de son histoire à la génération de demain.
C'est autour de la figure d'Abd el-Kader que roule l'intérêt principal de ce long récit; tout y prépare et tout y ramène. Là aussi est la partie durable des documents que nous apporte l'auteur. Les livres III, IV, V, VI, VII et VIÏI du premier volume garderont toute leur valeur pour les
historiens de Tavenir qui auront à s'occuper de cette brillante et laborieuse épopée de la conquête algérienne. La biographie de Témir, les événements qui se sont succédé en Algérie depuis la nomination d*Abd el-Kader comme sultan, sa politique, la description de son camp, Tordre de marche de sa petite armée en campagne, tout cela est retracé d'un crayon rapide qui n'omet aucun détail intéressant et qui rencontre parfois, presque sans y songer, un trait décisif, propre à se graver dans la pensée et à donner à ce récit l'accent et la vie. Sa présentation à l'émir est un petit tableau d'histoire. « 11 occupait seul le fond de la tente, en face de l'entrée ; je m'avançai lentement vers lui, les yeux baissés, je m'agenouillai et lui pris la main pour la baiser ainsi que c'est l'usage.... Je crus rêver quand je vis fixé sur moi ses beaux yeux bleus, bordés de longs cils noirs, brillants de cette humidité qui donne en même temps au regard tant d'éclat* et de douceur.... Son teint a une pâleur mate; son front est large et élevé ; des sourcils noirs, fins et bien arqués surmontent les yeux bleus qui m'ont fasciné. Son nez est fin et légèrement aquilin, ses lèvres minces sans être pincées; sa barbe longue et soyeuse encadre légèrement l'ovale de sa figure expressive. Un petit tatouage entre les deux sourcils fait ressortir la pureté du front.... Sa taille n'excède pas cinq pieds et quelques lignes, mais son système musculaire indique une grande vigueur. Quelques tours d'une petite corde en poils de chameau fixent autour de sa tête un haîk de laine fine et blanche.... 11 tient toujours un petit chapelet noir dans sa main droite.... Il l'égrcne avec rapidité, et, lorsqu'il écoute, sa bouche prononce encore les paroles consacrées à ce genre de prière. Si un artiste voulait peindre un de ces moines inspirés du moyen âge que leur ferveur entraînait sous l'étendard de la croix, il ne pourrait choisir
un plus beau modèle. Un mélange d'énergie guerrière et d*ascétisme répand sur sa physionomie un charme indéfmissable. <( Sois le bienvenu, me dit-il, sois le bienvenu, car tout bon musulman doit se réjouir de voir augmenter le nombre des vrais croyants. » Je fus surpris de sa voix saccadée et pour ainsi dire sépulcrale; elle sied mal à sa figure. Sa parole est brève et rapide ; il conserve l'accent et emploie l'idiome des provinces de TOuest.
Voilà rhomme. Quant à sa politique, elle était tout entière inspirée par sa foi, c'est-à-dire au fond irréconciliable. Ce fut là une désillusion terrible. Léon Hoches ne pensait être d'abord ^ue l'hôte d'un ami de la France, consacré dans son ambition par le traité de la Tafna, qui l'avait rendu maître des provinces d'Oran et de Tittery et d'une partie de celle d'Alger, et avait étendu sa puissance bien au delà de ce qu'aurait pu faire toute seule son indomptable énergie. Au moment où il entrait dans le camp arabe, Léon Roches était persuadé que son nouveau chef gardait le souvenir de la part que la France avait prise à son élévation, et qu'il était décidé à respecter scrupuleusement les conditions du traité dont il avait recueilli des avantages inespérés. Après quelques conversations, il fut atterré en voyant qu'il s'était trompé du tout au tout. 11 acquit la conviction que ce qui occupait le cœur de ce prêtre-soldat, c'était une passion inexorable d'indépendance, qui savait temporiser à propos, fléchir aux circonstances, mais sans rien céder au fond, se réservant tout entière pour des temps propices et accumulant en silence les moyens de la vengeance. Régénérer son peuple, réveiller sa foi, chasser l'ennemi du sol profané de l'islam, c'était son idée fixe, à laquelle tout était subordonné, même les alliances et les amitiés momentanées. La haine restait au fond, rien ne pouvait la désarmer : c'était une haine plus qu'humaine, qui ressemblait à une hallucina-
tion et se confondait pour lui avec une inspiration d*en haut.
