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Soirées de Saint-Pétersbourg

çaise, il me saura gré, je l'espère, de la lui avoir rappelée.

M. J. Novicow fait encore une autre observation. « Il y a une vingtaine d'années, nous raconte-t-il, j'ai vu jouer à Athènes, par des amateurs, VÉtincelle de Pailleron. Ces comédiens improvisés étaient des gens cultivés, ayant vu le monde, et vivant en plein dans le courant de la vie moderne. L'Étincelle de Pailleron était beaucoup plus conforme à leur manière de sentir et de penser que ne pouvait l'être une comédie grecque moderne originale. » L'anecdote est intéressante; mais combien l'observation, très fine et très juste, qui la termine ou qui la résume, ne l'est-elle pas davantage! Que signifie-t-elle, en effet, sinon qu'avec la langue, et par son intermédiaire, c'est, comme on dit de nos jours, 'me « mentalité » quasi française qui se répand? Les amateurs que M. J. Novicow a vus jouer VÉtincelle, et les auditeurs de choix qui les applaudissaient, se reconnaissaient eux-mêmes dans les personnages de Pailleron; ils se retrouvaient dans l'intrigue légère, dans le marivaudage parisien, dans la « psychologie » de sa comédie. Il sentaient « à la parisienne », et ils pensaient « à la française ». Et, plus ou moins, n'est-ce pas le cas de tous ceux qui fontleurs délices, à Berlin ou à Londres, à Rome ou à Saint-Pétersbourg, de la représentation d'un drame ou de la lecture d'un roman français? Leur plaisir opère en eux les effets de la sympathie. Des manières de sentir ou de penser

s'établissent en eux qui, d'un goût passager, deviennent des habitudes, et selon le mot de M. J. Novicow, « les rendenlparticllement Français». C'est une importante conséquence de la diffusion de notre langue et du caractère de notre littérature. Ou encore, et plutôt, ne serait-ce pas là ce que nous cherchions tout à l'heure, j'entends la formule de la relation qui lie l'une à l'autre une littérature et une langue? On apprend une langue, dans les chefs-d'œuvre de sa littérature, afin de pouvoir en jouir; et la connaissance de cette langue, à son tour, crée dans les esprits des exigences conformes ou analogues aux qualités qui ont fait dans l'histoire et qui font encore tous les jours la fortune de cette littérature.

En voulons-nous immédiatement la preuve? « Considérons donc, dit M. J. Novicow, la littérature scientifique... L'Allemagne l'emporte probablement par la quantité, mais la France reprend l'avantage par la qualité... Les Français reprennent l'avantage, grâce au talent avec lequel ils savent établir une juste pondération entre les parties, et grâce à la clarté de leur langue... Sachant également le français et l'allemand, on n'hésitera pas à prendre le traité de chimie ou de physique d'un auteur français, plutôt que celui d'un auteur allemand. » Et sa conclusion est précisément celle que nous indiquions, à savoir que « les livres scientifiques français, ayant des qualités remarquables, poussent à l'étude de la langue dans laquelle ils sont écrits ».

Autre moyen encore d'expansion et d'action ! A mesure que les progrès eux-mêmes de la science font éprouver à tous ceux qui s'y intéressent le besoin d'une langue « universelle », dont la connaissance puisse dispenser le physiologiste ou l'astronome de commencer par en étudier sept ou huit, il est bien inutile d'inventer, à grands frais d'imagination, et non sans quelque ridicule, un « volapiick », ou un « espéranto » — pourquoi pas un « javanais »? — et il suffira dans l'avenir, au français, de développer les qualités qui furent et qui n'ont pas cessé d'être les siennes. Je ne verrais, pour l'en empêcher, et nuire à sa diffusion, que quelques poètes « obscurs », des « Mallarmistes », et quelques « stylistes » attardés aux théories de l'art pour l'art, des élèves des Goncourt ou de Théophile Gautier! Mais le nombre en est petit; les temps ne leur sont pas favorables; on ne croit guère à eux qu'en Amérique; et ils pourront bien agiter un moment la surface de l'onde, ils n'interrompront pas le courant qui, depuis trois cents ans, entraîne la langue française vers la clarté, vers Faction, — et vers la propagande.

