Variétés littéraires
De toutes les professions calomniées, celle-ci est la plus calomniée, la plus méconnue. Ceux qui en parlent, Toutrage à bouche, sont presque tous des tremlileurs, des vanités froissées, des grands hommes ignorés, des gloires bâtardes; ils se vengent, avec de petites morsures obscures, des grands coups de pied qu'ils ont reçus à la face du ciel. A celte toute-puissante profession qui
FIISTOIRE ET HISTOIRES DE LA l'UESSE
mène le monde, c'est la mode d'aujourd'hui de refuser toute chose, l'esprit, le talent, le courage; on s'écrie que le journal est un parvenu d'hier, et à peine si l'on fait remonter sa naissance à quelques années de là. Au contraire, l'origine de cette puissance à laquelle rien ne résiste est, à coup sûr, une origine illustre : à ne la faire remonter que jusqu'aux Romains, nous trouvons que les premières pages du journal ont précédé l'histoire écrite. Dans les premiers temps de Rome, un peu après le clou sacré que le grand prêtre enfonçait chaque année dans la poutre du Capitole, les pontifes écrivaient jour par jour, et comme ils se rencontraient dans leurs souvenirs, les événements de la terre et du ciel. Les pontifes ont été les premiers journalistes de ce monde; c'est dans leurs feuilles éparses que les historiens de Rome ont ramassé les matériaux solennels de leurs histoires. Ainsi ce grand peuple avait commencé comme les nations modernes finissent, il avait écrit sa vie au jour le jour; puis enfin, quand il eut accompli assez de grandes choses pour être obligé de les résumer, l'histoire échappa aux pontifes; elle était religieuse, elle devint civile : ainsi tit le journal, il quitta le temple de Jupiter Stator pour le Forum. Celui qui le premier arracha le journal aux pontifes, le savez-vous? ce fut Jules César en personne : c'était passer deux fois le Rubicon. n II institua le premier, dit Suétone, l'usage de rédiger et de publier les actes quotidiens du peuple et du sénat. » Primas instituit ut tam senatùs quam popuH diunia acta conficerentur et publicurentur. C'était là tout simplement une révolution, et la plus grande qui se pût faire alors, que d'introduire la publicité dans les travaux de ce terrible sénat romain, aussi mystérieux que le fut plus tard le conseil des Dix à Venise. Ainsi s'introduisit par cette grande porte la publicité des affaires ; en même temps furent créés toutes sortes de journaux, Acta popuîi, urbis, journaux de l'armée, journaux des campagnes. Les Grecs, qui avaient invenié les éphémérides — et vous voyez que nous sommes modestes en ne faisant pas remonter jusque-là nos titres de noblesse — furent
dépassés à rinslant même par cette révolution que fit César : ainsi chaque jour apportait sa pâture à ces esprits inquiets et avides de nouveauté. Et ne pensez pas que les journalistes à la suite de César se soient contentés, à l'exemple des pontifes, de raconter brièvement les bruits de la ville, de mentionner les éclipses et les pluies de crapauds, de vous dire quelle vestale était morte et quel général avait obtenu les honneurs du triomphe; au contraire, la porte ouverte à la discussion, la discussion n'eut plus de bornes. Le premier journaliste de Rome qui ait laissé sa trace et son souvenir dans ces feuilles volantes, plus fugitives encore, s'il se peut, que les nôtres, et que Virgile semble désigner en disant : ludibria ventis, est un chevalier romain nommé Célius; il était jeune et beau,, et il avait dans la tête et dans le cœur bien de l'esprit et de Téloquence, mais une éloquence tout athénienne; l'inspiration ne le quittait ni la nuit ni le jour; il était célèbre dans la ville par plusieurs qualités contraires. On le distinguait au Champ de Mars comme un rude lutteur, dans le Tibre comme un nageur intrépide ; il était le meilleur danseur de Rome, et, à l'aide de ces belles (jualités, il trouva le moyen d'obtenir toutes sortes de magistratuircs importantes; il fut tour à tour édile, préteur, tribun du peuple; il a son nom dans les pages de Quintilicn comme orateur, Tacite en parle comme d'un homme tout disposé à l'histoire. Plus tard, enfin, Marc-Aurèle lui-même, le saint empereur païen, lisait avec soin les lettres de Célius. Vous pensez bien qu'un homme ainsi disposé, avide d'esprit et de plaisir, amoureux de toutes les vanités heureuses de la vie, qui en eût remontré à César sur la façon de lâcher sa ceinture, ne manqua<^pas de boimes fortunes et de maîtresses. La ville entière s'entretenait des galanteries de Célius; il fut longtemps l'amant heureux de la belle et fameuse Clodia; même il l'aima à ce point qu'à la fin de ses amours il voulut l'étrangler de ses mains. Faut-il donc tout vous dire? Notre jeune ancêtre avait été l'ami, le compagnon de Catilina en personne; il partageait tout à fait l'ambition de ce révolutionnaire
débauché, qui ne coPuprenait pas pourquoi, au milieu de la corruption universelle, il ne serait pas le premier des corrupteurs? Il va sans dire qu'avec une telle vie Célius était criblé de dettes ; Tusure le dévorait comme s'il n'eût été qu'un grand poëte dans un temps de guerre ; on le rencontrait dans chaque émeute, regardant rémeute passer d'un air goguenard ; plus tard, il était à la bataille de Pharsale du parti de César, comme un véritable ami de César qu'il avait été ; et savez-vous comment il est mort ? Il est mort un jour d'émeute en se battant contre César dans les rues de Rome. Il y avait dans ce jeune et beau Célius un soldat, un orateur, un magistrat, un historien; il y avait toute la verve, tout le courage, toute la dignité romaine; seulement, il eut le grand malheur d'arriver à cette misérable époque de l'ambition de César, toute remplie d'incertitudes sanglantes, triste époque qui n'était plus la république, qui n'était pas encore la monarchie, et alors tout cet esprit et ce courage fut misérablement dépensé au jour le jour ; et que d'esprit, que de verve ce brave Célius a perdu !
De son travail comme journaliste, il est resté dix-sept lettres écrites dans le plus charmant style, et dont Pline le jeune eût été bien fier. Ces lettres étaient adressées à Cicéron lui-même, proconsul en Cihcie, tant notre ami Célius avait vite oublié son ami Catilina. CéHus, à Rome, faisait pour Cicéron ce que Grimm et Diderot ont fait, à dix-sept cents ans de là, pour la grande Catherine, à savoir une correspondance politique et littéraire, qui s'inquiétait des moindres détails de la vie et de l'histoire de chaque jour. Célius allait naturellement où il faut aller pour bien faire un journal, dans le salon et dans la rue, s'informant des uns et des autres, acceptant la chronique scandaleuse au dedans et la bataille au dehors; et, chose étrange, quand il n'avait rien de nouveau à (lire au proconsul, il faisait, lui aussi, ce que font les journalistes de nos jours, il prenait ses nouvelles toutes faites dans un autre journal : de quoi Cicéron, qui devait être un grand lecteur de journaux, il aimait tant que l'on parlât de lui ! se plaint avec
véhémence. « Vous moquez-vous de moi, s'écrie-t-il, de m'envoyer des nouvelles que j'ai déjà lues dans le journal de Clirestus? » Ce Chrestus était comme qui dirait le gérant responsable de César; c'était un Grec habile et fin qui devinait à demi-mot, qui avait l'art d'embrouiller les nouvelles de façon à pouvoir les démentir lorsque les grands seigneurs de la ville venaient à se plaindre. C'est lui, un jour, qui fit courir le bruit de la mort de Cicéron, et qui mit Cicéron en si grande peine de se voir mort. Vous voyez donc que déjà le journal est fondé ; vous avez Célius, l'homme d'esprit, qui donne à sa nouvelle toute la forme et toute la grâce oratoire; vous avez