C'est alors que Tintrépidité de Léon Roches se troubla et qu*il conçut des doutes sur la nature el les suites de cette grande aventure, où il s*était jeté de gaieté de cœur. Certes, pendant ces deux années qu*il resta Thôte, d*abord volontaire, puis contraint, de Tlslam, il ne fit rien de contraire à la fidélité envers son pays ; il soutint son rôle auprès de Témir et des principaux chefs avec une prudence, une adresse, une circonspection qui le tinrent en garde contre toute complicité déshonorante avec Tennerai de la France. Malgré cela, je l'avoue, à la lecture de cette partie de Touvrage, la plus intéressante par les détails de cette vie si pittoresque et par le spectacle de l'envers de notre histoire vu du camp d'Abd el- Kader, une impression douloureuse persiste, ou plutôt cette impression est double. Tantôt on souffre de voir ce Français, ce chrétien, sous Thabit du musulman, devenir le confident et le collaborateur dévoué de notre ennemi, travailler à sa grandeur en combattant les tribus réfractaires, en réduisant à capituler le fier seigneur d'Aïn- Madhi, le suzerain reconnu d'une grande oasis, le chef d une secte très puissante, qui à lui seul, dans cette région du désert, contre-balançait l'autorité d'Abd el- Kader. Ëtaient-ce bien là l'œuvre el la place de notre compatriote? Et, d'autre part, quelque susceptibilité ne s'éveille-t-elle pas en voyant cet homme, si habile à jouer son rôle, se concilier la faveur de l'émir, capter sa confiance en le prenant par le côté religieux; en affectant une ardeur passionnée pour l'Islam, en se livrant avec tant de zèle aux études théologiques que l'émir exige de lui comme gage de sa conversion? Il s'installe au centre même de la puissance ennemie qui se livre à son examen ; il en interroge les ressources, il en étudie les ressorts; il
rentrera en France avec un dossier riche de documents de toute sorte. Ce rôle en partie double n*est pas fait pour nous plaire. Ah ! je comprends ceux qui, comme Gaillié, le pèlerin de Tombouctou, se dévouent à jouer un rôle analogue en vue d'une conquête géographique et d un grand résultat scientifique. Mais ici, il ne s*agit de rien de semblable, pas même, à Torigine, d'un service à rendre à la France : il ne s'agissait d'abord que d'un amour romanesque à suivre et d'une curiosité d'imagination à satisfaire. Ce n'est peut-être pas sufQsant pour justifier de pareilles transactions.
Tout cela est singulièrement grave et délicat ; il y a là je ne sais quel cas de conscience, qui surgit irrésistiblement de certaines pages de ce livre, et qui est bien de nature à susciter des doutes sérieux, à émouvoir notre perplexité. Nous proposons ce problème, laissant à nos lecteurs le soin de le résoudre et n'ayant d'ailleurs aucun désir d'infliger un blâme à un brave homme, cœur excellent, tête chaude, imagination ardente, amoureuse de l'extraordinaire, tentée par tous les périls, incapable de résister à une idée fixe, incapable aussi de la garder longtemps. Ce qu'il faut rappeler, c'est qu'à un jour donné, quand la situation, quelque temps obscure, vint à s'éclaircir et que le problème patriotique et moral se posa en pleine lumière, Léon Roches n'hésita plus. Il jette à bas son masque de musulman et déploie une décision de caractère qui aurait pu lui coûter la vie et qui rachète en un quart d'heure deux années d'équivoque. La scène est fort belle et fait le plus grand honneur aux deux personnages en présence.