Discuterons-nous, après cela, les opinions de M. J. Novicow sur la propagation du français par l'intermédiaire de la « mode » et de la « cuisine »? « Les menus, presque universellement, sont écrits en français dans le monde civilisé »;... et, à ce propos, nous souvenant que M. J. Novicow est lui-même étranger, nous lui demanderons où, dans quel autre

« monde » que le « civilisé » on rédige des « menus »? « La mode féminine vient actuellement de France, nous dit-il encore, les journaux des grandes faiseuses de Paris se répandent dans le monde entier. Les couturières et les dames, pour comprendre ces journaux, sont poussées à apprendre le français. » Et il paraît enfin « qu'un cotillon ne peut être conduit qu'avec des mots français » ! Il n'y a pas en russe d'expression pour dire : « Balancez vos dames ». M. J. Novicow, sans insister sur ces menus faits, « qui paraissent vulgaires, mais qui ont une extrême importance, parce qu'ils composent la trame de la vie journalière, » a raison de les signaler. Si c'est jadis en apprenant le latin dans les livres et aux écoles, c'est peut-être surtout en vivant de la vie romaine que la Gaule celtique s'est latinisée; c'est en imitant, et en s'appropriant les habitudes, les usages, les mœurs, les plaisirs mêmes qui étaient ceux de Rome. Oui, certainement, ces menus faits ont plus d'importance qu'on ne serait tenté de le croire! La goutte d'eau creuse le roc. Les usages de la vie française, en s'exportant, si je puis ainsi dire, emportent avec eux l'usage habituel de la langue. N'apprît-on le français que pour danser le cotillon, ou pour se commander une robe, c'est toujours le français qu'on apprend, non l'allemand ou l'anglais, qui sont des langues d'affaires; et, à la vérité, ce français-là n'est pas celui de Voltaire ou de Pascal, mais, une fois qu'on le sait, on peut un jour lire

Candide ou l'Ingénu, on peut même avoir la curiosité de lire les Provinciales; et, en attendant, c'est toujours un commencement de « francisation ». L'expansion de la langue française, dit M. J. Novicow, amènera le progrès des idées françaises, ce qui sera un événement des plus heureux »; et, ici encore, nous ne pourrions que nous accorder avec lui, si nous n'avions — tout Français que nous sommes — quelque méfiance de « ces idées françaises » dont il souhaite si vivement le progrès.

« On a beau dire, écrit-il aux dernières pages de son livre, le génie français est tout de même, à l'heure actuelle, le plus large et le plus libéral qui existe parmi les peuples civilisés... La France est le seul pays qui ait conscience d'avoir un rôle humanitaire... La France est la plus moderne des nations européennes, la plus orientée vers un avenir de droit et de justice, la plus résolument opposée aux idées de violence et d'agression, legs funeste d'un passé barbare. »

Nous voudrions pouvoir souscrire à ces paroles, qui sont assurément flatteuses; mais, auparavant, et par goût naturel de clarté, nous aimerions savoir ce que c'est que le « legs funeste d'un passé barbare », et ce que c'est aussi que « ce rôle humanitaire » auquel M. J. Novicow nous convie. Ou plutôt, nous le savons : dans la langue de M. J. Novicow, « le legs funeste d'un passé barbare, » c'est presque tout ce qui passe, de temps immémorial, pour faire la force

