‹ Variétés littérairesChapitre 4 sur 8 · Florence, 1872, Leraonnier, éditeur · texte numérisé non relu

Florence, 1872, Leraonnier, éditeur

2. Voyez, dans le Jacques Grévin de M. Lucien 1899, Fontemoing, le chapitre intitulé : le Théâ pp. 165, 166; et dans l'édition des Œuvres à Taille, seigneur de Bondaroy, donnée par M. R( Paris, 1878-1882, Léon Willem, en 4 vol. in-12, Corrivaus.

de leur apprendre à voir; et, novices dans cet art, si difficile à la fois et si simple, ils ont, comme il arrive en pareil cas, imité pêle-mêle les qualités et les défauts de leurs maîtres. Par là s'explique la fièvre d'érudition qui les a échauffés, exaltés, soutenus; l'erreur qu'ils ont commise, poètes ou artistes, non pas tant sur le choix que pour n'avoir pas voulu faire de choix entre les modèles; et le prix souvent excessif que, sans y pouvoir atteindre eux-mêmes, ou peut-être par désespoir d'y atteindre, ils ont attribué à la perfection de la forme.

C'est à ce moment que trois influences ont agi particulièrement sur le genre tragique, et l'ont transformé, d'une imitation morte ou languissante qu'il était de l'antique, en une imitation je n'ose dire encore plus vivante, mais déjà plus appropriée aux exigences de son évolution interne et de l'esprit du temps. Je veux parler de l'influence de Plutarque, avec ses Vies parallèles; de l'influence de la Poétique d'Aristote; et de l'influence de Sénèque le Tragique, ou des dix pièces qui nous sont parvenues sous son nom. Pour émouvoir les sensibilités et frapper les imaginations, les hommes de ce temps ont appris du plus amusant des biographes qu'aucune combinaison, si adroite, si subtile, ou si rare fût-elle, ne valait les catastrophes de l'histoire, c'est-à-dire, selon l'ingénieuse expression de notre vieil Amyot, « les cas humains représentés au vif » sur la scène du monde, par les César et les Alexandre, les Démosthène et les Cicéron, les

fin

LIÉM,

Brutus et les Caton. Entre ces « cas hum naturellement, ne contenaient pas tou quantité de puissance ou d'émotion dra Poétique d'Aristote leur a procuré des fixer leur choix; et, à cet égard, il est curieux d'observer que, tandis que Ton presque partout ailleurs, — et jusque dans de la logique, ce qui était une grande s détruire l'influence du philosophe, au co autorité n'a été jamais plus grande ni p moins discutée qu'alors en matière d'estl matique. Enfin, à l'influence d'Aristote tarque s'est ajoutée celle de Sénèque, pour qui, — chose assez peu connue! — n'ayan plus agi qu'en Angleterre, n'ont donc été r par personne en lumière que par les hi théâtre anglais1. C'est ici un des points e l'évolution du genre dramatique, et il i insister.

1. Voyez A history of English dramatic Litera gines à la mort de la reine Anne, par A. W. Warc Londres, nouvelle édition, 1899, Macmillan.

L'auteur renvoie à une étude du Dr J.-W. C Influence of Seneca upon Elisabethan tragedy (18! connais pas; et au livre de John Addington Syn peré's Predecessors in the English drama, in-8°; I Smith et Elder.

L'occasion m'étant donnée de citer le nom de Jol Symonds. je la saisis une fois de plus pour rec tous ceux qu'intéresse le sujet, sa remarquable . Renaissance en Italie. Comment et pourquoi m traduite?

Les Grecs de l'époque classique, depuis Homère jusqu'aux Alexandrins, sont des Grecs, et les Latins de la République sont des Latins; mais Plutarque et Sénèque sont déjà des « cosmopolites »; et peu importe qu'ils aient écrit, l'un en grec, et l'autre en latin, ce n'est plus à une cité, ou à une confédération de cités, mais à tous les hommes qu'ils s'adressent. Quels que soient leurs défauts (et si Plutarque en a plutôt d'aimables, ceux de Sénèque le Tragique sont énormes et presque repoussants), nous ne sommes point, en les lisant, arrêtés, ni distraits, ni gênés ou dépaysés par ces singularités locales et ces accidents particuliers dont les raffinés se font leur plus vif plaisir quand ils lisent Hérodote ou Pindare, Salluste ou Catulle, Virgile même ou Tite-Live. Contemporains de la fusion de toutes les nationalités de l'ancien monde dans l'unité romaine, et on pourrait déjà presque dire dans l'unité chrétienne, — à ce point qu'on a pu débattre la question des rapports de Sénèque avec saint Paul, — Plutarque et Sénèque, l'un Espagnol et l'autre Grec, ont écrit pour l'Empire ; et c'est pourquoi les hommes de la Renaisssance, tous les hommes de la Renaissance, Anglais ou Italiens, Allemands ou Français, ont pu les aborder de plain-pied. Leur influence au xvic siècle a été le signal, ou du moins l'un des symptômes de ce que l'on a justement appelé : la latinisation de la culture; et je l'entends ici, plus particulièrement, d'une tendance commune de l'Europe d'alors à résumer, ou à

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synthétiser l'antiquité tout entière dans 1 de l'époque impériale.

Et le phénomène ne se limite point aui race latine, ou crues telles; on le constat terre; et, en Angleterre comme en Frai Sénèque que l'on demande le modèle < tragique. Plutarque aussi n'y est pas i qu'en France, ni Aristote moins écouté ( C'est comme si l'on disait qu'avant de se liser », et de devenir anglais dans h Shakspeare, espagnol dans celle de Lop français dans celle de Corneille, le drame ; par être « européen » dans tous les sens et je ne crois pas qu'on l'ait jusqu'ici tr La littérature de la Renaissance, en gé vraiment européenne, quoique d'une au que la littérature du moyen âge. Elle n'ar de particulièrement « national ». En elle, sous la discipline de l'humanisme, il par définition, l'Europe entière a fait rique. On a demandé aux anciens le s< égaler et au besoin de les surpasser. M qu'on a cru le tenir, on s'est souvenu qi « les gens d'alors », — des modernes, di des Espagnols, des Anglais, — et oi retourné contre ces anciens les leçons reçues d'eux, mais dans les formes antiqi le mot du dernier de nos classiques, ( d'introduire des « pensers nouveaux ».

L'histoire du mouvement de la Renaissance ainsi comprise formerait le second chapitre ou la deuxième partie d'une histoire de la « littérature européenne ». L'évolution des genres, — lyrique ou élégiaque; dramatique; épique ou narratif, — en serait la trame. On ne disserterait point in abstracto sur la Renaissance, et, pour l'étudier, on ne commencerait point par poser qu'elle a été ceci ou cela! On n'en déterminerait pas les caractères a priori. Mais on les verrait se dégager de l'histoire même des genres. Le seul sujet de la Sophonisbe, étudié dans ses transformations, depuis le Trissin jusqu'à Mairet, et dans les causes prochaines de ses transformations, projetterait sur l'histoire du genre tragique une lumière dont l'éclat s'étendrait à toutes les parties obscures de l'histoire de la Renaissance. Les conclusions que l'on déduirait de l'histoire du genre tragique, si peut-être elles se trouvaient trop générales ou trop ambitieuses, on les corrigerait au moyen des observations suggérées par l'évolution du genre lyrique ou du genre épique, par l'examen attentif de la Franciade ou de la Jérusalem, des Amadis ou de la Diane énamourée de Georges de Montemayor. Après avoir défini dans la rigueur des termes et inventorié le legs de la littérature du moyen âge aux littératures de l'Europe moderne, on essaierait de dire comment, en quel sens, l'héritage a été compromis ou amélioré, — je ne sais ni ne recherche ici lequel des deux, — par l'esprit de la Renaissance. Et, si je ne me trompe,

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on aurait précisé du même coup l'un des ressanls entre tous les points de vue d'où envisager l'histoire de la « littérature eur< C'est de savoir ce qu'une même donnée, 1 son origine et dans son fond, ce que le mt épique ou dramatique est devenu, selon q d'un milieu dans un autre; ou, encore, set nationalisait entre des frontières différentes péen, à proprement parler, selon qu'il dev gnol, je suppose, ou français. •

Or, et par l'effet d'une rencontre qu'on s de croire due au hasard, si ce hasard n1 songeant, son explication toute naturelle, 1 littératures de l'Europe moderne, en tant nales, ne se sont point développées simi mais successivement; et on peut dire, en to tude, que, depuis trois ou quatre cents an d'elles a manifesté comme à son tour ce qi de plus ethnique et de plus particulier. Poi à grands traits l'histoire de la « littéral péenne », et ainsi dessiner le cadre où cl recherches auxquelles elle pourrait donnei vera naturellement sa place, nous n'avon: besoin de nous composer laborieusement i nous est donné par l'histoire. Ici encore,

tant d'autres occasions, nous n'avons qua nous laisser faire, et, dans quelque embarras que nous puissions craindre de nous jeter, l'histoire, ou plutôt la seule chronologie nous en tire. C'est ce qu'il sera sans doute utile de montrer très brièvement.

Il ne faut admettre pour cela qu'un principe, dont j'espère que l'on ne me disputera pas l'évidence, et ce principe est que la littérature comparée ne s'attachera dans ses recherches qu'à ce qui est comparable. S'il arrivait, en effet, qu'une littérature quelconque se fût contenue, pour ainsi dire, dans ses propres frontières, et ne les ayant jamais débordées, n'eût donc ainsi jamais participé à ce courant d'échanges qui est la première condition d'une littérature internationale, il est évident que les productions en pourraient bien avoir leur très grand intérêt en soi, mais une telle littérature n'appartiendrait pas à l'histoire de la littérature européenne. Tel est le cas de la littérature basque, — si du moins il en existe une qui soit digne de ce nom, — et, que les bardes me le pardonnent! tel est le cas de la littérature bretonne, moderne ou contemporaine. Par une extension qui n'a rien d'abusif, il suit de là que les productions d'une grande littérature ne nous appartiennent qu'autant qu'elles sont entrées en contact avec d'autres littératures, et que, de ce contact ou de cette rencontre, on a vu résulter des conséquences. Et sans doute cela ne veut pas dire qu'on négligera ces autres productions! Si l'on négligeait

les autos sacramentelles de Calderon et de Lope de Vega, on se priverait d'un grand plaisir; et on serait plus qu'injuste pour l'une des formes les plus originales que l'art dramatique ait jamais revêtues. Mais cela veut dire qu'ils n'ont dans l'histoire de la littérature européenne qu'une importance relative, et que la littérature espagnole ne s'étant point mêlée par eux au mouvement de la pensée européenne, ce n'est donc point d'eux qu'il nous faut tenir compte pour faire à la littérature espagnole sa place dans une histoire de littérature européenne. En littérature européenne, si je puis ainsi dire, et dès que l'on se met au point de vue historique, le moment de caractériser chacune des grandes littératures de l'Europe moderne sera nécessairement celui de sa plus grande expansion.

La. première place appartient sans conteste à la littérature italienne, et on peut dire que, de 1150 à 1G00 ou environ, la littérature italienne a régné presque sans partage. A qui le doit- elle? Il semble bien que ce soit à Dante, si nous voulons remonter jusqu'à la première origine; et n'eût-il été que Youvrier de son poème, c'est lui qui a forgé l'instrument dont se sont après lui servis tous ses successeurs. Mais trois autres hommes ont surtout représenté, dans l'Europe du xvie siècle, — et pour ne rien dire des érudits, — cette primauté de la littérature italienne : Pétrarque, Boccace, et Arioste; l'auteur de ce Canzoniere dont l'influence a traversé les siècles

pour venir harmonieusement expirer dans la poésie de notre Lamartine; l'auteur du Décaméron, auquel on peut rattacher sans beaucoup d'artifice, la lignée de ces conteurs italiens qui sont avec lui demeurés les maîtres de la nouvelle tragique (je songe surtout à Bandello en écrivant ceci); et l'auteur du Roland furieux. En celui-ci viennent aboutir les Chansons de Geste et les Romans de la Table ronde, déjà tout prêts pour la transformation que leur fera subir, cinquante ou soixante ans plus tard, l'auteur de la Jérusalem, et qui aura pour conséquence de les métamorphoser d'une matière jusqu'alors poétique en une matière proprement musicale. Si l'on ajoute à ces grands noms celui de Machiavel, on n'aura pas énuméré, tant s'en faut! tous les écrivains de l'Italie de la Renaissance, mais, précisément, et surtout dans une histoire de la littérature européenne, je ne voudrais qu'ils y fussent tous énumérés. Une histoire n'est pas une chronique. Il suffit que ce soient ici les « maîtres » ou les « guides »; que l'on retrouve quelque chose de leurs exemples, sinon de leur génie, danspresque tous leurs contemporains ou leurs successeurs; et qu'on ne puisse enfin, comme je le crois, assigner à la littérature italienne, considérée dans son ensemble, aucunes qualités ni même aucuns défauts qui ne se manifestent chez eux en acte ou qui n'y sommeillent en puissance. Le « Marinisme » lui-même n'est-il pas déjà presque tout entier dans Arioste?

Dirai-je que la littérature espagnole a la première

secoué le joug de la littérature italienne? Ce serait mal parler, elle n'a point conçu de si noir dessein; et il faut se contenter de dire qu'ayant la première libéré son originalité de l'imitation de l'italien, elle s'est ainsi trouvée la seconde à exercer l'hégémonie de la littérature européenne. Cette hégémonie a duré de 1600 à 1660, ou à peu près, ce qui la rend contemporaine, — on peut en faire la remarque en passant, — de la durée même du plus grand pouvoir politique et de la domination des armes espagnoles. Mais s'il convient d'indiquer la coïncidence, — et pour ma part j'y reconnaîtrais beaucoup plus qu'une coïncidence, — il nous faut convenir qu'on avait vu exactement le contraire en Italie. Ce serait ici le lieu d'en rechercher les raisons.

La littérature européenne est redevable à la littérature espagnole de trois grandes créations. C'est en Espagne, — ou peut-être en Portugal, — que la matière des Chansons de geste et des Romans de la Table ronde est devenue celle des Amadis, d'où plus tard, sous une influence italienne, renouvelée, s'est dégagé le roman pastoral, avec la Diane de Montemayor, et un peu plus tard encore Don Quichotte. Il y a des chevaliers errants dans les Romans de la Table ronde, mais l'ingénieux hidalgo de la Manche est une création de l'Espagne autant que de Cervantes. Fautil y voir une caricature? On en dispute, et aussi bien Cervantes ne l'a peut-être pas su lui-même! En tout cas il n'y eut jamais de caricature plus bienveillante

ou plus attendrie, ni surtout plus symbolique; et le génie chevaleresque de la noble Espagne a passé tout entier dans le personnage de don Quichotte. Les héros eux-mêmes des Amadis et les bergers de la Diane n'en sont pas de plus parfaites incarnations. Ce sont tous, en même temps, ou plutôt ce sont pour cette raison, à la guerre comme en amour, des raffinés du point d'honneur, et notre point d'honneur, à l'espagnole surtout, dépendant un peu de notre condition sociale, on entrevoit ici la liaison du roman picaresque avec le roman chevaleresque. Le roman picaresque est en effet la seconde des grandes créations de l'Espagne, et, — par l'intermédiaire des adaptations françaises et anglaises, du Francion, du Gil Blas, du Roderick Random, — je ne sais s'il serait très paradoxal d'en vouloir suivre la fortune jusqu'à la Vie de Bohème. Et enfin, parce que le point d'honneur, qui se ramène, en dernière analyse, à régler sa conduite sur ce que l'on croit se devoir, engendre nécessairement toute une casuistique, la troisième création vraiment européenne de la littérature espagnole est le drame, si les plus beaux drames de nos littératures modernes, en ce qu'ils ont d'essentiel et de philosophique, roulent pour la plupart sur des cas de conscience. Le Cid est un cas de conscience; Hamlet est un cas de conscience; Hernani est un cas de conscience. Dira-t-on là-dessus que l'on ne voit pas bien ce que Shakspeare ou Ben Jonson doivent à l'Espagne, leur théâtre étant antérieur à celui de

Calderon et de Lope de Vega; et que, sans doute, on ne saurait nier qu'ils aient fait du « théâtre »? Mais Sénèque était de Cordoue ! et si cette réponse a un peu l'air d'une mauvaise plaisanterie, je ne sais pas la raison de la chose, mais je constate que le drame anglais du xvi° siècle n'a pas franchi la Manche, et le théâtre n'est devenu vraiment européen que par l'intermédiaire du génie espagnol.

Cette littérature espagnole avait toutefois un grand défaut, parmi toutes ses qualités, et le défaut même qui aux environs de 1650 pouvait et devait être le plus grand obstacle à sa diffusion. Elle était trop « particulariste »; et le goût de terroir en était trop prononcé. On ne pouvait, sauf Don Quichotte, presque rien adapter d'espagnol aux exigences de l'esprit européen, sans modifier profondément ce qu'on en adaptait. Elle avait quelque chose aussi de trop indépendant, je veux dire de trop affranchi de la tradition de cette antiquité qui demeurait toujours la maîtresse des esprits. N'est-il pas permis d'ajouter que, sans être naturaliste, — et il faut même dire : au contraire! — elle était souvent un peu dure, ou un peu crue? Ce caractère est celui de quelques-uns des plus grands peintres de l'Espagne. Et pour toutes ces raisons, comme à mesure que l'étoile de l'Espagne pâlissait, la fortune de la France grandissait tous les jours, la littérature française, à son tour, devenait l'inspiratrice ou la régulatrice de la littérature européenne. C'était aux environs de

1660, et son influence allait durer un peu moins de cent ans.

J'ai tâché de montrer ailleurs ce qui l'avait fondée. Il y avait alors une cinquantaine d'années que la littérature française, presque dans toutes les directions, tendait, par le moyen de l'observation psychologique et morale, à la gloire de l'universalité. Ni Rabelais ni R.onsard n'y avaient peut-être songé; mais l'auteur des Essais s'était proposé de retrouver « cette forme de l'humaine condition que chacun porte en soi » ; et, quelle a été la subtile et pénétrante action de son livre, Pascal et Bossuet, Molière et La Fontaine, La Rochefoucauld et La Bruyère nous en sont d'assez sûrs garants! Les critiques, les précieuses, les grammairiens, étaient alors survenus, et pour atteindre cette universalité qui devait, d'après eux, dans leur ambitieuse espérance, substituer la langue française aux privilèges du latin et du grec, ils s'étaient livrés au long et patient travail d'épuration du vocabulaire, d'assouplissement de la syntaxe, de coordination de la phrase, qui, du français encore inorganique de Montaigne, avait fait en cinquante ans la langue des Provinciales.

A dater de ce moment, et si l'on ne tient pas compte de quelques irréguliers, l'objet commun de nos grands écrivains était devenu le même : — effacer ou dissimuler leur personnalité, la faire évanouir, pour mieux dire encore, dans l'intérêt de leur sujet, que ce sujet fût le Cid ou X École des Femmes,

un sermon sur Y Éminente dignité des Pauvres ou la fable des Animaux malades de la Peste, la Princesse de Clèves ou Télémague; — dégager de ce sujet laimême ce qu'il contenait de plus humain, c'est-à-dire de plus général, de plus indépendant des atteintes du temps; — ne jamais oublier qu'on n'écrit ni pour soi, ni pour le vulgaire, ni non plus pour les savants, ou les pédants, mais pour les « honnêtes gens », c'est-à-dire pour ceux qui n'ont point d'enseigne, qui vivent de la vie de tout le monde, qui ont le sentiment, l'expérience des réalités; — tenir la bride aux fantaisies qu'on pourrait avoir d'opposer son opinion particulière à l'opinion commune, et ne la combattre, s'il y a lieu, cette opinion commune ou générale, qu'en commençant par se la concilier; — garder son naturel parmi tant de contraintes, ou plutôt faire servir ces contraintes elles-mêmes à la réalisation de ce parfait naturel; — et enfin, par tous ces moyens, selon le mot de l'un d'eux, travailler ou contribuer « au perfectionnement de la vie civile ».

C'est pour avoir atteint ce degré de généralité que la littérature française a établi son pouvoir en Europe, et non point, ou bien plus que par aucune qualité qui fût intérieure ou intrinsèque au génie de notre langue. Et aussi bien notre langue n'est-elle devenue ce qu'elle est que pour s'être de son mieux conformée à cet idéal. On la loue d'être claire : il faut donc dire qu'elle est claire d'avoir voulu l'être. Pen-

dant un long temps, en français, le souci du style ou la préoccupation de la forme n'ont eu pour objet que de les accorder l'un et l'autre avec le fond. L'art d'écrire n'a consisté que dans la recherche des moyens les plus propres à diminuer l'intervalle qui sépare un esprit d'un autre, ou notre pensée de son expression. Et l'hégémonie de la littérature française a duré tout juste autant que cette conception de la littérature a développé ses qualités sans les payer de trop de défauts.

Car elle a bien aussi ses défauts, dont le principal est, en ne s'adressant qu'à la raison pure, d'avoir donné très peu de chose à l'imagination et à la sensibilité. Incomparable dans l'expression des idées générales, elle n'a pas été toujours aussi heureuse dans l'expression des idées particulières et concrètes. Or, vers le milieu du xvnie siècle, c'est précisément de ces idées que l'Europe a commencé de s'éprendre. On en a un bon exemple dans l'idée même et dans le succès européen de Y Encyclopédie. On ne voulait plus désormais que des faits, et de toute nature, mais des faits, et ce que les contemporains de Diderot ont peut-être le plus admiré de lui, croyez-vous que ce soit son Père de Famille? non, c'est sa description du métier à faire les bas. Ainsi s'ouvrait la France elle-même à l'influence anglaise, dont cette positivité, comme nous dirions aujourd'hui, faisait le principal caractère. Et, à l'excuse de nos écrivains, si l'on voulait une preuve de la réalité de ce besoin, on

trouverait dans ce fait, puisque aussi c'en est un, que l'Europe entière va, pour ainsi dire, au-devant de l'influence anglaise. Cette influence commence à s'exercer aux environs de 1720, et elle va durer jusqu'en 1830.

Il se produisit alors un phénomène assez singulier : la littérature anglaise, en devenant européenne, apprit à se connaître, et, pour la première fois depuis qu'elle existait, on la vit prendre enfin conscience d'elle-même. Elle n'eut garde de répudier, puisqu'on les appréciait universellement, aucune des rares qualités qui sont celles de Fielding ou de Richardson, mais, tout Anglais qu'ils fussent, elle s'aperçut combien Swift et de Foë, Pope et Addison l'étaient davantage; les auteurs comiques de la Restauration furent remis en lumière; Dryden et Milton furent estimés à leur valeur; et finalement, on rendit à trois Anglais la justice qu'on leur avait non pas précisément refusée, mais marchandée jusqu'alors dans leur propre pays : je veux parler de François Bacon, de "William Shakspeare et d'Edmond Spencer, l'auteur de \sl Reine des Fées. L'influence des premiers est facile à saisir dans l'histoire générale de la littérature européenne du xvm" siècle. La France de Voltaire, de Diderot, de d'Alembert n'a pas hésité à sacrifier son Descartes à Bacon; l'Italie même a paru oublier que, s'il y avait un « fondateur » de la science expérimentale, il ne s'était pas appelé Bacon, mais Galilée; et l'Allemagne a trouvé dans la conception

shakspearienne du drume libre le point d'appui qu'il fallait à sa littérature pour secouer le joug de la « dramaturgie » française. De telle sorte que ce n'est pas assez de dire que Shakspeare, mieux connu, a rendu à la littérature anglaise conscience d'ellemême, mais il faut ajouter que son influence n'a pas été moins grande sur la formation de la littérature allemande. Et pour Edmond Spencer, il est bien vrai qu'aujourd'hui même, ailleurs qu'en Angleterre, et en Amérique, on ne le connaît guère ' ; mais son rôle n'a pas moins été capital dans la formation de ce que l'on pourrait appeler l'idéal romantique anglais; et ainsi, d'une manière indirecte, comme précurseur du romantisme, l'influence européenne de l'auteur de la Reine des Fées n'a guère été moins considérable que celle de Shakspeare. Ces indications, que je donne en passant, auraient besoin d'être vérifiées, précisées surtout et suivies dans leurs conséquences. Mais en ce qu'elles ont de plus général, je les crois justes; et ce qui ne contribue pas médiocrement à me les faire croire telles, c'est la facilité même de la liaison qu'elles nous permettent d'établir entre le rôle de la littérature anglaise et celui de la littérature allemande.

1. Tout ce que nous savons d'Edmond Spencer en France, c'est ce que Taine en a dit dans son Histoire de la Littérature anglaise, et il ne lui a pas mesuré son admiration. Mais sur le rôle de Spencer dans la formation de l'idéal romantique anglais, on consultera : The beginnings of the english romande movemenl, par H. W. L. Phelps, in-8°; Boston, 1893, Ginn; et A hislory of english romanticism in the XVIII1" century, par H. Henry Beers, in-8°; New York, 1899, Henry Holt.

De même qu'en effet, au xvic siècle, le ferment grec, si l'on osait se servir de ces expressions un peu techniques, avait fait lever ce qu'il y avait au fond du génie latin de forces devenues comme oublieuses d'elles-mêmes, ainsi, dans les dernières années du xvmc siècle, le ferment britannique a dégagé du génie allemand ce qu'il contenait de fécondité latente et de germes inutilisés. En tant qu'européennes, les origines de la littérature allemande sont critiques... et britanniques. S'il y a une littérature allemande, c'est d'abord que Lessing l'a voulu ' ! Mais sa volonté n'y eut sans doute pas suffi, et il y fallait de plus la révélation des affinités du génie allemand avec le génie anglais. Aucune littérature moderne n'est sortie pour ainsi parler, de son fonds. La littérature allemande en est un curieux exemple. Le problème de ses origines ne s'éclaire qu'à la lumière de la « littérature comparée » ; et ce problème se divise en deux autres, lesquels sont de savoir pour quelle part sont entrées, dans la détermination de ses caractères essentiels, d'abord la volonté de réagir contre les habitudes littéraires de la France; et, en second lieu, l'ambition de rivaliser avec l'Angleterre dans l'expression de ce que madame de Staël a la première appelé le génie des races du Nord.

Quoi qu'il en soit de la proportion de ces deux

1. Histoire des Doctrines esthétiques et littéraires en Allemagne, par M. Emile Grucker, t. II; Lessing et son Époque; Paris, 1896, Bercer-Levrault.

