L'ÉVÈQUE D'ORLÉANS
n'ai pas hésité à présenter les miennes. Je m y suis laissé entraîner par le plaisir même et le secret orgueil qu'on a à sentir devant soi un adversaire de cette force et do cette autorité.
Mais combien j'aurais plus de plaisir encore et d'orgueil à me montrer d'accord, sur tant de points essentiels, avec ce maître en fait d'éducation I Quel amour et quel respect pour l'âme humaine! Quelle tendresse virile pour ces jeunes esprits qu'il s'agit d'élever, de développer, en leur faisant produire an dehors toutes leurs ressources, en mettant en jeu leurs ressorts cachés, en utilisant et fécondant toutes leurs forces! Quelle pénétration, quelle connaissance délicate et fine des énergies secrètes, des virtualités de l'intelligence et de l'âme des enfants! Personne n'a jamais mieux senti ni décrit l'étendue de l'œuvre de l'éducation, sa beauté, la multiplicité des devoirs qu'elle impose. « L'idéal serait que les dons divins dans l'âme humaine reçussent tous leurs développements, et que rien ne pérît de ce qui est venu d'en haut dans cette intelligence et ce cœur... ce qui est dans l'âme humaine, ce que Dieu a mis là, voilà ce qui détermine nécessairement les moyens de l'éducation.... Formez donc l'homme tout entier : cultivez non pas seulement tel ou tel côté de son intelligence, mais toute son intelligence.... Donnez à toutes ses facultés un développement harmonieux; faites, en un mot, un bon esprit; si vous le pouvez môme, un brillant esprit; et si vous le pouvez encore, un grand esprit.... Et n'en restez pas là, car ce n'est pas tout l'homme : formez avec l'esprit, le caractère.... Mais allez plus loin encore, si vous ne voulez pas laisser votre œuvre tristement inachevée ; pénétrez à une plus grande profondeur dans cette âme d'enfant; et saisissez là, au cœur même de son être, sa plus sainte puissance , la conscience : si vous allez jusque-là,
riiistoire, soit par le plan de la création, dont FËvangile n'était pour lui que rachèveraent et le dernier trait de perfection.
Sous l'éblouissement de cette parole, les imperfections et les lacunes d'une pareille méthode de démonstration disparaissaient comme par magie. Dès que les impressions refroidies laissaient la réflexion plus libre, on apercevait aisément les côtés vulnérables de cette apologétique. Les analogies étaient parfois d'une invention subtile qui confluait à la bizarrerie; les rapprochements entre certains phénomènes des deux vies, naturelle et surnaturelle, étaient souvent forcés; les promesses vastes, les programmes magniflques étaient incomplètement remplis. On remarquait que tous ces grands aperçus ne s'appuyaient pas assez solidement à la tradition; que les textes des Écritures étaient fort rares ; que les sciences humaines n'étaient guère connues de lorateur que par leur surface; qu'il était plus curieux des faits rares que des lois, plus familier avec les nouveautés conjecturales qu'avec les vraies méthodes. La philosophie moderne n'était saisie par lui que dans des généralités vagues et souvent fausses; au lieu de reconnaître l'intrépidité dialectique avec laquelle certaines écoles contemporaines soutenaient l'idée de Dieu, première base, après tout, du christianisme, il s'acharnait à les détruire, les combattant exclusivement sous le nom de rationalisme, opposant dans une perpétuelle antithèse les deux lumières unies de la raison et de la foi, à la lumière sèche et stérile de la raison séparée, quand déjà perçait une philosophie nouvelle, la philosophie critique, bien autrement funeste à la vérité religieuse, puisqu'elle commençait par détruire la réalité divine de son objet, puisqu'elle compromettait la raison elle-même, sinon dans son mouvement dialectique, au moins dans le principe même de ce
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mouvement, le Dieu réel et vivant. Les plus graves objections de la critique contemporaine, sur certains points, étaient très incomplètement étudiées ; sur d'autres points, elles n'étaient ni abordées ni même pressenties. En philosophie, le P. Lacordaire s'arrêtait soit à combattre le rationalisme, soit à réfuter, en termes très généraux et très vagues, Strauss et le système du mythe appliqué à la réalité historique de Jésus, quand, de toutes parts, en Allemagne depuis longtemps, et déjà en France, les doctrines nouvelles traitaient la théodicée d'idolâtrie métaphysique, et réduisaient Dieu lui-même à ne plus représenter, dans la constitution du cerveau humain^ que la catégorie de l'idéal.
A tous ces points de vue, les Conférences du P. Lacordaire laissent subsister les plus graves desiderata. La science intérieure, celle de l'âme, celle qu'on forme par la méditation, était chez lui délicate et profonde ; la science proprement dite, celle qu'on acquiert par les livres, par l'étude patiente, obstinée des faits et des lois, des méthodes et des systèmes, celle-là était chez lui superficielle, recueillie à la hâte et de seconde main.
Ces imperfections, ce vague des généralités scientifiques sans grande portée, ces hypotlièses trop rapidement saisies au vol, tout cela disparaissait quand on l'entendait. La critique était emportée dans ce brillant tourbillon de belles idées et de grandes émotions oratoires. Des élans de pensée, des tressaillements de passion sincère, beaucoup de candeur s'alliant à une rare finesse, l'esprit le plus subtil et le plus raffiné se mêlant aux plus poétiques inspirations, voilà cette éloquence faite d'âme et d'imagination plus que de dialectique. Tout ce qui est de l'homme chez le P. Lacordaire est plein d'attrait et souverainement aimable ; ce qui est de l'orateur a un air libre et naturel de grandeur; l'apologiste est très incomplet; son
œuvre est en grande partie à refaire avec une science plus patiente et plus sûre des détails, sinon avec des vues plus hautes et plus d'enthousiasme.
De ces trésors de sensibilité et d'imagination, rien n'est perdu dans les Lettres, L'éloquence y est moins continue sans doute, mais comme elle ne se propose pas de si grands effets, elle ne nous expose à aucun mécompte. Promettant moins, l'auteur de ces aimables Lettres tient davantage, et le lecteur lui en sait un gré infmi.
Une lettre très curieuse conQrme ce que nous venons de dire de l'aptitude médiocre du P. Lacordaire à l'apologétique proprement dite, du peu de goût qu'il eut toujours pour la polémique. Il remercie son correspondant qui lui a envoyé VExamen critique des dogmes du christianisme (le livre de M. Larroque, je suppose) : « J'en avais entendu parler, mais je ne pensais point aie lire, ces sortes d'ouvrages ayant presque toujours fort peu de valeur, bien qu'ils fassent toujours du mal. Et puis je me suis toujours occupe' très peu de polémique, étant persuadé que l'exposition directe du christianisme ruine d'avance toutes les objections que l'on amasse autour de lui. Il en est du christianisme comme d'un monument antique enfoncé dans les profondeurs d'une terre solide; et la polémique ressemble au sable que le vent soulève contre cette masse indestructible*. » Cette image ne me satisfait pas entièrement; car enfin, si le gardien, trop longtemps en méditation, laisse l'ouragan amonceler le sable, en élever sans cesse le niveau menaçant, obstruer toutes les avenues du