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Variétés littéraires

La littérature européenne n'est qu'une province de la littérature comparée, et même, dans les limites où l'on se propose ici de la définir, une province assez étroite. Si l'on voulait donner à l'expression toute son étendue, comme l'ont fait Mme de Staël, dès 1800, dans son livre de la Littérature, et Frédéric Schlegel, quinze ans plus tard, dans son Histoire de la Littérature ' , elle envelopperait les littératures de l'antiquité, la grecque et la romaine, aussi bien que les littératures de l'Europe moderne; et, naturellement, la littérature du moyen âge n'en serait pas exclue. Le

1. Histoire de la Littérature ancienne et moderne, par Frédéric Schlegel, traduite de l'allemand sur la dernière édition par William Duckett, 2 vol. in-8°; Paris, 1829, Ballimore. La première édition allemande est de 1815.

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domaine de la littérature comparée est encore et presque infini. On n'en saurait grandes littératures orientales : l'hébraïque la persane et l'indoue. Que serait-ce qu'i de l'épopée, par exemple, qui ne tier compte des Mahabharata et des Ramaycu théorie du lyrisme qui laisserait en dehor Psaumes et le Cantique des Cantiques? La ré] pas douteuse, et je n'ai pas besoin de la h Une question plus délicate est de savoir nition de la littérature comparée doit enve même titre que celles de Pindare et de poésies de Thou-Fou et de Li-Taï-pé, qi Chine l'expression du lyrisme classique. Le est la même que celle où se sont heurtés 1< de toutes les histoires universelles : j'ente histoires qui sont véritablement des « hist< non pas seulement des chroniques ou de Les uns, comme Bossuet, ont donc pris le j des raisons qu'ils ont naïvement données, d les peuples de l'extrême Orient; et les autn Voltaire, dans son Essai sur les Mœurs, voulu les négliger; — afin de faire autre Bossuet. Mais ce qui n'a pas dépendu d'eux ces civilisations lointaines, et encore aujoui mystérieuses pour nous, ne se fussent dé excentriquement aux nôtres, et, n'ayant ain: de points de contact avec elles, n'offrisse quemment avec elles que peu de points c

raison. Elles en offrent de rencontre ou de coïncidence : elles en offrent peu de comparaison. Pareillement les littératures. En un certain sens les poésies de Thou-Fou et de Li-Taï-pé — et on en a fait plusieurs fois la remarque — sont tout à fait dans le goût d'Anacréon et d'Horace, de Parny, de Béranger, plus voisines des nôtres, et de nos habitudes occidentales d'esprit, que ces poèmes gigantesques et démesurés, étranges et presque fous pour nous, qui sont les Pourartas indous. Mais, en revanche, et, pour qu'il y ait prétexte ou matière à comparaison vraiment féconde, s'il faut une certaine continuité de communications ou d'échanges, et d'action réciproque, de parentage ou de cousinage, entre les objets que l'on compare, on voit bien la nature de la difficulté. Nous nous contentons aujourd'hui de l'avoir indiquée.

Elle est différente, mais non pas moindre, ni moins subtile, quand on vient, à se demander si les Chants et les Contes ■populaires, contes moraux, contes de fées, contes de nourrices, relèvent ou non de la littérature comparée. Quelque hypothèse que l'on adopte sur l'origine et la transmission du conte ou de la chanson populaire, il y a certainement ici matière à comparaison dans le sens philosophique du mot. Si le Petit Poucet, par exemple, nous est venu de l'Inde, comme les uns le veulent, il y a lieu de rechercher comment, par quelles voies, il est arrivé jusqu'à nous, et comment, en quel sens, tout le long de sa route, le génie des races qui se l'appropriaient

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successivement en a modifié les détails, ou même le fond. Mais si l'on veut, dans 1' contraire, qu'il soit né sur place, en différer en différents temps, comment alors exp nous cette coïncidence? et, de géograp quelque sorte, qu'elle était, la recherche tive, pour être devenue psychologique, n'i moins intéressante. Seulement, à leur so leur thème original et premier, la chanson ou le conte sont-ils vraiment de la « littén ne voudrais pas à ce propos m'embarra< distinctions subtiles : mais entre le Petit I Divine Comédie, par exemple, ou le Petit rouge et le Faust de Gcethe, ou même Marlowe, n'y a-t-il vraiment qu'une difi degrés? En d'autres termes, et si nous vo entendre entre nous, ce qu'il convient littéraire, n'est-ce pas uniquement ce quia tion de l'être, ou, mieux encore et avec p cision, n'est-ce pas ce qui a tendu, de dans la pensée de son auteur, quel qu'il soil ou illustre, à la réalisation, consciente d'une certaine idée de grâce ou de b remarquera que la même difficulté ne lai faire hésiter, en plus d'une occasion, les de l'art. Un ustensile de ménage, une am exemple, ou un miroir sont des document: giques du plus grand intérêt. Dirons-r soient de l'art? Et si l'on décide qu'ils (

pareillement, qu'une chanson ou un conte populaire sont de la littérature, ne voit-on pas le danger, lequel est, en « littérature comparée » comme en art, de subordonner infailliblement le mérite ou le prix de la forme à la signification du fond, et la valeur des objets eux-mêmes, non pas du tout à ce qui en fait l'intérêt d'art, mais à ce qui en est l'intérêt documentaire, historique, et je dirai, si l'on y tient, scientifique?