C'était le soir du 31 octobre i839, au moment où des messagers venaient d'apprendre à Témir que le maréchal Vallée franchissait le passage des Bibans sur un territoire que le traité ambigu de la Tafna semblait concéder
aux Arabes. L'émir, saisissant l'occasion souhaitée, expédiait des courriers à tous les khalifes pour leur dire de se tenir prêts à la guerre sainte et leur assigner des rendez-vous. La nuit était avancée et Roches allait prendre congé, quand Abd el-Kader lui fit signe de rester. c< Pourquoi es-tu triste? lui dit-il ; ne devrais-tu pas te réjouir de l'occasion que Dieu te donne de prouver ta foi en combattant les infidèles? — Non, répondit Roches. Cette guerre sera funeste à toi et à ton peuple. Et puis, crois-tu donc que mon cœur ne se déchire pas à la pensée de combattre les enfants de la France, qui abrite mon père? — Ce sont là des paroles impies, reprit Abd el-Kader avec plus de sévérité. Oublies-tu que le jour où tu as embrassé notre sainte religion, tu as rompu tous les liens qui t'attachaient aux infidèles? Tu as parlé comme un chrétien, songe que tu es musulman. » Je le regardai fixement et lui dis d'une voix étranglée : a Eh bien, non, je ne suis pas musulman! » La foudre serait tombée aux pieds d'Abd el-Kader qu'il n'eût pas été plus terrifié. Il devint blême, ses lèvres tremblaient, il leva les yeux et les bras au ciel, puis il s'élança verç la porte. Je crus que ma dernière heure avait sonné, je fis un acte de profonde contrition et je me préparai à mourir. Abd el-Kader, qui, sans doute, avait voulu s'assurer que personne ne pouvait écouter, referma avec précaution la porte qu'il venait d'ouvrir et revint s'asseoir en face de moi. — a J'ai mal entendu, Omar (c'était le nom de Roches en religion musulmane), me dit-il avec plus de douceur, tu n*as pas voulu prononcer cette parole qui mérite la mort! Ta langue a trompé ton cœur. — Non, seigneur, m'écriai-je, assez de mensonges! Non, je ne suis pas musulman; prends ma vie, elle t'appartient. — Joueur de religion! joueur de reli^on! répétait Abd el-Kader consterné. »
qu il faut comprendre, c'est que toutes ces manifestations de la critique contemporaine, ces apparitions plus ou moins intermittentes, dispersées, individuelles, ne forment pas un corps, une magistrature. Je vois encore des juges, si Ton veut, mais je ne vois plus de tribunal. Leurs arrêts sont sans force ; en dehors de quelques lecteurs de choix, la sanction manque, celle que seul donne le grand public. Leur autorité appartient à la personne, non à la fonction; elle ne dure que par eux; ils ne la partagent pas et ne la délèguent pas ; ils remportent avec eux ; elle est un accident heureux, elle n est plus cette institution acceptée par Topinion d autrefois comme une discipline, comme une force collective, comme une lumière. A cet égard, tout est changé.
Pourquoi cela ? pourquoi ces dernières voix de la critique restent-elles ainsi isolées et sans écho? pourquoi n'ont-elles pas un retentissement plus profond dans la conscience publique? pourquoi n'ont-elles point d'action réformatrice sur l'opinion qui s'égare, ni d'initiative pour prévenir ces pitoyables égarements? Il y a là un concours de causes dont quelques-unes dépassent la littérature proprement dite et qui tiennent à un certain étal social intéressant à définir.