des nations. Et, quant à notre rôle humanitaire, il consiste, pour M. J. Novicow — comme aussi bien pour toute une école de sociologie — non pas précisément, en toute occurrence, intérieure ou extérieure, à faire prédominer l'intérêt de l'humanité sur l'intérêt français, et donc à sacrifier le second au premier; mais à croire qu'ils coïncident; qu'ils ne peuvent pas ne pas coïncider; et à nous gouverner comme s'ils coïncidaient. Ce n'est malheureusement pas ce que nous enseigne l'histoire, dont je conviens d'ailleurs qu'il ne faut pas que les enseignements pèsent à jamais sur l'avenir, et dont les leçons ne sont pas tellement impérieuses que l'on n'y puisse quelquefois passer outre; mais dont il ne faut pas non plus dédaigner les avertissements, et dont il faut nous souvenir qu'à chaque moment de la durée ses annales représentent la totalité de l'expérience humaine. Le « legs funeste d'un passé barbare », je crains, en vérité, que ce ne soit, pour M. J. Novicow, « le préjugé du patriotisme »! et je crains qu'il ne nous conseille tout simplement de nous en émanciper, quand il nous invite à nous rendre pleinement conscients « de notre rôle humanitaire ». Nous, au contraire, nous croyons que le meilleur moyen qu'il y ait de servir la cause de l'humanité, c'est d'abord de servir celle de sa patrie.

La philanthropie n'est souvent qu'une manière de se dispenser, en les déplaçant, des obligations que la charilé nous impose! Pareillement 1' « amour de

l'humanité » — nous en avons de mémorables exemples, — n'est souvent qu'une façon de se libérer de ses devoirs prochains, en les élargissant jusqu'aux confins de la terre habitable. On signe des pétitions en faveur de la Finlande, privée de quelques-unes de ses libertés, et on jette sur le pavé, comme au moment même où j'écris, et en attendant que ce soit en prison, des Français qui n'ont commis d'autre crime, étant Français, que de se croire chez eux dans leur propre patrie. On organise des réunions, on essaie de soulever l'opinion publique en faveur des Arméniens, — et à Dieu ne plaise que j'en décourage personne! — mais les mêmes hommes ne se font nul scrupule, s'ils ne s'en font pas gloire, d'enlever à d'inoffensives religieuses l'unique moyen qu'elles eussent de gagner leur pain quotidien. Et on bouleverserait le monde, si l'on en avait le pouvoir, pour assurer l'indépendance du Cretois ou du Macédonien, mais on fait le coup de poing dans les églises de France pour empêcher des Français d'y parler... de quoi? de la République? du gouvernement? du ministère? Non! pas même cela, mais de la « Vierge mère » et de la « fréquente communion » ! C'est ainsi qu'il y a quelque cent ans les sinistres politiciens de la Terreur entendaient « le rôle humanitaire » de la France, et « s'orientaient, — à travers le sang de leurs concitoyens, — vers un avenir de droit et de justice ». N'étaient-ils pas eux-mêmes la justice eL le droit?

Mais comment M. J. Novicow, qui les juge d'ailleurs avec une courageuse sévérité, quand il les définit par la « grossièreté de leurs appétits » et « l'étroitesse de leur intelligence », comment n'a-t-il pas vu que tel était au moins l'un des effets de l'illusion humanitaire? Pour ceux qui sont atteints de cette maladie, l'humanité se divise en deux parts, dont l'une, celle que son rêve aveugle, a tous les droits contre l'autre, jusques et y compris celui de l'anéantir, puisque enfin c'est celle-ci qui seule fait obstacle à la réalisation immédiate ou prochaine du rêve. Il semble que la France ait assez chèrement payé le droit de se défier d'un rêve qui fut celui de Marat, de Robespierre, et de Rousseau!