Mais à cette question non plus, je ne me propose point aujourd'hui de répondre, et, des discussions auxquelles elle pourrait donner lieu, les lecteurs ne trouveront pas trace dans les pages qui suivent. Après tout, nous avons toujours le droit de circonscrire notre sujet, quelque relation qu'il soutienne avec un sujet plus vaste; et, fermement convaincu d'ailleurs « qu'on ne saurait ni connaître le tout sans connaître les parties, ni les parties sans connaître le tout, » il nous est toujours permis de n'appliquer notre effort qu'à une des parties du tout. Ce qu'on exige alors uniquement de nous, c'est de laisser voir, ou au besoin de mettre en lumière, les rapports de cette partie avec le tout, de la monographie avec l'ensemble; et c'est pour me conformer à celte exigence qu'en limitant l'objet de ce court essai à la définition de la Littérature européenne, je ne devais pas oublier d'avertir que la littérature européenne n'est qu'une province, et une étroite province, dans le champ presque infini de la Littérature comparée.

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Si l'on disait que les études, et même 1 ches de littérature comparée sont assez r< France, on aurait tort et on aurait raison, raison ! si l'on faisait observer qu'à Paris, a même où j'écris, tant à la Sorbonne qu'au i France, il n'existe pas une seule chaire de ! comparée. Mais on aurait tort, si ces recherc gurées par madame de Staël, au début du vient de tinir, et continuées par toute une < les deux Schlegel, Sismondi, Fauriel, Jea Ampère, F. Ozanam, sont les principaux tants, se trouvent être vraiment françaises Nous sera-t-il permis de rappeler à ce proj Revue des Deux Mondes s'est longtemps et ] rement honorée d'en entretenir la tradith n'est pas sa faute, mais celle des circonst peut-être aussi des écrivains, si la curiosité depuis vingt-cinq ou trente ans, s'est un peu < chez nous de ce genre de travaux. Ils son qui ont besoin d'être comme encouragés pai laine complicité de l'opinion littéraire; et, se cette complicité, dans ces derniers temps défaut ni aux admirables études de M. E.-M. sur le Roman russe, ni, quelques années au à celles d'Eugène Fromentin sur les Maître

fois, — lesquelles rentrent par tant de côtés dans la définition de la littérature comparée; — mais nous ne pouvons pas ne pas nous souvenir de la longue indifférence que la même opinion a témoignée pour les travaux d'Emile Montégut, l'homme qui peut-être aura le plus contribué, dans notre siècle, à faciliter, par l'intermédiaire de la critique française, la communication ou l'échange entre les littératures du Nord et celles du Midi. Comment donc et pourquoi la tradition s'est-elle interrompue? C'est ce qu'il n'est pas inutile d'examiner, si, comme je le crois, les raisons qu'on en peut donner éclairent d'avance et déterminent dans une certaine mesure la notion même de méthode en littérature comparée.

Et premièrement, l'ancienne critique, la critique académique, avait tant abusé du « parallèle » que le discrédit du genre s'était étendu, de proche en proche, à toute espèce de comparaison, et déjà, vers 1830, rien ne paraissait plus suranné, plus artificiel, plus « poncif » que de comparer Corneille avec Racine, si ce n'est de les comparer tous les deux avec Shakspeare ou Lope de Vega. C'était en vain qu'en histoire naturelle, par exemple, ou en philologie, et précisément à la même époque, la méthode comparative renouvelait, comme on dit, la face de la science, et en vain que des sciences nouvelles, — si toutefois ce sont des sciences, — telles que la mythologie ou la religion comparées, se fondaient sur cette méthode même, ou plutôt en sortaient tout entières et tout

armées! La critique n'y prenait pas garde, sistait à ne vouloir voir dans la « comp qu'un exercice de rhétorique, lequel, comm exercices du même genre, était à lui-même dont le succès pouvait assurément faire Y l'habileté du critique ou du bel esprit, m; tout, ne servait de rien à l'avancement de 1; sance. On estimait communément que, de raison de Corneille et de Racine, une se résultait, qui était que l'auteur de la compar ferait, pour sa part, Corneille à Racine, 01 Corneille; et on le lui reprochait comme ur de singulière étroitesse d'esprit : le vrai ci ce temps-là, devait les préférer tous les d( après les avoir « comparés, » s'il s'avisait, homme, de les « juger » et surtout de les « c'est alors que l'on se fâchait, et dans les p naux, ou même dans de plus grands, il n'y assez de plaisanteries, ni d'assez spirituel cette critique dont l'unique objet sembla loger des talents dans Talcool de ses bocai étiquetés : genus tragicum, species cornelia> Crebillonensis .

