Hachette, éditeur, Paris
commencé d'en assembler les matériaux qu'il a perdu de vue son dessein principal, et l'ambition lui est venue de fonder, sous le nom de pathologie historique, une « science nouvelle ». « La Pathologie historique, — c'est la définition que Brachet lui-même a donnée de son invention, — est proprement l'explication, par la science biologique, des données que nous fournissent les textes historiques, données réunies et contrôlées suivant les règles de la critique historique, dans le double but de servir, tantôt à la science médicale, tantôt à la science historique ». Il eût été plus simple de dire qu'elle est l'intervention delà pathologie dans l'histoire ; et que, par exemple, l'histoire des maladies d'Henri IV ou de Louis XIV n'étant évidemment pas indifférente à la connaissance de leur tempérament, ne l'est donc pas non plus à celle de leur caractère. Le Journal de la santé du roi Louis XIV est un document de l'histoire du règne.
Voici qui est plus grave. « Le but idéal de la pathologie historique, dit Brachet en un autre endroit, serait la reconstitution de la formule biologique (somatique et psychique) des représentative men de l'humanité ». C'est ce que s'étaient avant lui proposé Carlyle, Emerson ou Taine. Mais, si les mots ont un sens, et particulièrement les mots de la langue savante, pourquoi la reconstitution de cette formule biologique ne serait-elle que de la « Pathologie »? Sommes-nous tous des malades? La science de notre caractère n'est-elle que celle de nos tares ou de nos infirmités?
Les caractères pathologiques sont-ils les seuls qui s'héritent? Notre histoire n'est-elle que celle de nos maladies et de nos remèdes? C'est ce que parait avoir cru l'auteur de la Pathologie mentale des rois de France; et n'est-ce pas comme si l'on disait qu'à peine avait-il posé la question, il a fait précisément ce qu'il fallait faire pour la rétrécir en la systématisant?
Pourquoi d'ailleurs a-t-il choisi Louis XI, plutôt que Charles VII, ou plutôt que Charles VIII? S'il en a eu quelque raison valable, il aurait dû nous le dire, ou il faudrait que, sans le dire, on s'en aperçût dans son œuvre. Louis XI n'est ni une fin, ni un commencement dans l'histoire de sa race, ou seulement de sa branche : il n'est ni le premier, ni le dernier des Valois directs. En est-il pour Brachet le plus « représentatif »? On ne le sait, et il ne l'a point dit. En revanche, il nous apprend que la dynastie des Mérovingiens n'ayant compté que neuf générations, celle des Carolingiens treize, et celle des Capétiens trente et une, de Robert le Fort au comte de Chambord, la troisième offre donc à 1' « étude biologique » une matière plus abondante. On s'en doutait avant qu'il s'en fût avisé!
Ce que du moins il a montré, c'est le secours que l'histoire peut tirer des données de la « pathologie historique »; et il en a développé, dans une longue Introduction, deux ou trois exemples tout à fait caractéristiques; — et amusants.
On lit, dans le Journal d'un chroniqueur du temps
de Louis XI, que, le samedi 14 novembre 14G8, « furent prinses pour le roy..., en la ville de Paris, toutes les pyes, jais, chouetes, estans en cage ou autrement... pour les porter toutes devers le roy. Et estoit escript et enregistré le lieu où avoient été prins lesdits oiseaux et aussi tout ce qu'ils savoient dire, comme : Larron! Paillart! Fils de p...! Va hors! va! Perrette, donne-moi à boire... Et, depuis encore, par autre commission du roy, fut venu quérir et prendre audit lieu de Paris tous les cerfz, biches et grues qu'on y peust trouver et tout fait mener à Amboise ». Que signifie cette espèce de razzia? On était au lendemain de l'affaire de Péronne, et tous nos historiens, depuis Duclos jusqu'à M. Gabriel Monod, n'ont pas manqué d'y voir un accès de colère et de tyrannie du roi.
« Il rentra tristement dans sa capitale, écrit gravement M. Gabriel Monod, pendant que les perroquets des bourgeois parisiens répétaient sur son passage le mot de Péronne. Le roi, furieux, fit saisir par ses archers tous les oiseaux jaseurs qui lui rappelaient sa mésaventure. » Et voilà justement comme on écrit l'histoire! Premièrement, — aucun chroniqueur, nous apprend Brachet, n'a parlé de « perroquets », mais de pies et de geais, picas et graculos, dit un texte latin. Secondement, — les oiseaux ne disaient pas du tout Péronne, mais Perrette, ce qui sans doute n'est pas tout à fait la même chose. Troisièmement, — il ne parait pas, ou du moins aucun témoignage ne rap-
porte qu'ils l'aient dit « sur le passage du roi ». Quatrièmement,— s'ils l'avaient dit sur le passage du roi
— que je ne pense pas qu'ils reconnussent d'euxmêmes, et sans que quelqu'un le leur indiquât, — ce n'est pas eux, que le roi eût « fait saisir », mais les bourgeois parisiens, leurs maîtres. Et, cinquièmement
— ce n'est point enfin « par ses archers », hic et mine, que Louis XI les fît saisir, mais en vertu de « commissions » régulièrement délivrées, l'une à Henry Perdriel et l'autre à Merlin de Cordebeuf. Mais M. Gabriel Monod, que le respect de la vérité n'empêche pas d'avoir le sens des embellissements que comporte l'histoire, n'en écrit pas moins : « Il rentra tristement dans sa capitale, pendant que les perroquets des bourgeois parisiens répétaient sur son passage le mot de Péronne. Le roi, furieux, fit saisir par ses archers tous les oiseaux jaseurs qui lui rappelaient sa mésaventure. » Et les « cerfz, biches et grues », mon cher confrère, est-ce qu'ils disaient aussi le mot de Péronne?