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éléments dans la formation de la littérature alle mande, ne qu'il y a de certain, c'est qu'aux environs de 1810 on la voit soudainement se révéler au monde, et, par ses critiques, par ses poètes, par ses philosophes, prendre à son tour la direction du mouvement intellectuel. Elle le doit unpeu à madame de Staël. C'est madame de Staël qui, dans son livre de la Littérature d'abord, et, depuis, dans son Allemagne, ayant posé la distinction lumineuse des « littératures du Nord » et des « littératures du Midi », a induit les premières à chercher l'expression de leur originalité dans leur opposition même aux secondes, et ainsi à faire du « romantisme », avant tout et en dépit de tout, l'antithèse du « classicisme ». Elle le doit au génie de ses grands écrivains, si l'Europe moderne n'a pas connu de critiques plus pénétrants que Lessing ou qui aient répandu plus d'idées que Herder, ni de plus grands poètes que Goethe et que Schiller, ni de plus profonds philosophes que Kant et que Hegel. Il n'y a que Schiller que je crains qui soit un peu surfait dans cette rapide énumération. Et elle le doit enfin à son caractère profondément individualiste, qui est précisément celui dont l'auteur du livre de V Allemagne avait été le plus frappé. On remarquera que, s'il n'y en avait pas qui dût plus séduire les Anglais en leur montrant dans la littérature allemande une continuation de la leur, il n'y en avait pas qui pût mieux convenir à nos romantiques, ou les servir plus efficacement, dans le grand combat qu'ils

avaient entrepris contre le classicisme. C'est ainsi que s'est établi l'empire de la littérature allemande, chez nous et de l'autre côté de la Manche, pour durer, comme on sait, jusqu'aux environs de 1870; gagner alors en Italie et en Espagne ce qu'il perdait en France; et plus récemment enfin s'étendre jusqu'aux États-Unis.

Je ne crois pas devoir ici parler de l'influence encore actuelle des littératures de « l'extrême Nord », je veux dire la russe et la Scandinave. 11 n'y a pas assez longtemps qu'elles sont entrées, si je puis user de l'expression diplomatique, dans le concert de la littérature européenne, et les caractères « nationaux » ne m'en semblent pas encore assez déterminés. Non pas, on l'entend bien, que j'en méconnaisse l'originalité! Nul n'admire plus que nous Ibsen ou Tolstoï! Je dis seulement que je ne vois pas encore très bien ce qu'Anna Karénine ou le Canard sauvage ont de spécifiquement russe ou norvégien, et on se rappelle que dans cette esquisse d'une histoire de la « littérature européenne », c'est là, pour nous, le point essentiel. Littérairement, je ne considère comme européen que ce qui a enrichi l'esprit européen de quelque élément demeuré jusqu'alors spécifiquement « national » ou « ethnique ».

Mais ce qu'en tout cas je voudrais qu'on eût vu, c'est qu'à se représenter ainsi la « littérature européenne », le cadre en a été comme tracé par l'histoire, et il n'y aurait qu'à le remplir. Si quelques-uns des

caractères que j'ai cru pouvoir assigner aux cinq grandes littératures que l'on peut appeler dès à présent classiques en leur genre paraissent discutables, douteux ou controuvés, on n'a qu'à les mieux définir, et, ainsi qu'il sied, je consens qu'on y ait peu de peine. Mais ce que je voudrais que l'on reconnût, c'est la situation respective de ces cinq grandes littératures à l'égard les unes des autres; c'est la courbe de l'évolution de la littérature européenne à travers l'histoire de ces littératures; et c'est enfin l'identité de ce genre de recherches avec celles qui font l'objet essentiel de la « littérature comparée ». C'est ce que je vais essayer de montrer par un autre exemple, en renversant maintenant le problème, et au lieu de descendre, comme j'ai fait tout à l'heure pour la tragédie, de l'origine européenne d'un genre à sa nationalisation, en remontant de sa nationalisation à son origine européenne.

Considérons donc le roman anglais du xvnr siècle, le roman de Daniel de Foë, — dans l'œuvre duquel, on le sait peut-être, Robin son Crusoé n'est qu'une rencontre, un accident heureux, comparable sous ce rapport à Manon Lescaut dans l'œuvre de notre abbé Prévost; — le roman de Richardson : Paméla, Clarisse, Grandisson; celui de Fielding : Tom Jones,

Amélia, qui ne voulait être d'abord qu'une dérision ou une parodie du roman de Richardson, mais qui en est devenu le prolongement; le roman même de Smollett, et dépouillons-le de ses caractères proprement anglais. Il nous restera des fictions qui ont toutes pourpoint de départ l'imitation de la vie commune, et dont la reproduction des mœurs contemporaines fait évidemment le principal objet. Ces lictions se proposent encore de nous émouvoir par la diversité des combinaisons du liasard ou des jeux de la fortune : sous l'apparente uniformité de la vie, nous y apprenons en combien de manières une destinée humaine peut différer d'une autre. Elles donnent d'ailleurs satisfaction à ce goût de l'aventure qui est l'origine de tous les contes. Et la signification morale en est plus ou moins déclarée, mais elles sont toutes, comme qui dirait des espèces de leçons de choses, un conseil de faire ou de ne pas faire, une invitation à imiter nous-mêmes Paméla, Clarisse et Grandisson. Mais, dépouillées ainsi de ce qu'elles ont de proprement anglais, n'y perdent-elles pas, en même temps que de leur saveur, quelque chose de leur nouveauté? Et, en effet, dans leur généralité, tous ces caractères n'appartiennent pas beaucoup plus aux romans de Richardson qu'à ceux de l'abbé Prévost, de Marivaux, de Lesage lui-même. Il nous faut donc passer la Manche, et chercher, dans les romans français de la première moitié du xvme siècle, les origines prochaines du roman anglais.

Qu'on le remarque bien à ce propos : nous laissons entièrement de côté la question de savoir si Smollett, en son Roderik Random, a imité Lesage, ou si Richardson, en sa Paméla, ne s'est pas peut-être inspiré de la Marianne de Marivaux. Elle a son intérêt, mais elle est secondaire : elle ne regarde que les biographes de Marivaux et de Richardson. Nous nous bornons à constater l'existence d'un courant intellectuel et moral dont l'influence, avant de se faire sentir en Angleterre, s'est exercée en France. Nous disons tout simplement qu'un peu avant que Richardson ou Fielding ne s'en avisât, des aventures de la vie commune avaient été contées en français par Prévost, par Marivaux, par Lesage, et, comme telles, élevées de parti pris, avec intention, à la dignité des aventures tragiques des rois ou des grands de ce monde. Cette intention est surtout évidente dans les romans de l'abbé Prévost : Cleveland, le Doyen de Killerine, l Histoire d'une Grecque de qualité; sa matière, c'est les aventures des Bérénice et des Roxane qui n'appartiennent pas à l'histoire, les Roxane de la bourgeoisie, les Bérénice de campagne. Tandis que l'auteur de Gil Blas, en la francisant, « européanisait », si je puis ainsi dire, la veine du roman picaresque, celle du Lazarille de Tonnes et du Guzman d'Alfarache , et se faisait le peintre ironique de la vie journalière, Prévost, lui, prenait tout au tragique, jusqu'à l'aventure du chevalier des Grieux, — je ne dis pas de Manon Lescaut;

— et se complaisait en des récits inspirés d'une autre origine. Cette origine était celle d'où madame de Lafayette etSegrais avaient tiré la Princesse de Clèves et Zayde '.

Mais la Princesse de Clèves et Zayde, à leur tour, d'où venaient-elles? Nous n'avons pas besoin, pour le savoir, de sortir des frontières de la littérature française, puisque aussi bien c'est le temps de sa domination européenne, et les romans de madame de Lafayette, — nous dirions aujourd'hui ses « nouvelles », — ne sont que l'aboutissement du grand, du long, de l'interminable roman de la période antérieure, la réduction, et la quintessence des Artamène, des Clélie, des Cléopdtre et des Cassandre. S'il y a d'ailleurs une généalogie certaine, une filiation littéraire connue et prouvée, c'est sans doute celle qui rattache le roman de mademoiselle de Scudéry, celui de La Calprenède et de Gomberville, à VAstrée

I. Voyez sur l'histoire du roman anglais, entre autres livres récents : The development of the english novel, by YV. L. Cross, in-8°; New York et Londres, 1899, Macmillan; et, sur l'histoire du roman picaresque, le livre de M. F. W. Chandler : Romances of Roguery, part. I, The Picaresque Novel in Spain, in-8°; New York et Londres, 1899, Macmillan.

Ce dernier volume est le troisième d'une collection iVÉtudes littéraires, inaugurée par la publication du livre de M. J. E. Spingarn : A history of literary Crilicism in the Renaissance, et qui se continuera de temps en temps, — from lime to time, — selon l'état des travaux de l'Université de Columbia, sous la direction de MM. G. Edward Woodberry et Brander Matthews. On nous pardonnera, si nous y avons reconnu quelques traits de la méthode que nous prêchons, de nous en féliciter naïvement.

d'Honoré d'Urfé. Abraham genuit Isaac... VAslrée a engendré le Polexandre et YEndymion, qui ont engendré VArtamène et la Clélie, qui ont engendré la Princesse de Clèves et Zayde. Orl1 Astrée nous ramène au temps d'Henri IV, — dont on conte que les diverses amours y tiennent leur place, dans plusieurs épisodes, sous des noms à peine déguisés, — et ce temps, nous l'avons dit, est celui de la domination de la littérature espagnole. C'est pourquoi VAstrée n'est elle-même qu'une transcription ou une adaptation de la Diana enamorada de Georges de Montemayor.Nous approchons ici du but, et il ne nous reste qu'à dire ce que c'est que la Diana de Montemayor.

L'écrivain lui-même n'a pas laissé de traces profondes dans l'histoire de la littérature de son pays; l'œuvre est une combinaison du romanesque des Amadis, et du « pastoral » des Arcadie. La pastorale est d'origine italienne, et on peut dire que toutes les Arcadie sont issues de celle de Sannazar, lequel, dans la conception du genre, s'est inspiré de Virgile ou deThéocrite. La popularité s'en est étendue, comme Ton sait, à l'Europe entière, et Ronsard dans ses Eglogues, ou du Bellay dans ses Jeux rustiques, Rémy Belleau dans sa Bergerie, Sidney dans son Arcadia, Cervantes dans sa Galatée, pour ne rien dire du Tasse dans son Aminta, sont autant d'imitateurs ou de disciples du poète napolitain. L'originalité propre de Montemayor a été de faire entrer dans le cadre de la pastorale la matière chevaleresque des Amadis. Les

héros de sa Diana enamorada ne sont que des « bergers », mais leurs aventures passent en invraisemblance ou en singularité celles même d'Amadis et d'Oriane, et L'humilité de leur condition se compense par l'exaltation de leur ardeur amoureuse '.

Tel est également, parmi d'autres mérites que nous n'avons point à caractériser ici, le mérite essentiel de VAstrée. Et comme les Amadis, — dont la diffusion remonte jusqu'aux premières années du xvie siècle, — ne sont qu'un rifacimento des Romans de la Table ronde , nous nous trouvons enfin ramenés aux origines elles-mêmes de la « littérature européenne ». De Samuel Richardson, libraire anglais, et puritain, à Crestien de Troyes, de Clarisse Havlowe à Parsifal, du roman conçu comme une exacte imitation de la vie commune au roman conçu comme une espèce de poème, et de poème épique, l'intervalle est comblé. Personne n'a imité personne, et chacun, en se conformant au goût de ses contemporains, a peutêtre cru qu'il n'obéissait qu'au sien propre. Mais, au cours d'une évolution trois ou quatre fois séculaire, la matière s'est transformée; le temps, la race, le talent y ont mis leur marque sans qu'elle cessât pour cela d'être elle-même; et, tout de même que dans la nature, ainsi, rien qu'en revêtant des formes

1. Il est peut-être utile de noter que la Diane de Montemayor a été traduite en français dès 1578, et plusieurs fois réimprimée. L'édition que j'en ai sous les yeux est datée de 1592; et on sait que les premiers volumes de VAstrée n'ont paru qu'en 1608 au plus tôt. Montemayor était Portugais d'origine.

différentes, les mêmes éléments, mêlés ou combinés en proportions inégales, ont donné naissance à des êtres vraiment différents. N'est-il pas vrai qu'ainsi comprises les recherches de « littérature comparée » en pourraient prendre une singulière ampleur, une portée que peut-être on ne soupçonnait pas, et conduire finalement à des conclusions qui les dépasseraient de beaucoup?

Car on le voit, je crois, par cet exemple. Il ne s'agirait pas seulement de « comparer » entre eux deux écrivains ou deux œuvres : la Phèdre de Racine et celle d'Euripide, la Marianne de Marivaux et la Paméla de Richardson, le René de Chateaubriand et le Manfred ou le Lara de Ryron; mais le programme serait infiniment plus vaste, et les développements ou recherches qu'il comporte n'intéresseraient peut-être pas moins l'histoire générale et la philosophie que l'histoire même des littératures. À la vérité, on essaierait de se souvenir qu'il est avant tout question de littérature ou d'art, et on se défendrait de l'éternelle tentation qui est, depuis cent ans, de tout voir dans un poème ou dans un roman, excepté ce roman o» ce poème eux-mêmes. Mais si, par hasard, on y succombait, l'inconvénient ou le danger serait ici moins grand qu'ailleurs, et il est facile d'en donner la raison. C'est que les œuvres ne pouvant être définies que par rapport les unes aux autres et dans leur enchaînement historique, il en résulterait nécessairement une <( classification » de ces œuvres. Or lenatu-

raliste évolutionniste a beau faire : il ne peut empêcher que, dans la généalogie des espèces de la nature, chaque degré nouveau se caractérise par un plus ou moins, par une perte ou par un gain, par un progrès ou une déchéance. Et c'est ainsi que, dans l'histoire comparée des littératures, quand on affecterait, de propos délibéré, la plus dédaigneuse indifférence, et soi-disant la plus scientifique, pour la valeur esthétique des œuvres, on ne pourrait jamais faire qu'une tragédie ou un poème donné fussent autrement définis que par rapport à ceux qui ont signalé dans l'histoire le point de perfection du genre; et, qu'on le voulût ou non, la définition serait en somme un jugement. Ajoutons que ce jugement serait préservé d'être absolu, par l'obligation qui s'imposerait de donner des définitions dont l'intelligente largeur ouvrît ou réservât toujours à l'avenir d'un genre la possibilité d'en perfectionner le passé.

Ce court essai de définition de l'objet, de la méthode et du programme de la « littérature européenne » serait trop incomplet, si je ne disais, en terminant, quelques mots au moins des récents obstacles où semblent s'être heurtées chez nous les recherches de littérature comparée. Je n'ai parlé plus haut que de ceux qui les avaient retardées dans le passé :

ceux dont je voudrais dire maintenant deux mots sont ceux qui les entravent dans le présent.

On craint donc, premièrement, que l'effort qu'il nous faudra faire, nous Français, je suppose, pour acquérir de Dante ou de Shakspeare une intelligence aussi complète que possible, — analogue ou du moins voisine de celle qu'en peuvent avoir des Anglais ou des Italiens, — n'émousse, n'abolisse, ne pervertisse en nous ce sens aigu de la forme, laquelle, en littérature, n'est effectivement rien si elle n'est nationale:, et on craint, en second lieu, qu'à promener ainsi de littérature en littérature, d'Italie en Espagne, d'Angleterre en Allemagne, une curiosité de dilettante, nous ne l'y égarions, et nous n'y perdions la conscience de notre génie national. Whocver speaks tivo languages, is a rascal : il y a quelque vérité dans ce grossier proverbe. On craint, semblablement, qu'en matière de littérature, la préoccupation de « tout comprendre » n'aboutisse à nous rendre incapables de rien sentir un peu profondément; et que, de nous placer avec trop de complaisance au point de vue européen, ce ne soit risquer de compromettre ce qu'il y a en chacun de nous de plus français ou de plus allemand, de plus anglais ou de plus italien.

Je n'éprouve, pour ma part, ni l'une ni l'autre de ces craintes; et, au contraire, pour commencer par le premier point, j'attends du développement des recherches de « littérature comparée » une double correction ou rectification de la fausse idée que l'on

se fait généralement en critique de ces deux choses capitales : le style et l'invention.

On connaît les vers de Musset :

Il faut être ignorant comme un maître d'école Pour se flatter de dire une seule parole Que quelqu'un, ici-bas, n'ait pas dite avant nous. C'est imiter quelqu'un que de planter des choux;

et si peut-être on soupçonnait Musset, en les écrivant, d'avoir voulu plaider sa propre cause, un philosophe, l'Américain Emerson, a dit à peu près la même chose, et même en l'exagérant. Il se pourrait, a-t-il écrit, que « la grande puissance géniale consistât à n'être pas original du tout, à être une parfaite réceptivité, à laisser le monde faire tout, et à souffrir que l'esprit de l'heure passe sans obstruction à travers la pensée » ; et il l'a écrit à propos de Shakspeare, c'est-à-dire, et sans doute, à propos de l'un des plus prodigieux « inventeurs » qu'il y ait jamais eu dans l'histoire d'une littérature. Il avait raison; et précisément, c'est ce que l'histoire comparée des littératures démontrera plus clair que le jour. On ne crée point en littérature; ou du moins le mot de créer n'y saurait avoir le sens ambitieux que lui donnent précisément ceux qui ne connaissent que la littérature de chez eux. On ne crée point surtout de rien, — ex nihilo, comme disent les philosophes; — et au contraire, si l'histoire comparée des littératures établit quelque chose en ce point, c'est qu'aucune invention n'est vraiment une invention, et

une invention féconde à son tour, qui ne se greffe, pour ainsi parler, sur quelque chose d'existant. Ainsi, chez nous, l'invention de La Fontaine, qui n'a créé le sujet que d'une douzaine peut-être de ses Fables, lesquelles n'en sont point les meilleures; et ainsi l'invention de Racine, qui semble avoir mis une sorte de coquetterie supérieure à ne porter sur la scène presque aucun sujet que l'on n'y eût mis avant lui. Non seulement Racine n'a inventé ni Mithridate, ni Iphi génie, ni Esther, mais on avait mis avant lui, sur la scène française, et en vers français, Esther, Iphigénie et Mithridate. Et, à vrai dire, c'est surtout au théâtre, ou plus généralement dans le domaine de la fiction, qu'il n'y a rien de plus méprisable qu'un fait. L'invention ne consiste donc point du tout à en imaginer d'inexistants, mais à s'emparer, je peux dire, de ceux qui existent, pour y mettre sa marque, la marque de sa race, — made in England, made in Germany; — celle de son temps; et, quand on le peut, celle de son individualité.

La vraie définition du style est voisine de celle de l'invention, et c'est encore l'histoire des littératures comparées qui nous l'apprend. Personne aujourd'hui ne croit, je l'espère, ni n'enseigne donc plus, que le style se superposerait en quelque manière à la pensée comme un vêtement se superpose au corps, et bien moins qu'il ait pour objet d'orner, de parer, ou de brillanter le discours. « En pensant bien, il parle souvent mal, » a-t-on dit de Molière; et deux siècles

écoulés depuis lors ont éloquemment témoigné que, s'il y a dans cette antithèse quelque apparence de vérité, ce n'est pas du tout Molière que nous en devons moins estimer, mais c'est l'idée que nous nous faisions du style qu'il nous faut corriger. L'histoire des littératures comparées nous y aidera. Nous y apprendrons en effet que les pires défauts du style, tels qu'on les définit dans les rhétoriques, et tels qu'on nous conseille de les éviter, non seulement ne sont point incompatibles avec le génie de l'écrivain, mais en font quelquefois une partie. Cela dépend des sujets que l'on traite. Cela dépend encore, et peutêtre surtout, de la possession que l'on a des ressources d'une langue donnée, et cette possession, sachons-le bien, ne se manifeste pas moins dans les incorrections d'un Saint-Simon ou dans l'euphuisme d'un Shakspeare, que dans la précision d'un Lessing ou dans la concision lapidaire d'un Dante. Mais ce qui est vrai, c'est qu'en de certaines langues, on peut n'être qu'un auteur médiocre, et cependant avoir parfaitement écrit. Il suffit pour cela d'avoir vêtu de correction grammaticale et d'une suffisante clarté des sentiments dont la clarté n'est faite que de leur manque de profondeur, ou des idées que l'on n'a point pensées soi-même, et pour son compte, mais empruntées telles quelles à la tradition. Si c'est encore ce que l'histoire des littératures comparées ne saurait manquer de mettre en lumière, elle ne nous rendra pas un médiocre service, et, bien loin d'atté-

nuer en nous le sentiment de la forme et du style, je vois des raisons pour qu'elle contribue au contraire à le développer.

Et j'en vois également pour qu'elle aiguise en chacun de nous, Français ou Anglais, Espagnols ou Allemands, le sens de ce qu'il y a de plus national en nos grands écrivains. On ne se pose qu'en s'opposant; on ne se définit qu'en se comparant; et ce n'est pas se connaître soi-même que de ne connaître que soi. Je reprends l'exemple du roman. Rechercher ce que Le Sage, en empruntant son Gil Blas à la veine espagnole du roman picaresque, a cru devoir y modifier pour l'accommoder à l'esprit français du xvii0 siècle finissant, ou inversement, examiner si la Marianne de Marivaux est une première ébauche de la Paméla de Richardson, et préciser à quelles conditions la donnée française s'est comme anglicisée, ne sera-ce pas enrichir la psychologie du génie français de tout ce qu'on trouvera qui le différencie du génie anglais ou du génie espagnol? et pour un Espagnol ou pour un Anglais comme pour un Français, quel moyen y a-t-il de se mieux assurer des traditions de sarace?Oserai-je ajouter qu'il n'est pas du tout nécessaire à la continuité de ces traditions que chacun d'eux se préfère constamment ou systématiquement aux autres? qu'au contraire il est essentiel à cette continuité de savoir comment se sont modifiées ces traditions elles-mêmes? et qu'enfin continuité n'est pas synonyme d'immobilité, mais plutôt de mouvement?

Aussi bien, et puisque j'ai touché ce point, en proiiterai-je pour faire une observation qui ne s'applique pas seulement aux choses de la littérature, mais à d'autres encore, et cette observation, c'est qu'il y a deux sortes d'unité. Il y a, si je puis ainsi dire, une unité tout arithmétique, une unité de répétition, dont toutes les fractions sont égales ou identiques à elles-mêmes; et il y a une unité organique, une unité de variété, dont l'harmonie résulte de la différenciation même des parties qui la constituent. C'est du moins ce que nous enseigne la science naturelle, et là même est le point de distinction de l'organique et de l'inorganisé. S'il existe « une littérature européenne », ce ne peut être qu'en ce second sens; et, supposé qu'elle soit encore à l'état inorganique, on ne la constituera donc qu'à condition de l'organiser. Mais on ne l'organisera que dans la mesure même où on en différenciera les éléments successifs, et on ne les différenciera qu'à mesure qu'on les définira par des caractères plus précis, qui exprimeront le fond même des choses, et qui, dans l'espèce, plus ils seront « nationaux » plus il y aura de chances pour qu'ils soient vraiment les plus profonds ou les plus essentiels. J'irai plus loin encore! et je dis que plus ils seront « nationaux, » plus ils seront « européens », si « la littérature européenne » n'est faite que de la diversité des formes que les exigences des génies nationaux ont imposées successivement ou simultanément à une matière commune;

s'il est impossible, en dehors de la diversité des formes, d'en concevoir seulement l'idée; et si, par conséquent, sa notion s'enrichit tous les jours de ce qui donne à ces grands organismes qu'on appelle des nations, une conscience plus claire, plus énergique, et plus tenace de leur nationalité.

lo septembre 1900.

Un arrêté ministériel, — rendu le 13 juillet 1900 sur la proposition du Conseil supérieur de l'Instruction publique, — a décidé que l'on ne dirait plus désormais en français : les folles amours, mais les fous amours d'Antoine et de Cléopâtre; que l'on pourrait choisir, au hasard de l'inspiration, entre : le Dieu des bonnes gens et le Dieu des gens bonnes; et qu'on écrirait indifféremment, avec ou sans trait d'union, des te Deum, ou des tedeums , et pourquoi pas des tédéons? C'est le commencement de la « réforme » de l'orthographe ou de la syntaxe; — et on peut dire que, pour commencer, voilà certainement « de la belle ouvrage ».

Il est vrai que le Conseil supérieur de l'Instruction publique, en proposant ces nouveautés, s'est défendu de toute intention révolutionnaire. Il n'a pas, nous

dit-il, voulu « légiférer en matière de langage »; il s'est abstenu avec le plus grand soin « d'édicter aucune règle nouvelle »; il n'a prétendu « obliger personne à se conformer à ses propositions, ni même, ajoute-t-il, à en prendre connaissance », ce qui est sans doute le comble de la modestie, si ce ne Test pas de la franchise. Nos pédagogues ont de ces délicatesses! Mais le ministre, plus courageux, n'a pas hésité, lui, en revêtant de sa signature les propositions métaphysiques et idéales du Conseil, à spécifier très expressément qu'à dater de son arrêté, — je serais tenté de dire son ukase, — les règles abolies de par la tolérance dudit Conseil ne seraient plus enseignées dans nos écoles primaires ni même secondaires. Et, en effet, quel besoin d'apprendre des règles qu'on déclare d'autre part avoir cessé d'exister? Si le participe passé s'accorde encore avec son complément, ce ne sera donc plus, à dater du 1er août 1900, que dans les établissements d'enseignement supérieur. Le ministre et son Conseil ont bien voulu faire cette concession à quelques professeurs, trop vieux pour changer d'orthographe à leur âge! Mais les pédants ne contraindront plus la liberté naturelle du citoyen sous la tyrannie de la règle du pluriel en aux, ou de la concordance des temps; et l'imparfait du subjonctif a vécu... Je voudrais, avant d'en prononcer l'oraison funèbre et de le défendre, — ou, peut-être, de l'abandonner à mon tour, — rechercher du moins à quels dieux on l'a

sacrifié, et les raisons qu'on a eues, ou eu, puisque l'un et l'autre se dira désormais, d'opérer, en fin d'année scolaire et tandis qu'on n'y prenait pas garde, cette espèce de coup d'État.

De ces raisons, j'en écarte une d'abord, et c'est celle qui consiste, comme le dit le Conseil supérieur de l'Instruction publique, à se proposer de rendre, par ce sacrifice, « l'étude du français moins difficile aux étrangers ». Je me suis laissé conter, à ce propos, qu'il y a de cela quelques années, comme il était question d'élever dans Paris un monument à Shakspeare, Meilhac, sollicité d'y contribuer de son obole, répondit par le billet suivant, à l'adresse de notre cher confrère Ludovic Halévy : « Mon cher ami, rappelle-moi donc le nom de cette belle place de Londres où s'élève la statue de Molière... » Je dirais volontiers, après Meilhac, et d'après Meilhac : « Et qu'est-ce que les Anglais, ou les Allemands, ou les Italiens ont donc fait, ou font donc, pour rendre l'étude de leur langue plus facile aux étrangers, en général, et aux Français en particulier? » Encore faut-il, en ces matières, un peu de réciprocité ! Quand les Anglais, pour nous rendre l'étude de leur langue moins difficile, auront pris la résolution de conformer eur orthographe à leur prononciation, ou, ce qui

nous serait bien plus commode encore, leur prononciation à leur orthographe, — nous verrons à « réformer » notre syntaxe en leur faveur.