Mais cette erreur, si c'en est une, — et nous le croyons, — n'est pas la plus grave que M. J. Novicow ait commise en son livre ; et ce qui le vicie tout entier, c'est l'équivalence qu'il a d'abord établie, dans son Introduction même, entre la & diffusion d'une langue » et « l'expansion d'une nationalité ». « Rien que la langue littéraire, y disait-il, et la nationalité soient loin d'être des termes synonymes, cependant la langue est le signe le plus apparent de la nationalité... On peut donc mesurer grosso modo les progrès de la nationalité par l'extension de la langue. » Oui, peut-être, grosso modo, mais très grosso modol

11 écrit encore, dans sa conclusion : « Rien ne prouve que la natalité française restera éternellement aussi faible que de nos jours. Mais, quand bien

même il en serait ainsi, la natalité des Frances africaines et américaines portera le nombre des Français, à la fin du xxe siècle, à près de cent millions d'hommes, rien que par l'excédent des naissances sur les décès. D'autre part, les Français d'Europe pourront facilement absorber, tous les ans, une centaine de milliers d'étrangers, ce qui, dans le même laps de temps, pourra augmenter la population de la France d'une dizaine de millions. En troisième lieu, il est parfaitement dans le domaine des réalités que 200 millions d'hommes, dans le domaine colonial de la France, adoptent le français comme langue de culture intellectuelle. Enfin, il est presque certain que quatre millions d'Européens appartenant à l'élite de la société deviendront partiellement Français. Et toutes ces probabilités, basées non sur des fictions, mais sur des faits positifs et réels,... ouvrent d'immenses perspectives à la nationalité française. »

Acceptons-en l'augure, pour faire plaisir à M. J. Novicow, et tenons ses calculs, qu'on appellerait mieux des « spéculations », pour des « faits positifs et réels». Lassés, dit-on, de la monotonie de l'existence qu'ils vivent à Londres ou à Berlin, un Anglais ou un Allemand viennent « s'amuser » à Paris! Avons-nous lieu d'en être si fiers? Ou bien encore devons-nous l'être de ce que nos vaudevilles ou nos opérettes fassent le tour du monde? et, quand on veut lire « un mauvais livre », si « quatre millions d'Européens, appartenant à l'élite de la société », le choisissent français,

est-ce un motif de nous enorgueillir? Il faudrait peutêtre prendre garde à ne pas mettre notre vanité dans ce qui devrait faire notre honte. Mais, négligeant la question morale, quel bien, quel avantage nous reviendra-t-il, — j'entends à la « nationalité française », à la France, à la vraie France, à la France de l'histoire, à la France qui fut celle de Charlemagne et de saint Louis, de Jeanne d'Arc et d'Henri IV, de Louis XIV et de Napoléon, — si « quatre millions d'Européens » qui parleront couramment notre langue, qui en apprécieront toutes les qualités, ou qui même l'écriront, et d'une manière, comme le grand Frédéric, à prendre et à tenir un rang parmi nos bons écrivains, nous sont hostiles, et nous ont été donnés par la nature, ou imposés par l'histoire, comme rivaux d'influence et de pouvoir dans le monde?

Quel avantage encore, si « 200 millions d'hommes, dans l'empire colonial de la France, adoptent le français comme langue de culture intellectuelle, » 200 millions d'Annamites ou de Malgaches, de Kabyles ou d'Arabes, et que, nous échappant des mains, ou même demeurant sous notre suzeraineté nominale, ils pensent en français des choses berbères ou indochinoises? L'Espagne contemporaine tire-t-elle grand avantage de ce que l'on parle espagnol à Buenos- Ayres et à Mexico? Je ne dis rien des « centaines de milliers d'étrangers que nous pourrions absorber tous les ans », si ce n'est que leur absorption ne laissera pas de modifier la « mentalité » française.

Croit-on, vraiment, s'il existe aux États-Unis une « mentalité » américaine, que l'on puisse définir et caractériser par des traits précis et certains, croit-on qu'elle soit « anglo-saxonne »? En tout cas, ce que nous osons dire, c'est qu'elle ne le demeurera qu'autant que continuera d'exister, de ce côté-ci de l'Atlantique, une véritable Angleterre, une Angleterre forte et puissante, l'Angleterre d'Edouard VII et de la reine Victoria.