La vérité, selon Brachet, est plus simple. Il ne faut voir, si nous l'en croyons, dans cette saisie à main armée, « qu'une manifestation très nette de l'un des stigmates classiques des dégénérés : la zoophilie ». Il ajoute et il montre, par des textes précis, que 1° l'extravagance des achats, 2° l'indifférence de l'acheteur, 3° la sensibilité hyperémotive pour les animaux malades, faisant les traits essentiels de la « zoophilie », tous ces traits se retrouvent dans l'histoire patholo-
gique de Louis XI. C'est ainsi que Ton lit, dans les Comptes de Tours : « Janvier 1483. Item, au dit moys le Roy manda que on allât toute nuyt par tous les chemins et sur la rivière de Loire au-devant de plusieurs oyseaux de Turquie, qu'on portoit en Bretagne, pour les prendre et les luy apporter. »
Second exemple, non moins curieux et plus démonstratif.
On lit, dans une lettre de Louis XI, datée de 1481, et adressée au prieur de Notre-Dame de Salles à Bourges : « Maistre Pierre, mon amy, je vous prie tant comme je puis que vous priez incessamment Dieu et Notre-Dame de Salles pour moy, à ce que leur plaisir soit m'envoyer la fièvre quarte, car j'ay une maladie dont les physiciens disent que je ne puis être guéry sans l'avoir; et, quand je l'auray, je vous le feray savoir incontinent. » Voltaire, — qui est, comme on sait, le « bon sens incarné », — a eu connaissance de cette lettre, et voici ce qu'il en dit, dans un endroit de son Essai sur les mœurs :.« On a conservé une des lettres de Louis XI à je ne sais quel prieur de Notre- Dame de Salles, par laquelle il demande à cette Notre-Dame de lui accorder la fièvre quarte, attendu, dit-il, que les médecins l'assurent qu'il n'y a que la fièvre quarte qui soit bonne pour sa santé. L'impudent charlatanisme des médecins était donc aussi grand que l'imbécillité de Louis XI, — on reconnaît à ces mots ce que l'on est convenu d'appeler la politesse habituelle du style de Voltaire; — et son
imbécillité était égale à sa tyrannie... Il ne faut connaître l'histoire de ces temps-là que pour la mépriser. »
Mais, au lieu de se faire de son ignorance une supériorité dont vraiment il abuse, si Voltaire eût pris la peine d'ouvrir quelque Manuel de thérapeutique, contemporain de sa Zaïre ou de son Œdipe, il y eût rencontré des phrases comme celle-ci : « Si l'épileptique est une fois saisi de la quarte, le plus du temps il s'en porte mieux; » et en latin : « Excretiones cutaneœ, scabris... et quartana febris epilepsiam solvunt. » Ce dernier texte est daté de 1758. En quoi d'ailleurs les médecins d'alors ne faisaient que reproduire cet aphorisme d'Hippocrate : « Les individus pris de fièvre quarte ne sont jamais atteints de la grande maladie (c'est l'épilepsie); et si, pris d'abord de cette maladie, la fièvre quarte leur survient, celleci les guérit de celle-là. « L' « imbécillité » de Louis XI, implorant la fièvre quarte pour se débarrasser de son épilepsie, ressemblait donc exactement à celle de Voltaire, quand il faisait les remèdes que Tronchin lui prescrivait. Que pensera-t-on, dans cinquante ans, des moyens par lesquels nous soignons aujourd'hui nos tuberculeux; et qu'en penseront alors les médecins eux-mêmes?
Troisième exemple.
On lit dans le Journal de Jean de Jioye, sous l'année 1482 : « Audit temps le roy fit venir grand nombre et grand quantité de joueurs de bas et doulx
intruments... entre lesquels y vint plusieurs bergiers du pays de Poictou, qui souvent jouèrent devant le logis du roy, mais ils ne le veoyent pas, affin que auxdits instruments le roy y prensist plaisir et passetemps, et pour le garder de dormir. » Ces bergers ont fort intrigué l'imagination de nos historiens, et généralement ils n'ont eu garde de les oublier, afin d'opposer le contraste d'une « élégante idylle » au sombre drame des « remords » du tyran expirant.
« Il s'abandonnait à mille fantaisies, — écrit Henri Martin, ce vénérable druide, — pour secouer un moment l'ennui qui le rongeait. Il mandait de toutes parts des joueurs de « bas et doulx instruments »; il faisait venir des bergers qui jouaient devant lui les airs, et dansaient les danses de leur pays. Mais rien ne réussissait à le distraire; et l'objet de son caprice, à peine atteint, ne lui causait plus qu'impatience et dégoût. » Il ne semble pas, en premier lieu, — que, comme « fantaisie », de se faire jouer des airs de cornemuse, bretons ou poitevins, cela ait rien de « sardanapalesque » ou de très « nôronien ». En second lieu, — ni Jean de Roye, ni Robert Gaguin, dont on s'autorise, — carCommynes, ce bon témoin, est muet sur les « bergers » comme sur beaucoup d'autres choses, — n'ont parlé de « danses » ni même de « chants », mais seulement d'airs : « affin que auxdits instruments le roy prensist plaisir», dit Jean de Roye; et Robert Gaguin : « continenter modulabantur : ils jouaient tout doucement, en sourdine. »
Et, en troisième lieu — on ne sait où l'historien a pris qu'après les avoir fait venir, le roi se fût « dégoûté » de ces « joueurs de bas et doulx instruments ». Mais chacun ici-bas a sa manière d'écrire l'histoire, et celle d'Henri Martin, germaine de celle d'Hugo, consiste, ordinairement, à « la démocratiser ». Les rois «s'amusent » dans ses in-octavo, et Henri Martin les flétrit d'une phrase vengeresse. « Il s'abandonnait à mille fantaisies... et l'objet de son caprice, à peine atteint, ne lui causait plus que de l'impatience et du dégoût. » C'est ainsi que sont faits les rois!