Mais, en attendant, puisque je parle d'eux, leur exemple nous prouve qu'entre les « difficultés » d'une langue, et les progrès de sa diffusion parmi les étrangers, ou il n'y a pas de rapports, ou ces rapports ne sont pas ceux que pense le Conseil supérieur de l'Instruction publique. Car, en vérité, l'apprendrai-je à quelqu'un, qu'entre toutes les langues actuellement parlées à la surface du globe, il n'y en a pas de plus universellement répandue que l'anglais, quoique d'ailleurs il n'y en ait peut-être pas où la figure des mots diffère plus de la manière dont ils sonnent, et que même l'on soit moins assuré de pouvoir parler parce qu'on la lit? En anglais, on écrit iron, et on prononce aïeurne... Tenons donc pour certain qu'en altérant systématiquement la physionomie de notre orthographe ou de notre syntaxe française, nous n'en aurons pas rendu pour cela l'étude « moins difficile aux étrangers ». Si nous voulons que les étrangers apprennent notre langue, — et moi-même, qui écris ces lignes, je crois le désirer autant que personne, — donnons-leur, créons-leur des raisons de l'apprendre. La manière en est connue, si d'ailleurs elle n'est pas à la portée de tout le monde, et nos grands écrivains nous l'ont enseignée, depuis Montaigne jusqu'à Renan. Mais ne nous imaginons pas que la suppression de la règle des participes y soit de quelque

chose! Et, en fin de compte, à tant d'étrangers, qui de cette langue n'apprécient guère que ce qu'il en faut pour commander un souper dans nos restaurants à la mode, ou pour négocier une affaire... de cœur dans le promenoir des Folies-Bergère, ne procurons pas nous-mêmes, avec des sourires et des façons d'entremetteurs, les moyens de l'écorcher.

Une autre raison, — d'un tout autre genre, mais non pas pour cela meilleure, — est celle que l'on tire des complications de notre syntaxe, et des inconvénients qui en résulteraient dans nos concours et dans nos examens. L'auteur du Rapport présenté au nom de la Commission chargée de préparer la simplification de la syntaxe française enseignée dans les Écoles primaires et secondaires, y a fortement insisté. « Quand on lit les grammaires françaises élémentaires, dit-il, et surtout les exercices qui y sont joints, on est étonné du nombre considérable de complications ou de subtilités qu'on y trouve. » Oserons-nous dire que, de la part d'un professeur, c'est en vérité son étonnement qui nous étonne. Il en est à cet égard d'une langue comme d'une science; et on pourrait avec autant de sens ou de philosophie reprocher à la chimie la subtilité des nombreuses distinctions qu'elle maintient entre ses alcools. Et aussi bien, je vous le demande, quelle si grande différence y a-t-il donc entre C4i50H et C3H5OH? Mais, où l'étonnement redouble, c'est quand le rapporteur de la Commission chargée de préparer, etc. s'avise là-dessus de

citer des exemples à l'appui de sou dire. Les grammairiens, nous dit-il, enseignent qu'il faut écrire groseille au singulier, quand on dit du sirop de groseille, parce que, réduites en sirop, les groseilles ont perdu leur forme, mais il faut écrire groseilles au pluriel, quand il est question de confitures de groseilles de Bar, parce que dans ces confitures les groseilles restent entières. « N'est- il pas regrettable, continue l'éloquent rapporteur, que des commissions d'examen, qui doivent être composées de personnes intelligentes, s'arrêtent à discuter de semblables puérilités? » Mais plût à Dieu, répondrons-nous, qu'elles n'en eussent jamais à discuter que de semblables, ces personnes intelligentes! et, véritablement, que trouve-t-on de si puéril dans une distinction de ce genre?

Car enfin, il faudrait s'entendre! Tout est « puéril», en matière d'orthographe ou même de syntaxe, si l'on examine la question sub specie œternitatis, du point de vue de Sirius ou d'Aldébaran; et, d'ailleurs, on n'a besoin ni de savoir en quels cas précis groseille prend ou ne prend point d's, ni même d'écrire correctement en sa langue, pour être ici bas Ampère ou Pasteur! Ce qui paraît seulement un peu singulier, c'est de parler de grammaire sans essayer soimême d'entrer dans les raisons des grammairiens. Pour un grammairien, pour un critique, pour un historien de la langue et de la littérature, et, — l'oserai-je dire? — pour un professeur, il ne saurait

y avoir de puéril, en matière d'orthographe et de syntaxe, que ce qui est manifestement l'œuvre du caprice ou de l'arbitraire; et, précisément, tel n'est point le cas de l'exemple cité. On écrit : une forêt de chênes, avec le signe du pluriel, et on écrit : au singulier, un parquet, une table, un buffet de chêne; on écrit : un bouquet de hêtres, avec un s, et on écrit : des sabots de hêtre, sans s; on écrit : une allée de tilleuls, et on écrit : une infusion de tilleul; et, généralement, on met le singulier quand l'objet a subi une modification qui le dénature, mais on met le pluriel quand cette modification, si profonde soitelle, ne l'a pas affecté dans sa forme ou dans son apparence normale. Que trouve-t-on là de si « puéril », ou de si « subtil », ou de si « compliqué »? La nuance n'est-elle pas de celles qui méritent d'être notées? L'élève qui l'aura saisie n"aura-t-il fait aucun progrès dans l'art d'analyser ses idées? dans la connaissance même des choses? Mais nous, allonsnous défaire la langue pour la mieux enseigner? Ou bien suffira-t-il désormais qu'une complication nous ait, au temps de notre enfance, embarrassés, ou embarrassé, pour que nous nous en vengions, dans notre âge mûr, en la faisant disparaître? Et si les candidats aux fonctions de facteur rural ou d'agent voyer s'en trouvent gênés à leur tour, que veut-on que nous y fassions? Ils en seront quittes pour vendre de la futaine ou du molleton.

Eh oui ! je le sais bien, il est fâcheux qu'une destinée

humaine — je prends, pour un instant, les choses au tragique — dépende quelquefois d'une faute ou d'une inadvertance d'orthographe; il est fâcheux qu'un jeune homme ou une jeune fille se voient écartés de la carrière de leur choix pour avoir oublié qu'on n'écrivait pas des chef-d œuvres, mais des chefs-d'œuvre, des chou-fleurs mais des choux-fleurs, et qu'au pluriel choux et genoux prenaient un x au lieu d'un s; et il est encore plus fâcheux qu'entre plusieurs candidats qui se disputent une même place, on n'ait pas trouvé jusqu'ici d'autre ni de meilleur moyen de faire un choix que le concours. Mais, en ce cas, — je veux dire si les « puérilités » de l'orthographe ou de la syntaxe ont si peu d'importance, — nous n'avons donc qu'à supprimer dans les concours l'épreuve de la « dictée » d'orthographe ou de Y « exercice » de grammaire ! Pourquoi n'en fait-on pas la proposition? Ou si les juges de ces concours ne sont pas tous ni toujours les « personnes intelligentes » qu'on suppose au Conseil supérieur de l'Instruction publique, nous n'avons qu'à les changer. Ou encore, et si décidément on pense qu'il soit moins utile à un jeune Français de connaître sa langue maternelle que de savoir par quel degré de latitude se trouvent Lisbonne ou Tromsoë, contentons-nous alors de le faire « composer en géographie » ! Car, je me borne à en faire ici brièvement la remarque : on ne voit guère qu'il fût possible, dans une démocratie comme la nôtre, de renoncer au système

des concours. Nous en connaissons tous les funestes inconvénients, et même il y a lieu de craindre que, comme en Chine, notre mandarinat ne finisse par en mourir! Seulement, on ne voit pas, je le répète, ou, du moins, je ne vois pas de moyen d'y porter remède. Il y a des maladies dont il faut que Ton meure, et la défiance démocratique en est une! Si l'on supprimait les concours, on ne la guérirait point, on ne la soulagerait pas : on l'exaspérerait! Mais, pour diminuer dans les concours la part de la fortune, bouleverser l'orthographe et la syntaxe de la langue ; faire ainsi des examens de carrière, et notamment des plus humbles de tous, de ceux qui ne donnent accès qu'aux plus modestes emplois de l'administration ou de la bureaucratie, les régulateurs de la « parlure française » ; subordonner la mentalité d'un grand peuple aux exigences de l'école primaire, s'il serait assurément difficile de rien imaginer de plus barbare, c'est ce que le Conseil supérieur de l'Instruction publique, mal inspiré, et le ministre, mal conseillé, sont en train de faire, ont commencé de faire; — et c'est ce que nous ne pouvons trop ni même assez déplorer.

Ce qu'il y a d'ailleurs de plus surprenant, c'est quils semblent avoir eux-mêmes reculé devant leur besogne : « La Commission a jugé qu'elle ne devait rien autoriser qui pût porter atteinte à la bonne tradition de la langue... La Commission s'est contentée d'indiquer jusqu'où peut et doit aller dans les exa-

mens la tolérance en matière de syntaxe française... Convaincue de n'avoir rien admis qui puisse porter atteinte à la langue française, la Commission... » Ainsi s'exprime le Rapport, et ce sont là de ces choses que l'on se hâte de se dire à soi-même, quand on craint que les autres n'en conviennent moins aisément. Non pas, peut-être, qu'en réalité, je le veux bien, si l'on examine les « tolérances » proposées par la Commission, adoptées par le Conseil, et consacrées par le ministre, il n'y en ait d'assez insignifiantes ; et, par exemple, je ne vois pas grand mal à ce que l'on écrive des chou/leurs ou des tedeums; je n'y vois qu'un peu de ridicule! mais d'autres propositions sont plus inquiétantes, et ce sont celles qui ont pour objet de réagir contre le travail d'analyse qu'écrivains, grammairiens, et critiques ont opéré depuis trois ou quatre cents ans sûr les éléments de la langue.

J'en ai déjà donné plus haut un exemple caractéristique : en voici un second : « On permettra, dit le Happort, d'écrire indifféremment : Elle a Vair doux ou douce, spirituel ou spirituelle. On n'exigera pas la connaissance d'une différence de sens subtile suivant l'accord de l'adjectif avec le mot air, ou avec le mot désignant la personne dont on indique l'air. » Il ne s'agit pas de savoir si la différence est « subtile », mais uniquement si elle est fondée; et qui niera qu'elle le soit, si nous n'avons sans doute pas toujours la réalité de notre air? Considérant donc

à ce sujet que le génie de la langue admettait indifféremment Tune et l'autre expression : Elle a l'air doux, et : Elle a Vair douce, les grammairiens ont essayé, pour prévenir toute confusion, d'établir entre elles une légère différence de sens, et, dans l'espèce, ils y ont réussi. Quel avantage voit-on à détruire aujourd'hui leur ouvrage? pourquoi? dans l'intérêt de qui? et comme si, de toutes les qualités d'une langue, et d'une langue dont on se plaît à louer singulièrement la clarté, la première n'était pas d'avoir pour chaque nuance de l'idée ou du sentiment une expression particulière qui la traduise; qui ne traduise qu'elle; et qui cesse de la traduire, dès qu'on y change, ne fût-ce qu'une syllabe et, voire, comme dans le cas présent, qu'une lettre?

Ces observations paraîtront-elles peut-être ellesmêmes un peu compliquées et subtiles? A ce que j'ai déjà dit de cet argument je pourrais ajouter que des observations de ce genre forment toute une part de ce que M. Michel Bréal a nommé du nom de Sémantique : c'est la science des significations successives, diverses, et parfois contradictoires qu'une même locution, une même « tournure », un même mot ont revêtues, ou retêtu, au cours de l'histoire d'une langue. Mais il y a autre chose à dire. Pour compliquées ou subtiles qu'on

les trouve, ces observations nous conduisent à des observations plus importantes. Elles y conduisent comme nécessairement. Et tout d'abord elles peuvent servir à dissiper l'équivoque dont il semble que se payent jusqu'ici les adversaires ou les partisans de la simplificalion de la syntaxe et de la réforme de l'orthograpbe. Ne raisonnent-ils pas, en effet, ou n'ontils pas l'air de raisonner, les uns ou les autres, comme si, depuis trois ou quatre cents ans, ni l'ortbographe ni la syntaxe française n'avaient varié d'un usage ou d'une règle? Au nom de l'étymologie, de la phonétique, de la logique, — de leur logique à eux, — ne dirait-on pas que les « réformateurs » ont entrepris d'abolir une superstition plusieurs fois séculaire, promulguée sans droit par « les pédants du xvie siècle », consacrée par les beaux esprits du XVIIe, aveuglément suivie par les grammairiens du xvme, universellement respectée par les écrivains du nôtre? et, de leur côté, leurs adversaires ne sont-ils pas dupes de je ne sais quelle croyance en une prétendue fixité lexicographique et grammaticale, dont on pourrait dire qu'elle ne fait même pas le caractère des langues mortes?

Or, en fait, et pour ne pas remonter plus haut, les sept éditions du Dictionnaire de l'Académie française qui se sont succédé de 1694 à 1878, sont là pour établir combien, en moins de deux cents ans, l'orthographe et la syntaxe française ont varié. Elles n'avaient pas moins varié dans une période anté-

rieure ; et, qui voudra s'en convaincre n*aura qu'à comparer entre eux, d'après leur date1, les manuscrits des Sermons de Bossuet, ou encore les différentes éditions que le grand Corneille a lui-même données de ses œuvres. Ceci pour l'orthographe. Mais un bien éloquent témoin des variations de la syntaxe est le Commentaire sur Corneille, de Voltaire. Voltaire, aux environs de 1760, ne comprend plus Corneille! et certes, s'il n'était Voltaire, ses observations, qui sont un monument de l'esprit de chicane et d'envie, passeraient pour en être un de la timidité du goût et de l'étroitesse de l'intelligence. Et, de nos jours même, quand Hugo s'est vanté d'avoir mis « un bonnet rouge au vieux dictionnaire », croyez-vous, par hasard, que la langue du romantisme ne diffère de celle de Y Encyclopédie que par la richesse ou la diversité de son vocabulaire? Lisez là-dessus la Préface de Cromwelll A deux cent soixante-quinze ans de distance, ce que le poète y aftirme, c'est, comme autrefois Ronsard et du Bellay, dans leur Défense et Illustration de la Langue française, son droit souverain sur la langue. La question n'est donc pas de savoir si quelqu'un a le droit de réformer l'orthographe ou de modifier la syntaxe. Ce droit est reconnu! Si d'ailleurs personne ne l'avait, l'histoire est là pour nous prouver qu'alors ortho-

1. C'est même, et autant que le caractère de l'écriture, les variations de l'orthographe qui ont permis aux éditeurs des Sennons d'en déterminer approximativement les dates.

graphe et syntaxe se modifieraient ou se réformeraient toutes seules. Une langue ne vit qu'à cette condition : on ne la fixe point pour toujours à un moment de son évolution. Mais le vrai problème est de savoir dans quelle mesure il nous appartient de précipiter ou de retarder cette évolution; quelles sont les raisons qu'on allègue d'en tenter l'entreprise; et, supposé qu'on la tente, en quel sens il convient d'essayer de la diriger, vers quel but, et au nom de quels principes.

Il y a de cela trente ou quarante ans, on se tirait d'affaire au moyen d'une métaphore. En ce temps-là, les langues étaient des organismes, et, — de même que les espèces dans la nature, — on estimait qu'elles variaient, en dépit de l'homme, nécessairement et mystérieusement, sous l'influence de la concurrence vitale et de la sélection naturelle. On a reconnu, depuis lors, que la comparaison n'expliquait rien du tout, si même elle n'embrouillait plutôt quelques notions très simples; et on est d'accord aujourd'hui pour admettre qu'en matière d'orthographe, de syntaxe, et même de style, ces grands mots de concurrence vitale, ou de sélection naturelle n'ont jamais rien enveloppé que d'imaginaire ou d'hypothétique. Il se peut que des lois naturelles, — des lois physiques et physiologiques, résultant de la conformation de nos organes, ou de la qualité des airs, des eaux, et des lieux, — régissent les déformations de la phonétique; mais ce sont des besoins humains qui font

varier le vocabulaire ou l'arrangement des mots d'une langue. C'est sur la nature de ces besoins que les opinions se divisent; et les « simplificateurs de la syntaxe », ce sont présentement tous ceux qui, dans une langue donnée, la française ou l'anglaise, ne voient qu'un instrument de communication entre les hommes, une algèbre conventionnelle, un « chiffre » national; et leurs adversaires, ou, pour mieux dire, ceux qui leur résistent, ce sont tous ceux qui, dans une langue illustrée par une longue littérature, voient avant tout une œuvre d'art.

En effet, — quand on ne voit dans une langue donnée qu'un moyen de communication ou d'échange des idées, — on ne se soucie point de l'histoire de cette langue; on la prend telle qu'elle est à un moment quelconque de son évolution; et on ne se soucie que d'en faciliter la connaissance pratique à tous ceux qui la parlent. On opère donc, on collabore avec la nature dans le sens de « la loi du moindre effort »; on simplifie le chiffre national; et, orthographe ou syntaxe, c'est alors qu'on en met, si je puis ainsi dire, l'acquisition au rabais. Dans le minimum de temps possible, et avec le moins de peine, toutle problème est alors de faciliter à un Chinois ou à un Esquimau le moyen de se commander un smoking ou de se faire faire un shampooing, puisque enfin c'est ce qui s'appelle répandre à l'étranger la connaissance du français. Mais, quand on considère une langue comme une « œuvre d'art », le point de vue change, et ce qu'on

aime d'elle et en elle, ce que l'on n'en voudrait point perdre, mais conserver pieusement, c'est avant tout ce que son long et glorieux passé a fait d'elle. Si l'on essaie d'en faciliter alors quelque chose aux étrangers, c'est la lecture de ses grands écrivains; c'est la connaissance de ses principaux monuments. On ne veut point que Corneille et Racine, que Pascal et Bossuet, que Molière et La Fontaine, que Voltaire et Montesquieu, que Rousseau et Chateaubriand, qu'Hugo et Lamartine, que Taine et Renan deviennent pour les étrangers, ni même pour les nationaux, des « auteurs difficiles », qui les rebutent, et auxquels ils préfèrent la lecture du Journal officiel ou du Charivari. On répugne invinciblement à l'idée de remplir les grands classiques de solécismes rétrospectifs, ou de leur imposer une orthographe qu'ils n'ont pas connue, et telle même que, s'ils l'avaient connue, ni leur prose, ni leurs vers ne seraient peut-être ce qu'ils sont.

Car, — quand on ne voit dans une langue donnée qu'un moyen de communication ou d'échange des idées, — on est aisément insensible, ou l'on devient vite indifférent à la« figure » et à la « sonorité » des mois; à l'« harmonie » de la phrase; et généralement à tout ce qui fait que, de deux manières de dire à peu près la même chose, l'une est d'un écrivain, et l'autre d'un barbouilleur de papier. Les mots ne valent alors qu'en raison de ce qu'ils signifient, ou comme on dit, de ce qu'ils « connotent », à la manière des signes algébriques; et la beauté du discours se ramène à

celle d'une équation bien posée. Mais, quand on considère une langue comme « une œuvre d'art », le point de vue change. On sait, ou on croit savoir, et, en tout cas, on estime qu'indépendamment de l'idée qu'ils traduisent, les mots ont une valeur intrinsèque, un pouvoir, une vertu propre, que l'on peut comparer à celle de la ligne ou de la couleur, comme telles, dans les arts plastiques. On estime qu'il y a des sonorités « canaille », si je l'ose ainsi dire, et qu'il y en a de musicales, de poétiques. N'est-il pas évident que ces deux vers de Racine :

Ariane, ma sœur, de quel amour blessée, Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée,

ne seraient pas ce qu'ils sont, si le poète avait écrit :

Ariane, ma sœur, de quel amour blessée,

Vous êtes morte aux bords où l'on vous a laissée?

Il ne l'est pas moins qu'au lieu de dire : « Celui qui règne dans les deux et de qui relèvent tous les empires », Bossuet n'aurait pas dit la même chose s'il avait dit : « Celui qui règne dans le ciel, — ou dans les ciels, — et de qui relèvent tous les empires ». Il est encore évident que ces vers d'Hugo :

Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle, Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala,

ne seraient pas ce qu'ils sont s'ils étaient ainsi modifiés :

Un frai par f un sortait dès ioufes cTasfodèle L'}s soufles de la nuit flotaient sur Galgala.

C'est ce que ne sentent pas nos « réformateurs » ; et ce qu'il y a de plus irritant en eux, c'est qu'ils ne se doutent point qu'ils ne le sentent pas. Une graphie en vaut pour eux une autre, puisqu'elle n'a toujours pour objet que de représenter graphiquement un son, — graphicè depinxisti, commme dit M. Diafoirus, — et la prononciation, au besoin, corrigera l'impression de l'œil. Une tournure en vaut une autre, et même mieux qu'une autre, si par hasard elle est plus claire. Et pourquoi ne dirais-je pas qu'à leurs yeux, ou à leurs œils, un écrivain en vaut un autre, du moment qu'ils se font tous les deux également comprendre? C'est précisément ce que n'admettront jamais ceux qui considèrent une langue comme, une « œuvre d'art ». Ils continueront de croire que, dans une langue élaborée par cinq ou six siècles de culture esthétique, le mot a sa valeur en soi, qu'il a son « individualité » ; qu'il est, selon l'expression du poète, « un être vivant », qu'on le mutile donc en en modifiant l'orthographe; qu'un lis n'est plus un lys, qu'une enchanteuse diffère beaucoup d'une enchanteresse, que la scintillation des étoiles s'éteindrait si l'on écrivait désormais cintilation; qu'il en est des locutions ou des tournures comme des mots; que, si l'on supprime l'imparfait du subjonctif dans ce vers de Racine :

On craint qu'il 7i: essuyât les larmes de sa mère,

on en fait évanouir le charme; et qu'en modifiant enfin la syntaxe ou l'orthographe, la première pré-

caution qu'on doive prendre est de ne pas transformer le français de nos maîtres en une espèce de volapuk.

Malheureusement, — quand on ne voit dans une langue donnée qu'un moyen de communication ou d'échange des idées, — on n'en mesure donc aussi la perfection que sur ses caractères d'utilité pratique; et on croit être moderne ou progressif quand on n'est à vrai dire que Barbare, Et aussi bien, comment ne le serait-on pas, si, dans une question qui n'a jamais sans doute relevé que du petit nombre, c'est la foule qu'on fait intervenir, et les exigences de l'école primaire dont on ose faire la loi des Leconte de Lisle et des Flaubert? On simplifiera la syntaxe de l'auteur de Salammbô dans l'intérêt des candidats aux fonctions d'employé de l'octroi, et on modifiera l'orthographe du Cœur d 'Hialmar ou de VÉpée d'Angantyr, pour la plus grande satisfaction des bons petits enfants qui préparent l'examen du brevet supérieur! Mais, quand on considère une langue comme « une œuvre d'art », on n'en est pas pour cela moins progressif ni moins moderne ; on n'en est pas même plus aristocrate; mais on essaie seulement de ne pas embrouiller les questions. On ne met pas l'orthographe sous la juridiction du maître d'école; on ne demande point à Martine ou à Ghrysale ce qu'ils pensent de Vaugelas; on ne touche point à la syntaxe d'une langue pour faire croire à ceux qui la parleront toujours assez mal qu'ils la parlent aussi bien que

s'ils la parlaient mieux! Et, s'il est d'ailleurs assurément fâcheux que l'intervalle entre la langue populaire et la langue littéraire soit plus grand chez nous qu'il ne conviendrait, on se défend, comme d'un sacrilège, de le vouloir combler en abaissant la langue littéraire au niveau de la langue populaire!

Réussira-t-on à concilier ces deux points de vue : celui d'où l'on considère la langue comme une « œuvre d'art », et celui qui consiste à ne voir en elle qu'un instrument d'échange ou de communication des idées? Je ne le crois pas; et quelque préférence que nous ayons pour le premier, si nous reconnaissons que le second peut se défendre par des considérations de l'ordre économique ou même électoral, c'est pour cela qu'on eût été sage de ne pas émouvoir la question. Personne en France n'y songeait, il y a seulement vingt-cinq ou trente ans; et personne, si ce n'est quelques pédagogues en mal de notoriété, n'y songe encore aujourd'hui sérieusement. Le vaudeville ou l'opérette s'amusaient des bizarreries de la langue, et, dans les cercles d'étudiants ou quelquefois dans les familles, on s'égayait des « complications » et des « subtilités » de la grammaire. Mais il n'en était que cela! Les difficultés, s'il en surgissait, se tranchaient ou se résolvaient par l'usage, et, quand par hasard un poète ou un orateur osait quelque innovation, elle réussissait ou ne réussissait pas, et on laissait l'opinion prononcer. C'est ce qui n'est plus désormais possible! Sournoisement, sans en avoir

presque averti personne, et avec ce sentiment de son infaillibilité qui la caractérise, V « Administration » s'est emparée de la question, et, aussitôt que posée, l'a résolue dans le sens de ses commodités personnelles. Il va falloir examiner maintenant les solutions qu'elle en adonnées. Et quel principe appliquera-t-on soi-même à cet examen? On vient de voir qu'il y en avait au moins deux, et qu'étant contradictoires l'un de l'autre, c'est à peu près, ou, pour mieux dire, c'est exactement comme s'il n'y en avait pas.

Par exemple, en ce qui concerne l'orthographe, — car c'est une question d'orthographe autant que de syntaxe, — le Conseil supérieur de l'Instruction publique a décidé que, dans les noms composés, « même quand les éléments constitutifs des noms composés seront séparés dans l'écriture, on n'exigerait jamais le trait d'union ». Je ne discute point sa décision, parce qu'aussi bien je ne m'en émeus guère, et il me paraît même tout à fait indifférent que l'on écrive : un fier-à-bras, ou un fier à bras, ou un fièrabras. Il est cependant déjà plus grave de permettre d'écrire à volonté un vice-roi, ou un vice roi, ou un viceroi, en attendant sans doute que l'on écrive bientôt : un vice-amiral, ou un vice amiral, ou un viçamiral, ou un visamiral. Je ne haïrais pas non

plus soutient enant) et nous y viendrons tût ou tard! Ce sera le moment, alors, après les mots composés, de s'en prendre aux mots simples, et, comme aussi bien on l'a demandé plusieurs fois, un ministre, qui sera peut-être encore M. Georges Leygues, décrétera la suppression, dans le corps ou à la fin des mots, de toutes les lettres qui ne se prononcent point. On écrira :

Le S07* qui de Vhoneur nous ouvre la carière. ou :

Le toi s'égai et ri de mil odeur divine.