Sachons-le donc bien : c'est une chose que de parler espagnol ou anglais, c'en est une autre que de penser à l'anglaise ou à l'espagnole. La diffusion des idées ou de la « mentalité » française n'a presque rien de commun, et, en tout cas, n'a pas de commune mesure avec la diffusion de la « langue ». En nous lisant, on nous juge; on distingue, on sépare nos idées de l'expression que nous en donnons; et si M. J. Xovicow nous dit que ce genre de critique n'est à l'usage que d'une élite, nous lui ferons observer qu'en tout cas des Anglais ou des Russes, des Italiens, des Allemands, à plus forte raison des Soudanais ou des Tonkinois, ne sauraient retenir de nos « idées françaises » que ce qui s'adapte à leur mentalité historique et ethnique. C'est ce que M. J. Novicow a décidément oublié dans son livre.

Je n'aime pas beaucoup, en « sociologie », ni même en histoire, les exemples qu'on emprunte à l'antiquité : ils n'en sont presque point, tant de choses ayant changé depuis Alexandre et César! Mais il en

est cependant un que je ne puis ici m'empêcher de rappeler, et c'est celui de la « diffusion du grec », aux environs du premier siècle de l'ère chrétienne, dans le monde méditerranéen.

Elle offre en effet plus d'une analogie avec la diffusion de la langue française, et nous pouvons croire, si nous le voulons, que ces analogies procèdent de ce que nos vieux hellénistes, les Budé ou les Estienne, appelaient « la conformité du langage français avec le grec ». Les Évangiles sont en grec, et aussi les Pensées de Marc-Aurèle. Le grec était donc devenu la langue, non seulement de quelques millions d'hommes appartenant « à l'élite de la société », mais aussi la langue populaire de ceux dont on pourrai L dire qu'ils formaient « l'empire colonial » de Rome, et bientôt après de Byzance. On écrivait en grec l'histoire même romaine. On philosophait en grec. Les romans qu'on lisait étaient grecs. La vie latine s'était imprégnée des usages de la vie grecque. On avait des précepteurs grecs dans toutes les grandes familles. Quand on faisait des tragédies, c'étaient déjà des sujets grecs, Agamemnon, Médée, Bippohjte, qu'on mettait à la scène. S'il avait existé quelque part une académie pour mettre le sujet au concours, on eût pu savamment, et à bon droit, discourir de « l'universalité de la langue grecque ». Mais la Grèce, où était-elle? Qu'était-elle dans le même temps? Et quel avantage « la nationalité grecque » avait-elle tiré de la « diffusion de la langue grecque »?

Elle avait conquis son vainqueur, je le sais; Grsecia capta ferum victorem cepit; mais de cette victoire elle était morte; et, si je puis ainsi dire, sa nationalité s'était comme dissoute en s'universalisant. La langue grecque pouvait avoir toutes les qualités, sans en excepter celle de convenir merveilleusement aux exercices de la sophistique, et on pouvait d'ailleurs avoir semé l'univers « d'idées grecques »; elle n'avait ni sauvé, ni préservé, ni maintenu « la nationalité grecque ». Preuve évidente et mémorable, à notre avis, qu'il n'y a presque pas de commune mesure entre « la diffusion d'une langue » et 1' « expansion d'une nationalité » !