Mais ici encore, nous dit Brachet, consultons l'histoire de la médecine, et « tout clinicien reconnaît aussitôt, dans ce traitement musicothérapeutique, la médication spécifique et pathognomonique des psychonévroses dans la neuropathologie médiévale ». On aimerait peut-être que ces choses fussent dites en termes moins savants.
11 ne faut évidemment pas s'exagérer l'intérêt ni surtout l'importance de ces rectifications, mais il ne faut pas non plus les dédaigner, si le souci du détail, en histoire comme ailleurs, garantie de l'exactitude, est donc la condition de la fidélité des ensembles. Mais, parmi tous ces détails et dans cette abondance de pathologie, que deviennent les lois de l'hérédité? L'erreur de Brachet a été de vouloir faire deux choses à la fois, — je pourrais même dire trois, — et, de la multiplicité de ses observations, enrichir à la fois l'histoire générale et l'histoire de la « pathologie
médiévale ». Mais l'histoire de la « pathologie médiévale » a-t-elle un intérêt en soi, je veux dire un intérêt qui soit indépendant du secours ou des éclaircissements qu'elle apporte à l'histoire générale? Je n'oserais en répondre. Qu'est-ce que cela nous fait qu'il y ait au xive siècle de « bons exemples » d'angine de poitrine ou de tuberculose pulmonaire? Considérée de ce point de vue, — et, si je puis ainsi dire, en dehors des malades que la tuberculose ou l'angine ont emportés, — « l'histoire de la pathologie » ne me paraît guère avoir plus d'intérêt que l'histoire de la médecine, laquelle, en vérité, n'en a pas plus que l'histoire de l'alchimie. Telle n'était pas l'opinion de Brachet. La pathologie médiévale en soi l'intéressait; elle l'intéressait même plus que l'histoire; et la preuve en est qu'en 1896, c'est à l'Académie de médecine qu'il avait soumis la première édition ou la première version de son livre. Mais il aurait fallu qu'il sût choisir entre ces trois desseins :
— ou de soumettre systématiquement les conclusions des historiens au contrôle de la critique médicale;
— ou de constituer la « pathologie historique » en tant que science nouvelle; — ou d'acheminer enfin cette énorme collection de faits et de textes vers la recherche et la détermination des lois de l'hérédité.
Pour nous, c'est, de ces trois intentions, la dernière qui nous eût semblé la plus intéressante à poursuivre et à réaliser. « Que donneront nos recherches ainsi
faites? écrivait Brachet lui-môme, aux dernières lignes de son Introduction. Nous révéleront-elles les lois de l'hérédité? Nous l'ignorons. En tout cas, c'est la seule voie scientifique à suivre, et, si nous découvrons quelque chose sur l'hérédité, ce sera par cette seule route. En tout cas, négatif ou positif, le résultat sera autrement certain qu'avec les affirmations aprioristiques des philosophes elles synthèses prématurées des médecins aliénistes. » Nous partageons absolument son avis, et, pour le dire en passant, rien n'est plus extraordinaire, nous voulons dire plus injustifié, que l'autorité que l'on a longtemps accordée dans cette question de l'hérédité, et que nous voyons que l'on accorde souvent encore, aux médecins aliénistes, Moreau [de Tours] ou Lombroso.
Et c'est pourquoi, ni les défaillances, ou plutôt la déviation de la méthode, ni les vices de l'exécution, ne sauraient nous rendre aveugles aux mérites éminents de ce livre. La « pathologie historique » n'est pas, et ne sera sans doute jamais une « science » ; ou, si l'on le veut, elle ne sera toujours qu'une « science auxiliaire de l'histoire »; elle n'existera pas en soi, comme la pathologie générale ou la physiologie comparée, mais toujours en fonction d'une autre science. Mais, certainement, elle éclairera d'une vive lumière plus d'une province obscure et inexplorée de l'histoire, et la connaissance intime des individus, en particulier, s'en trouvera comme renouvelée. Elle servira surtout, je ne veux pas dire à la solution, —
que je crois qui nous fuira toujours, — mais à la discussion des problèmes que soulève la question de l'hérédité. Le travail herculéen que Brachet s'était proposé d'entreprendre sur les trente et une générations de nos rois de la troisième race, si quelqu'un l'entreprenait, sans remonter au delà d'Henri IV ou de son père et de sa mère, sur la dynastie des Bourbons; s'il étudiait avec autant de soin l'hérédité de nos reines que la généalogie de nos rois; s'il ne se contentait pas de l'examen des symptômes qu'ils offrent les uns et les autres à l'observation pathologique, et qu'il analysât leurs « qualités » avec autant de précision et d'intelligente sollicitude que leurs « manques » ou leurs « défauts »; s'il n'apportait dans cette analyse aucun de ces préjugés, de ces partis pris, de ces passions, ni rien de ces curiosités malsaines ou de cette érotomanie qui déshonorent les derniers volumes de Y Histoire de France d'un Michelet; et enfin, s'il se montrait moins préoccupé, tout en rectifiant l'histoire, de la récrire ou de la refaire, que d'apporter sa contribution à l'étude de l'hérédité nous serions étonnés, j'en suis sûr, et il le serait luimême, de la nouveauté, de l'intérêt, de l'importance, de la solidité des résultats qu'il obtiendrait. A l'auteur de ce livre, si jamais on l'écrit, ce sera l'honneur de Brachet que de lui avoir non seulement montré, mais ouvert et frayé la voie.