Et pourquoi enfin, si deux mots se prononcent de la même manière, ne les écrira-t-on pas aussi de la même façon? Le latin sanctus nous a donné saint, et sanus nous a donné sain. Nous avons encore tiré seing de signum, sein de sinus, et ceint de cinctus. Que de « complications » ! que de « subtilités » ! « N'est-il pas regrettable que des commissions d'examen, qui doivent être composées de personnes intelligentes, s'arrêtent à discuter de semblables puérilités? » et pourquoi ces cinq mots ne s'écriraient-ils pas sin, tous les sin, comme on les prononce?

Et qu'on ne dise pas que de pareils exemples sont rares en français, ni surtout que nous voulons rire ! On ne rit point aux dépens du Conseil supérieur de l'Instruction publique, et il faut toujours prendre un ministre au sérieux. Mais, partant du principe qu'ils

ont posé, je défie le Conseil supérieur de l'Instruction publique, et le ministre lui-même, de nous dire où, à quel point ils s'arrêteront, et pourquoi, dans cette voie de « simplification »! Ils n'en auront plus le moyen, ni eux, ni quiconque, après eux et comme eux, s'avisera de vouloir réformer l'orthographe « par principes ». La raison en est celle que nous avons donnée. L'orthographe d'une langue historique est le témoin de son passé; ses singularités, ses anomalies mêmes, ses méprises font partie de son évolution; elles sont consacrées par des chefs-d'œuvre; et ni on ne mutile impunément les chefs-d'œuvre, ni on ne remonte le cours d'une évolution plusieurs fois séculaire, ni surtout on ne « refait » l'histoire! C'est pourquoi l'opportunité, en pareille matière, est de laisser faire au temps, et le vrai principe est de n'en pas avoir. L'orthographe d'une langue, dont l'histoire est vieille de plus de mille ans, et qui s'est formée du concours de tant de circonstances particulières, ne saurait être ni étymologique, ni phonétique, ni surtout logique. Elle est ce que les siècles l'ont faite, et, de temps en temps, on pourra bien la modifier, comme on l'a fait, depuis deux ou trois siècles, — sans le vouloir, pour des raisons cachées; — mais toute prétention de la « refondre » en bloc ou de la « réformer » en grand, sera barbare, et, nous l'espérons bien, inutile.

Il en est autrement de la syntaxe. La syntaxe proprement dite est en grande partie l'œuvre des

grammairiens, dont la plupart se sont peu souciés des exemples des écrivains, si même on ne doit dire qu'ils ont pris généralement un plaisir pédantesque à trouver les maîtres en faute. Un grammairien s'immortalise en découvrant un solécisme dans Molière! Les grammairiens du xvine siècle, en particulier, disciples de Condillac ou collaborateurs de Y Encyclopédie, se sont en outre inspirés d'un esprit tout à fait analogue à celui du Conseil supérieur de l'Instruction publique, et, sans doute, c'est pourquoi leurs prétentions de simplifier la langue n'ont presque toujours abouti qu'à en compliquer les règles. C'est encore eux qui, les premiers, cessant de voir dans la langue une « œuvre d'art », ne se sont préoccupés que de la rendre, à ce qu'ils croyaient, plus claire, en la rendant plus logique, et ils n'y ont pas tout à fait échoué, je dois en convenir, mais, grâce à eux, on ne saurait oublier que du même coup la langue a failli perdre tout ce que les romantiques ont dû lui restituer, non sans opposition, quelques années plus tard, de liberté, de force, ou de grâce.

Nous avons donc ici à notre tour, et comme eux, le droit de « revoir », de « corriger », et, au besoin, de « défaire » leur œuvre. Il nous est permis, à notre tour, si nous en avons de bonnes et valables raisons, de taxer de pédantisme et de subtilité ceux dont l'imperturbable assurance a noté d'incorrection ou de négligence La Fontaine et Molière. Et, ne voulant voir dans la langue qu'une œuvre d'art, nous avons le

droit de rejeter ou de relâcher des entraves que n'ont pas connues ou subies nos plus grands écrivains. Assurément nous tiendrons compte des travaux de nos grammairiens. S'ils ont introduit dans l'usage quelques distinctions « subtiles », mais heureuses, — de ces distinctions qui répondent, comme nous avons essayé de le faire voir, à un progrès de l'analyse psychologique ou à une connaissance plus approfondie des choses, — nous n'aurons garde de les repousser. Nous distinguerons, comme eux, avoir l'air doux d'avoir l'air douce, et imposer d'avec en imposer. Mais nous n'interdirons à personnne d'écrire davantage que; nous admettrons que le pronom en soit relatif des personnes aussi bien que des choses : Il aima la princesse et il en fut aimé', nous tolérerons le rappel du sujet au moyen du pronom personnel dans une phrase comme celle-ci, taxée de négligence ou d'incorrection par pléonasme dans toutes nos grammaires :

Et Louis, à ces mots, prenant son diadème Sur le front du vainqueur il le posa lui-même;

et, s'il faut faire enfin quelque chose pour l'école primaire, nous modifierons, conformément à l'exemple des grands écrivains, les règles — en effet quelque peu compliquées — qui gouvernent l'accord du participe passé.

Ce n'est pas ici le lieu de l'entreprendre : il y faudrait regarder de trop près; et je trouve à ce propos

que le Conseil supérieur de l'Instruction publique et M. Georges Leygues ont décidé bien étourdiment que, « pour le participe passé construit avec l'auxiliaire avoir, on tolérera qu'il reste invariable dans tous les cas où on prescrit aujourd'hui de le faire accorder avec le complément ». Cette désinvolture n'est-elle pas admirable? Dans tous les cas où l'on observait de certaines règles, dont les applications particulières mettaient parfois dans l'embarras nos instituteurs eux-mêmes, eh bien! on ne les observera plus. J'aimerais autant que l'on dit : « Dans tous les cas où l'on interrogera les candidats sur le cours de la Seine, on tolérera qu'ils ne sachent ni où elle prend sa source, ni les contrées qu'elle traverse, ni les affluents qu'elle reçoit, ni même en quel point de nos cotes elle se jette à la mer... » Mais la question est plus compliquée, et, avant de la résoudre, il faudrait absolument qu'un grammairien philosophe l'eût étudiée dans l'histoire, et à fond.

Ceux qu'elle intéresserait trouveront d'utiles indications, quoique sommaires, dans un livre qui paraissait au moment même où le ministre de l'Instruction publique signait son arrêté de tolérance. Je veux parler de l'admirable Traité de la formation de la langue française de MM. Hatzfeld, A. Darmesteter et Thomas, qui complète leur savant Dictionnaire, et que nous espérons bien qu'on en détachera, comme formant à lui seul tout un ouvrage original, unique en son genre et nouveau. Si nous nous reportons

donc à leur chapitre : Du participe, on y verra que le nœud de la difficulté consiste à savoir exactement dans quels cas le participe ne forme qu'un seul verbe avec l'auxiliaire, et dans quels cas, au contraire, avoir étant tout le verbe à lui seul, le participe n'est plus alors qu'un adjectif. Soit, par exemple : les grands écrivains que Paris a vus naître; il semble bien qu'en ce cas le participe fasse corps avec l'auxiliaire, et qu'ils ne constituent le verbe qu'à eux deux; on pourra donc écrire et contrairement à la règle actuelle : les grands écrivains que Paris a vu naître. Pareillement, et au lieu de : Quelles raisons avez-vous eues d'agir ainsi? nous pourrons écrire : Quelles raisons avez-vous eu? si l'on juge qu' Avez-vous eu soit ici tout le verbe : J'ai eu, tu as eu, il a eu... D'autres cas seront plus douteux. Corneille a écrit :

Là, par un long récit de toutes les misères

Que pendant notre enfance ont enduré nos pères;

mais Racine a dit :

Je verrai les chemins encor tout parfumés

Des fleurs dont, sous ses pas, on les avait semés...

Ont-ils eu tort? ont-ils eu raison? Encore une fois, c'est ici ce qu'on ne saurait dire a priori, par sentiment, en quelque sorte, et sans y avoir regardé d'un peu près. Je dis seulement qu'avant de rien « réformer » et de rien « simplifier », on fera bien d'attendre que quelqu'un nous ait donné un Traité du

participe, où nous lui permettrons, quant à nous, de se moquer de la « logique », pourvu qu'il fonde ses décisions ou ses observations en histoire. Encore une fois : une langue est une formation historique, et, de son histoire, les seuls faits qui comptent pour nous sont les œuvres de ses grands écrivains.

On dira peut-être à tout cela : « Mais, vraiment, ces questions ont-elles tant d'importance et valent-elles qu'on s'échauffe si fort à les discuter? » Nous le croyons, pour notre part; nous avons donné les raisons que nous avions de le croire ; et nous avons, pour le croire avec nous, tous ceux qui savent ce qu'une langue a de liaisons, diverses et multiples, infinies et profondes, avec la « mentalité » d'un grand peuple. C'est ce qu'exprime énergiquement un vieux dicton anglais, qu'il ne faut pas sans doute prendre au pied de la lettre : « Whoever speaks tivo languages is a rascal : Dé fiez-vous de ceux qui parlent deux langues », mais qui exprime bien cette idée si juste qu'on perd sa race en perdant la pureté de sa langue. La « mentalité » anglaise se transformerait à parler français, et réciproquement. Nous ne saurions donc trop veiller sur le dépôt de la langue, avec un soin trop jaloux, disons avec une sollicitude trop méticuleuse; et c'est pourquoi toutes ces questions d'orthographe et de syntaxe ont en réalité infiniment plus d'intérêt et d'importance que celle de savoir qui sera demain ministre, sénateur, — et même conseiller de l'Instruction publique.

J'ajoute que la transformation, s'il y a lieu, s'opère de nos jours par l'école primaire, et c'est encore un point sur lequel il convient d'attirer l'attention. Car on dit volontiers, et peut-être croit-on que, de toutes ces « réformes », et de toutes ces « simplifications », celles-là survivront seules, et s'incorporeront au fond de la langue nationale, que l'usage consacrera. Mais on oublie qu'il n'y a plus d'usage. On pouvait invoquer l'usage quand il y avait « une cour » ou, au moins, une « société ». Mais où est aujourd'hui la « cour », et où la « société »? Il n'en faut donc pas douter : grâce à l'école primaire, si nous n'y prenons pas garde, c'est 1' « Administration » qui deviendra maîtresse de l'usage, et, en moins de quelques années, sa « syntaxe » et son « orthographe », en tant qu'officielles et parce qu'officielles, deviendront l'orthographe et la syntaxe de la langue même. Les « commissions d'examen », comme en Chine, s'en seront emparées, et nous protesterons alors, si nous voulons, mais en vain; — et autant en emportera le vent!

C'est ce qu'il y a de grave dans l'arrêté ministériel rendu le 31 juillet 1900 par M. Georges Leygues, sur la proposition du Conseil supérieur de l'Instruction publique. On pensera ce que l'on voudra des « tolérances » qu'il a édictées : Sunt mala, sunt bona gusedam, sunt mediocria plural Nous ne les approuvons ni ne les désapprouvons en bloc. Ce serait imiter leur légèreté à tous deux. Mais ces tolérances, et

d'autres encore, fussent-elles toutes justifiées, il resterait qu'elles ont été proposées sans droit, par une assemblée qui n'avait aucun titre pour cela; — que cette assemblée le sait bien, et la preuve en est dans le biais qu'elle a pris de prétendre « qu'elle ne voulait point du tout légiférer en matière de langage,... mais seulement introduire dans les examens une tolérance large et intelligente », ce qui est se moquer du monde; — que, s'il y a lieu de « simplifier la syntaxe » ou de « réformer l'orthographe », il est inadmissible que cette simplification ou cette réforme soient réglées par les exigences de l'école primaire; — qu'il y a quelque chose de barbare à défigurer ainsi la physionomie de nos textes classiques, pour complaire aux familles de quelques candidats fonctionnaires; — et qu'enfin l'idée seule de prétendre simplifier systématiquement la syntaxe est le contraire d'une idée libérale, d'une idée scientifique, et d'une idée de progrès, si l'on sait assez qu'en tout ordre de choses, et particulièrement dans les choses naturelles, le progrès se définit par la spécialisation, la différenciation, et la complexité croissantes.

1er septembre 1900.

Et comment donc? Est-ce que par hasard le rôle de la femme, et sa principale assurance de bonheur en ce monde, serait d'avoir « un mari, des enfants, un ménage », de prendre part aux intérêts de l'un, d'élever honnêtement les autres, et d'administrer le troisième avec économie, prudence et dignité? C'est ce qu'on serait vraiment tenté de croire en achevant la lecture du premier volume des Lettres de Madame Roland, publié par M. Claude Perroud dans la Collection des documents inédits sur l'histoire de France; et, sans avoir besoin que le second vienne prochainement confirmer cette première impression, nous pouvons dès aujourd'hui la fixer.

[.Lettres de Madame Roland, publiées par M. Claude Perroud, recteur de l'Académie de Toulouse, tome Ier, 1180-1787. Un vol. in-8°, lxxxvi-720 pages; Paris, MDCGCC, Imprimerie Nationale.

Tout le monde connaît madame Roland — je veux dire la Muse ou l'Ëgérie classique de la Gironde — ne fût-ce que par ses Mémoires, ou par le théâtre, puisque c'est au théâtre que les Français apprennent généralement leur propre histoire; et tout le monde connaît mademoiselle Phlipon, par ses Lettres aux demoiselles Cannet, qui ne sont pas seulement l'une des correspondances les plus intéressantes que le xvmc siècle nous ait léguées, mais l'une encore des plus instructives, et peut-être l'un des chefs-d'œuvre de notre littérature épistolaire.'Nous savons aussi comment, dans sa vingt-septième année, mademoiselle Phlipon, — après avoir manqué presque autant de mariages que jadis la Grande Mademoiselle, mais de moins brillants, et plus heureuse d'ailleurs en son choix définitif que cette petite-fille d'Henri IV, — devint madame Roland de la Platière. Mais, des trois personnages qu'elle joua dans sa courte existence, celui que nous ne connaissions pas, ou que nous connaissions à peine, par quelques pages de ses Mémoires, ou quelques-unes de ses Lettres à Bosc, c'est madame de la Platière ; et, précisément, dans les Lettres que nous donne M. Claude Perroud, il n'y a que madame de la Platière. Je l'appelle madame de la Platière parce que, dans les grandes occasions, c'est le nom dont elle a grand soin de signer : Phi. de la Platière.

Quelques chiffres et deux ou trois dates suffiront à définir l'intérêt de la nouvelle publication, on pourrait presque dire de la « révélation ». Nous possédions

environ 560 lettres de madame Roland, — dont trois cent vingt de 1767 à 1780, et deux cent quarante de 1780 à 1793; — le total en sera porté par la publication de M. Perroud à plus de 880. Et, à ce propos, personne ne se fût plaint si M. Perroud, tandis qu'il y était, eût publié la Correspondance complète de madame Roland. Car les notes font un peu défaut dans l'édition que Dauban a donnée des Lettres aux demoiselles Cannet , et aussi, quoiqu'elles y soient moins nécessaires, dans le volume de M. Join-Lambert sur le Mariage de Madame Roland. On serait heureux d'avoir toutes ces lettres, et encore quelques autres, rassemblées et commentées, dans les cinq ou six volumes d'une seule collection. Et si peutêtre la commission des Documents inédits eût reculé devant les frais, on n'avait donc alors qu'à choisir un format moins coûteux, moins majestueux, et plus commode que le grand in-octavo, sans compter qu'il y a des confidences qui font, dans cet ambitieux format, une étrange figure :

« Je ne sais, — écrit madame Roland, en date du 28 décembre 1785, — je ne sais si je dois être fort contente de ma médecine d'hier; il est vrai qu'elle m'a bien purgée, mais, en agitant les intestins, elle a renouvelé les douleurs. J'ai eu une journée laborieuse ; je me suis mise au lit à sept heures, très fatiguée ; j'ai pris deux œufs, elle sommeil est venu tout seul avant neuf heures. J'ai reposé tranquillement jusqu'à deux, que les coliques sont revenues; rien de ce

que je rends n'annonce le retour de la maladie, c'est de la bile pure. Un lavement à l'huile m'a calmée ce matin. J'ai dîné avec une douzaine d*huîtres qui m'ont paru fort bonnes, mais fort petites, fort maigres et faisant véritablement un petit dîner. Je suis fort bien cette après-midi. Je me flatte que l'émotion du purgatif est la cause de mes derniers maux, et que je vais enfin reprendre des forces... »

Ah! nous sommes loin ici des analyses du livre de Delolme sur la Constitution anglaise, et généralement des propos littéraires ou philosophiques qui remplissaient les Lettres aux demoiselles Cannetl Et la jeune femme a une excuse, qui est de relever à peine de ses premières couches. Elle ne s'attendait pas aussi que de semblables confidences dussent un jour devenir publiques! et au fait, sont-elles vraiment « de l'histoire »? l'éditeur serait-il bien coupable qui les aurait, oh! non pas supprimées, mais seulement gardées pour lui? et, s'il avait préféré la pudeur à la « vérité » de ces médecines et de ces lavements, lui en voudriezvous beaucoup? Moi, je lui pardonnerais, si même je ne l'en félicitais. Et, en tout cas, déjà choqué de voir prendre à ces détails de garde-robe ou d'alcôve la consistance de la lettre moulée, il me semble que l'inconvenance en augmente avec la grandeur du format et le calibre du caractère. Mais, enfin, et pour des raisons que je ne connais pas, puisque M. Perroud n'a voulu nous donner des Lettres de Madame Roland que celles qui datent d'après son mariage,

prenons-les comme il nous les donne. Entrons nousmème un peu dans l'esprit de sa publication, et tâchons d'indiquer brièvement ce que nous avons trouvé dans ce premier volume de vraiment intéressant et de neuf.

« Le mariage, a dit un moraliste, met tout le monde dans son ordre; » et, de ce point de vue, ce que ces Lettres ont de plus remarquable, c'est leur insignifiance. A peine y trouve-t-on quelques nouvelles littéraires à glaner, sur le Mahomet de Voltaire, par exemple, à l'occasion d'une représentation qu'en donne au théâtre d'Amiens l'acteur Noury, dit Grammont, le même qui devait, quelques années plus tard, devenir adjudant-général de l'armée républicaine en Vendée. « J'arrive de la Comédie, où, suivant mon usage, j'ai pleuré comme une petite fille qui va au spectacle pour la première fois de sa vie. C'est quelque chose que de n'avoir pas fait pis, car la lecture de Mahomet m'a jadis donné la fièvre. » La fièvre, Mahomet ! Après tout, n'était-ce pas le Rhadamiste de Crébillon qui faisait « entrer dans les transports des bacchantes » le président de Montesquieu? Nous, c'est l'Aiglon, qui nous produit aujourd'hui cet effet. Madame Roland est plus sévère pour le Coriolan de La Harpe. Elle l'avait vu pendant un séjour qu'elle fit à Paris, au printemps de 1784, et, tandis qu'elle y était, nous ne saurions trop regretter qu'elle n'ait pas pu voir, faute de place, le Mariage de Figaro, sur lequel nous eussions été curieux d'avoir son opinion. Elle se

rabattit sur l'opéra des Danaïdcs, dont elle envoie, le 5 mai, un compte rendu à son mari. « La Saint- Huberti lui a plu infiniment pour sa voix, pour son chant, pour son jeu... pour l'usage qu'elle sait faire de ses bras. » Mais madame de la Platière avait pour le moment de bien autres affaires en tête : elle sollicitait des « lettres de noblesse »; et, d'une manière générale, pendant ces six années, de 1781 à 1787, nous la voyons occupée de tout autres objets qu'au temps de sa correspondance avec les demoiselles Cannet. La curiosité du lecteur aurait quelque droit de s'en plaindre, s'il n'était sans doute assez naturel qu'une femme qui écrit à son mari lui parlât plus volontiers d'autre chose que de littérature. La littérature, elle-même, n'est pas toujours ni partout à sa place.

C'est pourquoi les éditeurs de Morceaux choisis ne trouveront pas beaucoup à puiser dans ces lettres. Je ne parle pas des Lettres à Bosc, dont plusieurs étaient déjà connues, entre lesquelles Bosc lui-même, qui en fut, en 1795, le premier éditeur, avait fait un choix littérairement assez judicieux, et dont la forme, sans être ce que l'on appelle apprêtée, ne laisse pas d'être plus « soignée » que celle des Lettres à Roland. Rien encore n'est plus naturel. Nous avions quatre-vingtdeux lettres de madame Roland à Bosc : l'édition de M. Perroud en contiendra cent quatre-vingt-quinze. Mais ce qui semblera plus étonnant, et qu'il s'agisse des Lettres à Bosc ou des Lettres à Roland, c'est que,

de 1780 à 1787, madame Roland s'y montre d'une indifférence presque entière aux affaires publiques. N'étant jamais très longtemps séparée de Roland, supposerons-nous qu'elle aimât mieux ne pas confier à la poste ses impressions sur de pareils sujets? Il faut aussi nous souvenir qu'aux environs de 1784, par exemple, — et en dépit du Mariage de Figaro, — la révolution paraissait moins prochaine qu'aux environs de 1773. Ceux qui souffraient des abus tâchaient de s'arranger pour en profiter à leur tour, et c'est précisément ce que faisait Roland; et sa femme l'y aidait de son mieux. Mais, encore une fois, c'est l'insignifiance même, à tous ces égards, des lettres de madame Roland qui en fait fintérêt; et on le va bien voir.

« Avec ma trempe et ma façon d'exister, — écrivait-elle à Sophie Cannet, le 14 avril 1779, — le seul ennemi redoutable que j'aie à craindre serait cette passion si douce et si puissante qui pénètre tous les êtres, mais qui les modifie diversement. L'empire que le moral s'est acquis sur moi ne me rend accessible que par l'âme, mais après s'être assuré de celle-ci, il n'exclurait pas les sens, et l'effet n'en serait que plus terrible. » Et vers le même temps, le même jour peutêtre, c'est à Roland qu'elle faisait cet aveu : « Avec un cœur, et des sens, on ne parvient pas à mon âge sans éprouver ce que la sagesse peut avoir d'austère et de pénible. » Le mariage apaisa ses sens, si mieux peut-être on n'aime dire qu'il les éveilla. La maternité

survint; et, pendant quelques années, rendue à sa nature de femme, celle qui avait été Marie Phlipon et qui devait plus tard devenir madame Roland, s'abandonna tout entière à la douceur d'un mariage qui était une victoire de sa volonté sur l'indécision de Roland; qui d'ailleurs l'avait tirée du milieu paternel, où elle avait plus d'une raison de se sentir mal à l'aise; et qui enfin, n'oublions pas ce point, l'avait élevée d'un ou deux degrés au-dessus de sa condition.

On ne pouvait guère douter — depuis la publication du livre de M. Join-Lambert — qu'elle eût aimé Roland, à sa manière, laquelle assurément ne pouvait être, à vingt-sept ans, celle d'une petite fille ou d'une ingénue, et qu'elle l'eût aimé passionnément. C'est ce que confirmera la lecture des Lettres que nous donne aujourd'hui M. Perroud. Six ans après le mariage, les intimes, avec un goût d'ailleurs assez douteux, la plaisantaient encore sur ce grand amour, et notamment l'ami Rose, auquel elle répondait par ce joli billet, — qu'il s'est bien gardé de publier :

« Oui, monsieur, je n'en démords pas, c'est mon tourtereau. (C'est elle qui souligne.) Où donc avez-vous vu que l'âge et la maigreur changeassent l'espèce du tourtereau? (Décidément les plaisanteries de Rose devaient être du plus mauvais goût.) La jeunesse et l'embonpoint sont-ils les caractères distinctifs de cet être attachant? J'avais cru, jusqu'à présent, que la tendresse, la fidélité, la constance, étaient ses qualités

les plus remarquables, et celles qui lui avaient fait sa réputation chez les poètes et chez les hommes sensibles. Un vieil étourneau me paraîtrait assurément fort ridicule. Mais un tourtereau dont l'âge n'aura fait qu'assurer la persévérance, n'en sera jamais moins aimable et moins tourtereau.

« Ne sied-il pas bien à un effronté moineau, qui va partout à la picorée, de rire d'un bon tourtereau qui n'aime que sa colombe! Allez, vous pourrez être vif et ardent comme un pierrot, gai comme un pinson, tapageur comme un geai et chaud comme une caille, mais vous ne serez jamais tendre comme un tourtereau... »

On aime à voir madame Roland dans ce rôle de femme. Marie Phlipon, la jeune fille, très intelligente, un peu virile, et même très libre en ses propos, était « inquiétante »; et nous ne voulons rien dire ici de la femme politique, si ce n'est que l'agitation révolutionnaire devait bientôt remuer en elle quelques-uns des pires instincts de la nature humaine. Feignons donc pour aujourd'hui de ne pas la connaître! Mais on se réconcilierait volontiers avec la petite madame delà Plalière, pour sa naturelle gaieté, pour sa simplicité; pour la facilité « bien parisienne » avec laquelle, entre son mari et sa fille, elle s'accommode d'une situation médiocre, par moments difficile; pour son égalité d'humeur, et, dans ces années heureuses de sa vie, pour la fermeté de son bon sens.

Elle n'est guère moins intéressante dans son rôle

de mère, et on est amusé de surprendre, en présence de T « enfant », — sa fille Eudora, — l'élonnement de la pédantesque jeune personne qui avait composé jadis un si beau mémoire sur la question de savoir : Comment l'éducation des femmes pourrait contribuer à rendre les hommes meilleurs. Il semble ici que toute sa pédagogie s'en aille à la dérive, et ses « principes » mêmes en sont fortement ébranlés.