Un des traits les plus frappants de cet état social est la division que la politique crée entre les esprits. Jamais cette division n'a été plus radicale et plus profonde qu'aujourd'hui. C'est une sorte de guerre civile qui règne entre les intelligences; il n'en est pas de plus implacable. On n'a plus les générosités et les courtoisies d'autrefois, de ce temps si éloigné de nous moins par le
nombre des années que par les événements, où un Armand Carrel conquérait Testirae et la sympathie de ses adversaires les raonarcbistes, où un Berryer était applaudi par les républicains de Tavcnir, où M. Guizot et M. Thiers, sortis du ministère, obtenaient pour leurs livres une justice qu'ils n'avaient pas toujours pour leurs idées au pouvoir. Il semble aujourd'hui qu'il n'y a ni ajournement, ni trêve pour les colères politiques, les mépris réciproques et les dénigrements furieux. Par cela seul que l'on diffère d'opinion sur les bienfaits de l'opportunisme, sur son avenir et sa portée, ou sur les chances de retour de la légitimité exilée, ou sur les avantages théoriques d'une monarchie constitutionnelle pour un grand pays, il semble nécessaire et convenu d'avance, selon les groupes et les journaux, ou bien qu'on réunisse fous les dons et toutes les beautés de l'intelligence, toutes les activités bienfaisantes et les énergies du caractère, ou bien qu'on soit un esprit inférieur, une âme élémentaire, un ilote de la science, un paria des lettres, un être voué à l'oubli, c'est-à-dire à la mort intellectuelle, par cette loi de sélection qui frappe les incapables et les condamne à disparaître. C'est absolument insensé, mais cela est ainsi.
La politique est transportée tout entière, avec ses injustices et ses préjugés, dans la littérature, dont elle altère profondément le caractère hospitalier et bienfaisant. Telle œuvre charmante et forte, un roman même, fût-il sincère et passionné, ne rencontrera d'un certain côté de l'opinion que le silence et le plus froid dédain. Imaginez un livre de bonne foi, mûrement étudié, sur une question importante, comme il en parait encore de temps en temps; imaginez ce livre tombant à l'improvisle dans un milieu ainsi préparé. Ce qui dénonce le parti pris et l'absence complète de sincérité dans la
crilique, c'est qu'on peut marquer d'avance les coups; on peut deviner quelle fortune ce livre rencontrera suivant la couleur des journaux, qui sont restés, quoi qu'on fasse, les dispensateurs du succès immédiat. Ce serait le cas d'établir ici, selon la méthode de Bacon pour l'observation des phénomènes, des tables de présence, d'absence et de comparaison, en d'autres termes, de dresser la liste des journaux, en les distribuant en trois séries : ceux où le livre sera acclamé ou injurié de confiance sur le titre seul et avant toute lecture ; ceux où la mention môme de ce livre sera systématiquement omise, comme s'il était dangereux de faire connaître le nom d'un auteur qui représente un certain capital d'idées contraires à celles du parti ou du groupe ; enfin ceux où l'accueil sera plus ou moins froid, la faveur ou le dédain plus ou moins mitigés. Mais ce système mixte est rare, et le cas le plus ordinaire est celui du parti pris inflexible de l'excommunication réciproque, ce qui dispense -de lire, allège la besogne et simplifie la critique. Ainsi se fondent, sur toute l'étendue de la France intellectuelle, des sectes fermées, môme en littérature, des coteries livrées à toute la violence des partis et à l'inintelligence des passions politiques.
A cette fureur d'excommunication littéraire correspond la manie presque plus ridicule des apothéoses. Chacune de ces petites sectes politiques où fleurit l'anathème contre les talents qui ne sont pas enregistrés s'organise en une société d'admiration mutuelle qui ne chôme guère, tout le long de l'année, d'œuvres nouvelles et de génies improvisés. Il faut le dire, du mal même sort le remède. Ni ces enthousiasmes de commande, ni ces mépris ou ces silences imposés n'ont plus grande signification. Ils sont inoffensifs à force d'exagération, et la sottise poussée à ce point devient une sorte d'innocence. Par suite de l'in-
LA CRITIQUE GOiSTEMPORÂINE. 295
justice générale qui est une habitude, une loi de notre époque, il se produit un effet compensateur qui la corrige : c*est l'avilissement de la louange et de Tinjure. Rien ne compte plus et ne porte plus.