1er août 1903.
Elle est d'un Russe, qui, sans doute, en cette qualité de Russe, n'avait point d'intérêt national à l'écrire; et comme ce Russe est un « sociologue », dont les intentions et le point de vue n'ont rien de commun avec celui d'un philologue ou d'un artiste, c'est ce qui fait l'intérêt et l'originalité de son livre. Quelles sont, à l'heure présente, et dans l'état du monde civilisé, les chances d'expansion ou de diffusion de la langue française? Le domaine en est-il pour se restreindre ou pour s'étendre encore? S'il doit s'accroître, comme l'estime M. J. Novicow, quelles qualités, ou quels défauts peut-être seront dans l'avenir les « facteurs » de cet accroissement ? et, de cet
1. L'expansion de la Nationalité française. Coup d'œil sur l'avenir, par M. J. Novicow, 1 vol. in-18; Paris, 1903. Armand Colin.
accroissement même, quel avantage enfin résulterat-il pour la France et pour le bien de l'humanité? Telles sont les questions que M. J. Novicow se pose; et je dirais qu'il y répond d'une manière dont un Français ne lui saurait être qu'infiniment reconnaissant, si je ne craignais d'offenser sa haute impartialité de sociologue en parlant de reconnaissance. Les sociologues ne sont mus que par l'intérêt de la seule vérité scientifique, et, puisqu'on ne doit pas de remerciements aux Pythagore ou aux Archimède, je blesserais cruellement M. Novicow si j'avais l'air de croire un seul instant qu'il eût mêlé, dans son « Apologie de la Langue française », la moindre sympathie personnelle pour la France et pour les Français.
C'est donc à titre de sociologue, de « membre » et même « d'ancien vice-président de l'Institut international de sociologie », que M. J. Novicow s'est lassé d'entendre parler de la « décadence des races latines ». Et, en effet, depuis quelques années, en France, comme en Italie d'ailleurs, et même en Espagne, dans nos journaux et dans nos Revues, nous^ n'entendons parler, ou plutôt nous ne parlons nous-mêmes que de notre « décadence ». C'est aussi bien que peu de thèmes prêtent à plus de variations. J'ai là, sous les yeux, tout un livre d'un éminent publiciste italien, M. G. Sergi, sur la Décadence des Nations latines, où, parmi beaucoup de rhétorique et d'assez vaines déclamations, je ne nierai pas que l'on puisse glaner, de
loin en loin, quelques utiles vérités. Ce n'est pas toutefois quand il parle du « militarisme », ni non plus dans ce qu'il dit du « préjugé du patriotisme » !
On peut lire encore, sur ce même sujet de la « Décadence des nations latines », un livre tout récent d'un écrivain français, M. Léon Bazalgette, intitulé : le Problème de l'Avenir latin, avec cette épigraphe empruntée de Michelet : « Soyons intelligents!... » M. Léon Bazalgette, lui, ne voit d'avenir pour les races latines que dans leur « délatinisation »; et cela équivaut presque à conseiller aux gens, pour se « perfectionner », de commencer par se « déshumaniser ». Et pourquoi pas? si, comme le démontrait dernièrement M. Metchnikoff, nous n'aurions, pour nous assurer une santé meilleure, qu'à nous débarrasser de notre appendice vermiforme, de notre gros intestin, et de notre estomac? Tout le monde sait aujourd'hui que, par un jeu vraiment diabolique de la nature, notre estomac n'existe qu'en fonction des maladies qu'il nous procure. Semblablement, aux yeux de M. Bazalgette, notre « latinité », — qu'elle soit au surplus dans notre sang, ou qu'on ne veuille voir en elle qu'une hérédité de culture acquise, — voilà notre misère ! Tous nos malheurs, qui sont au dernier point, ne nous viennent que d'avoir été jadis « romanisés » à fond, ce qui veut dire, dans le langage de M. Bazalgette, « latinisés, » et surtout « catholicisés ».
Telle est aussi, d'ailleurs, sur ce point particulier, l'opinion de M. G. Sergi, et, sous sa plume d'anthro-
pologiste, les grands mots abondent, ou plutôt les gros mots, dès que le cours de son sujet l'amène à parler de l'Église. Il reprochait naguère à nos hommes d'État de ne pas procéder contre l'Église avec assez de vigueur, — troppo poco, disait-il, e troppo timidamente. Il doit, je pense, être satisfait maintenant; et, sans doute, il attend que M. Zanardelli s'engage sur les traces de M. Emile Combes. Vous verrez que M. Zanardelli s'abstiendra prudemment, — et patriotiquement, — de le faire.