Chrestus qui dirige la compilation, qui vient prendre le mot d'ordre tous les matins dans l'antichambre de celui qui gouverne; vous avez les coureurs de nouvelles; vous avez les rédacteurs des nouvelles politiques qui se tiennent dans le forum au pied de la tribune, subrostiwii; vous avez — mais bien avant nous (car, chez nous, le premier qui eut l'instinct de la sténographie, c'a été le duc de Bassano) — les sténographes, qui attrapent au vol ces admirables discours, l'honneur de la parole romaine. Dans ces feuilles volantes, on parle de toutes choses ; on dit, par exemple, que César est perdu de dettes, ou bien qu'il a remporté une grande victoire dans les Gaules. « Vous savez bien le procès de Messala? Il était défendu par son oncle Hortensius; l'oncle a sauvé le neveu, mais c'est une terrible injusiice! Aussi, quand le lendemain Hortensius a paru au théâtre, il a été accueilli par les huées et les sitfiets du peuple. <> — « C'est une chose avérée que Dolabella divorce avec sa femme et qu'il épouse Tullia; on dit même que c'est ce bandit de Célius (notre ancêtre) qui a noué toute l'intrigue de ce divorce et de ce mariage! » — « Vous saurez tout bas, je vous le dis en confidence, que le tribun Servius Ocella a été surpris en flagrant délit d'adultère, et, si vous saviez dans quelle maison, nbi hercule ego minime vellem (où moimême je ne voudrais pas mettre 1rs pieds). » C'est toujours Célius qui parle. Vous nvpz ;^ll^si romuip l'cniéffs dns portraits littéraires
et politiques : Caton est accusé de manquer d'esprit; César, de probité; Cicéron est un avare et un fastueux. En général, dans ces premiers essais du journal, pour les grands hommes qui gouvernent la chose publique, c'est, comme de nos jours, une familiarité peu respectueuse. Vous avez aussi ce qu'on peut appeler le premier fait romain; la déclamation politique. « 0 res miranda et stupenda'. ô crime! ô prodige! le sénat est débordé. César a passé le Rubicon ! » Et figurez-vous trois à quatre colonnes sur ce ton-là.
En même temps arrivent tous les détails des tribunaux, des comices, de la voie publique ; les histoires de famine, d'inondation, de récoltes; revient César, apportant avec soi, plus que jamais, la publicité qui doit ôter au gouvernement du sénat tout son prestige; plus tard, enfin, arrive Octave, que cette publicité épouvante et qui a bientôt apposé son veto sanglant sur cette façon de commenter l'autorité souveraine. Quand Octave est devenu l'empereur Auguste, quand le besoin de la flatterie la plus exagérée se fait sentir, le journal recommence de plus belle; mais, cette fois, vous n'avez plus qu'une gazette sans autorité, sans importance, vous n'avez plus votre ami Célius qui jetait à tout venant sa verve, ses bons mots, son ironie, son courage. Quand le journal n'est plus qu'une compilation où sont loués, chacun à son tour, les méchants empereurs, Tibère, Néron, Domitien, Caligula, le journal descend aux plus grandes lâchetés. Il demande, chaque matin, des honneurs nouveaux pour ses empereurs bienaimés, des temples pour Néron, l'apothéose de Claude l'empereur, le titre de dieu pour Domitien. — Ah! voilà justement une des gloires de cette institution qu'on appelle le journal, c'est qu'il ne peut pas vivre sans hberté, c'est qu'en le laissant agir dans de justes limites, il est toujours quelque peu la voix du peuple et, par conséquent, la voix de Dieu ; c'est qu'enfin rien n'est abominable à lire et à entendre comme un journal écrit sous les impressions de la peur, quel que soit le despote qui épouvante l'écrivain, Néron ou
le cardinal de Richelieu, M. de Sai'iinc ou les terrorisles de 93, le scepire ou la pique sanylanle, la couronne ou le bonnet rouge; tout ce qui csl la iiatierie ou la terreur ne convient pas à ce vagabond et libre messager de l'histoire qu'on appelle le journal.