C'est qu'aussi bien le préjugé se fort autre, et il était également entendu que, œuvre littéraire, — dans une tragédie de Rc un roman de Richardson, dans un poème — ce qu'il y a d'intéressant, c'est un peu le les a vus paraître, et dont ils exprimenl

éléments, mais c'est bien plus et surtout Gœlhe luimême, Richardson et Racine. Iphigénie, Clarisse, Marguerite..., eût-on dit volontiers, que nous importent ces créatures, toutes personnes d'ailleurs fictives, non existantes? et quel besoin de les comparer entre elles ou avec d'autres? Mais de savoir quelle espèce d'hommes furent un Wolfgang Gcethe, un Samuel Richardson, ou un Jean Racine ; ce que l'on retrouve d'eux dans leur œuvre ; l'involontaire confession qu'ils nous y ont sans doute laissée de leurs goûts, de leur conception de l'homme et de la vie; la trace et le ressouvenir de leurs petites histoires de femmes, voilà ce qui enrichit vraiment la connaissance de l'humanité ! Et on ne réfléchissait pas qu'à ce compte, la plus médiocre rapsodie, la plus indécente, — les Mémoires de Casanova ou le Monsieur Nicolas de Restif de la Bretonne, — iraient de pair avec les chefsd'œuvre du roman ou de la poésie; que le talent ou le génie ne seraient vraiment que des anomalies ou des monstres, des cas pathologiques, dans la nature et dans l'histoire, s'ils ne servaient qu'à singulariser ceux qui en sont affligés; et qu'enfin leur singularité même ou leur originalité ne saurait se définir que par rapport à la banalité antérieure ou ambiante. Pour sentir toute l'originalité de Racine, il n'y en a qu'un moyen, qui est de le « comparer » à quelque autre ; et la raison en est que lui-même n'est vraiment lui, quel qu'il soit, ni vraiment quelqu'un, ni vraiment Jean, que dans la mesure où il « diffère » de Pierre et

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de Thomas, de François et de Louis, du Pi d'Antoine... C'est ce qu'il faudra bien que l'( par comprendre.

Nous ajouterons là-dessus que, si l'un e préjugé s'excusaient, ou se justifiaient, dans que toute comparaison ne pouvait guère abo des généralisations prématurées, vagues traires, ce temps semble aujourd'hui passe dire, et en dépit de tant de motifs qui eusse rendre inséparables l'une de l'autre, la cr l'histoire n'ont fait alliance que de nos je siècle dernier, quand les savants Bénédicti Congrégation de Saint-Maur jetèrent les fon et publièrent les premiers volumes de YHisl< raire de la France, on se rappelle peut-être d plaisanteries le « goût» et la « critique » le lirent par la plume de Voltaire. Classique oi tique, la critique de notre siècle n'est demei trop fidèle, jusqu'aux environs de 1860, à l'< ce grand homme, et je pourrais citer des Hi& la littérature française dont il n'y a presque « jugement » qui ne soit faussé par le mépri de la chronologie. Ni les Anglais, ni les Ail pendant longtemps, n'en ont témoigné plus pect; et, comme on ne pouvait sans doute parer » les littératures entre elles avant qi dressé de chacune d'elles des inventaires métb à peu près complets, la « littérature coin] manquant de ces inventaires, a donc loi

manqué de son point d'appui, pour ne pas dire de sa base même. Il en est autrement de nos jours. Nous possédons l'histoire particulière et nationale de presque toutes les grandes littératures modernes. Des Français ont même écrit des Histoires de la littérature anglaise, et des Anglais, des Allemands surtout, de fort bonnes Histoires de la littérature française. On a fait un pas de plus, et, — conformément à l'exemple qu'en avait donné jadis Henry Hallam, dans son Histoire des Littératures de l Europe depuis 1500 jusqu'en 1700, mais en essayant de composer ce qu'il s'était contenté de juxtaposer, — on a commencé « d'atteler à trois ou à quatre », si j'ose ainsi dire, et de faire marcher de front l'histoire de plusieurs littératures. Tels, en Allemagne, Hermann Hettner1, ou, en Suisse, Marc Monnier2, l'un des premiers, je crois, qui ait professé en Europe la littérature comparée; et tels encore, en Angleterre, les cinq ou six collaborateurs qui, sous la direction de M. G. Saintsbury, l'un de nos meilleurs historiens anglais de la littérature française, ont entrepris tout récemment de nous donner en douze volumes, sous le titre de Periods of European Literature, une véritable histoire de la littérature européenne3.

1. Literaturgeschiehle des achtzehnten Jahrhunderts von Hermann Hettner, 5 vol. in-8°; Brunswick, 1872, F. Vieweg.

•>. Histoire générale de la Littérature moderne, par Marc Monnier, doyen de la Faculté des Lettres de Genève, t. I, la Renaissance, de Dante à Luther; Paris, 1884, F. Didot; et t. II, la Réforme, de Luther à Shakespeare; Paris. 1885, F. Didot.

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