Mais ces considérations générales, qu'il est trop facile de développer, et au bout desquelles on n'a rien prouvé, pas même la décadence de la France ou de l'Italie, ne sont heureusement pas à l'usage de M. J. Novicow. Ses opinions sur le « catholicisme », ou généralement sur la religion, et sur le « militarisme », ne diffèrent point en substance, nous le savons, de celles de M. Bazalgette et de M. Sergi. Elles ne sont pas moins « radicales », ni moins « avancées »; — ou moins « arriérées » peut-être, s'il serait, hélas! trop facile de montrer que son idéal social, et le leur, est celui du « divin Platon », roi des Sophistes et des Utopiens! Mais, comme sociologue, M. J. Novicow sait que les nations sont des organismes infiniment complexes, dont le progrès ou la décadence ne s'expliquent point d'une manière si simple; et il sait surtout ce qu'il entre de « relatif » dans la composition de ces idées elles-mêmes de décadence et de progrès. ". Les phénomènes sociaux,
dil-il avec raison, sont d'une extrême complexité. Ils sont conditionnés par un grand nombre de facteurs. » Et, en vérité, c'est ce que n'ignore personne, mais tout le monde fait comme s'il ne le savait point. L'une des nouveautés du livre de M. J. Novicow sur YExpansion de la nationalité française est d'être de quelqu'un qui se souvient qu'il le sait.
Que voulons-nous donc dire, Latins en général, et Français, en particulier, quand nous parlons de notre « décadence »; et à quelle époque de notre histoire ou à quel idéal de vie nous reportons-nous pour en juger? M. J. Novicow s'est bien gardé de poser la question en ces termes; et, il est vrai que, si Ton veut ne pas la résoudre, ou n'y rien répondre qui vaille, mais seulement donner libre cours à sa rhétorique, c'est ainsi qu'il faut la poser. On fait alors œuvre de « moraliste », comme chez nous La Bruyère ou Montaigne, qui ne nous ont pas représenté, je crois, la France de leur temps sous les couleurs de l'espérance; on fait œuvre de « satirique », à la manière de Boileau; on fait œuvre de philosophe et de philosophe pessimiste, comme l'auteur des Pensées ou comme celui des Destinées : on ne fait pas œuvre de sociologue. Laissons les mots et voyons les faits. En réalité, ce qui nous inquiète, M. J. Novicow l'a bien vu, c'est la diminution du pouvoir de la France dans le monde; c'est encore la diminution de notre « natalité », quand nous la comparons à l'accroissement de la natalité germanique ou anglo-saxonne; c'est, enfin,
le recul de notre langue. « Si nous sommes si fortement impressionnés, dit à ce propos M. J. Novicow, par le progrès des races anglo-saxonnes, c'est parce que nous constatons que l'anglais était parlé au xvme siècle par 22 millions d'hommes dans le monde, et qu'il l'est aujourd'hui par 130 millions. » Nous le sommes aussi de voir, que, de ces 130 millions, il y en a bien une dizaine que l'Angleterre a gagnés sur nous.
Ces inquiétudes sont-elles fondées? Pour « la diminution du pouvoir de la France dans le monde », elle n'est que trop claire, hélas! à tous les yeux; et nous ne sommes assurément ni la France de Louis XIV ni celle de Napoléon. Nous savons aussi pourquoi nous ne la sommes plus; et, indépendamment de vingt autres raisons, celle-ci suffirait que 38 millions de Français ne sont pas à un total de 128 millions d'Anglais [42], d'Allemands [53] et d'Italiens [33] dans la même proportion que 24 millions à 46 millions. 24 millions d'àmes, c'est ce que nous étions aux environs de 1804, et 46 millions, c'est ce qu'étaient alors les Allemands, plus les Anglais, plus les Italiens. Or, le nombre est le nombre ; et c'est fort bien fait de dire qu'il n'en faut pas avoir la superstition, ni même, si l'on veut, « le respect », mais il ne faut pas pourtant le mépriser, ni s'imaginer qu'il serait un élément négligeable de la force matérielle des nations. Ainsi posée, la question se ramène à la question de la natalité.
« La natalité française, dit à ce propos M. J. Novicow, est la plus faible de l'Europe, et, dans ces dernières années elle a été dépassée plusieurs fois par la mortalité. L'excédent annuel des naissances sur les décès est presque nul, et, tandis que la population des autres pays augmente avec rapidité, celle de la France demeure stationnaire. » Mais il s'empresse aussitôt d'ajouter que, si le fait est certain, il n'est pas pour cela « nécessaire ». Les circonstances historiques, économiques et autres, qui ont déterminé l'abaissement en France du taux de la natalité, sont « changeantes » par définition : elles ne seront sans doute pas demain ce qu'elles étaient hier. Les États- Unis d'Amérique n'avaient en 1800 que 5 308 000 habitants: ils en ont aujourd'hui 80 millions; si la population ne s'y était accrue que par le jeu de l'excédent des naissances sur les décès, on a calculé qu'elle ne serait que de 14 millions. Inversement, si le taux de l'accroissement continuait de baisser en France dans la même proportion qu'au courant du siècle qui vient de finir, la natalité tomberait à 11 pour 1000 aux environs de l'an 2000, dans cent ans, et, dans deux cents ans, en 2100, à 0 pour 1 000. « Cela revient à dire que dans deux siècles les Français ne feront pas un seul enfant »; et M. J. Novicow n'a pas de peine à montrer l'absurdité de la conclusion. Aussi bien, dans ces pays eux-mêmes qu'on nous oppose, les naissances ont-elles passé : en Angleterre, de 3G pour 1 000 en 1872 à 30,5 en 1894; et en Allemagne, de 40,1
en 1872 à 35,7 en 1894. La question n'est donc pas uniquement ce qu'on appelle « démographique ». On a prétendu fonder jusqu'à la morale sur la démographie : M. J. Novicow prétend, lui, et à notre avis, il démontre que la démographie ne saurait même pas servir de fondement à nos spéculations sur l'expansion d'une « race » ou d'une « nationalité ». D'autres « facteurs » interviennent, dont il faut tenir compte. Il y en a d'économiques, il y en a de politiques, il y en a d'intellectuels. C'est sur ces derniers qu'il insiste ; et ce qu'il en dit constitue la plus belle apologie qu'on ait faite de notre langue, depuis les temps si lointains, et cependant si proches de nous, où l'Académie de Berlin couronnait le Discours classique de Rivarol sur Y Universalité de la Langue française.