« Ma petite est sur mes genoux, — écrit-elle à son mari le 18 novembre 1785. — Elle tient le sein deux heures de suite, en faisant de petits sommeils qu'elle interrompt pour sucer... Elle prend étonnamment, et elle en rend bien la moitié : j'en ai conclu que la fable d'Eve n'est pas si bête, et que la gourmandise était véritablement un péché originel. Vous autres, philosophes, qui n'y croyez guère, qui nous dites que tous les vices sont nés dans la société par le développement des passions qu'elle excite et par l'opposition des intérêts, apprenez-moi pourquoi cet enfant de six semaines, dont l'imagination ne peut rien dire encore, dont les sens paisibles et réglés ne doivent avoir d'autre maître que le besoin, passe déjà les bornes de celui-ci? On nous peint l'homme dans l'état de nature, docile à ses impressions, mais uniquement guidé par elle, s'arrêtant constamment après le besoin satisfait; et je vois mon petit nouveau-né prendre le lait avec l'avidité et l'excès de la gourmandise. »

C'est ainsi que l'observation corrige et rectifie les idées de l'élève d'Helvétius et de Rousseau. Elle con-

tinue de croire, et elle a raison, au « pouvoir de l'éducation » : elle ne croit plus comme autrefois, — Lettre à Sophie Cannet, du 1er août 1774, — « que les différences infinies qui se trouvent entre les hommes proviennent presque entièrement de l'éducation ». Et je crois bien qu'elle continue de croire « à la bonté de la nature», mais elle a cependant quelques doutes; et l'expérience qu'elle va faire du caractère naissant de sa fille ne les dissipera pas. Elle est extrêmement inquiète, quand elle cesse de lui donner le sein, de savoir si l'enfant ne va pas « s'attacher, plus qu'à sa mère, à la bonne qui lui donnera désormais à manger ». En revanche, deux ou trois ans plus tard, elle sera fière et tout heureuse, parmi son inquiétude, quand l'enfant, dans une maladie, repoussera tout le monde et n'acceptera de soins que d'elle. « J'étais la seule qu'il accueillit, — ?7, c'est « l'enfant », comme elle appelle souvent sa fille, — non pas avec des marques d'affection, mais comme s'il m'eût jugée la plus dévouée à son bien ; quand il s'ennuie de son lit, il lui faut mes bras; pour le soigner en tout il veut que ce soit moi, mais il le veut avec empire, avec aigreur; il se plaint sur le même ton si je ne fais pas à sa fantaisie, et pourtant, il ne veut nulle autre à ma place. » En vérité, ajoute-t-elle, la maladie est pour les enfants une bien mauvaise éducation. Mais quoi! La santé n'en est guère une meilleure! « Voilà mes grandes histoires! avec un fouet et un repas d'anachorète donnés à ta petite coquine, qui me dit

fort bien qu'elle t'obéit parce que tu es le plus fort, et qu'elle ne doit pas m'obéir si vite parce que je ne suis pas si forte. Cependant je lui ai fait sentir que je Tétais encore plus qu'elle, et elle a fini par convenir que c'était assez pour que ma volonté dût l'emporter sur la sienne : mais il a fallu inculquer cet argument du bon coté. » Trouvera-t-on peut-être tous ces détails un peu vulgaires? Et, en effet, ils le sont : la nature et la vérité manquent parfois de distinction! Ils sont surtout un peu communs, ou fort ordinaires, pour mieux dire, et je pense que toutes les mères en ont conté de pareils à tous les pères. Mais, précisément, il était bon de savoir qu'après avoir différé de beaucoup de jeunes filles, et avant de différer de beaucoup de femmes, madame Roland a ressemblé, pendant cinq ou six ans, à toutes les mères.

Cependant, et au milieu de tout cela, ce qui est plus curieux encore, c'est de voir, d'année en année, l'ascendant croissant que, dans ce ménage, la femme prend sur le mari. Il ne semble pas à vrai dire que ce soit, de la part de madame Roland, l'effet d'aucune politique ou d'aucun calcul domestique. Non! Mais c'est que Roland, avec toute sa science et ses « capacités administratives », qu'on nous permettra de ne pas discuter, n'est à proprement parler qu'un pauvre homme, tout en façade, et de ceux qui derrière cette façade ne dissimulent que le vide et le néant du caractère. On a conté qu'Eudora Roland, devenue madame Champagneux, ne pouvait pardonner à

Lamartine « d'avoir amoindri et obscurci » la grande « figure » de Roland, pour faire ressortir et briller d'autant plus, par le contraste, « celle de madame Roland ». Lamartine a eu raison; et en cette occasion, comme en tant d'autres, son instinct de poète Ta bien servi. Roland a commencé par faire de Marie Phlipon sa collaboratrice, et je ne doute pas que, tandis qu'elle rédigeait pour lui les articles de son Dictionnaire des Manufactures, il ne continuât, lui, de se complaire dans sa supériorité de fonctionnaire et de technicien. Mais la collaboratrice, qui avait sur son maître la supériorité de l'intelligence et du caractère, monte insensiblement et naturellement à sa vraie place, qui est la première. C'est elle qui le conseille, au bout d'un ou deux ans, et qui le guide, sans presque s'en douter elle-même, et, lui, sans qu'il s'en aperçoive. A mesure qu'elle redevient maîtresse de ses sens, et que les années la dégagent des servitudes immédiates de la maternité, Roland ne fait plus rien ou presque plus rien qu'elle ne le lui souffle, pas même ses Discours pour l'Académie de Lyon. Au travers des lettres de 1781 ou 1783, il semblait qu'on le vit encore faire figure de mari, qu'il fût quelqu'un ou quelque chose, mais, tout doucement, il s'efface, et, dans les lettres de 1786 ou 1787, le tourtereau n'est plus en vérité que la boîte aux lettres de sa colombe; une occasion pour elle d'épancher sa verve épistolaire ; et le destinataire légal de ses effusions.

Gela tient-il peut-être à ce que nous n'avons pas les lettres de Roland, ou du moins, — car je crois que nous les avons, — cela tient-il à ce que les éditeurs n'en ont donné que de maigres extraits, et en note? Je le veux bien. Mais, pour en être sûr, on ne serait pas fâché de les connaître, et, quand on les connaîtrait, je suis persuadé qu'on n'en verrait pas moins Marie Phlipon reparaître dans madame de la Platière, et de celle-ci se dégager les premiers traits de madame Roland. La transformation est facile à suivre dans les dernières lettres du présent volume. Le ton de supériorité que Marie Phlipon prenait souvent dans ses dernières lettres Aux demoiselles Cannet reparaît ici comme involontairement. Les préoccupations philosophiques, politiques même, y reprennent par suite l'importance qu'elles avaient un moment perdue. Et, d'ailleurs, pour conclure à cet égard, nous attendrons que le volume de ces Lettres ait paru. C'est lui qui nous permettra de nous faire de madame Roland une idée plus complète, et probablement plus exacte. Mais nous n'avons pu parcourir ces 289 lettres, en grande partie inédites, sans éprouver le besoin d'en parler, et nous serions heureux que ce que nous en avons dit inspirât le désir de les lire à tous les curieux de la Révolution.

13 mars 1901.

Ce n'est assurément pas une entreprise banale, ni même peut-être modeste, que de s'être proposé de définir « l'àme américaine », et ainsi d'emprisonner dans une formule rigide l'une des combinaisons psychologiques ou sociologiques les plus complexes, et les plus instables, qu'il y ait dans notre monde contemporain. Qu'est-ce, en effet, qu'un Américain, ou, à vrai dire, l'Amérique elle-même? et, tout d'abord, pourquoi, dans le livre classique d'Alexis de Tocqueville : la Démocratie en Amérique, ou dans celui de M. James Bryce : American Commonwealth, n'est-il question ni du Pérou, par exemple, ni du Chili, ni du Mexique? 11 n'y est point parlé, non plus, du Canada.

1. L'Ame américaine, par M. Edmond de Nevers, 2 vol. in-iS, Paris, 1900; Jouve et Boyer.

Le Canada, le Mexique, le Chili ne sont cependant pas en Afrique. Autre question : les États-Unis ne doivent pas compter aujourd'hui beaucoup moins de 80 millions d'habitants : ceux de ces habitants qui ne sont pas nés sur le sol de l'Union, — et le chiffre en est au bas mot d'une quarantaine de millions, — sont-ils ou non des Américains? Un Italien, un Allemand établis à Marseille ou à Lyon ne sont pas des Français. Mais, inversement, de 10 ou 12 millions de nègres, qui sont tous nés sur le sol de l'Union, et qui, de 45 États, en remplissent aujourd'hui 4 ou 5 à eux seuls, dira-t-on qu'ils soient des Américains? On ne nous le permettrait sans doute ni en Géorgie, ni en Floride. Je ne parle pas des Indiens : les plus récentes statistiques n'en comptent pas seulement, à l'heure qu'il est, 250 000. Mais lequel est encore le plus Américain, d'un Irlandais né à Corck ou à Tipperary, et fixé depuis vingt-cinq ans à Boston, je suppose, ou d'un native boni. — c'est le nom que l'on donne à l'Américain indigène, — né à Chicago d'un père polonais et d'une mère allemande? On sait encore que, s'il n'y a point de « race américaine », il n'y a pas non plus de « langue américaine » ; et peut-on dire en vérité qu'il y ait une « histoire américaine »? Il y a « une histoire d'Amérique » ; il n'y a point d'histoire américaine, s'il n'y a point, à proprement parler, de tradition ni même de civilisation (( américaine ». Existe-t-il seulement une « littérature américaine »? Quelques Américains le pré-

tendent; mais les Anglais, eux, n'y veulent voir qu'un prolongement de la littérature anglaise. Comment peut-on donc, en ces conditions, parler de « l'âme américaine »? et, quand il est déjà si difficile à un Français de définir « l"àme française », ou à un Italien « l'âme italienne », comment un étranger se flatterait-il de ramener à quelques caractères essentiels ce qu'il est sans doute permis d'appeler la bigarrure du phénomène américain?

Ces difficultés n'ont point arrêté M. Edmond de Nevers; et, — disons-le tout de suite, — non seulement son audace ne lui a point porté malheur, mais, au contraire, son livre est l'un des plus intéressants qu'on ait publiés depuis longtemps sur l'Amérique; et il le doit précisément à ce qu'il y a de plus téméraire dans le dessein de son auteur.

L'origine en est toute pollt:que. M. Edmond de Nevers, Canadien français, très fier de l'être, et très résolu à le demeurer, s'est un jour demandé quelle politique les Canadiens français, qui ne sont pas moins de 2 ou 3 millions, — dont 1200 000 ou 1400 000 dans la province de Québec, — devaient observer à l'égard de leur puissant voisin. « Est-il de notre intérêt politique de contribuer à l'unification de tout le continent nord-américain; et nous sera-t-il possible, sous le drapeau étoile, de grandir et de nous développer sans rien abdiquer, sans rien abandonner de ce qui nous est cher, en restant fidèles à nos traditions françaises et catholiques? » Telle est,

aux yeux de M. de Nevers, comme aux yeux de quelques-uns des ministres actuels du Dominion, M. Tarte, par exemple, la question destinée, « dans un avenir plus ou moins éloigné, à prendre la première place dans les préoccupations des Canadiens français »; et qui ne voit, en passant, que, si l'intérêt en est considérable pour eux, à peine, en vérité, l'est-il moins pour la France? On entend bien, — puisque, dans le temps où nous sommes, il faut prendre de ces précautions oratoires, — qu'il ne s'agit point du tout de nous bercer de sottes espérances; d'en appeler, nous, Français de France, après cent cinquante ans, du traité de Paris, ce qui serait ridicule; ou de travailler, même si nous le pouvions, à détacher le Canada de l'Angleterre, ce qui ne serait pas moins insensé que déloyal. On ne refait pas l'histoire! Mais, s'il y a, dans ce continent nordaméricain, trente-cinq ou quarante fois plus grand que la France, un centre de culture française et catholique, il importe évidemment à notre avenir, même européen, d'en favoriser le développement. « Avant que les enfants de la génération actuelle soient devenus des vieillards, — écrivait un haut fonctionnaire anglais, sir Lepel Henry Griffin, en 1884, — il ne restera plus que trois grandes puissances dans le monde civilisé : l'Empire britannique, la Russie et les États-Unis. » C'est ce que l'on verra bien ! Mais, en attendant, il n'y a rien de plus légitime, pour nous Français, que de faire obstacle,

ouvertement, pacifiquement, mais résolument, aux ambitions démesurées de l'impérialisme anglo-saxon, et, quand nous en avons un moyen aussi simple que d'entretenir, là où ils existent déjà, des centres de culture française et catholique, nous serions de grands maladroits si nous feignions de ne pas les voir, ou, les voyant, de les négliger. Il faut savoir gré à M. Edmond de Nevers d'avoir pour la première fois, si je ne me trompe, posé la question en ces termes précis. Nous avons un intérêt majeur, nous aussi, en France, à sonder ce que 1' « âme américaine » contient, selon l'expression de M. de Nevers, « de promesses ou de menaces pour l'avenir de notre race et de notre foi »; et c'est pourquoi l'intention seule du livre de M. Edmond de Nevers suffirait à nous en conseiller la lecture.

On dit couramment d'une question bien posée qu'elle est à moitié résolue; et il n'y a rien de plus faux! Beaucoup de questions très bien posées n'ont pas reçu de solution, et même il y en a qui n'en recevront jamais. Mais ce qui est vrai, c'est qu'en posant les questions d'une manière nouvelle, on s'avise, presque nécessairement, d'une manière nouvelle de les traiter; et c'est ce qui est arrivé à M. Edmond de Nevers. Je voudrais qu'il l'eût, non pas certes mieux vu, mais mieux montré lui-même. Le dessin de son livre, en effet, a plutôt l'air un peu banal, et la division qu'il a cru devoir observer n'en donne même pas une idée très juste. Il a

traité d'abord des Origines, puis de la Formation historique de V Union. Dans une troisième partie, sous un titre un peu vague ou trop général : YÊvolution, on ne discerne pas bien ce qu'il a pu vouloir mettre qui n'eût déjà trouvé sa place dans la seconde. Sa quatrième partie : A travers la Vie américaine, ne semble rien avoir qui la distingue essentiellement de tant d'écrits où tant d'observateurs ont consigné leurs impressions d'outre-mer. Et quant à la cinquième : Vers V avenir, je ne sais si peut-être je l'ai lue trop vite, mais je ne l'ai point trouvée du tout comparable aux quatre autres. Ce qui est plus fâcheux, c'est qu'aucune de ces cinq parties, dans l'énoncé de son titre ou dans la suite de leur enchaînement, ne laisse apparaître l'idée maîtresse du livre, celle qui en fait l'unité profonde et la portée, pour ne pas dire la valeur scientifique, et grâce à laquelle il déborde, en quelque manière, les limites elles-mêmes de la question américaine. Expliquons-nous brièvement sur ce point.

Le phénomène américain, — je prends ici, comme plus haut, ce mot de phénomène dans son sens étymologique, — se ramène donc pour M. Edmond de Nevers à un problème d'ethnographie et de psychologie comparées. Supposé qu'il existe une « âme américaine », quelle est, dans sa rapide formation, la part des circonstances, mais surtout quelle est la part, ou, pour mieux dire, quel est l'apport de chacun des éléments ethniques qui sont entrés dans

sa composition? Les Américains se considèrent volontiers eux-mêmes comme des Anglo-Saxons; et, naturellement, ce ne sont pas les Anglais d'aujourd'hui qui les détourneront de cette croyance : ils ont trop d'intérêt à l'entretenir et à la fortifier! Mais les uns et les autres ne se tromperaient-ils pas? En réalité, la population de l'Union s'élevant à 75 ou 80 millions d'habitants, les statistiques les plus dignes de foi n'évaluent pas à moins de 20 ou 25 millions les Américains d'origine irlandaise, et à moins de 15 ou 20 millions les Américains d'origine allemande, soit ensemble 35 ou 45 millions de Germains ou Celtes. Si l'on ajoute à ces deux chiffres un chiffre de 10 ou 12 millions d'âmes, qui est, comme nous l'avons dit, celui de la population nègre, la soustraction ne nous laisse plus qu'environ 25 ou 30 millions d'Ânglo- Saxons. Encore ce chiffre est-il trop fort ; et, par exemple, dans tel État du Nord, — le Massachusetts, avec Boston pour capitale, — si le nombre des catholiques y est déjà presque égal à celui des protestants, la cause en est-elle due à un autre courant d'émigration, d'origine canadienne française. Le Rhode- Island n'est pas grand, mais enfin il fait partie de ce qu'on appelle encore aux États- Unis la Nouvelle- Angleterre : M. Edmond de Nevers nous affirme qu'au cours d'un séjour de trois ans qu'il y a fait, c'est à peine s'il a eu l'occasion d'y parler cinq ou six fois anglais. C'est encore un effet de la même cause^. Pareillement les Français ou, si l'on veut, les

Américains d'origine française, sont assez nombreux en Louisiane; et, pareillement, les Américains d'origine espagnole en Floride ou en Californie. Dans quelle mesure ces mélanges de sang ou ces antagonismes de race ont-ils modifié le sang anglo-saxon? L'ont-ils dénaturé, et Font-ils appauvri, ou enrichi de qualités qui n'étaient point les siennes? C'est à cette question que M. de Nevers a cru qu'il fallait principalement répondre pour définir «l'âme américaine », et, en effet, c'est sur ce point qu'il a fait porter son principal effort. C'est donc par là qu'il faut prendre son livre, si l'on veut le comprendre; et, ainsi que nous le disions, c'est ce qui en fait la signification et la portée.

Car, je ne l'apprendrai pas sans doute à nos lecteurs, il n'y a guère aujourd'hui de problème plus obscur, ni plus passionnant, ni peut-être plus inquiétant pour l'avenir, que celui de savoir ce que c'est qu'une « race ». Qu'est-ce à vrai dire qu'un peuple, et qu'est-ce qu'une nation? Nous éprouvons déjà quelque embarras à le bien définir. On répondait autrefois avec Taine : « A tout âge, un peuple reste toujours lui-même... Les cinq ou six grands instincts qu'il avait dans ses forêts le suivent dans ses palais et dans ses bureaux. » Nous dirions volontiers aujourd'hui qu'il n'y a rien de moins assuré. Mais, quand nous continuerions de partager l'opinion de Taine sur l'identité d'un peuple dans l'histoire, encore faudrait-il examiner où commence et où finit la race.

C'est ainsi qu'en histoire naturelle il ne s'agit que de savoir où commence et où finit l'espèce. On n'a pu réussir jusqu'à présent à blanchir un nègre, — ou du moins il y faut du temps, beaucoup de temps, huit ou dix générations; — mais on ne voit rien d'impossible, ni même de très difficile à angliciser, par exemple, un Allemand, ou, si je l'ose dire, à italianiser un Français. Les Romains ont bien latinisé la Gaule! La volonté de l'homme, je le sais, rencontre promptement ses limites, et même, pour les rencontrer, elle n'a pas besoin de se rien proposer de très extraordinaire : nous est-il cependant impossible, en de certaines conditions, qui seraient d'ailleurs à préciser, de nous approprier une civilisation ou une forme d'esprit qui ne nous étaient pas congénitales? Autre coté de la question, dont je n'ai pas besoin de montrer ici l'importance. Je ne doute pas que, sur tous ces points, le livre de M. Edmond de Nevers ne projette une vive lumière, et c'est ce qui m'amène à en signaler un autre mérite. M. Edmond de Nevers a compris et admirablement montré que l'Amérique du Nord était, pour ainsi dire, un prodigieux laboratoire de sociologie comparée.

Cette jeune Amérique n'a peut-être sur la vieille Europe qu'une supériorité certaine, qui est précisément d'être jeune, et si tant est que ce soit une supériorité! Peut-être n'en est ce une qu'aux poètes et aux amoureux; et les Américains ne sont, dit-on, ni amoureux ni poètes. Mais, quoi qu'il en soit, leur

jeunesse leur vaut cet avantage que les questions, chez eux, ne sont pas surchargées d'histoire, et qu'en sociologie particulièrement, elles se posent à l'état neuf. Tel est le cas de la question de race. Indéchiffrable dans l'histoire de la vieille Europe, si jamais la question s'éclaire d'un rayon de lumière, ce rayon viendra d'Amérique. En d'autres termes, nous ne saurons jamais avec certitude, comment, d'un mélange ou d'une combinaison d'aptitudes celtiques, latines et germaines, — pour n'en retenir ici que les principaux éléments, — s'est autrefois formée « l'âme française » ; mais, pour concourir à la formation de « l'âme américaine », nous savons, à quelques milliers d'individus près, combien l'Angleterre a délégué d'Anglais au delà des mers, et l'Irlande de Celtes, et l'Allemagne de Germains. Si quelques Américains le voulaient, nous pourrions joindre, à ces renseignements d'un caractère un peu général, des renseignements beaucoup plus précis, et il suffirait pour cela d'un livre où l'histoire de quelques familles, depuis deux cent cinquante ou trois cents ans, nous serait loyalement contée. C'est Eugène Sue, je crois, qui a écrit Y Histoire d'une famille française à travers les âges. Qu'y aurait-il de plus simple que de nous donner l'histoire de quelques familles américaines depuis trois cents ans? Ce livre nous serait en tout cas plus utile que celui qu'un M. Ch. Browning a publié, voilà dix ans, sous le titre suivant : Américains of royal descent ; Families îvhosc lineage is traced

to the légitimate issue of Kings. Lesdites familles étaient alors au nombre de 3 300 : cela fait environ 10000 ou 12 000 Américains de race royale. Il y en a peut-être qui sont « crieurs de saulce verte » ! Et, sans doute, à quelques conclusions que l'on dût arriver sur les effets du mélange ou de la lutte des races en Amérique, on se garderait de les appliquer telles quelles à notre histoire européenne. Il subsistera toujours d'essentielles différences : un Allemand contemporain de M. de Bismarck ne ressemble guère à un Germain du temps d'Arminius. Mais on aura pourtant avancé d'un pas la question. Elle ne se posera plus tout à fait, même en Europe, de la même manière. Et qui sait si peut-être le résultat final de l'expérience américaine, dans les conditions relativement pacifiques, — je dis « relativement » et on va bien le voir, — où elle s'est accomplie, n'aura pas pour effet d'enlever quelque jour aux compétitions de race ce qu'elles ont eu dans le passé, ce qu'elles ont encore, et même chez nous, en Europe, de moins humain qu'animal, à vrai dire, et de sanguinaire en leur animalité?

« On attribue généralement aux passagers du Màyflower une influence plus grande que celle qu'ils ont exercée sur les destinées de la Nouvelle-Angle-

terre, mais les circonstances qui ont accompagné leur départ et leur arrivée dans la baie de Plymouth, les engagements solennels par lesquels ils se sont liés en présence de Dieu, donnent à la première page de l'histoire des colonies anglaises dans l'Est de l'Amérique un cachet romanesque qui lui manquerait sans cela. » Ainsi s'exprime M. Edmond de Nevers; et, un peu plus loin, il fait justement observer que le caractère commun de la plupart des écrits que nous ayons sur les États-Unis est d'en avoir longtemps réduit toute l'histoire à celle des colonies de la Nouvelle-Angleterre.

Ce n'est pas qu'il n'y en ait d'assez fortes raisons, et ce n'est pas non plus que M. Edmond de Nevers méconnaisse à ce propos ce qu'il y eut d'héroïque autant que de romanesque, — les deux choses, quelquefois, vont assez bien ensemble, — dans l'aventure des pèlerins du Mayflower. Le 20 novembre 1620 est une date à jamais mémorable dans l'histoire de l'humanité. Exilés par la persécution religieuse, mais invinciblement fidèles au souvenir de la patrie qu'ils avaient dû quitter, et craignant que leur postérité ne perdît en Hollande, où ils s'étaient réfugiés d'abord, « tout intérêt dans la langue et dans la nationalité anglaises », c'est en effet ce jour-là qu'une centaine de paysans et d'ouvriers, ou, comme on disait autrefois, de « pauvres valets laboureurs de bras », jetèrent, « pour la gloire de Dieu, l'avancement de la foi chrétienne et l'honneur de leur roi et de leur pays, »

les fondements de ce qui devait, en deux siècles et demi, devenir la république des États-Unis; et, — nous n'en doutons pas, ni M. de Nevers non plus, — à mesure que l'Amérique s'éloignera de ses origines, ce n'est pas assez de dire que ce souvenir lui deviendra, d'âge en âge, plus cher, mais l'humanité tout entière admirera dans cet épisode l'un des plus éloquents symboles de ce que peuvent tout seuls, sans aucun des secours que l'on croit nécessaires au succès, la foi, le patriotisme et l'énergie de la volonté. Disons-le donc comme lui, sans détour ni réticence, et au risque de provoquer la raillerie des dilettantes ou l'invective des énergumènes : ce sont là d'autres exemples que celui des « vainqueurs de la Bastille » ; et ce sont d'autres modèles d'énergie que ceux que de petits Machiavels, de tout petits Machiavels, des Machiavels revus, corrigés et rapetisses par Stendhal, font profession parmi nous d'admirer en la personne d'un Sigismond Malatesta ou d'un Castruccio Castracani ! Mais, après cela, les pèlerins du Mayfloicer ne sont pas les seuls, ni même les premiers, qui aient pris pied sur le sol d'Amérique. Leur influence a été grande, mais d'autres influences ont dû contrebalancer la leur. Puisqu'on l'oublie généralement, c'est ce que l'auteur de VAme américaine a cru devoir mettre en lumière; et nous, pour nous en rendre compte, nous n'avons, à sa suite, qu'à prendre une date, celle de la guerre de l'Indépendance, 177G, — et qu'à consulter une carte des États-Unis.

En 1776, la population des colonies anglaises de l'Amérique du Nord, — c'était toujours le nom sous lequel on désignait officiellement les treize États signataires de la Déclaration d'indépendance, — s'élevait à 2 millions d'habitants, sans les nègres, dont le chiffre était approximativement de 500 000. Mais il s'en fallait de beaucoup que ces 2 millions de blancs fussent tous de race anglaise, de souche anglosaxonne, angevine ou normande, et, même dans les États de la Nouvelle-Angleterre, s'il n'y avait pas d'esclaves noirs, il semble bien qu'il y en eût de blancs, — je dis de vrais esclaves, — et d'une autre origine que leurs maîtres, des Irlandais ou des Allemands. C'est du moins ce que l'on peut conclure de quelques textes cités par M. Edmond de Nevers et empruntés aux archives coloniales :

« 6 septembre 1653. — Sur pétition de David Shellock, de Boston, marchand, le Conseil d'État autorise Georges Dalle et Thomas Swanley à passer dans la Nouvelle-Angleterre et dans la Virginie, où ils ont l'intention de transporter 400 enfants irlandais, et ordonne qu'un mandat leur soit accordé, à condition par eux de donner des garanties, leur permettant de se rendre en Irlande, d'y prendre, dans le délai de deux mois, 400 enfants et de les transporter aux colonies. »

« 14 septembre 1653. — Le capitaine John Vernon, au nom des commissaires de l'Irlande, passe avec MM. Leader and C°, de Bristol, un contrat par lequel

il s'engage à leur remettre 250 femmes de race irlandaise âgées de plus de douze ans et de moins de quarante-cinq ans, et 300 hommes de plus de douze ans et de moins de cinquante, pour être transportés dans la Nouvelle-Angleterre. »

Très âpres au gain, très durs pour eux-mêmes, Anglais jusque dans les moelles, respectueux en eux de la pureté de leur sang et profondément convaincus qu'ils étaient « un peuple élu de Dieu », les puritains de la Nouvelle-Angleterre se félicitaient sans doute, en voyant débarquer ces chargements humains, de l'occasion qui leur était donnée d'en « faire des Anglais et des chrétiens ». C'est un trait de caractère! Tout bon Anglais estime, non seulement qu'il n'y a rien au-dessus d'un bon Anglais, mais il est convaincu que les autres peuples ne se consolent pas de n'être pas Anglais; et, — n'en avons-nous pas la preuve sous les yeux? — que des milliers de Boers se soient fait massacrer plutôt que de devenir Anglais, c'est, littéralement, ce que l'Angleterre de 1900 ne comprend pas encore! En tout cas, et c'est ici principalement ce qui nous intéresse, ni le Massachusetts, ni le Connecticut, en 1776, n'étaient peuplés uniquement d'Anglais, mais les Irlandais ou descendants d'Irlandais n'y devaient guère être moins nombreux que les Anglais eux-mêmes; et, si les sangs celtique et anglo-saxon ne s'y étaient peut-être pas intimement mélangés, ils y coulaient l'un à côté de l'autre depuis plus de cent ans.