Et c'est ici que, revenant à la distinction que M. J. Novicow a essayé d'établir entre les « victoires militaires » et les « conquêtes nationales », nous en pourrions sans doute, et aisément, montrer la vanité. Mais nous nous contenterons de dire, — ce qui sera moins ambitieux ou même presque naïf, — que, l'expansion d'un grand peuple étant suivie quelquefois de la diffusion de sa langue, elle ne l'est pas toujours. Cela dépend des qualités de la langue. Cela dépend aussi des circonstances, qu'il est d'ailleurs toujours intéressant et instructif d'analyser, mais qui semblent, dans l'état présent de nos connaissances, échapper à toute espèce de loi, même « sociologique ». Et nous maintiendrons enfin qu'une langue eût-elle encore plus de qualités que M. J. Novicow n'en reconnaît à la nôtre, il n'est jamais

inutile à sa diffusion d'être parlée par des millions d'êtres humains qui l'aient d'abord apprise des lèvres de leur mère ou de leur nourrice, et qui soient les citoyens d'un pays populeux, prospère et puissant. Ce n'est pas d'apercevoir, aux vitrines d'un libraire de Berlin ou de Saint-Pétersbourg, nos romans étalés, et ce n'est pas d'entendre, dans quelque « beuglant » d'Hanoï ou de Tananarive, nos refrains de café-concert, qui nous consolera de n'être plus ce que nous fûmes, ni qui nous rendra les moyens de le redevenir!

Ceci dit, et ces réserves faites, il n'en reste pas moins, du livre de M. J. Novicow, deux choses, et d'abord ce que nous avons nous-mêmes essayé d'en mettre principalement en lumière : une excellente apologie de la langue française. Étant d'un Russe, nous avons tout lieu de la tenir pour impartiale, et ce Russe, comme la plupart de ses compatriotes un peu cultivés, sachant l'allemand et l'anglais aussi bien que le français, nous avons lieu de la croire solide. Si M. J. Novicow connaît les « qualités » du français, il connaît aussi les défauts de notre langue; il connaît les qualités de la langue de Shakspeare et de celle de Goethe; et les préférences qu'il exprime en faveur du français ne sont donc point des « préférences », l'expression de son goût personnel ou de ses sympathies, mais les conclusions de son expérience linguistique, et la totalisation, si je puis ainsi dire, de ses observations raisonnées.

En outre, et dépouillée ou libérée qu'elle est de toute préoccupation d'art ou de philologie, cette apologie est d'un utilitaire, qui ne veut considérer dans une langue, qui n'en admire et qui n'en loue, que les facilités qu'elle offre à l'expression de la pensée. Si d'autres causes, plus littéraires, ont pu contribuer à la diffusion de la langue française, M. J. Novicow n'a pas cru qu'il fût de son objet de les examiner. La seule question a été, pour lui, de savoir quelles raisons positives un Européen de culture moyenne, un jaune de TAnnam, un noir du Soudan, s'ils veulent apprendre une autre langue que la leur, auront, dans leur intérêt même, d'en choisir une plutôt qu'une autre. Et, s'il estime qu'en général cette langue sera le français, son dessein n'a été que de préciser les motifs de ce choix en les rapportant aux qualités du français. Nous l'avons dit, et nous le répétons : c'est ici le côté neuf de cette apologie de la langue française.

Et c'est aussi pourquoi, dans les quelques points où elle se rencontre avec les autres, elle les confirme, mais, en ce qu'elle contient de différent et d'original, elle les complète. Les grammairiens et les « stylistes » eux-mêmes liront l'apologie de M. J. Novicow avec d'autant plus d'intérêt, et en feront d'autant plus de profit, que l'on n'a jamais songé moins à eux que M. J. Novicow. Il est bon que, de temps en temps, les profanes se hasardent ainsi sur le terrain des spécialistes ou des professionnels; et on a observé