Car, d'abord, on n'en saurait concevoir, si je puis dire, de plus intrinsèque, ni qui explique la diffusion de notre langue par des raisons plus intérieures au génie de cette langue même. C'est une croyance assez répandue parmi nous que la grandeur politique de la France, préparée par Henri IV, accrue par les Richelieu et les Mazarin, les Turenne et les Condé, et portée enfin à son comble par Louis XIV, n'a pas été jadis tout à fait étrangère à l'expansion du français ; et, en effet, il semble que, de cette croyance, ou, si l'on veut, de ce préjugé, l'histoire ne serait pas embarrassée de fournir au moins ce qu'on appelle un commencement de preuves. Telle n'est pas cependant l'opinion de M. J. Novicow. « Rosbach, dit-il à ce
propos, qui a été une défaite honteuse pour l'État français, n'a pas arrêté l'expansion de la nationalité française "entendez de la langue... et après Rosbach comme avant, l'aristocratie germanique a continué à parler le français, à imiter les usages et les mœurs de Versailles et à se délecter à la lecture de Voltaire et de Rousseau. » C'est peut-être, lui répondronsnous, que, pas plus en histoire qu'en physique, les grandes causes ne produisent tout de suite et n'épuisent immédiatement leurs effets. Ou encore, et s'il l'aime mieux, c'est que leur action se propage et se prolonge bien au delà du point et du moment précis où elles se sont manifestées. Rosbach n'avait pas effacé Fontenoy de l'histoire! Le souvenir de Louis XIV vivait toujours dans la mémoire de l'Europe. Et, généralement, comme Voltaire et Rousseau lui-même, c'était dans les tragédies de Racine, dans les Oraisons funèbres de Rossuet, dans les Fables de La Fontaine ou dans les romans de Le Sage, que les lecteurs de Rousseau et de Voltaire avaient appris le français. Mais à quels excès la haine irraisonnée du « militarisme », et de tout ce qu'on enveloppe indûment sous ce nom, ne peut-elle pas conduire un « sociologue »! Elle y avait conduit, avant M. J. Novicow, ces hégéliens libéraux, de l'espèce de V. Cousin, qui voyaient une victoire française dans le désastre impérial de Waterloo!
" Si l'on voulait établir un lien, dit M. J. Novicow, entre les victoires militaires et les victoires nationales,
on pourrait presque dire qu'elles sont en raison inverse les unes des autres »; et il apporte l'exemple des Turcs! Sachons-lui gré de ce « presque » ; et convenons avec lui qu'au fait la langue et la littérature turques ne sont pas très répandues dans le monde! Qu'est-ce que cela prouve? Il faut dire, plus simplement, qu'entre les victoires militaires, et les « victoires nationales », — lesquelles sont, dans le vocabulaire de M. J. Novicow, l'expansion d'un grand peuple et son influence croissante sur d'autres peuples,— il n'y a pas de liaison nécessaire, ni de coïncidence entière, ni même quelquefois de coïncidence du tout. Il y a plus de rencontres ou d'accidents en histoire que la « sociologie » n'en saurait expliquer! Il y a aussi de simples hasards. Toutes les qualités de la langue de Shakspeare et de Milton n'auraient pu réussir à faire qu'elle fût aujourd'hui parlée par 130 ou 140 millions d'êtres humains, si, de cette Grande- Bretagne, hier encore isolée du reste de l'univers, — toto divisos orbe Britannos, — les circonstances n'avaient pas fait, depuis tantôt cent ans, le centre, ou, comme on disait jadis, « l'ombilic » du monde civilisé. La chance d'être une île pleine de charbon, et les progrès de la machine à vapeur, ont fait de l'Angleterre presque tout ce qu'elle est. Mais enfin, et quoi qu'il en soit des victoires militaires et des victoires nationales, il ne peut pas nous déplaire, à nous Français, qu'ayant entrepris de faire l'apologie de la langue française, M. J. Novicow ne trouve qu'en elle,
et en elle seule, dans sa nature propre et dans ses qualités essentielles, dans son pouvoir secret et dans ses vertus cachées, la raison de sa diffusion et, avec l'explication de sa fortune passée, la promesse ou la garantie de son expansion future.