Plus tard, en lin, quand la société romaine s'est dévorée ellemême, quand les vieux dieux se sont enfuis pour faire place au Dieu de rÉvanyilo, savez-vons qui nous retrouvons parmi les fondateurs du journal? Saint Pierre et saint Paul ; saint Paul surtout, cet homme si habile à constituer l'autorité. A ce moment solennel, tous les apôtres sont des journalistes; leur journal existe, Acta opostolonim, et c'est ainsi seulement, par la parole écrite et parlée, que rÉvangile est devenu la croyance catholique ; il fallait se faire entendre, d'un bout du monde à l'autre, et il n'y avait que ce moyen-là. Le Maître lui-même l'avait dit, qu'il ne fallait pas mettre la lumière sous le boisseau.
Un homme, qui est en même temps un des membres les plus savants de l'Académie des inscriptions et belles-lettres et l'un des plus graves journalistes de ce temps-ci, M. Victor Leclerc, voulant retrouver, lui aussi, les titres de cette généalogie perdue, a fait en ce genre de piquantes découvertes ; il a découvert des journaux de la première année de Rome; il a suivi, tant qu'il a pu, les lignes d'airain, à moitié effacées des tables annuaires; il a retrouvé les prodiges, les dépenses de l'État, la mort de Virginie qu'il faut arracher à la brutalité d'Appius Claudius, toutes les éclipses qui étaient un si grand sujet d'épouvante, les statues accordées aux citoyens tués injustement, la pluie de lait et de sang sous le consulat de Marcus Asilius, le procès de Valérius Triarius contre Scaurus, accusé de concussion devant Caton le préteur ; il a fouillé dans les actes de la ville, dans le gouvernement impérial, il a retrouvé les insultes contre Livie, la mère de Tibère. Un jour, un architecte redresse un grand portique de Rome qui s'en allait d'un fùlé, toute la ville cric au miracle; mais l'empereur, jaloux du succès de l'artiste, ne veut pas que son nom soit inscrit dans le
journal : la précaution a réussi, Tarchitecte est resté inconnu. C'est ainsi que dans la gazette de Renaudot, sous le roi Louis XIII, quand la propre mère du roi est envoyée en exil, quand elle meurt dans cet exil loin de son fils, vous ne trouvez pas une seule fois le nom de la reino, à ce point qu'il n'est pas même fait mention de cette mort. Tous les despotes se ressemblent dans leur despotisme, comme tous les lâches journaux se ressemblent dans leur lâcheté.
En général, ce que nous appelons aujourd'hui le fait Paris, les historiens de la rue et du carrefour, jardins pubUcs, maisons à élever, arcs de triomphe interminables, antiquités de tout genre, abondent et devaient abonder, dans les journaux romains écrits sous les empereurs. Vous avez l'histoire du chien de Sabinus le conspirateur, qui accompagne le corps de son maître aux gémonies en poussant des cris plaintifs ; vous avez l'histoire du phénix apporté dans Rome et exposé, parles ordres de l'empereur Claude, à l'admiration de tous; vous avez, comme aujourd'hui encore, l'histoire des grands et des petits levers, chez les peuples qui ont une cour et une royauté ; chaque matin, on écrit dans le journal de la ville les réceptions de l'impératrice Agrippine. Aujourd'hui, l'empereur élève un grand amphithéâtre au Champ de Mars; le lendemain, Poppée, sa maîtresse, est placée parmi les déesses de l'Olympe. Voici maintenant pour le feuilleton dramatique, qui n'est pas inventé d'hier, et vous allez voir que c'étaient de rudes comédiens, dont on ne pouvait guère parler en plaisantant : « Félix, cocher de la faction rouge, ayant été mis sui le bûcher, un de ses partisans se jeta d.iiis les flammes pour ne pas survivre à Thistrion qu'il adorait; ce que voyant, la faction bleue, pour diminuer cette gloire de la faction rouge, prétendit que le fanatique en question était ivre quand il s'était jeté dans les flammes. » Vous pourriez, aujourd'hui, allumer un grand bûcher et y jeter en même temps toutes les chanteuses et toutes les danseuses de lOpéra, tous les tragédiens p\ les comiques du Théâtre- Français, que du diable si pas un de
leurs auditeurs se jetterait dans le bùelier pour les suivre ! — D'où il suit que le jourual est de toute antiquité ; c'a été la forme première de l'histoire; c'était, en effet, la façon la plus commode et la plus simple pour la bien écrire.