Continuons notre voyage, et du Connecticut passons dans le New York, qui lui est limitrophe. Ici, c'est un autre sang qui domine, et ce ne sont point des Anglais qui ont fondé l'État-Empire, comme on l'appelle, ni la ville de New York, ni celle même d'Albany : ce sont des Hollandais, mélangés euxmêmes de Wallons, entre 1620 et 1G30, et ce sont des huguenots français. Aussi bien quelques parties de la ville ont-elles conservé jusque de nos jours l'empreinte originelle, et je me rappelle fort bien que rien, au premier abord, ne me frappa davantage à New York : il était sept ou huit heures du matin; un soleil printanier se levait dans la brume; nous marchions à l'aventure, avec, si je l'ose dire, encore un peu de roulis dans la tête, et, dans certains quartiers, il n'y avait pas jusqu'au silence de la ville à peine éveillée qui ne me fît songer vaguement d'Amsterdam ou de La Haye bien plus que d'Amérique. Une autre impression de New York, que je conserve très nette, est celle du mouvement du dimanche, aux environs de la 154e ou 155e rue : rien ne ressemblait moins à un dimanche anglais, à un dimanche de Londres, et j'aurais pu me croire à Paris, du côté du boulevard des Batignolles ou de l'avenue Trudaine. N'est-ce pas là ce que voulait dire, il y a trente ans, sir Charles Dilke, quand il trouvait à New York « un cachet latin très marqué »? Il disait encore : « La démocratie de l'État-Empire est du type français, non du type anglais ou américain. » M. Edmond de

Nevers ajoute qu'un peu avant la guerre de l'Indépendance, « les huguenots [français] constituaient à New York la classe la plus riche de la population ». Us y étaient assez nombreux, dit de son côté l'historien Bancroft, « pour que les documents publics fussent souvent rédigés en français, de même qu'en hollandais et en anglais ». On estime d'autre part qu'à cette date, aux environs de 177G, le nombre des Hollandais, — dans les trois États du New York, du New Jersey et du Delaware, — pouvait s'élever à 100 000 âmes. Quelques années auparavant, en 1750, un témoin digne de foi nous assure qu'Àlbany, — c'est, on le sait, la capitale de l'État de New York, — était une ville entièrement hollandaise : « Les habits sont anglais : la langue et les manières y sont demeurées hollandaises. »

Traversons maintenant l'Hudson, et entrons en Pensylvanie. Quis prirhvs? Quel a été le colonisateur delà Pensylvanie? William Penn, répond l'histoire; et du haut de l'hôtel de ville de Philadelphie, sa statue colossale semble dominer et protéger son œuvre. Mais prenons-y garde : toute une partie de Philadelphie, qui faisait bien en 1776 la moitié de la ville, s'appelle toujours Germantown; et nous savons d'autre part que, lorsque William Penn entreprit, en 1678-1079, le voyage d'outre-Rhin, ce fut « afin d'y recruter des colons pour son domaine de Pensylvanie ». Il y réussit. Des Allemands le suivirent en nombre, par dizaines de mille, et on a calculé

qu'en 1742, ils étaient plus de 100000. Quelques années plus tard, — si nous en croyons un témoin dont le livre, paru en 1786, est donc tout à fait étranger à nos préoccupations ethnographiques ou « nationalistes », — « il serait débarqué, en 1759, à Philadelphie, environ 2 200 émigrants venant des seuls Etats du Palatinat, du grand-duché de Bade et du Wurtemberg ». Ce chiffre annuel aurait été dépassé en 1770 et en 1771. Enfin, de 1772 à 177G, vingt à vingt-quatre navires chargés de passagers allemands « seraient arrivés chaque année dans le port de Philadelphie ». Qu'est-ce à dire, sinon qu'à la veille de la guerre de l'Indépendance, la Pensylvanie était plus d'à moitié germaine? Et ainsi, dans les deux États qui étaient alors le centre géographique de l'union prochaine; qui en sont aujourd'hui les plus peuplés, les plus industrieux, les plus riches, et que ni l'Ohio, ni l'Illinois, avec Chicago, n'ont encore dépossédés de leur suprématie, l'élément anglo-saxon était déjà contre-balancé par des éléments étrangers, et dont quelques-uns, le celtique et le latin par exemple, ni ne devaient être assimilés tout de suite, ni ne le seront peut-être jamais.

L'élément anglo-saxon reprenait laprépondérance, avec la supériorité numérique, dans le Maryland, en Virginie, et généralement dans les trois autres États, — Caroline du Nord, Caroline du Sud et Géorgie, — qui prolongeaient le domaine anglais jusqu'aux frontières de la Louisiane, alors française. On ne peut, à

ce propos, s'empêcher de faire une remarque. Si la Louisiane, àcette époque, était encore française, il n'y avait pas plus de douze ans que le Canada avait cessé de Têtre (en 1763) et, du Lac Supérieur jusqu'aux embouchures du Mississipi, dans le golfe du Mexique, des établissements français s'échelonnaient tout le long de l'énorme fleuve. La colonisation anglo-saxonne était donc comme enveloppée de toutes parts et bornée par une influence française; elle ne respirait librement que du côté de la mer; et, si l'historien de la littérature ne saurait l'oublier, — puisque c'est là, dans cette région, que le chevalier des Grieux enterra Manon Lescaut, et que René reçut la confidence des amours de Chactas et d'Atala, — on admettra difficilement que cette influence n'ait pas laissé d'autres traces, moins poétiques, plus profondes peut-être, et plus ou moins faciles d'ailleurs à définir ou à démêler, mais certaines. Saint-Paul au Minnesota, La Crosse, Dubuque, Saint-Louis, Bàton-Rouge, etc., sont des noms français; la Nouvelle-Orléans est une ville à demi française; et il n'y a pas encore trois ans que la législature de la Louisiane a décidé que les actes de l'autorité publique ne seraient plus désormais publiés qu'en anglais : ils l'avaient été, jusqu'en 1898, en anglais et en français. Je dois à la vérité de convenir que la décision a passé presque inaperçue, comme étant de celles qui ne font que constater un fait depuis longtemps existant, et, en quelque sorte, l'authentiquer par un acte du pouvoir compétent.

Si maintenant on examinait de près la situation des cinq États du Sud à la veille de la guerre de l'Indépendance, on y trouverait encore bien du mélange. Les Irlandais catholiques, descendants des premiers colons amenés au Maryland en 1G33 par lord Baltimore, formaient en 1776 la moitié de la population de l'État. La Géorgie, décent ans plus jeune, 1733, ne comptait guère plus de 50 000 âmes, parmi lesquelles nombre « d'Irlandais, de Frères moraves, de Salzbourgeois catholiques, de quakers et de juifs ». C'était aussi dans ces cinq États que se trouvait dès lors comme entassée la totalité de la population nègre : 480000 pour 1 300 000 habitants. Mais ce qu'il faut surtout noter, c'est que, s'ils étaient généralement Anglais, les planteurs des deux Carolines et de la Virginie l'étaient, pour ainsi parler, d'une autre manière que les puritains de la Nouvelle-Angleterre. Leur origine sociale était autre, et leurs mœurs étaient différentes. Ils avaient bien apporté d'Angleterre quelque-uns de ces vices qui sont ceux de toutes les vieilles aristocraties, mais ils avaient aussi quelques-unes des vertus qui en sont le rachat. Nés pour le gouvernement, et invités à le prendre par les puritains eux-mêmes de la Nouvelle-Angleterre, c'est eux qui allaient poser les fondements de la constitution, et c'est eux qu'avec une préférence marquée, jusqu'en 1860, la confiance populaire allait charger d'en assurer le bon fonctionnement. Je ne sache rien de plus anglais, — ni politiquement de plus admirable, — que cette espèce

d'abnégation avec laquelle on a vu la démocratie d'Amérique, pendant près d'un siècle, déléguer le gouvernement à ceux des siens qui étaient censés en avoir l'expérience héréditaire, si ce n'est le désintéressement avec lequel cette aristocratie de planteurs a gouverné contre elle-même, et généralement, — sauf sur l'article de l'esclavage, — dans le sens des aspirations populaires.

Nous pouvons passer rapidement sur les années qui suivirent la guerre de l'Indépendance. Elles virent l'accroissement de la population nègre, qui, d'environ 500 000 âmes, s'éleva jusqu'à 3 ou 4 millions, mais il n'y eut pas de mélange de sang, — les lois particulières des États se chargèrent d'y pourvoir, — ni de concurrence ou de rivalité de « couleurs »; et la situation respective des éléments ethniques de l'Union ne se fût pas sensiblement modifiée, ni tout de suite, sans l'occasion que lui en procurèrent les guerres de l'Empire. La fortune de l'ancien et du nouveau monde commençaient ainsi de se lier. La France, occupée d'autres soins, ne conquit pas en Amérique l'influence qu'en d'autre temps le souvenir de son intervention dans la guerre de l'Indépendance lui eût assurément value; les nécessités de la guerre européenne interrompirent le courant de l'émigration allemande; et il sembla que le Yankee dût incarner « l'âme américaine ».

On en pourrait donner bien des raisons, dont la principale est celle-ci, qu'il était à peu près le seul,

dans cette république désormais constituée, qui eût l'orgueil de sa race; le seul qui la préservât du mélange comme d'une contamination; et le seul enfin qui, dans le fond de son cœur, gardât vraiment plus de fierté d'être sorti jadis du « vieux pays » que de rancune ou de ressentiment d'en avoir été chassé par la persécution. M. de Nevers ajoute sur ce sujet « que les colons d'origine anglaise avaient une foi absolue en eux-mêmes et dans leur mission, alors que les colons des autres races, coupés de tous rapports avec leurs patries d'origine... étaient isolés, sans lien d'union entre eux, sans même l'espoir ou le désir de conserver l'identité de leur être ». Et pourquoi ne ferions-nous pas observer à notre tour que, dans une société nouvelle, où l'argent n'allait pas tarder à devenir l'unique distinction, ils avaient ce grand avantage que la sévérité de leur morale, si pure à tant d'autres égards, et si haute, ne s'étendait pas jusqu'aux articles d'argent? Le calvinisme et la banque, — voyez plutôt l'histoire de Genève, — ont toujours fait bon ménage. Il y a donc lieu de croire que l'âme américaine « porterait encore l'empreinte exclusive de leur civilisation et de leur esprit », si la guerre de Sécession n'était venue, en 1861, diviser dans l'Union l'élément anglo-saxon contre lui-même; si le progrès de la colonisation de l'Ouest, en déplaçant, avec le centre de la population, celui de l'influence politique, n'avait renversé l'ancien équilibre fédéral; et enfin si le flot de l'émigration, à dater

surtout de 1865, n'était venu submerger et noyer l'élément anglo-saxon. On voit assez clairement la connexion ou la solidarité de ces trois causes pour qu'il soit superflu de la mettre en lumière, et nous nous contenterons d'insister sur la dernière.

Notons d'abord qu'à dater de 1863 de nouveaux courants d'émigration se sont formés, et c'est par milliers qu'on a vu débarquer, à New York ou à Philadelphie, de futurs Américains que les Yankees de ce temps-là n'avaient jusqu'alors rencontrés pour ainsi dire que dans les livres, — quand ils enlisaient. En 1860, il n'y avait guère aux États-Unis que 200000 Suédois ou Norvégiens, — répartis dans les quatre États alors presque déserts du Wisconsin, du Missouri, de l'Iowa et du Minnesota; — il y en a aujourd'hui 2 500 000. Dix ou onze ans plus tard, en 1871, on ne comptait encore dans toute l'Union que 70 000 Italiens; depuis trente ans le chiffre s'en est élevé jusqu'à 1 600000. A la même époque, c'est à peine si quelques Polonais avaient traversé l'Atlantique; on en compte aujourd'hui 2 millions; et, si je crois l'avoir déjà donné quelque part, on ne m'en voudra pas de reproduire ici ce renseignement, qu'en 1897 la paroisse catholique la plus nombreuse, et la plus riche, de l'Union tout entière, était celle des Polonais de Chicago, sous l'invocation de saint Stanislas Kotska. Ajoutons à ces chiffres 1 300 000 Canadiens français et un million de Français, de Belges ou de Suisses — dont quelques-uns occupent des

situations considérables. Quand je suis passé à l'Université d'Yale, voilà trois ans, c'était un Suisse qui dirigeait ce qu'on appelle dans les Universités d'Ame rique, le département des langues romanes, Department of the Romance Languages; c'est un Français, M. Adolphe Colin, qui le dirige à Columbia Collège; c'est encore un Français, Ferdinand Bôcher, qui le dirige à Harvard; et comment oublierais-je que, si la même Université se glorifie avec raison du grand nom d'Agassiz, l'illustre naturaliste était Suisse d'origine? Il n'y a point non plus, je pense, à rechercher bien curieusement l'origine du plus illustre des peintres de l'Amérique contemporaine : M. John Lafarge, ou du plus fameux de ses sculpteurs, M. de Saint-Gaudens; et leur nom seul suffit sans doute à la déclarer. Mettons maintenant 600 000 Hongrois, autant de Tchèques, 125 000 Danois, 250 000 ou 300 000 Chinois : tout cela joint ensemble ne fera guère moins d'un dixième de la population totale de l'Union, 7 ou 8 millions, et déjà beaucoup plus qu'il ne subsiste de « descendants de puritains, de Virginiens et d'Anglo-Saxons de vieille souche américaine », si du moins les évaluations de M. de Nevers sont exactes. Il n'en compte en effet, de ces derniers, qu'environ 6 ou 7 millions.

Les Allemands ou descendants d'Allemands formeraient à eux seuls plus du triple, soit 20 millions; et ce chiffre n'a rien qui doive nous étonner, si l'on considère que, rien qu'à New York, on n'en compte

pas moins de 800 000, soit un quart de la population. Il doit y en avoir presque autant à Chicago. Que dirait là-dessus ce gouverneur de Pensylvanie qui écrivait en 1729 : « 11 est clair que les groupes d'émigrants qui arrivent d'Allemagne auront bientôt créé ici un État allemand; il est temps que le Parlement intervienne? » Le Parlement [d'Angleterre] n'intervintpoint. Mais on fît durement sentiraux Allemands combien un Anglo-Saxon l'emportait sur eux « par droit de naissance »; et leur condition générale, jusqu'en 1860, ne semble pas avoir été beaucoup meilleure aux États-Unis que celle des Irlandais. Les Allemands d'aujourd'hui ne sont plus la même sorte d'Allemands! Leurs victoires de 1870-1871 en ont fait en Amérique les représentants d'un grand peuple. On ne partage point du tout, à New York ou à Chicago , l'opinion de ce fonctionnaire anglais qui, dans ses rêves d'expansion britannique, voyait l'Allemagne bientôt réduite à une quantité négligeable. Les Américains ont des raisons de savoir qu'il n'y a point de ville de l'Ouest même, dont le développement ait été plus rapide que celui de Hambourg. Ce qu'ils voient de plus rapide encore, c'est la transformation de la physionomie même de leurs villes sous l'influence allemande. Et, comme on sait enfin que, bien loin de s'en désintéresser, il n'y a rien que l'Empereur allemand suive d'un œil plus complaisant que cette formation d'un centre de culture allemand dans l'Ouest américain, tout cela,

se joignant ensemble et s'ajoutant en quelque sorte au chiffre brut de l'immigration pour en former le coefficient, donne à ce chiffre une valeur politique singulière. Il serait surprenant que l'âme américaine n'en eût pas été profondément modifiée.

Elle n'a pas dû l'être moins profondément par l'apport de l'immigration irlandaise. « La tyrannie et l'injustice ont peuplé l'Amérique d'hommes nourris dans la souffrance et dans l'adversité. L'histoire de notre colonisation, c'est l'histoire des crimes de l'Europe : the history of our colonisation is the history of the crimes of Europe. » Ces paroles de l'historien Bancroft ne sont vraies d'aucune puissance de l'Europe autant ou plus que de l'Angleterre; et, quand on voit aujourd'hui les Anglais s'enorgueillir des progrès de la civilisation américaine comme d'un prolongement ou d'un épanouissement de la leur, on ne peut s'empêcher d'admirer la manière dont ils ont l'esprit fait. Car ils sont sincères, n'en doutons pas ! Ils ont oublié, parfaitement oublié que, dans l'histoire de l'Europe moderne, rien ne s'est vu de comparable à l'atrocité des persécutions qu'ils ont exercées, qu'ils exercent encore et toujours, depuis deux cent cinquante ans, contre la malheureuse Irlande. Ni l'Espagne n'a traité plus cruellement ses musulmans ou ses juifs, ni la France ses protestants, ni la Russie ses Polonais. Mais quoi! ni la Pologne, ni la France, ni Grenade ou Cordoue ne sont, comme l'Irlande, l'extrémité du monde, extrema Thule; et

ni l'Espagne, ni la France, ni la Russie ne sont séparées du reste de l'univers, comme l'Angleterre, par les flots de la Manche. La Grande-Bretagne se dresse à l'occident de l'Europe comme un mur dont l'opacité nous empêche de voir ce qui se passe en Irlande. Mais, de se faire honneur d'avoir expatrié les Irlandais par centaines de mille de leur île natale; mais, de profi ter de ce qu'ils parlent anglais, ou d'en abuser, pour s'attribuer ce qu'ils ont pu faire, depuis cent ans surtout, en Amérique; mais enfin, de parler de 26 millions de Celtes, comme si c'était le plus pur du sang anglo-saxon qui coulât dans leurs veines, voilà qui passe toute croyance; et c'est ce que font les Anglais; et pourquoi ne le feraient-ils pas, puisque les Irlandais y consentent?

A moins peut-être, — et nous inclinerions pour notre part à le penser, — que ces revendications ne leur soient à eux-mêmes un moyen de se faire illusion! Voyant que les Irlandais d'Amérique, plus nombreux tous les jours, s'augmentent, pour ainsi parler, du triple ou du quadruple de l'élément anglosaxon, ils essaient de se persuader à eux-mêmes, de persuader aux Irlandais d'Amérique, et de persuader au monde que ce que l'on croirait que l'Angleterre perd, elle le gagne tout de même. Les Anglais affectaient jadis un aristocratique dédain de l'Amérique et des Américains, et, pour ne rien dire du reste, la manière seule dont on prononce l'anglais en Amérique leur était une matière d'inépuisables railleries.

L'Américain était le parent pauvre à qui l'on fait payer en brocards l'honneur d'être admis, aux jours de fête, à la table de sa riche famille. Mais, s'il n'y a pas, depuis quelques années, de flatteries dont les Anglais ne soient prodigues à l'égard du « frère Jonathan », c'est qu'ils ont senti que Jonathan s'émancipait tous les jours davantage de leur tutelle morale ou intellectuelle ; c'est qu'ils ont senti le danger que faisait dès à présent courir à leurs ambitions de pan-britannisme une division plus profonde peut-être que celle qui jadis a séparé d'eux leurs colonies d'Amérique; et c'est enfin qu'ils savent que, de toutes les modifications que « l'âme américaine » puisse jamais subir, la plus profonde est celle qui, d'une âme anglo-saxonne, la transformerait en une âme celtique. C'est précisément là ce qui serait en train de s'accomplir, si nous en voulions croire M. Edmond de Nevers, et les raisons qu'il donne de son opinion, pour être assez paradoxales, n'en sont pas moins intéressantes, et dignes qu'on les discute.

Il n'a garde de méconnaître, notons-le tout d'abord, ce que l'âme américaine a retenu, et sans doute conservera toujours de traits ou de caractères anglosaxons, tels que « l'amour du gain, l'esprit pratique d'entreprise, la curiosité des faits, l'exclusivisme

dédaigneux, le mépris de l'étranger ». Et, à la vérité, de quelques-uns de ces traits, comme l'amour du gain, on pourrait lui demander ce qu'ils ont d'anglosaxon; si quelques autres ne seraient pas l'œuvre des circonstances autant que la manifestation du génie de la race, ainsi « l'esprit pratique d'entreprise »; et comment enfin « l'exclusivisme dédaigneux », qui n'est guère moins espagnol qu'anglais, a produit en Espagne et en Angleterre des effets si différents? Mais ce sont les difficultés où se heurte, et souvent pour s'y briser, toute théorie générale qu'on essaie de former sur les races. S'il a jamais existé des races pures, — j'entends pures de tout mélange de sang, — c'était avant l'histoire; et le fait est que nous ne les retrouvons aujourd'hui nulle part. Est-ce d'ailleurs une raison de ne pas les chercher? En aucune manière, et surtout ce n'en est pas une de méconnaître en histoire, ou en histoire naturelle, des caractères qu'on a le droit de considérer comme irréductibles aussi longtemps que l'analyse n'a pas réussi à dissocier les éléments qui les constituent. C'est ainsi que le chien ou le loup ne diffèrent peutêtre pas autant que nous le croyons du chat ou du tigre; et qui sait si l'iode ou le chlore ne seraient pas des corps composés? Mais, en atttendant, nous avons le droit ou même le devoir de considérer le chlore et l'iode comme des corps simples; le chien et le chat comme des espèces distinctes; — et c'est ce qu'essaie de faire la psychologie des races.

Se trompe-t-elle en distinguant profondément l'orgueil anglais de la morgue allemande ou de la vanité française? J'aime mieux dire « l'orgueil anglais » que « le mépris de l'étranger », qui n'en est qu'une conséquence. « Tous les individus de race anglo-saxonne sont portés à regarder de travers les étrangers que le hasard leur fait rencontrer. Cest une habitude de notre sang... il nous est difficile de voir une figure inconnue, une forme qui ne nous est pas familière, sans sentir dans nos cœurs le désir de crier et de frapper. En présence d'un étranger, un gentleman revêt sa cuirasse de froid mépris, un homme du peuple cherche la pierre qu'il pourra lui lancer... » Ces paroles humoristiques et caractéristiques ne sont pas de nous, ni de M. Edmond de Nevers, mais d'un écrivain anglais, Hepworth Dixon, dont la Nouvelle Amérique et la Russie libre ont eu jadis leur heure de succès. Je les crois fort exagérées. L'Anglais n'est pas tant ennemi de l'étranger qu'ami très particulier de lui-même, et son orgueil est un orgueil de race. Littéralement, il est moins fier d'être Anglais que de l'être né. Si vous n'êtes Anglais, soyez digne de l'être, voilà ce que nous crie toute son attitude; et ce n'est pas précisément du mépris, encore moins de la haine, qu'il a pour le foreigner, c'est de la pitié, souvent même bienveillante : je veux dire un sentiment analogue à celui d'un homme de sport, pour des chevaux qui ne seraient pas de sang, ou des chiens qui ne seraient pas de race.

Et il faut comprendre ce sentiment. Il faut même en admirer quelques-unes au moins des suites! Osons le dire, — nous qui écrivons ces lignes, et qui, selon toute apparence (car après tout on n"en peut rien savoir), ne descendons ni de saint Louis, ni de Gharlemagne, — c'est presque une vertu que de respecter en soi le sang dont on est descendu; et c'en est vraiment, c'en est tout à fait une, que d'agir conformément à ce respect. Nous touchons ici le fondement même de l'éducation de la volonté. Si l'histoire de l'Angleterre est en partie celle des victoires de la volonté de l'homme sur la nature, la cause n'en est pas ailleurs. J'en conviens donc sans difficulté : c'est une belle espèce d'hommes que l'Anglo-Saxon; et j'accorde encore que, comme l'on dit, quand elle se compare, elle ait des raisons de se préférer. Mais, en revanche, on m'accordera sans difficulté, je l'espère, qu'il n'y a pas de sentiment plus aristocratique; et comment, si le fait le plus éclatant de l'histoire de l'Amérique au xixe siècle est le progrès continu de l'idée démocratique, et son effort ininterrompu pour se réaliser dans les faits, comment expliquera-t-on que ceci soit sorti de cela? cette démocratie de cette aristocratie? et « l'âme américaine » de l'âme « anglosaxonne »? Le progrès de l'idée démocratique en Amérique est la contradiction même de l'idéal anglosaxon, et si l'on en veut une preuve de fait, on la trouvera dans la résistance persécutrice que les Américains, quand ils étaient vraiment encore Anglo.

Saxons, ont longtemps opposée à l'émigration étrangère.

« L'agitation qu'on appelle « américaine native », dit à ce propos M. de Nevers, concentra en elle pendant de longues années presque toute la vie politique du pays »; et il en donne de curieux témoignages. Une lettre, publiée en 1839, dans plusieurs journaux, disait textuellement : « Nous, citoyens des États- Unis... nous sommes la noblesse, le sang royal d'Amérique... Les étrangers ne peuvent être employés qu'aux travaux manuels, et c'est le devoir et le droit du peuple américain de les maintenir dans cette carrière qui seule leur convient. » Voilà pour la pureté de la race! Et voici pour l'idéal politique : « Dans trente-cinq ans, disait un journal de 1845, nous aurons une accumulation de 38 millions d'étrangers... Et cette puissante inondation d'outre-mer aura, alors, et probablement longtemps auparavant, emporté les derniers vestiges des libertés américaines. » Quelques années plus tard, en 1854, une puissante association se formait sous le nom de Knoiu nothing, et se donnait pour objet « de veiller à ce que les fonctions publiques fussent attribuées à des protestants, nés dans le pays, et de combattre les artifices du papisme ». Et qui étaient-ils, ces « papistes » contre lesquels on se proposait de renouveler ainsi les procédés de l'ancienne intolérance? C'étaient des Irlandais et quelques Allemands, mais surtout des Irlandais. L'Anglo-Saxon se sentait de nouveau menacé par le

Celle. « Le native american movement, — a dit l'auteur d'un livre intéressant sur F Irlandais d'Amérique, — ne fut que l'explosion d'un sentiment existant depuis longtemps, d'étroite jalousie nationale contre les étrangers, joint à la haine du nombre toujours croissant des membres de l'église catholique. Les Irlandais possédaient, dans leur religion et dans leur origine, les deux entités auxquelles on était hostile. »

En d'autres termes, et selon la formule de M. de Nevers, une civilisation de type anglo-saxon se sentait en péril d'être dépossédée, ou dénaturée, détournée de son orientation séculaire, par une civilisation d'un autre type, apparemment celtique; et delà toutes ces craintes et toutes ces colères. L'Anglais n'était plus le maître de la situation; et on ne peut dire ce qui serait dès lors arrivé si la guerre de Sécession n'eût inquiété la grande République sur son existence même. On sait quelle en fut la fin. Les Irlandais, race militaire, — dont on a pu dire que la principale fonction, dans l'Union Britannique , était de gagner les victoires anglaises, — s'enrôlèrent et moururent en foule. Il était difficile de contester à un peuple dont les fils, en si grand nombre, étaient morts pour maintenir l'Union, le droit d'en faire lui-même partie... Et l'immigration irlandaise, nous l'avons dit, continua, plus abondante, à flots plus pressés que jamais.