Pour la louange, cela va de soi; elle se discrédite par sa vanité. Quel homme de mérite ayant mis la main à une œuvre difficile, consciencieuse, n'échangerait pas volontiers des éloges sans portée, dont on sent Tinanité sous Tenflure des mots, contre un article de discussion sérieusement motivé, fût-il même sévère? Mais on ne choisit pas ses juges. L'injure n'est pas moins discréditée que la louange. Dans une discussion, n'avez-vous pas remarqué qu'une voix qui force le diapason, après avoir imposé d'abord aux auditeurs une attention douloureuse, les fatigue et n'est bientôt plus perçue par eux que comme un cri désagréable qui les empêche de penser et de causer? Il en est de môme de ces invectives de parti pris, qui n'ont même pas pour elles l'excuse de la sincérité. C'est le sort et le châtiment des hyperboles qui durent trop ou se renouvellent trop souvent; elles détruisent leur effet. On n'a jamais, autant que de nos jours, abusé des notes criardes et fausses. En ce temps de dictionnaires de tout genre, il en est un que l'on a oublié de faire et qui aurait un assez beau débit : c'est le vocabulaire des injures ; ce serait le véritable instrument des discussions actuelles et comme un auxiliaire providentiel de la polémique. — Mais qui donc serait assez ingénu pour se sentir atteint par des armes de ce genre? Ah ! qu'il fait bon, quand on a respiré quelque temps l'air de ces polémiques, d'en secouer l'odeur malsaine en ouvrant l'une de ces œuvres où régnent la mesure, l'harmonie, où brille la juste proportion des choses, où chaque mot a sa valeur, chaque jugement sa nuance, chaque opinion sa raison 1 Là encore, conmie chez Pascal ou chez Voltaire, il arrive
502 VARIÉTÉS LITTÉRAIIIES.
jouissance en est si forte qu'on ne peut plus y renoncer, même par un viril effort de bon sens, quand une fois on y a goûté. On ne s^aperçoit pas que tout cela se résout simplement en réclames insensées et que ces habitudes olympiennes ne sont que le dernier degré du puffume littéraire. 11 s*introduit ainsi des mœurs étranges, à peine dignes d'artistes du dernier ordre. Quand l'œuvre d'un de ces privilégiés doit paraître, on veut qu'elle soit célèbre même avant de naître. Toutes les trompettes de la réclame jettent à Tenvi la renommée de Tœuvre aux quatre coins de Thorizon. Les murs se couvrent d^afGches, les quatrièmes pages des journaux se couvrent d'annonces. Le livre est lancé, avant d'avoir paru, vers une immortalité qui parfois ne durera qu'un jour. C'est l'escompte d'une gloire ridicule qui tourne souvent en un fiaico gigantesque. D'autres fois la conspiration du bruit réussit et l'œuvre tapageuse s'installe pour quelque temps dans l'admiration béate de lecteurs étrangers ou même indigènes, faciles à mystifier.
11 ne serait pas juste d'accuser seulement le journalisme, son régime, ses habitudes, ses excès, et de n'imputer qu'à lui cette prodigieuse décadence du goût. 11 faut faire la part du public, l'amener à se reconnaître coupable, dans une large mesure, de ce changement des mœurs littéraires. En définitive, une société a toujours la presse qu'elle mérite, adaptée à ses qualités, accommodée à ses défauts , reproduisant , comme sur une plaque photographique d'une sensibilité et d'une fidélité extrêmes, tous les accidents d'ombre et de lumière, tous les nuages et toutes les clartés qui passent sur la face mobile d'une génération. Or, quoi qu'il nous en coûte de l'avouer, jamais, à aucune époque, le grand public n'a été plus froid et plus indifférent pour les productions élevées de l'esprit. Nous assistons à la formation d'un
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état intellectuel qui ressemble beaucoup à celui qui a été observé aux États-Unis. M. de Tocqueville, dont il est de mode,* je ne sais pourquoi, de se moquer aujourd'hui, traçait, il y a quarante ans, une esquisse remarquable et à certains égards prophétique, des sociétés démocratiques en peignant celle qu*il avait sous les yeux à New- , York et à Washington. Les affaires, d'un côté, exigeant par leur développement une activité prodigieuse et do plus en plus absorbante; d'autre part, la politique, concentrée et ramassée dans une classe d*hommes spécialement voués à cette tâche, voilà une division du travail national qui s'opère de plus en plus chez nous. Quant au souci littéraire, entre ces deux courants qui emportent les activités haletantes, où trouverait-il sa place? Nous voyons croître et naître un matérialisme pratique qui est combattu avec succès aux États-Unis par l'esprit religieux vivace et persistant, très affaibli et presque éteint en France dans certaines classes. L'américanisme nous envahit, moins les qualités indigènes qu'il conserve au delà de l'Atlantique et qui jusqu'à présent ne semblent pas destinées à l'exportation.