Le Journal d'un bourgeois de Paris. — La Chronique scandaleuse du roi Louis XI. — Le journal de Louise de Savoie. — Le journal do l'Estoile. — La Chronologie de Palnia Cayet. — Règne du pamphlet. — Lulher. — La dynastie des Estienne. — La satire Ménippce. — Le Mercure de France.
Le plus grand nombre de nos chroniques nationales est écrit sous la forme du journal : cliarium, jour par jour.
Dans les premiers siècles, il n'était pas de bourgeois, quelque peu clerc, qui n'écrivît, sur la marge de son missel, l'ordre chronologique des événements qui l'intéressaient, le prix des denrées, l'état des saisons, la naissance du dauphin, la mort du roi, le mariage de ses propres enfants, à lui, bourgeois. Déjà sous le règne de Charles VI et sous le règne de Charles VII, vous avez un véritable journal, d'une très-grande importance, le Journal d'un bourgeois de Paris. Cette histoire a été composée d'une façon singulière : ce fut d'abord un cahier de papier blanc, où chacun était admis à écrire ses propres réflexions ; on y reconnaît évidemment, à leur style et surtout à leurs passions, le bourgeois, le clerc de l'université, le prêtre, le capitaine de la milice. Vous avez aussi, et c'est un terrible journal, la Chronique scandaleuse du roi Louis XI, écrite par le greffier de l'hôtel de ville, Jean de Troyes, parent du chirurgien Jean de Troyes, qui joua un assez grand rôle dans la guerre des Armagnacs et des Bourguignons;
mais qu'est-ce que cette Chronique scandaleuse du roi Louis XI, comparée à la Chronique scandaleuse et sanglante de l'empereur Commode, quand il avait soin de faire inscrire dans les actes de la ville la liste entière de ses débauches, de ses cruautés, de ses exploits de gladiateur et d'homme infâme! Aussi, le même journal, • — car c'est là encore la grande puissance du journal, de se survivre à lui-même, de pouvoir se purger le lendemain de sa bassesse de la veille, — s'écrie-t-il, quand l'empereur Commode est tombé : « Pour l'ennemi de la patrie, point de funérailles ! point de tombeau pour le parricide 1 Sur la claie ! aux gémonies ! mettons en pièces le gladiateur, le bourreau du sénat ! Point de pitié ! Vive Pertinax! vive Pertinax l'empereur! vivent les cohortes prétoricunes ! vivent les armées romaines ! vive la piété du sénat ! » Il n'y a que le journal pour parler ainsi, il n'y a que le journal qui trouve tout de suite ces vigoureux accents d'une indignation empruntée à l'âme des peuples; il frappe plus fort et plus vite que l'histoire, s'il ne frappe pas plus juste ; il résume toutes les passions du moment, l'enthousiasme de la foule et ses colères; il est toujours sûr d'être aussi juste que les peuples auxquels il commande; il exalte le vainqueur, il brise le vaincu, il s'attache à la claie, il s'attelle au char de triomphe : il est comme l'écho vivant et fasciné de toutes les grandeurs et de toutes les bassesses de l'histoire; et, lorsque toutes ces passions sont mortes, lorsque, par la seule force du bon sens et de la loi, chacun est remis à sa place, le vaincu et le vainqueur, le bourreau et la victime, où donc voulezvous que l'histoire aille les retrouver, toutes ces passions éteintes, sinon dans les cendres qu'elles ont laissées après elles? Or, la cendre de l'histoire, c'est le journal. Vous avez encore, et c'est un journal très-curieux, le journal de Louise de Savoie, véritable gazette de cour; le journal de l'Estoile, véritable journal à la main, dont plusieurs copies couraient dans les familles de magistrature. Ce journal renferme plus d'un siècle, mais surtout les règnes de Henri 111 et de Henri IV, Le XVF siècle, aventureux et voyageur,