Or, et quoi qu'il en puisse être de son long et assez obscur passé, l'Irlandais, lui, n'est point un aristo-

crate. Il le serait autant qu'un autre, peut-être, si les circonstances l'eussent voulu! Mais elles ne Font pas voulu, et les Anglais se sont chargés de les aider à ne le point vouloir. Je ne fais point ici de grandes phrases. Mon objet n'est pas plus de faire l'apologie de l'Irlandais que je ne crois avoir fait tout à l'heure la satire de l'Anglais. Je dis seulement que, si quelque politique dans l'histoire a eu pour objet, ou du moins pour effet, d'inoculer à toute une race la haine de tout ce que représente le mot d'aristocratie, c'est la politique de l'Angleterre à l'égard de l'Irlande. M. Edmond de Nevers cite ce mot d'un ancien fermier irlandais, devenu Américain et riche : « Vous ne sauriez croire, lui disait-il à lui-même, quelle volupté j'éprouve en wagon à étaler mes pieds sous le nez d'un gentleman qui l'a peut-être toujours été ». Et, certes, ce sentiment ne fait pas honneur à l'ancien fermier irlandais! En fait-il davantage aux « landlords » qui l'avaient obligé d'émigrer? C'est une question que je n'examine point. Je constate. Étant donné les conditions de l'immigration irlandaise, il y a des chances pour que de pareils sentiments aient été ceux des Irlandais qui, cinquante ans durant, ont débarqué par centaines de mille sur le sol américain. Devenus citoyens de l'Union, leur politique instinctive, presque inconsciente, n'a pu manquer de travailler à détruire tout ce qu'ils trouvaient de traces d'inégalité dans la structure de la société américaine. Le suffrage universel

leur en a fourni les moyens. Ils ont dégagé de l'idée démocratique ce qui en fait proprement l'essence, et qui ne consiste point du tout, comme on l'a dit, dans la haine des supériorités, mais uniquement à empêcher que ces supériorités, de quelque nature qu'elles soient, deviennent jamais héréditaires. Il est « démocratique » que l'inventeur des Pullman's cars devienne plusieurs fois millionnaire, et le dernier des humains ne voit pas d'empêchement grave à ce qu'il y ait des millionnaires, s'il aperçoit, ne fût-ce qu'une chance, de le devenir lui-même! Mais que Pullman meure, et qu'en mourant il déshérite ses enfants pour cause d'incapacité, voilà qui est également « démocratique ». N'avons-nous pas raison de dire que, si cette manière d'entendre la démocratie est l'œuvre de l'Irlandais d'Amérique, on n'en saurait imaginer de moins anglaise ou anglo-saxonne, et, — quelque apparente communauté que la communauté de langue maintienne entre l'Américain d'aujourd'hui et celui d'autrefois, — ne faut-il pas convenir qu'il y a de ce fait quelque chose de changé aux États-Unis?

Ce ne serait pas, il est vrai, ce que les plus récents observateurs s'accordent pour appeler « l'uniformité de la vie américaine ». M. James Bryce fait observer, dans un chapitre spécial de son admirable ouvrage : American Commonivealth, que toutes les villes américaines se ressemblent, et « qu'on trouve, dit-il, dans l'une à peu près absolument ce que l'on trouve

dans l'autre ». N'est-ce pas tout simplement qu'elles sont toutes assez récentes? Qu'est-ce que deux cent cinquante ans dans la vie d'une ville? Marseille a deux mille six cents ans; Lyon et Paris en ont tantôt deux mille : il y a en Amérique des villes de 300 000 âmes, Buffalo, par exemple, qui ne sont pas encore vieilles d'un siècle! Le temps seul, aux villes comme aux hommes, donne une physionomie.

Il est encore vrai que toutes les villes américaines, autant du moins que la configuration des lieux l'a permis, sont disposées sur le même plan, en damier, et rien n'est plus commode pour empêcher l'étranger de s'y perdre, mais aussi rien n'est plus monotone, à moins que ce ne soit le mouvement lui-même de la rue. Quand j'en ai cherché la raison, j'ai cru la trouver dans ce fait qu'homme ou femme, personne en Amérique ne traverse la rue dans le costume de sa condition. Dans les rues d'Amérique, on ne voit point de hlouse ni de tahlier, de bourgeron ni de bonnet : tous les hommes y sont habillés en gentlemen et toutes les femmes en dames. Les voitures y sont rares et chères, — je parle surtout de New York et de Philadelphie, — mais les cars s'y succèdent de minute en minute. Étant, par nature, ami des vieilles choses, et gêné par tant de tramways, je saluai avec . joie une affreuse guimbarde qui fait, ou qui faisait alors, il y a trois ans, le service de la Cinquième Avenuel J'avais tort ou j'avais raison : cela dépend du point de vue ! En tout cas, ce sont autant de mani-

festations de l'esprit utilitaire et démocratique. Une sourde pression de l'opinion, en élevant le prix des dépenses de luxe, et en mettant hors de la portée des mortels ordinaires le moyen de se distinguer, a imposé cette uniformité. S'il y a quelques villes, de celles que j'ai vues, qui aient vraiment leur individualité, ce sont des villes aristocratiques : Boston ou Baltimore. On en dit autant de la Nouvelle-Orléans. De telle sorte que, si ce ne sont pas les Irlandais qui ont donné à la vie américaine ce caractère d'uniformité, c'est en tout cas et assurément l'esprit démocratique. Nous n'avons, aussi bien, qu'à voir, pour nous en rendre compte, ce qu'il est en train de faire de Paris. Nos nouveaux boulevards sont des boulevards américains. Et, quand on songe là-dessus à ce que l'on nous a dit si souvent de la maison ou du cottage anglais, si représentatifs de la fantaisie de leur propriétaire ou de leur habitant, — ce qui d'ailleurs n'est point du tout vrai de Londres, — il apparaît que cette uniformité de vie, irlandaise ou non dans sa cause, est ce qu'il y a de plus contraire à l'esprit anglo-saxon, et c'est justement où j'en voulais venir.

« Quelle est encore l'origine de la réclame effrénée que les États-Unis ont mise à la mode vers 1820? » se demande M. Edmond de Nevers, et, après avoir constaté que « ni le puritain pieux et austère, ni l'aristocrate du Sud, n'en auraient eu l'idée », il ajoute : « C'est en Pensylvanie, où les Irlandais dominaient,

que furent signalées d'abord ces tendances à l'exagération, ces procédés outranciers qui sont devenus l'un des traits caractéristiques du peuple américain ». Et en effet la réclame américaine, l'annonce môme, ont quelque chose de provocant en même temps que d'inattendu, — ou de provocant parce qu'inattendu, — dont V humour diffère autant de l'humour anglosaxon que la riche et plaisante imagination d'Addison diffère de l'amertume outrancière et caricaturale de Jonathan Swift. On sait que Swift était plus ou moins Irlandais.

D'une manière plus générale, et, sans appuyer plus qu'il ne faut sur des rapprochements de ce genre, si l'Américain est aussi expansif que l'Anglo-Saxon est concentré; si l'exubérance et l'exagération qui lui sont devenues familières sont le contraire même de cette froideur et de cette réserve qui caractérisent l'Anglais; si la grandiloquence dont il s'amuse autant qu'il s'en grise n'a de commun avec la sécheresse coupante du discours anglais que l'usage de la même langue, d'où viennent toutes ces transformations? M. Edmond de Nevers cite à ce propos un compte rendu bien amusant de la présentation du candidat Bryan, en 1896, à la Convention démocratique de Chicago : « Jamais avant cet instant, écrivait le journaliste, une forme aussi radieuse, un port si noble et si viril, une telle démarche, pleine d'une majesté divine, n'avaient hypnotisé leurs regards. Possédant des traits d'une beauté parfaite, une admirable sta-

ture, portant, imprimées par le Créateur, sur la figure la plus majestueusement sereine et sérieuse que j'aie jamais vue, la force du caractère et l'honnêteté des aspirations; ayant avec cela une tête et des épaules comme un Dieu, cet homme de la destinée, ce libérateur du peuple a entraîné la vaste multitude par son éloquence, et l'a ravie par sa beauté sans égale. Il est le plus grand et le plus remarquable être humain que nous ayons jamais vu. » Je ne sache rien de moins anglais que cet hyperbolique éloge. Et je ne veux pas dire qu'en revanche il n'y ait rien de plus Irlandais : je n'ai pas pour cela de 1' « àme irlandaise » une connaissance assez précise; et, quand je croirais l'avoir, je me garderais encore d'une conclusion trop formelle. Je sais aussi que le développement des sports a ressuscité en Angleterre une admiration un peu étrange de la beauté virile. Mais je puis du moins retenir deux points : le premier, c'est qu'il ne semble pas qu'avant l'afflux de l'immigration irlandaise, de semblables procédés de « réclame » fussent en usage parmi les Américains; et le second, c'est qu'on ne peut soupçonner ni la vanité française, ni l'orgueil espagnol de les avoir acclimatés dans leKentucky. De même que l'apport irlandais a modifié la structure de la société politique, il semble donc qu'il aurait également modifié la mentalité des Américains; et il se pourrait, ajoute M. de Nevers, qu'il en eût enfin modifié la « religiosité ».

Il faut en effet le savoir : New York est, avec

Paris et Vienne, la plus grande ville catholique du monde; et, de 75 ou 80 millions d'Américains, il y en a 10 ou 12 millions de catholiques, soit un huitième ou un peu davantage, dont le plus grand nombre est d'origine irlandaise. A ceux qui, comme nous, trouvent considérable cette proportion de catholiques dans une république autrefois fondée par et sur l'intolérance puritaine, on répond, il est vrai, qu'elle devrait être bien plus considérable encore; que ce n'est pas 10 ou 12, mais 30 millions que les catholiques américains devraient être; et qu'enfin, s'ils sont bien éloignés de ce chiffre, la faute en est au zèle « anglicisateur » du clergé catholique irlandais. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner la question. Le livre de M. Edmond de Nevers, qui reproduit sur ce sujet les arguments des adversaires de Y « américanisme », m'en offrirait l'occasion naturelle; mais la question est de celles que je ne saurais traiter incidemment, et je me contenterai de quelques observations. Si, dans nos pays catholiques d'Europe, en France ou en Italie, par exemple, nous ne comptions comme catholiques que les seuls pratiquants, combien croit-on qu'on en trouverait? Les catholiques d'Amérique sont presque tous des pratiquants. En second lieu, si beaucoup d'émigrés catholiques sont passés à l'indifférence religieuse ou à la « libre pensée », combien d'émigrés protestants ne sont-ils pas dans le même cas? Or, non seulement les catholiques d'Amérique, au chiffre de 12 millions, sont plus nombreux qu'aucune des grandes « déno-

minations » protestantes, — épiscopaliens, presbytériens, méthodistes, baptistes ou luthériens, — mais c'est à peine s'il s'en faut de trois ou quatre millions que leur nombre soit égal à celui de toutes les dénominations protestantes réunies. N'oublions pas en effet, que, de 80 millions d'Américains, il n'y en a pas plus de 30 millions qui soient inscrits au recensement sous une dénomination religieuse quelconque; et ainsi, pour apprécier la situation du catholicisme aux États-Unis, on ne doit donc comparer le nombre des catholiques ni à ce qu'il pourrait être, ni au chiffre total de la population des États-Unis, mais seulement au chiffre des protestants qui pratiquent. Ajoutez en passant que, de 8 ou 10 millions de nègres, il n'y en a pas plus de 250000 ou 300 000 qui soient catholiques : les nègres chrétiens sont presque tous méthodistes ou baptistes. Les progrès du catholicisme aux États-Unis sont donc relatifs — j'entends relatifs à ceux du protestantisme; — mais ils sont d'autant plus remarquables que, comme nous l'avons dit, et dans notre siècle même, tout ce que l'intolérance protestante a pu faire pour les contrarier, elle l'a fait; qu'en s*en prenant au catholicisme dans la personne des Irlandais, elle n'a pas moins travaillé à maintenir une suprématie de race qu'à détruire une communion qui lui semblait, et à bon droit, ennemie de cette suprématie; et qu'enfin la victoire du catholicisme a été celle non seulement du catholicisme comme tel, mais en même temps, et peut-être surtout,

de la seule force capable de contre-balancer dans la formation de l'âme américaine l'élément anglo-saxon. C'est l'explication de ce qu'on pourrait appeler le « nationalisme » du clergé irlandais en Amérique, et, — le dirai-je à ce propos? — je suis un peu étonné que M. Edmond de Nevers ne l'ait pas vu. Le clergé d'origine irlandaise en Amérique a favorisé de tout son pouvoir, il favorise encore la formation d'une « âme américaine », distincte et séparée désormais de T « âme anglo-saxonne ». Quand, en 1860, la guerre de Sécession, en opposant les uns aux autres les planteurs du Sud et les puritains de l'Est, a divisé contre lui-même l'élément anglo-saxon, un nouvel élément, sous la forme du catholicisme, s'est introduit dans une combinaison jusqu'alors essentiellement ou principalement protestante. Depuis lors, et en toute occasion, cet élément nouveau s'est efforcé de montrer, non seulement qu'il n'y avait aucune incompatibilité entre le catholicisme et les exigences de la civilisation américaine, mais encore que les catholiques étaient, de tous les Américains, ceux que leur intérêt même attachait le plus étroitement aux libertés américaines. Et si, conscients aujourd'hui du double service qu'ils ont ainsi rendu au catholicisme et à l'Amérique, — je pourrais dire à la démocratie, — les catholiques américains d'origine irlandaise affichaient, un peu bruyamment quelquefois, la prétention d'être les guides ou les conseillers du catholicisme en Amérique, avec l'approbation de Rome, j'ose dire qu'il ne

faudrait résister à leur prétention que dans la mesure où elle s'opposerait aux intérêts du catholicisme. Les Américains ont évidemment le droit d'exiger qu'on soit Américain en Amérique. Et, pour ne toucher en passant que deux mots d'une question singulièrement délicate, il est à craindre, si l'on contrarie l'effort du clergé catholique et irlandais en ce sens, que l'on n'aboutisse qu'à rejeter du côté anglo-saxon ceux qui ne demandent qu'à s'en émanciper, et précisément pour achever et couronner ainsi, par la conquête de leur indépendance intellectuelle, la conquête de leur autonomie politique.

En tout cas, peu de phénomènes sont plus intéressants que cet établissement du catholicisme en Amérique, et nous pouvons, je crois, le dire, peu de phénomènes sont plus irlandais. L'avenir du catholicisme en Amérique est-il d'ailleurs lié à la prépondérance de l'élément irlandais dans le clergé catholique d'Amérique? Cestune autre question, et je ne prétends pas ici prophétiser. Mais ce que je crois voir de certain dans le passé, c'est que, l'orientation de la civilisation américaine ayant été jusqu'ici protestante en tant qu'anglo-saxonne, et, réciproquement, anglo-saxonne en tant que protestante, elle est changée depuis qu'elle est devenue catholique en tant qu'irlandaise, et irlandaise en tant que catholique ; — ce qui n'est plus tout à fait la même chose.

Car un doute s'élève ici, qui est de savoir, même en admettant la grande influence du clergé irlandais

américain dans la diffusion du catholicisme, si c'est comme Irlandais qu'ils ont réussi, ou comme catholiques? et, plus généralement, tout en accordant à M. Edmond de Nevers que l'immigration celtique a considérahlement modifié l'Amérique anglo-saxonne dans un sens très différent de son orientation première, il s'agit de savoir si cette modification est l'œuvre du génie obscur des races ou peut-être celle des circonstances?

M. Edmond de Nevers a bien prévu l'objection, et il a essayé d'y répondre. Je crains qu'il ne l'ait fait un peu brièvement. Et aussi bien ne le reconnaît-il pas lui-même, quand il convient « qu'à la base du caractère américain » il ne se pourra pas qu'il n'y ait toujours bien des traits anglo-saxons? Ses explications, ses déductions, ses observations sont toutes ou presque toutes, nous l'avons dit, et le lecteur le pensera comme nous, du plus grand intérêt. Elles nous font envisager le « phénomène américain » par un nouvel aspect; et il semble que des faits inexpliqués jusqu'ici •s'éclairent par la théorie des races. Mais ne s'éclairentils pas tout aussi bien peut-être par des considérations moins matérialistes à la fois et moins mystiques, telles que celles qu'on tirerait, tout simplement, du progrès de la démocratie? S'il y a 10 ou 12 millions de catholiques aux États-Unis, c'est sans doute parce que les Irlandais y sont au nombre de 24 ou 26 millions. Mais pourquoi ne serait-ce pas aussi bien parce qu'il y a dans le catholicisme une vertu démocratique

et sociale, que le protestantisme en a comme éliminée, dans la mesure où il a fait de la religion une affaire individuelle? J'en reviens toujours à l'intervention du cardinal Gibbons dans l'affaire des Chevaliers du Travail; et je rappelle que des motifs sociaux paraissent avoir été, sinon la raison déterminante, à tout le moins une des raisons de la conversion du Père Hecker, lequel n'était point d'origine irlandaise, mais allemande.

Et, à ce propos, dans un autre ordre d'idées, que fait-on des 18 ou 20 millions de citoyens américains d'origine allemande? Ils sont, avons-nous dit, près de 800 000 rien qu'à New York : pourquoi le caractère de la démocratie de l'État-Empire ne dépendrait-il pas d'eux autant que des 800 000 Irlandais qui les contre-balancent en nombre? Je ne vois pas que M. Edmond de Nevers ait discuté ces questions. Les Irlandais lui ont fait oublier les Allemands, et, catholique lui-même, mais Canadien français, je crains qu'il n'ait uniquement vu dans le catholicisme américain l'établissement d'une Église d'Irlande en Amérique. Et, comme les conclusions que l'on tire de l'observation des faits dépendent sans doute en partie des raisons qu'on assigne à ces faits, on voit quelle est ici la nature de notre critique. « L'assimilation des émigrés à l'élément de langue anglaise, facteur morbide qui a dominé toute l'évolution morale de la nation pendant la plus grande partie du siècle qui finit, se heurte à une forte réaction qui ne peut désor-

mais que s'accentuer. » Ainsi s'exprime M. Edmond de Nevers, et nous, pour notre part, nous ne voyons rien que de naturel, et même de légitime, dans l'effort de l'élément anglo-saxon d'Amérique pour s'assimiler les « émigrés » qui lai viennent d'Europe, bien loin d'y rien voir de morbide. Ce n'est pas un Français, s'il est lui-même fidèle à ses traditions et qu'il n'ignore pas tout à fait son histoire, qui pourrait reprocher a la grande république des États-Unis de vouloir être une « nation » ! Tout en convenant donc du fait avec M. Edmond de Nevers, ne l'expliquant pas tout à fait par les mêmes causes, nous ne le voyons pas tout à fait du même œil. Il nous reste à dire comment nous le voyons.

Le phénomène américain n'est qu'un cas particulier, mais le plus expressif de tous, et nous en avons dit la raison, du phénomène universel qu'on pourrait appeler la transformation des aristocraties du passé en démocraties de l'avenir. Vers la fin de son livre, M. Edmond de Nevers, insistant sur l'intérêt qu'il y a pour les groupes ethniques de l'Union « à ne rien abandonner de leur héritage ancestral », et à cultiver « leurs aptitudes héréditaires », a écrit cette phrase : « Le fait essentiel de la floraison intellectuelle de la Renaissance dans l'Europe du xvie siècle, a-t-on dit, c'est que les écrivains de ce temps, bien qu'ils con-

missent tous le latin, ont écrit dans des idiomes particuliers, ouvrant ainsi à l'humanité de nouvelles sources de beauté. Il est permis d'augurer pour l'Amérique du xxc siècle une renaissance semblable et on en peut saluer déjà l'aurore. » Je crains ici qu'il ne se méprenne sur « le fait essentiel de la floraison intellectuelle de la Renaissance » ; et je ne sais d'ailleurs s'il veut insinuer que l'avenir des États-Unis d'Amérique serait dans une rupture du lien fédéral qui rendrait chacun de ses groupements ethniques, — Irlandais et Allemands. Polonais et Canadiens, Italiens et Français, — à son atavisme européen, modifié d'ailleurs par les circonstances, et à son autonomie politique. Mais l'histoire ne se recommence pas; et l'intérêt même en est fait de ce que l'humanité, pas plus que l'individu, « ne descend jamais deux fois dans le même fleuve » ! Quand l'idée, jadis chimérique, d'une fédération des États-Unis d'Europe, — et encore fort éloignée de commencer à prendre corps — n'en apparaît pas moins à beaucoup de bons esprits comme une espérance légitime de l'avenir, c'est se méprendre que de croire que les États-Unis d'Amérique puissent jamais se proposer, comme un idéal, de briser intentionnellement une union qui fait leur force. Il nous faut au contraire partir de cette idée qu'ils vont tendre à se « nationaliser » tous les jours davantage. Et, dans ces conditions, si nous ne pouvons rien attendre d'eux qui ne soit conforme à leur intérêt « national », on ne peut

raisonnablement leur demander de favoriser sur leur sol la constitution d'une Angleterre, d'une Allemagne, d'une France ou d'une Italie d'Amérique.

C'est pourquoi, dans la prépondérance actuelle de l'élément irlandais aux États-Unis, — et en admettant qu'elle soit démontrée, — nous ne saurions voir qu'un accident ou une phase de l'évolution de la démocratie américaine. Il y a de cela trente ou quarante ans, des publicistes américains formaient le vœu que, de toutes ces races qui contribuaient diversement à mettre ses ressources en valeur, l'Amérique à venir s'assimilât les qualités particulières, et les fondît comme indistinctement en elle pour en former son tempérament propre. C'était mal poser le problème, et on oubliait qu'il y a des qualités qui s'excluent. Quand une école de peinture s'est donné pour programme d'unir ensemble dans ses œuvres la composition de Raphaël au dessin de Michel-Ange et au coloris de Titien, sans parler de la grâce du Corrège et du charme énigmatique de Léonard de Vinci, on ne saurait dire si, dans cette entreprise éclectique, elle a dépensé plus de talent ou usé plus d'inutile effort. Et en effet, ce n'est pas ainsi que se passent les choses! Je reprends la comparaison de M. Edmond de Nevers. Si la Renaissance a favorisé, dans la littérature et dans l'art, le développement successif des nationalités de l'Europe moderne, ce n'a été qu'en imposant d'abord à l'Europe entière cette « latinisation de la culture » dont nous parlions plus haut;

et, si je puis me servir de ces termes un peu pédantesques, le processus de différenciation a été précédé d'un processus d'unification. C'est ce qui se produit présentement en Amérique. Pour autant que l'on puisse rapprocher des choses si différentes, l'anglicisation des émigrés d'Europe, en s'opérant par l'intermédiaire de l'Irlandais, tend à dégager du mélange de tant de races et de la confusion de tant d'éléments si divers ce qu'il y a pourtant de commun entre eux. « La Révolution française, dit quelque part M. Edmond de Nevers, pour laquelle tant de sang, tant d'énergie, tant d'efforts de tous genres ont été prodigués, a affirmé les droits de l'homme, proclamé l'avènement du règne de la liberté, de l'égalité, de la fraternité : qu'en est-il résulté? » Nous répondons : « Il en est résulté le monde moderne, qui ne serait pas ce qu'il est sans la Révolution française » ; ou, si l'on veut que nous précisions davantage, il en est résulté cette conception laïque de l'homme universel et moyen, pour lequel nos Constituants ont rédigé la Déclaration des droits de l'homme et les Américains de 1783 la Constitution des États-Unis. Ce qui se passe en Amérique, à l'heure actuelle, n'est rien de plus ni de moins que le développement des principes de la Constitution des États-Unis, mieux compris, et rendus, si je puis ainsi dire, aux conséquences naturelles dont l'élément anglo-saxon d'Amérique les avait détournés pour le plus grand profit de son idéal de race.

En fait, — et conformément à l'idéal de la Révolution française, qui a été, avant d'être le sien, celui des plus éminents d'entre les signataires de la Déclaration d'indépendance, et j'ajoute celui de nos « philosophes » du xvme siècle; — il s'agit, non d'établir entre les hommes une égalité chimérique et jalouse, qui deviendrait promptement un danger public, mais d'égaliser entre les hommes les chances de la concurrence vitale, et de contribuer en quelque manière, par l'intermédiaire des lois, au libre jeu de la sélection sociale. Partant de ce principe évident, qu'un Allemand et un Irlandais, un Français et un Anglais, un Polonais et un Italien recherchent également d'être heureux, désirent essentiellement les « mêmes biens », et qu'ils y ont le même droit en tant qu'hommes, il s'agit de faire que leur droit s'exerce aussi librement qu'il le pourra, sans nuire à celui des autres, et que, de ce libre exercice, il en résulte la multiplication même des biens auxquels ils aspirent. La démocratie, dont on va si loin chercher la définition, n'est peut-être pas autre chose. Il était naturel que l'Amérique, où l'on peut dire que, grâce à l'existence d'un domaine public, une grande quantité de ces biens est encore sans maître, fût la terre bénie de la démocratie.

« Le domaine public, a écrit Henry George, a été le grand fait qui, depuis le jour où les premiers colons débarquèrent sur les côtes de l'Atlantique, a formé notre caractère national et coloré notre pensée natio-

nale... En Amérique, l'individu, quelle que soit sa condition, a toujours le sentiment que le domaine public est derrière lui, — j'aimerais mieux qu'il eût dit : « en avant de lui » ; — et la connaissance de ce fait, agissant et réagissant, a pénétré notre vie sociale tout entière, lui donnant l'indépendance et la générosité, l'élasticité et l'ambition ». Ce domaine public, les colons anglais ou d'origine anglaise ont longtemps cru qu'il leur était réservé. Depuis tantôt cinquante ans, l'émigration irlandaise ou allemande est en train de se l'approprier. Le souci constant de la démocratie américaine a été de faciliter, de favoriser cette appropriation, et avec elle et du même coup la réalisation de son idéal égalitaire.