qu'en général ces excursions ne laissaient pas d'être tout à fait utiles au progrès de leurs « spécialités ». Nous ne pouvons qu'approuver encore M. J. Novice» w quand il exprime éloquemment le vœu que le « français », — pour toutes les raisons qu'il en a données, — devienne « la langue officielle du groupe de civilisation européen ». Nous ne croyons pas qu'il soit nécessaire pour cela de réformer ou de bouleverser notre orthographe, ni, comme il nous le conseille encore, d'écrire « en vue de nos lecteurs étrangers ». Notre langue y perdrait en saveur originale ce quelle y gagnerait peut-être en clarté superficielle. Une langue n'est pas une algèbre. Et, de même que les sciences, en dépit de Condillac, sont quelque chose de plus que « des langues bien faites », les langues, elles aussi, sont quelque chose de plus que la science de parler le plus brièvement et le plus clairement possible. Les langues littéraires ont à faire œuvre d'art. Le meilleur livre « français » sera toujours le plus français, et non le plus cosmopolite. Mais, si M. Novicow veut dire que l'aptitude générale de la langue française s'étant déterminée dans le sens de ses qualités les plus propres à la propagande, et que ces qualités ayant fait la fortune de notre littérature, nous serions de grands maladroits, et même des coupables, de travailler à les détruire sous prétexte « d'écriture artiste » ou de « nationalisme intransigeant », il a raison, et dans cette mesure nous partageons tout à fait son avis. Je mettrais volontiers les

excès du romantisme au nombre des causes qui ont gêné, dans le cours du xixe siècle, la diffusion de la langue française.

Et enfin, comment nous séparerions-nous du livre de M. J. Novicow sans le remercier d'être la protestation qu'il est contre la thèse de la « décadence des races latines »? Si le pouvoir de la France a diminué dans le monde, écrit-il à ce propos, « on s'est empressé d'attribuer le fait à la dégénérescence physique et intellectuelle de la race, qu'on a qualifiée du terme de « décadence des races latines ». Cette grosse mystification a eu un succès énorme ! Elle est devenue un des clichés les plus en vogue dans ces dernières années, et, par une espèce d'auto-suggestion des plus bizarres, on a pris cette insanité pour un fait réel. Un grand nombre de Français et même de Belges sont convaincus que les races latines sont déchues et que les races germaniques ne le sont pas. » Cette protestation d'un « Slave » touchera-t-elle d'ailleurs M. Léon Bazalgette, qui est un Français, et M. G. Sergi, qui est un Italien? Je ne sais! et, au contraire, je crains qu'ils ne tiennent fermement à leur idée de la « décadence des races latines », pour la beauté des choses qu'ils en ont dites. Mais leur idée n'en sera pas pour cela plus conforme à la réalité des faits, et nous sommes heureux que telle soit l'opinion de M. J. Novicow. Car, ce terme de « décadence » ne pouvant avoir qu'une valeur relative, on s'amusera de constater que, si l'Italien et le Français,

trop modestes peut-être, se jugent en décadence, c'est exactement par rapport au même idéal dont le Russe estime, au contraire, que nous nous rapprocherions tous les jours, par un mouvement d'expansion et de progrès continus. Nous, cependant, laissons-les dire, et, en attendant que l'avenir ait tranché le débat, soyons fermement convaincus que le premier degré de la « décadence » est d'y croire, et, pour cette seule raison, qui peut suffire à nous dispenser de toutes les autres, n'y croyons pas! La sociologie nous le permet, et la Russie nous y invite.

1er juin 1903.

Tout le monde a vu jouer le Dédale, ou le verra jouer. Mais, à propos du cinquième acte, — qui n'est pas, je l'avoue, le meilleur de la pièce, — on a parlé de « mélodrame »; et « mélodrame », on le sait, est de nos jours la « tarte à la crème » de la critique dramatique. « Mélodrame »! cela se sent et ne s'explique point! Que voulez-vous qu'on dise à « mélodrame »? « Mélodrame » n'a point d'excuse! Et si vous demandez, avec un peu de curiosité, ce que c'est donc que « mélodrame », on vous regarde, par-dessus l'épaule, d'un air à vous ôter l'envie d'en demander davantage. C'est cependant cette envie que je voudrais aujourd'hui contenter; j'aimerais une fois savoir ce que c'est qu'un « mélodrame » ; et, n'imaginant pas de meilleure occasion de m'en enquérir que celle du Dédale, je la saisis.

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