s'inqiiiétant à la fois du passé et du présent, du vieux monde et du nouveau monde, avait adopté avec une grande ferveur cette forme facile de raconter ses émotions, ses découvertes, ses batailles. Ainsi, vous avez le voyage de Louis XII en Italie, de Charles VIII, d'André de la Ville, de Villeneuve, de Jean d'Autun; en suivant toujours cette ligne de Thistoire au jour le jour, vous retrouvez pour la première fois, avec une forme régulière et périodique, la Chronologie novennaire et septennaire de Palma Cayet, continuée par le Mercure français pendant quarante ans, et publiée par le libraire Richer depuis 1609.
Mais déjà le journal, comme le représentant des passions de chaque jour, s'était révélé à la France d'une façon bien plus formidable; nous voulons parler du pamphlet, cette terrible menace ot défense de tant d'hommes courageux, qui, n'étant ni magistrats ui capitaines, voulaient cependant entrer d'une façon ou de l'autre dans les affaires publiques ; sous ce rapport, et si en effet vous définissez la presse comme on la peut définir, la parole ailée, il faut compter que le premier qui ait déchaîné la parole en ce monde, c'est Luther. Il est bien remarquable, en effet, que la presse et Luther soient venus à la même époque, l'un pour tout briser, l'autre pour tout débattre ; ce sont là deux révolutions qui se tiennent comme la boussole et la découverte du nouveau monde ; il faut donc remonter dans les premières et nébuleuses clartés du xvic siècle, pour remonter jusqu'à l'origine du journal en France. C'est la lutte qui commence, pour ne plus s'arrêter jamais, entre l'autorité et la résistance, entre le bourgeois et le gentilhomme, le moine et le prèlre. Voilà encore un grand journaliste, ce Luther. Une grande voix, un beau visage, un caractère passionné, une âme forte, un immense orgueil, cette chose indispensable à tout homme qui veut renverser et détruire, voilà Luther ; il a affranclii à la fois la parole parlée et la parole écrite; soudain l'Europe, ainsi frappée, se réveille, et, dans sa première épouvante, elle prête roieille à ses étranges discours : qu'est-ce donc? la cour de
Rome n'est plus que la grande prostituée; les prélats sont des loups dévorants; les moines, des sépulcres blanchis! Cet homme arrive, qui brise toutes choses, le célibat monastique, les vœux monastiques, Tabstinence de la viande, Tinvocation des saints ; il ne veut plus ni pape, ni cardinaux, ni moines, ni abbés; surtout il proscrit la confession, il met à l'index le libre arbitre, il proclame que la Bible est tout le dogme, toute la croyance, toute la liberté, toute la philosophie humaine. « Oh ! dit-il, avec cette voix qui frappe Rome au cœur comme un soufflet vous frappe au visage, ce que c'est que la parole, ce que c'est que l'écriture, je n'ai pas encore mis la main à la moindre pierre, je n'ai incendié aucun monastère, et déjà tous les monastères s'écroulent par la force de ma parole et de ma bouche ! » Une fois la discussion entrée dans le monde par cette porte, vous comprenez qu'il était impossible de l'arrêter. Luther a mieux fait que fonder le journal en Europe, il est le père de la controverse. Quand il mourut, il n'y avait plus ni vrai ni faux, tout était à refaire, à prouver; il laissa l'Europe divisée en deux parts qui ne se rapprocheront jamais : d'un côté la Bible, de l'autre côté l'Évangile; ici le pape, là-bas Luther; d'un côté l'Angleterre et l'Allemagne, d'un autre côté la France et l'Espagne, Rome