Dans l'existence de ce public pressé de vivre et de jouir, emporté au delà des limites d'une activité raisonnable par cette fureur du combat pour la vie qui est la loi des affaires et la condition du succès, où y a-t-il un intervalle de calme, de loisir intellectuel, une trêve de ridéal au milieu des nécessités positives et de la lutte ardente de chaque jour? 11 ne faut pas trop s'étonner si, dans un pareil milieu surexcité et fiévreux, se produit une sorte de lassitude d'esprit, un dégoût croissant pour les idées et les œuvres sérieuses, pour tout ce qui exige une peine, une application d'esprit. La critique et les productions de l'ordre le plus élevé demandent trop d'effort à ce public fatigué et blasé qui veut faire de son
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repos une paresse agréable et non pas une occupation nouvelle. On a peur de tout ce qui réclame une certaine vigueur, une certaine étendue de pensée, une culture intellectuelle quelconque et celte discipline qui suppose l'attention au vrai, le souci des idées. Ce public, de créa^ ^ tion nouvelle, veut être amusé à tout prix dans Tintervalle de ses affaires. Il ne lit plus pour s'instruire; il n*en a ni le loisir, ni le désir. Il va au succès du jour, là où le bruit et la réclame invitenf, au roman vanté le matin, à la pièce applaudie le soir. Quant au journal, il n*en lit guère que deux articles : le cours de la Bourse et la chronique mondaine. Pour défrayer cette curiosité, quels efforts la chronique ne doit-elle pas faire, et quelle peine n*a-t-elle pas à rester dans la mesure du goût et de la vérité I L'imagination des écrivains s*épuise à commenter des scandales, et s'ils manquent, à en inventer. De là ce flot toujours croissant d'anecdotes ridicules, difficiles à croire même pour le public le plus grossier et ie plus léger, et qui divertissent pendant quelques heures la conversation des oisifs. C'est un symptôme de décadence sociale que cette multiplication sans mesure de la nouvelle à la main, remplaçant tout le reste, et du commérage devenu une institution littéraire. Le public qui favorise ce genre abaissé de littérature n'est pas moins coupable que ceux qui la lui fournissent. Elle est la condamnation d'une société qui la provoque ou la subit, autant qu'elle est la flétrissure d'une presse qui en vit, en attendant qu'elle en meure, comme on meurt d'un poison infaillible et lent.
. Il est assez clair qu*il n*y a pas de place pour la cri- ^ique sérieuse entre un journalisme mis au régime de rimprovisation forcenée et un public qui, en dehors de ses affaires, ne demande qu*à s*amuser. D*autres causes, d'un ordre tout différent, se joignent à celles-là pour expliquer comment se produit cette désertion d*un genre littéraire, si utile et si justement populaire dans notre pays, il y a quelques années. Même dans le monde intellectuel le plus élevé, d'où procèdent les * grands mouvements de Tesprit, la critique littéraire n*est plus que bien rarement pratiquée ou défendue comme elle devrait Têtre. Je veux parler spécialement de l'université, qui a sa part de resi)onsabilité dans le mal que je signale. Â quoi cela tient-il ? Je reprendrai un jour ce sujet d'une manière plus explicite ; je ne puis cependant l'omettre complètement dans l'énumération des causes qui expliquent l'affaiblissement de la critique contemporaine.