11 passe rapidement sur les défauts qu'il lui reproche, et dont les principaux seraient, à son avis, « la complication de notre syntaxe », et « l'absurdité de notre orthographe ». C'est aussi l'opinion de M. Jean Barès, de M. Georges Leygues, du Conseil supérieur de l'Instruction publique, et de la « Ligue de l'Enseignement », — celle que préside M. Ferdinand Buisson : — ce n'est pas l'opinion de l'Académie française, ni celle des écrivains en général, ni des poètes, ni la notre, si nous l'osons dire. Nous nous sommes ailleurs expliqué sur ce point : on ne modifie pas la syntaxe par décret ou par principes, ni l'orthographe; il faut ici laisser faire à l'usage et au temps. Mais nous ajouterons une observation. Ceux qui se récrient sur les difficultés, ou, comme ils s'expriment, sur les « chinoiseries » de l'orthographe, et sur les subtilités de la syntaxe françaises, qui regrettent le temps qu'on y consacre dans nos écoles, et qui déplorent l'obstacle qu'elles opposent à la bonne volonté des étrangers, sont-ils bien sûrs que ces obstacles mêmes, et cette application, n'aient pas contribué pour une part au perfectionnement de la langue? En d'autres termes : si la langue française est ce qu'elle est, croit-on qu'elle ne le doive pas,
pour une certaine part, à l'étude attentive, méticuleuse et continue, dont elle est l'objet dès l'école primaire? Croit-on que les singularités de l'orthographe, en gravant dans les mémoires la figure entière des mots, ne contribuent pas à en préciser ou à en fixer la valeur d'usage? Croit-on que les difficultés de la syntaxe, lesquelles ne résultent toujours que de quelque subtilité d'analyse, ne contribuent pas à développer de génération en génération ce caractère « analytique » dont M. J. Novicow nous accorde qu'il fait l'une des supériorités du français?
« Que l'on écrive : Les livres que j'ai lus ou les livres que j'ai lu, cela ne fait aucune différence, puisque la prononciation est la même dans les deux cas » : ainsi s'exprime M. J. Novicow, lui centième; et sans doute il a raison, mais cependant il a tort! Cela ne fait aucune différence quant à la prononciation, — et encore faut-il distinguer, puisque enfin la justesse de tel vers de Racine ou d'Hugo dépendra de cet S1 de plus ou de moins, — mais cela pourtant en fait une, quant à tout le reste, et une considérable, si l'invariabilité du participe, une fois posée en règle absolue, dispense l'esprit d'analyser les rapports de ce participe avec le sujet et avec le complément du verbe. La locution, en ce cas, fait bloc. Il n'y a plus de distinctions ni de nuances. Les articulations de la pensée s'ankylosent. On retourne insensiblement, mais inévitablement, au « synthétisme », et pourquoi pas à « l'agglutination»? c'est-à-dire au système où
le verbe et le sujet, l'article et le régime, l'adverbe et la préposition, tout cela ne formant ensemble qu'une espèce de « magma, » la proposition entière s'exprime d'un seul mot? Contentons-nous ici d'avoir indiqué le problème. Entre les « chinoiseries » de l'orthographe et les difficultés de la syntaxe, d'une part, et, d'autre part, certaines qualités de la langue, il y a peut-être plus de relations qu'on ne pense. Les partisans à outrance de la réforme de l'orthographe, mais surtout de la syntaxe, y ont-ils toujours assez réfléchi?
D'autres observations de M. J. Novicow soulèveront moins de critiques. « Les mots français, dit-il, sont généralement d'une dimension agréable, ni trop longs, ni trop courts. Il y a aussi une juste pondération des consonnes et des voyelles. L'italien pèche peut-être par trop de sonorité. » Voilà de ces choses que l'on ne saurait décemment se dire à soi-même, et qu'on est donc bien aise d'entendre dire par un étranger. Puisse du moins la remarque de M. J. Novicow nous mettre en garde contre la tendance que nous avons, depuis un siècle ou davantage, à former des mots nouveaux par allongement illégitime ou criminel des anciens : Règle, Régler, Règlement, Réglementer, Réglementation, et sans doute, un de cesjours, Réglementationner et Héglementatlonnernentl « Un autre avantage du français, dit également notre auteur, c'est que ses consonnes et surtout ses voyelles sont d'une prononciation très facile. Beaucoup de Slaves et de Germains ont de la peine à prononcer le th
anglais. Or, en français, il n'y a aucune consonne de ce genre... L'anglais a encore une série de sons vocaux qui ne se retrouvent dans aucune langue ». Ce sont là, continue-t-il, de grands et sérieux obstacles à l'expansion de l'anglais, qui augmentent d'autant « les chances du français ». Et, en effet, pour prononcer correctement l'anglais, ne dirait-on pas qu'il soit besoin d'une conformation particulière et spéciale des organes mêmes de la parole? « Il m'a toujours été impossible, dit M. J. Novicow, de prononcer le mot Soap comme les Anglais. » C'est peut-être qu'il n'a pas la mâchoire ou le larynx fait comme eux. A quoi, pour en finir avec les qualités proprement linguistiques du français, il nous permettra d'ajouter que la prononciation en est singulièrement facilitée aux étrangers par la position constante de l'accent tonique. Doit-on prononcer Pôpolo, avec l'accent sur la première syllabe, ou Popôlo, avec l'accent sur la seconde, ou Popolô, avec l'accent sur la troisième? Un Français n'en est jamais bien sûr, et en tout cas, il faut qu'il l'apprenne pour chaque mot de la langue italienne; mais un Italien sait bien vite qu'il lui faut poser, dans Population, l'accent sur la dernière, dans Peuple sur l'avant-dernière, et il le sait une fois pour toutes.