Quand et comment le réalisera-t-elle? A quel prix? Ce que nous pouvons dire, c'est qu'elle ne le réalisera pleinement qu'à la condition d'effacer autant que possible, en chacun des 80 millions de citoyens de l'Union, l'empreinte originelle ou le caractère ethnique. Et on le regrettera, si l'on veut! Je le regretterai moi-même, si l'on y tient, comme je regrette la disparition de la couleur locale : le mezzaro des femmes de Gênes ou les larges braies que nos paysans bretons portaient déjà du temps de Jules César. Mais peut-être qu'en vérité les paysans bretons ou les femmes de Gênes n'ont pas été créés et mis au monde pour fournir des sujets de tableaux à nos peintres ou des motifs de distraction et d'intérêt aux touristes. Il y a de ces grands courants à la force, à l'ampleur, à la

rapidité desquels il serait vain et presque ridicule de vouloir s'opposer; et on ne les gouverne qu'en gouvernant dans leur sens. Pour des raisons politiques, les « nations » ont, de nos jours, une tendance à se replier ou à se concentrer en ellesmêmes, et cela est excellent quand elles se concentrent à leurs foyers ou qu'elles se replient sur leur centre. Il faut les y encourager! Mais les races, qui ne sont point du tout les nations, ont au contraire, comme aussi bien depuis un temps immémorial, une tendance à se fondre dans ces organismes complexes qu'on appelle des nations. On le voit encore en Amérique. Il y a bien la question nègre, et elle est grosse de dangers pour l'avenir. Nous en dirons deux mots tout à l'heure. Mais le nègre, — et le jaune aussi, — mis à part, aucun de ceux qui reconnaissent avec Tocqueville, dans la démocratie, le fait le plus continu de l'histoire du monde, ne peut trouver mauvais qu'une démocratie comme celle des États-Unis pose en principe que le privilège de race ne remplacera pas chez elle le privilège de classe ou de caste. Et nous, nous pouvons parfaitement voir ce qu'une certaine forme de civilisation y perdra : je pourrais le dire, tout comme un autre! Je pourrais montrer ce qu'il y a de barbare , d'antiesthétique , d'inintellectuel et de grossier dans ce nivellement universel; mais la question est de savoir si peut-être une autre forme de civilisation n'y gagne point, ce qu'elle y gagne, et si ce gain, à le bien considérer,

n'en sera pas un quelque jour pour l'humanité tout entière.

Est-ce à dire pour cela qu'en devenant Américain, l'homme d'origine anglaise, française ou allemande, abdiquera son hérédité? devra perdre tout souvenir de ses traditions, l'usage de sa langue même? et, le cas échéant, témoigner contre son ancienne patrie de plus d'hostilité qu'aucun native born'î C'est ce qui ne s'est vu que trop souvent dans le passé, dans un passé tout récent, — M. Edmond de Nevers, dans son livre, en a donné de nombreux exemples; — et, pour le dire en passant, c'est encore ce qui tendrait à prouver que la race n'est pas la force mystérieuse, irréductible, et indestructible que l'on dit. On en pourrait donner une autre preuve, que l'on emprunterait encore à l'auteur de l'Ame américaine, et on la tirerait du nombre et du caractère des mesures qu'il propose pour maintenir à l'état de groupement homogène et national ceux de ces groupements ethniques qui ont conservé jusqu'ici quelque autonomie. Car, ils sont donc bien instables, ces caractères de race, qu'il faille tant d'affaires pour les maintenir! Mais c'est où reparaît la première intention de son livre, laquelle, comme nous l'avons dit, n'était pas tant de reconnaître et de définir en soi l'âme américaine que d'examiner ce qu'en avait à craindre ou à espérer 1' « âme franco-canadienne ».

Il ne nous appartient guère d'intervenir dans une question de cette nature; et un Français de France

loO VARIÉTÉS LITTÉRAIRES.

ne saurait parler du Canada sans quelque mélancolie. Nous regretterons toujours de l'avoir jadis abandonné; nous nous demanderons toujours si l'Angleterre, — avertie, il est vrai, par la séparation de ses colonies d'Amérique, — n'en a pas fait ce que peut-être nous n'en aurions su faire; et nous aurons toujours aux Canadiens français une juste reconnaissance du souvenir qu'ils ont gardé de la France. J'ai dit plus haut quelques mots de « l'uniformité des villes américaines » : au contraire il n'y a guère en France de ville dont la physionomie soit plus française que Québec, moins américaine ou moins anglaise, et Montréal m'a rappelé Bordeaux. D'un autre côté, il n'est pas douteux qu'à Montréal, comme à Québec et comme ailleurs, partout où nous retrouvons un centre de culture française, nous serions à la fois très ingrats et très maladroits si nous ne faisions pas tous nos efforts pour l'entretenir et pour le développer. Nous le serions surtout dans l'Amérique du Nord, où il s'en rencontre si peu! Mais de savoir, après cela, quand les Canadiens français, par milliers, s'établissent aux États-Unis, s'il est de notre intérêt, je veux dire s'il importe à notre influence qu'ils s'absorbent dans l'Union ou qu'ils conservent une sorte d'autonomie, j'en serais bien empêché pour ma part; et eux-mêmes partagent-ils tous en ce point les opinions de M. de Nevers?

Je me garderai donc, encore une fois, d'intervenir dans la question. Mais ce que je puis pourtant dire,

et ce qui me ramène moi-même au centre de mon sujet, c'est que je ne sais si l'on se fait une idée bien juste des conditions de l'influence d'une race ou d'une religion. Nous avons aujourd'hui la superstition du nombre, et, assurément, le nombre est quelque chose, mais il n'est cependant pas tout. Voilà plus d'un an que dure la guerre du Transvaal, et qui peut dire qu'elle soit terminée? Mais c'est surtout quand il s'agit d'influence intellectuelle ou morale que le rayonnement d'un foyer dépend de l'intensité de sa flamme; et c'est pourquoi, en Amérique ou ailleurs, si nous voulons que la langue et l'esprit français se répandent, ne nous préoccupons pas tant des moyens de les répandre au dehors que de les maintenir eux-mêmes, et en France, dans le sens de leurs traditions.

La tradition française a ceci de particulier qu'il n'y en a pas de plus nationale, en raison de notre formation historique, ni de plus universelle à la fois, en raison de notre situation géographique. Tout ce que la France a fait de grand dans le monde est français, pour ainsi dire, de son caractère même d'universalité. Les exemples en sont multiples et contradictoires. Cela est vrai de l'œuvre de nos missionnaires catholiques, et cela est vrai de l'œuvre de la révolution française. Cela est vrai de nos codes, et cela est vrai de notre littérature : il n'y a que nos écrivains du xvme siècle qui aient oublié quelquefois d'être Français. Même cela est vrai des réformateurs de

notre orthographe ou de notre syntaxe, puisque, en les bouleversant, ils ne se proposent, disent-ils, que d'en rendre l'étude à la fois plus profitable à nos Français et plus facile aux étrangers. Ils ont de bonnes intentions, mais les conséquences en seraient désastreuses. Si nous nous conformons à cette double tradition, nous pouvons être assurés que nous ne perdrons rien de notre influence. Elle sera dans l'avenir ce qu'elle a été dans le passé. Nos ennemis eux-mêmes, — si nous en avons! — ne se serviront contre nous que de nous. Et c'est à peine alors, partout où il existe des centres de « culture française », si nous aurons besoin de les « entretenir »; ils se développeront d'euxmêmes.

C'est de cette manière, qui diffère un peu de celle de M. de Nevers, que j'envisage en Amérique la solution du « problème des races ». Le mouvement démocratique représenté, si on le veut, par l'élément irlandais, est présentement en train de dégager de ce contact ou de ce mélange de toutes les races de l'ancienne Europe les caractères essentiels d'une âme américaine, encore instable et indéterminée. Quand ces caractères seront pour ainsi dire fixés, les hérédités anciennes se réveilleront de leur sommeil; et de même, ou à peu près, qu'autrefois la romanisation du monde n'a empêché ni la Gaule de devenir la France, ni l'Ibérie de devenir l'Espagne, ainsi Yanglicisation du continent Nord américain n'empêchera pas cette âme américaine d'emprunter

aux éléments hétérogènes dont elle se sera formée ce qu'elle en trouvera d'assimilable à sa propre substance. Car, enfin, il y a une justice! Aux étrangers qui viennent s'établir chez nous, je veux dire en France, en Angleterre, en Allemagne, — et même quand ils ne s'y établissent pas sans esprit de retour, — nous n'avons pas besoin de leur imposer nos lois ou coutumes; ils les subissent, ou ils s'y résignent, et d'ailleurs ce n'est pas en y résistant, mais au contraire en les subissant qu'ils les modifient. Pareillement en Amérique. Il en sera des autres éléments étrangers comme de l'élément irlandais lui-même. S'il est devenu si puissant et si, comme l'auteur de Y Ame américaine, on peut dire qu'il règne aux États- Unis, c'est précisément pour n'avoir pas prétendu maintenir son autonomie dans l'Union. Après tout, on ne se rend maître en politique, et ailleurs, que de ce que l'on accepte; et si je me suis fait comprendre, on ne verra point, je l'espère, de paradoxe dans cette formule à laquelle j'aboutirai : si vous voulez, Français ou Italiens, Allemands ou Hongrois, avoir votre influence dans le développement de l'âme américaine, commencez par être vous-mêmes Américains.

Mais je m'aperçois que, sous prétexte de mettre en lumière, et, ainsi qu'on le voit, de discuter l'idée

générale ou principale du livre de M. de Nevers, je risquerais de ne pas indiquer tout ce qu'il contient et d'autres idées, et d'observations justes, et de satires fines et heureuses de la vie américaine. Ce serait, en vérité, grand dommage! C'est ainsi, qu'après M.James Bryce, on peut le lire, il faut le lire sur « la Question nègre » ; et il a très bien vu qu'il n'y en avait peutêtre pas de plus inquiétante pour l'Amérique. Songez en effet qu'il y a maintenant 10 ou 42 millions de nègres en Amérique ; reprenez la carte, et considérez que les trois quarts d'entre eux se répartissent entre six États limitrophes, Caroline du Sud, Géorgie, Floride, Alabama, Mississipi et Tennessee; comptez que, dans trois au moins de ces États, ils sont déjà plus nombreux que les blancs; considérez encore, que, n'étant pas plus de 4 millions il y a quarante ans, à l'époque de la guerre de Sécession, aucune autre race, depuis ce temps, n'a donc « multiplié » davantage; apprenez des Américains que tous les efforts qu'ils disent avoir tentés pour élever le nègre au niveau du dernier des émigrantsd'Europesemblentavoiréchoué; — et vous vous ferez quelque idée de la gravité de la question.

C'en est une autre, il est vrai, que de savoir si les Américains ont fait autant d'efforts qu'ils le disent pour améliorer le nègre. Ils en ont fait de considérables, je le sais, et, — puisque M. Edmond de Nevers n'en a même pas, je crois, parlé — je saisirai cette occasion de signaler ce que l'on pourrait appeler

l'Œuvre du « John F. Slater Fund ». John Slater était un riche négociant de Norwich, au Connecticut, qui, de son vivant même, en 1882, a constitué un fonds de cinq millions de francs pour les revenus en être exclusivement employés à « élever, — uplifting, — les nègres émancipés des États du Sud, et leur postérité, en leur assurant les bienfaits d'une éducation chrétienne ». Ce Slater, on le voit, n'eût été chez nous, en France, qu'un vulgaire « clérical »; et ni M. Waldeck-Rousseau, ni M. Henri Brisson, grands ennemis de la mainmorte, n'eussent peut-être refusé ces cinq millions de francs, mais ils les eussent fait servir à développer chez les nègres des sentiments contraires à l'intention du donateur. Le même John Slater n'exprimait-il pas encore, un peu plus loin, dans la lettre par laquelle il annonçait son intention, cette idée vraiment extraordinaire que « l'instruction du nègre lui paraissait inséparable de son éducation » ; et que cette « éducation, qui devait avoir pour objet de l'éclairer sur ses devoirs envers Dieu et envers l'homme, ne pouvait lui être donnée qu'à la lumière des saintes Écritures? » Et, avec cette simplicité de désintéressement qui caractérise les « milliardaires » américains quand ils font de ces dons magnifiques, il s'en remettait des moyens de réaliser ses intentions à un Conseil d'administration où je retrouve entre autres noms ceux de M. Rutherford B. Hayes, l'ancien président, aujourd'hui mort, et de M. Daniel C. Gilman, le président actuel de l'Univer-

site Johns Hopkins et l'homme qui peut-être aie plu fait pour l'organisation et le développement de l'instruction supérieure aux États-Unis. (Ceux qu'intéresse cet autre problème liront avec profit le livre qu'il a récemment fait paraître sous le titre d'University Problems.) Administrateur ou trustée du Slater Fund, M. D. C. Gilman ne s'est guère moins occupé de la question nègre ; et j'ai là sous les yeux, non seulement son Discours prononcé le 18 novembre 1896, pour « l'inauguration de l'École commerciale Armstrong- Slater », mais la collection entière des publications faites aux frais du « Slater Fund ». J'en note particulièrement deux : l'une sur les Progrès de l'éducation des Nègres depuis i 860, de M. .T. L. M. Curry, secrétaire du Slater Fund; et l'autre sur les Occupations des Nègres, de M. Henry Cannett. Il n'y en a pas de plus intéressantes, ni qui témoignent de plus nobles préoccupations.

Malheureusement, ces préoccupations ne semblent être encore que celles d'une élite, et le préjugé contre le nègre, dans les États du Sud au moins, subsiste dans toute sa force. Quel est donc celui de ces États dont la législature, tout dernièrement, cette année même, a voté un ensemble de mesures destinées à priver le nègre du droit de suffrage que lui reconnaît la Constitution? N'est-ce pas la Caroline du Sud? Un écrivain anglais, M. LairdCrowes, cité par M. Edmond de Nevers, disait, il n'y a pas dix ans, en 1891 : « Si les crimes et les outrages qui se commettent tous les

jours dans les États du Sud pour des raisons de race avaient lieu dans un pays civilisé ou demi-civilisé de l'Europe, et si on leur faisait une publicité aussi grande que celle qui a été faite aux atrocités commises en Bulgarie il n'y a pas longtemps, l'opinion publique se soulèverait et demanderait une répression, même si une guerre était nécessaire. La situation des gens de couleur dans le Sud est une honte pour le nom de la civilisation anglo-saxonne. » C'est ce qu'oublient quelques-uns de ceux qui reprochent au nègre de ne pouvoir pas s'élever au-dessus d'un certain niveau intellectuel et moral. « Nos enfants sont aussi intelligents que les enfants blancs, disait un évèque de couleur, mais aussitôt qu'ils deviennent assez grands pour apprécier leur situation, pour comprendre qu'on les regarde comme une race inférieure et pour voir qu'ils ne peuvent pas espérer devenir autre chose que cuisiniers ou domestiques, ils perdent leur ambition et cessent de travailler. » Cet évêque avait sans doute raison. J'ai connu, en France même, des « gens de couleur » éminents; et combien après tout la littérature américaine, en ce siècle, a-t-elle compté d'auteurs « blancs » qui valussent l'auteur des Trois Mousquetaires ou celui du Demi-Monde et de la Dame aux Camélias'? J'en pourrais nommer beaucoup d'autres. Mais que l'homme de couleur puisse devenir son égal, il semble que ce soit ce que l'on aura quelque peine à faire entendre à l'homme de race anglosaxonne !

Je viens de parler de la générosité des « milliardaires » américains : c'est encore un point sur lequel on trouvera de curieux renseignements dans le livre de M. Edmond de Nevers. Par exemple, il a très Lien vu que, dans le respect dévotieux de la démocratie américaine pour les Astor et les Vanderbilt, les Rockefeller et les Carneggie, il y avait quelque chose d'autre et de plus que le culte idolâtrique et grossier de l'argent. « Fils de leurs œuvres, » en général, ces rois du pétrole ou du fer sont, à vrai dire, les héros, au plein sens du mot, et on serait tenté de dire « les grands hommes » d'une démocratie industrielle et pacifique. Ce qu'on admire en eux, c'est sans doute, — et d'ailleurs comme chez nous, hélas ! — l'énormité de leur fortune, mais c'est encore peut-être et surtout la manière dont ils l'ont faite. Ils sont les Christophe Colomb et les Vasco de Gama du fer ou du pétrole. Ils ont fait preuve de ces qualités d'endurance, d'énergie, de persévérance, d'intelligence aussi, qui furent jadis, en d'autres circonstances, les qualités des tyrans de la Renaissance italienne, les Médicis ou les Farnèse. Ils sont, comme eux, — et pour 80 millions d'êtres humains, — un objet d'émulation autant ou plus que d'envie. On leur pardonne volontiers leurs millions comme ayant autant de chances de les perdre qu'ils en ont eues de les acquérir. Dans la chronique de la vie d'outre-mer, leurs pertes ou leurs gains intéressent et passionnent l'opinion publique à l'égal d'un roman-feuilleton,

mais d'un roman-feuilleton qui ne finirait point, qui n'aurait point de « dénouement », qui recommencerait toujours, à l'instar de ceux du vieux Dumas. On croyait qu'Aramis et Porthos étaient morts, on les avait enterrés, et point du tout, voici que du fond de leur tombe ils se relèvent, et on s'aperçoit qu'en les tuant, le romancier, par des moyens qu'il n'avait pas dit, avait eu l'art de leur conserver une chance de vie. On s'émerveille et on applaudit. Pareillement les milliardaires. Ils étaient engagés dans deux, trois, quatre, dix entreprises gigantesques, et elles s'effondrent! mais il y en avait une onzième, qu'on ne connaissait point, et, du milieu de la ruine des autres, la voici, tout d'un coup, qui s'élève, et elle est la plus fructueuse! Comment l'imagination populaire en voudrait-elle aux hommes qui lui ont procuré le plaisir de semblables surprises? Si les « milliardaires » américains sont l'objet de l'admiration de l'àme américaine, il y en a, comme on voit, des raisons de plus d'une sorte; et pourtant n'avons-nous rien dit de l'usage en général très noble qu'ils font de leur fortune.

C'est encore ce que M. Edmond de Nevers fait justement observer. « La vanité, dit-il, a rarement la plus grande part dans les motifs qui inspirent les donations ou les legs dont bénéficie le public. Les possesseurs de ces fortunes, en général si facilement conquises, se sentent reconnaissants envers la terre et les institutions. qui leur ont été si favorables : ils

tiennent à rendre au pays un peu de ce qu'il leur a donné. » Ne pourrait-on pas ajouter qu'autant que de leurs dons l'opinion publique leur sait gré de la manière dont ils les font? Ce sont quelquefois des hôpitaux ou des asiles qu'ils fondent, mais ce sont plus souvent des bibliothèques, des écoles, des collèges, quand ce n'est pas, comme le vieux Johns Hopkins, des Universités « tout entières ». Il ne leur en coûte alors, au bas mot, qu'une vingtaine de millions. En vérité, ne sont-ce pas là de « bons rois », comme le dit M. Edmond de Nevers! et de vrais rois constitutionnels, « qui régnent et ne gouvernent pas » ; qui ne prescrivent même qu'en gros la destination ou l'emploi des dollars qu'ils donnent à mains pleines; qui s'en remettent aux gens compétents du soin d'en faire la plus fructueuse application; et qui continuent assurément de s'intéresser à leur œuvre de très près, mais en hommes d'affaires, pour que cette œuvre elle-même continue de profiter de l'accroissement de leur fortune et de leur autorité? Cela ne vaut-il pas bien qu'on leur passe quelquesuns des « ridicules » ou des « défauts » qui sont ceux de tous les parvenus? Et d'autant qu'à vrai dire , parmi ceux qui les leur reprochent le plus aigrement, ces ridicules ou ces défauts, on rencontre, que je sache, peu de descendants des Plantagenets ou des Montmorency. Il est plaisant d'entendre un journaliste « bien parisien », passé luimême brusquement de l'école primaire au « grand

reportage », faire l'aristocrate quand il parle des « parvenus » de l'Union.

Si maintenant, à ce propos, je voulais suivre M. de Nevers dans les considérations qu'il développe sur les rapports futurs du millionnaire et de l'ouvrier, ou du capital et du travail, dans l'Amérique de l'avenir, je m'aventurerais fort imprudemment sur un terrain qui n'est pas le mien. Je me bornerai donc à dire très brièvement que, si la solution de la « question sociale » n'est pas beaucoup plus avancée aux Etats- Unis qu'en Europe, il semble cependant qu'elle ne s'y pose pas tout à fait de la même manière, et que l'on ne voit pas ce que la lutte des classes y pourrait signifier. « Il n'est pas probable, dit à ce propos M. de Nevers, que l'antagonisme entre le capital et le travail se développe en Amérique à l'état de crise aiguë, car, jusqu'à présent, le capital et le travail y ont été d'excellents alliés, et le premier n'y peut guère être considéré comme le tyran du second. » Que le bon Dieu l'entende et lui donne raison! il me suffit d'avoir noté le fait, et aussi bien, si j'insistais, ne tomberais-je pas à mon tour dans le défaut que j'ai reproché à l'auteur de V Ame américaine, quand je regrettais qu'il n'eût pas mis en lumière l'idée principale de son livre? J'aurais dû plutôt dire qu'on a quelque peine à la suivre au travers des nombreux développements qu'il en donne; et c'est à mon tour ce que je voudrais bien ne pas faire.

Ce qu'il m'est cependant difficile de ne pas remar-

quer, en terminant, c'est le rôle que la guerre a joué dans la formation de l1 « âme américaine, » et c'est aussi, pour l'aider à prendre conscience d'elle-même, le bonheur qu'elle a eu de rencontrer un Georges Washington. En vérité, pour achever de donner à cette « âme américaine » les traits qui la caractérisent, trente ans écoulés depuis la guerre de Sécession n'avaient pas fait ce que viennent d'opérer ces deux ou trois dernières années. Impérialisme et nationalisme se touchent ou se tiennent. C'est, d'autre part, la guerre de Sécession, M. de Nevers l'a fait observer à bon droit, qui, d'une concurrence jusque-là brutale et sanguinaire, a transformé la « lutte des races » aux États-Unis, — entre blancs du moins, — en une concurrence pacifique. Et enfin, de ces treize colonies àjamais fameuses, que leurs différences d'origines divisaient en trois groupes au moins à la veille de la déclaration d'indépendance, la guerre, et la guerre seule, a formé le noyau compact de l'union future. Mais M. de Nevers fait observer encore, — et il le prouve, — que sans Washington, les vicissitudes ou les péripéties de la guerre d'indépendance n'auraient peut-être abouti qu'à remettre l'Amérique sous la domination de l'Angleterre. On ne louera jamais assez Washington ! Et puisque enfin il faut que tout article ait une conclusion, toute histoire une morale, et que toute morale se résume en une leçon, j'en tirerai jusqu'à deux de cette observation : la première, que la loi de la guerre n'a pas cessé d'être

« une loi du monde »; et la seconde, si je l'ose exprimer de cette façon familière, qu'en histoire — et quoi que l'on dise de la vertu anonyme et impersonnelle des foules — c'est encore quelque chose qu'un homme!

1er décembre 1900.

A quelque point de vue que l'on se place pour les étudier, — scientifique, psychologique, historique ou moral, — pourquoi n'y a-t-il guère de questions plus intéressantes, ni plus troublantes, que celles qui touchent aux mystères de l'hérédité? C'est qu'il y en a peu dont la solution nous importât davantage, à cause de leur intérêt propre, et surtout des conséquences qui en résulteraient. Quels sont les caractères qui se transmettent d'un père ou d'une mère à leur fils? et quels sont ceux qui ne se transmettent pas? Si jamais la science répondait à cette seule question, — qui est d'ailleurs, en un certain sens, et quand on la divise, toute la question de l'hérédité, — elle aurait résolu la question de « l'origine des espèces »; les historiens, de leur côté, sauraient ce qu'ils veulent dire, ils s'entendraient entre eux quand ils parlent de « races » ;

la critique déterminerait avec exactitude ce qu'il y a de « shakspearien » dans Shakspeare, de « rembranesque » dans Rembrandt, de congénital ou d'acquis, d'individuel ou de collectif dans le talent ou dans le génie; la pédagogie saurait où commence et où finit le pouvoir de l'éducation, ce qu'elle peut, ce qu'elle ne peut pas; et je crois, en vérité, que la politique ellemême y trouverait le moyen d'inoculer aux démocraties de l'avenir les « vertus », ou encore, et en parlant mieux, la quantité d'aristocratie dont elles ont besoin pour s'équilibrer.

Mais comment étudier l'hérédité? Je veux dire par quelle méthode, et j'entends : dans l'humanité. Nous en avons, semble-t-il, un moyen naturel et pratique dans l'histoire. Il y a telles familles dans l'histoire, — ce sont les familles royales, — dont l'origine remonte à mille ou douze cents ans, et qui font une trentaine de générations. Ces familles sont justement celles dont les historiens et les chroniqueurs, en tout temps, se sont particulièrement occupés, si même on ne doit dire que l'histoire n'a longtemps été que la chronique de leurs faits et gestes. Les filiations y sont, en général, aussi certaines qu'elles le puissent être parmi les hommes, et, par exemple, de Robert le Fort au comte de Ghambord, — 852-1820, — je doute qu'on trouvât plus de deux ou trois reines suspectes d'avoir troublé la pureté du sang de France. Reines ou rois, d'ailleurs, leur vie nous est connue dans ses moindres détails, depuis leur première enfance, et nous savons

d'eux tout ce qu'on en peut savoir, les maladies et les remèdes, les infirmités et les tares, les goûts et les manies, les singularités, les passions et le régime. Quoi de plus naturel, en ces conditions, que d'étudier, dans l'histoire d'une race royale, la plupart des problèmes que soulève l'hérédité? Si certains caractères sont « transmissibles », et si d'autres ne le sont pas; s'il y a des degrés dans la transmissibilité; si elle est indéfinie ou limitée dans le temps; s'ils se transmettent indépendamment les uns des autres, ou s'ils s'associent et s'ils s'accompagnent; s'il suffît qu'ils soient « transmissibles » pour être effectivement et toujours « transmis »; « quelle est la part des parents et des ancêtres dans le caractère du produit », — les termes dont je me sers ici ne sont pas de moi, mais de M. Delage, dans son beau livre sur V Hérédité et les grands problèmes de la Biologie générale1 — n'avonsnous pas là, dans l'histoire authentique et détaillée de vingt-cinq ou trente générations, le moyen de le savoir? et, en tout cas, pourquoi n'en tenterions-nous pas l'entreprise?

C'est évidemment ce que s'était proposé Auguste Brachet, dans l'ouvrage auquel il a donné pour soustitre : Louis XI et ses ascendants; Une vie humaine étudiée à travers six siècles d'hérédité, et pour titre : Pathologie mentale des rois de France2. Mais il avait à peine

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