Sous des influences diverses, trop longues à analyser ici, les idées générales sont tombées en défaveur dans l'enseignement public. Cette défaveur me paraît injuste et en tout cas fort exagérée. Il n'y a pas de critique possible en dehors des idées générales, que l'on a grand tort de combattre sous le nom dédaigneux de généralités oratoires, c'est-à-dire, si ce mot a un sens, de lieux communs destinés à soutenir l'invention épuisée ou défaillante de l'orateur. Les idées générales, les vraies, ne dispensent pas de l'invention ceux qui les emploient, bien au contraire. Elles sont une partie de l'invention, la plus haute et la plus féconde ; elles expriment et résument les traits [d'une littérature ou la physionomie d'un écri-
qui les emploie. Ici encore se révèle la valeur de Thomme. Je ne connais, quant à moi, après une longue pratique de renseignement, qu'une seule méthode qui soit excellente, c'est un maître bien choisi pour son emploi. Tant vaut riiomme, tant vaut la méthode. Le reste ne signifie pas grand chose. On nous parle des préjugés de la routine; c'est bien, mais qu'on n*oppose pas à la prétendue routine d'autres préjugés, d'autres lieux communs, d'autres exagérations qui ne sont que le progrès à rebours et la même routine renversée.
Que de fois il m'est arrivé de traiter cette question en causant avec un maître éminent, un pédagogue, — et ce qui ne gâte rien, — un psychologue très fin, M. Bersot, qui, quelque temps avant sa mort, commençait à voir clairement le péril que je signale et s'efforçait un peu tardivement de le combattre I Dès qu'il eut vu où l'on nous menait, la verve de son bon sens, l'éclat de sa colère contre des sottises (splendida bilis) ne tarirent pas sur ce sujet. Que l'on me permette de rappeler quelques traits de ces entretiens où se marquait une expérience délicate et consommée. Et certes celui qui parlait ainsi n'était pas de ceux que l'on se plaît à désigner comme rétrogrades* : « Il n'y a pas à le nier; il s'accomplit dans l'enseignement supérieur un mouvement d'opinion qui mérite d'être pris en sérieuse considération, par la nature des raisons qui sont produites à l'appui et des personnes qui les présentent. 11 faut accepter nettement ce qu'il y a de légitime dans les réformes que l'on propose. Mais il faut aussi bien faire des réserves. Une préoccupation utilitaire semble dominer tous ces réformateurs qui dénoncent les abus des anciens cours de
1. On trouvera la plupart de ces utiles considérations développée dans rintroduciion de M. Bersot au livre posthume de H. Saint^Màrc Girardin sur /.-/. Itotutseau.
faculté et qui les traitent comme un genre condamné. On prétend faire profiter chaque jour Télève, dans le nouvel enseignement, d une quantité calculable de connaissances. Aussi choisit-on uniquement les connaissances qui se prêtent à ce compte. Il y a là, en effet, quelque chose de rigoureux qui exclut l'arbitraire dans les estimations; mais c*est justement cette grande rigueur dont il faut se défier. La doctrine du produit net n*est pas de mise dans ces affaires : Tesprit n'est pas un moyen, c'est un instrument. C'est à d'autres conditions que se conserve dans l'art d*écrire, comme dans les autres arts et dans l'industrie, ce qui est ici et ce qui n'est pas partout, la façon, le style, la main, le génie léger de l'ouvrier français.... 11 est bon de former des professeurs, parce qu'il est bon qu'il y en ait; mais sans leur faire tort, il est bon qu'il y ait aussi autre chose que des professeurs, ne fût-ce que pour varier.... Où commence l'injustice, c'est quand on prétend mettre toute une nation à ce régime, surtout quand cette nation est la nation française. Elle a toujours compté et, malgré la fortune, elle compte toujours dans le monde par des aptitudes d'esprit que rien ne pourra lui enlever, excepté nous, si nous sommes assez imprudents pour les dénaturer. Elle est le pays des esprits lumineux qui se reconnaissent au milieu des idées, les discutent, les jugent, élèvent les idées vraies à une clarté supérieure qui les rend visibles à tous. Montaigne, Pascal, Descartes, Montesquieu, Voltaire, sont tous des Français. Il y en a d'autres, d'abord ce grand public, qui mérite qu'on lui rende plus de justice. 11 y a la foule sans cesse renouvelée qui, avec un nom moindre ou sans nom, écrit et cause et alimente l'éternelle querelle du vrai et du faux en philosophie, en religion, en morale, en politique, en art, avide de s'entendre et de se faire entendre, décidée à n'être dupe de rien, et qui