Une langue ne se sépare pas de la littérature à laquelle elle a donné naissance, ou plutôt et pour mieux dire, on ne saurait décider qui des deux aide plus efficacement à la diffusion de l'autre, si c'est la
valeur d'une littérature qui fait la popularité d'une langue, ou si c'est la qualité d'une langue qui fait la fortune de sa littérature. M. J. Novicow n'a pas tranché la question, ou plutôt il ne l'a pas posée; et il s'est borné à prouver ou à s'efforcer de prouver que « la production littéraire de la France l'emportait sur la production des autres pays et par la quantité et par la qualité ». Les considérations qu'il fait valoir à ce sujet sont d'ailleurs intéressantes à relever. Il est intéressant d'entendre un Russe mettre, par exemple, le roman français fort au-dessus, non seulement du roman de Tourguénef, mais de celui de Tolstoï et de Dostoïevski. Ce n'est pas qu'il s'en dissimule les défauts. « On reproche au roman français, dans ces dernières années surtout, d'être tombé dans un réalisme qui confine de bien près à la pornographie »; et il ne dit pas le contraire. S'il le disait, c'est alors qu'il nous faudrait nous défier de son impartialité. Mais, fait-il justement observer, « si les étrangers préfèrent les romans inconvenants, cela montre, de leur part, une perversité dont il n'est pas juste de rendre la France responsable ». La France? Non, sans doute, ni le goût français, mais malheureusement quelques Français, qui font commerce de ce genre d'écrits, et ainsi qui nous abaissent, moyennant une juste rémunération, au rôle de pourvoyeurs de la lubricité britannique ou allemande. On en pourrait dire presque autant du théâtre français, « le seul, dit M. J. Novicow, qui se suffise entièrement à soi-même »;
dont les productions « s'exportent » dans le monde entier; qui n'emprunte rien ou peu de chose aux autres théâlres, mais qui, lui non plus, ne s'adresse pas toujours aux parties les plus nobles de l'intelligence. Mais, quand on a tout dit, et quand on le dirait plus sévèrement encore, il reste toujours que, pour justifier leur fortune, le théâtre ou le roman français doivent avoir des qualités que n'ont pas tous les autres, et, ces qualités, s'il nous est permis d'exprimer un regret, ce sera que M. J. Novicow n'ait pas essayé de les caractériser.
Il dit bien, à la vérité, que « les productions littéraires de la France ont un caractère international, parce qu'elles peuvent plaire à toutes les nations », ce qui revient à dire que l'opium fait dormir « parce qu'il y a en lui une vertu dormitive, quia est in eo virtus dormitiva »; et la réponse, malgré Molière, n'est peut-être pas si sotte 1 Mais il pouvait dire quelque chose de plus, et par exemple, quelque chose d'analogue à ce passage du livre de M. Sergi (j'aime à rapprocher ces témoignages qui nous apprennent ce que les étrangers pensent de nous) : « Le génie français est moins apte à créer qu'à transformer et à propager les idées. La principale qualité qu'on ait coutume d'attribuer communément au peuple français, je veux dire la sociabilité, se retrouve encore ici et n'y est pas d'une médiocre utilité. Inconsciemment et involontairement, elle devient une tendance à répandre autour de soi les acquisitions que l'on a
transformées. Dans cette sorte de transformation, tout, en effet, prend un air d'aisance, de légèreté, de grâce et d'agilité, qui sont les qualités les plus propres à favoriser la diffusion des inventions intellectuelles; et la limpidité d'une langue transparente comme le cristal, trasparente corne cristallo, en s'y ajoutant, aide et concourt au même objet. »
Nous nous laisserions entraîner un peu loin, si nous voulions discuter, de mot à mot, cette « caractéristique » du génie français ; et nos médiévistes, en particulier, pourraient s'étonner que l'on refusât le don de la « création » ou de 1' « invention » au pays qui a ouvert cette source de poésie que sont les romans du cycle de la Table ronde. Les historiens de la science, à leur tour, pourraient faire observer, non sans quelque raison, que l'histoire naturelle et la chimie modernes sont bien des « inventions » françaises. Mais, en somme, l'observation est juste, et il est vrai que, depuis le temps de la Renaissance, nous avons moins « inventé » que « transformé »; moins « créé » que « rendu viable » ce qui ne l'était pas toujours né; moins « innové » qu' « humanisé », dans le vrai sens du mot, ce qui se sentait trop des particularités de son origine. On en pourrait produire des exemples à l'infini. Et il est également très vrai que cette tendance n'est qu'une autre forme de « l'esprit de sociabilité ». Défaut ou qualité, nous aimons à penser en groupe ou en troupe, pour ne pas dire en foule, et nos idées ne nous plaisent qu'autant que nous
les voyons partagées. Un Français n'écrit pas pour luimême, pour sa propre satisfaction, à dessein d'exprimer ou d'objectiver sa personnalité dans son œuvre ; et il n'écrit pas non plus pour cent cinquante ou deux cents personnes en Europe, qui seraient ses pairs ou ses supérieurs; il écrit pour tout le monde, et notamment en vue de convertir à ses idées ceux qui ne les ont point...
Mais à quoi bon redire péniblement ce que Joseph de Maistre, s'adressant aux Français, a si bien dit dans une page célèbre? « Omnia quse loquitur populus iste, conjuratio est : le penchant, le besoin, la fureur d'agir sur les autres est le trait le plus saillant de votre caractère. On pourrait dire que ce trait est vousmêmes. La moindre opinion que vous lancez sur l'Europe est un bélier poussé par 30 millions d'hommes; toujours affamés de succès et d'influence, on dirait que vous ne vivez que pour contenter ce besoin; et, comme une nation ne peut avoir reçu une destination séparée du moyen de l'accomplir, vous avez reçu ce moyen dans votre langue, par laquelle vous régnez bien plus que par vos armes, quoi qu'elles aient ébranlé l'univers *. » M. J. Novicow n'a pas voulu dire autre chose, en parlant du « caractère international » des « productions littéraires de la France » ; et, comme la phrase que je souligne pourrait servir d'épigraphe à son livre entier sur l'Expansion de la nationalité fran-