314 YARIÉTÉS LinÉR AIRES.
constamment en exercice, arrive à distinguer la vérité par une espèce de tact infaillible... C*est un des plus sensibles plaisirs qu*on puisse éprouver que d*être au milieu de ce public si fin connaisseur. On reconnaît avec joie que la culture ne fait pas tout ici, qu^il y a le soi. » — Hais ce sol, il ne faut pas le laisser en friche; il faut le remuer sans cesse, jeter dans le sillon entr'ouvert les idées à pleines mains. Malgré tout, malgré Jant de fautes, ce pays, grâce à Dieu, est vivant, a N*allons pas le refroidir et réteindre, ajoutait ce maître excellent. Tout professeur n*est pas Villemain, Cousin, Guizot, Saint- Marc Girardin ; mais si un de ces hommes se rencontre, ne le condamnez pas à l'épigraphie ou à la philologie ; il importe qu*il y ait place pour lui; que des auditeurs venus de partout emportent partout ses idées, transmettent rimpression reçue, étendent le mouvement ; à côté du livre, il importe de garder renseignement autrement vivant de la parole, la communication rapide des esprits, rémotion contagieuse, Télectricité des foules. — 11 y a une popularité misérable, celle d*un homme qui flatte les passions du public et descend par lui à toutes les complaisances. Mais il y en a une autre bien acquise et vraiment bonne, parce qu'elle sert à faire du bien, parce qu'elle donne accès dans Tâme de la jeunesse, pour y faire pénétrer des idées justes, des connaissances vraies et de bons sentiments. »
Là, dans le mouvement qu'un pareil enseignement suscitait dans les esprits, dans la masse des idées qu*il répandait, dans les aptitudes secrètes qu'il faisait éclore, là était une des sources les plus hautes de la critique que les méthodes nouvelles sont en train de tarir. On empêchera les talents littéraires de se révéler, s'il y en avait dans cette foule d'élite, et l'on déshabituera cette foule elle-même de ce noble plaisir des idées qu'elle ne pourra
pas aller chercher dans les programmes trop arides et trop spéciaux de la nouvelle école.
Et cependant ne calomnions pas notre nation et ne décourageons pas les travailleurs qui seraient tentés de briser leur plume dans ce grand silence de la critique contemporaine. Malgré toutes les apparences contraires, ils ne doivent pas désespérer qu'on les écoute, qu'on les lise, qu'on les juge et, quand ils le méritent, qu'on les admire. Dans le tableau que nous venons de tracer des mœurs littéraires, nous avons dû mettre en lumière cer* tains traits qui nous ont frappé et qui frapperont tout observateur sans paili pris. Nous croyons que la peinture que nous avons faite n'a rien d'exagéré. Et dès lors, on pourrait nous demander : « Pour qui est-ce la peine de travailler dans un temps pareil ? La presse, emportée par les passions politiques ou entraînée par la camaraderie, manque d'impartialité, de justice, de liberté dans ses appréciations; elle manque surtout d'étude et de temps pour juger les œuvres les plus considérables, qu'elle exécute, comme les plus légères, en quelques traits de plume. Le public, affairé et frivole, tout entier à ses intérêts ou à ses plaisirs, ne cherche plus dans la lecture qu'une distraction, un amusement, la manière de tuer le temps, comme il le dit lui-même. Mauvaise disposition pour goûter les ouvrages sérieux. Pour qui donc travailler? » — Je répondrai : t Pour le vrai public et pour les vrais juges ».
Car il existe encore de vrais juges, intègres, incorruptibles et clairvoyants. Ils existent même en plus grand nombre qu'on ne le croit, répartis dans les divers groupes
lihnirir IIACIIFTTE t( C". b«nltTard Sainl-Gcrnain. 79. à Parii
ÉTUDES LITTËRAIRES, FOBHAT II-8
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