au milieu. Au même moment, commencent à s'étendre, comme fait une tache de vieux sang, toutes les rivalités étrangères, et toutes les rivalités intestines qui ont été toute notre histoire. Depuis le xvi^ siècle, l'unité est rompue, l'unité , ce rêve de Charlemagne, appuyé et sacré par l'Église ; c'en est fait, l'histoire qui avait été d'abord une légende, l'histoire devient un pamphlet ; toutes les puissances du monde s'écrivent et se répondent à haute voix en présence des peuples étonnés d'entrer ainsi, pour la première fois, dans les disputes et dans les secrets de leurs maîtres. Chose étrange! le silence qui pesait autrefois sur toutes les affaires politiques, le silence du vieux sénat romain, se rompt tout d'un coup pour no jamais revenir; Luther a accompli à tout jamais 1p rêve interrompu de César, la publicité dans la politique.
François I^»', le roi de Bavard, attaque Charles-Quint par Tépée d'abord, par la parole ensuite ; il appelle à son secours, non-seulement les soldats, mais encore les écrivains de la France. Charles- Quint répond à François Jei' par l'épée et par la parole tout à la fois, et ainsi voilà le peuple en contact avec ses maîtres; voilâtes maîtres, ces imprudents ! qui prennent les sujets pour juges de leurs querelles. Aussi bien, lorsque en 1789 le peuple eut bien entendu tous ces discours pour et contre, Tenvie lui vint de formuler sa sentence, et alors il dit à toutes les parties qui étaient en cause, au roi de France et à tous les rois de TEurope, au pape et à l'empereur : « Vous avez tort; c'est moi qui ai raison ! » Et, de son geste, il les brisa.
Et notez que le pamphlet, aussi bien que le journal, à chaque instant, reflète fidèlement l'époque au milieu de laquelle il élève sa voix stridente; cette grande dispute des protestants et des catholiques fait lever en France autant de pamphlets nouveaux que de nouveaux crimes. Sous Charles IX, ce sont les théologiens qui se disputent, et ils se disputent tout à fait à la façon des théologiens, par la satire, par la violence, par la calomnie, et, enfin, quand ils n'ont plus d'injures à se dire, par le meurtre. Bientôt , quand s'élève dans le monde politique Catherine de Médicis, cette froide élève de Machiavel, quand le danger grandit en s'ennoblissant, quand ce ne sont plus quelques malheureux hérétiques qu'on menace, mais bien la tête de la nation, quand la Saint-Barthélémy, cette immense et ineffaçable tache de sang au front de notre histoire, se fut levée dans l'ombre menaçante, alors le pamphlet s'éleva aussi comme les événements dont il parle, comme les hommes qu'il censure. Alors paraissent de vraiment grands écrivains et de vraiment grands satiriques, en un mot, tous les hardis ligueurs dont les paroles tombaient sur les âmes, comme autant de torches brûlantes sur des gerbes de blé. Ainsi donc, voici la satire à la hauteur de toutes les télés, aussi bien que le poignard ost au niveau de toutes les
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poitrines. Voici que les gouvernants se sont habitués bien vite à entendre maudire ceux qui les gouvernent ; le combat est dans la chaire élevée au-dessus de toute censure, le combat est dans la rue, le combat est partout; on crie, on s'accuse, on s'attaque; bien plus, on se révolte, et, dans cette triple mêlée de la plume, du sermon et de Timprimerie, dans cette arène qui mène au triomphe et qui mène au supplice, souvent au supplice et au triomphe tout à la fois, voici venir un homme d'une haute probité, d'une science infinie, d'un génie dévoué, un citoyen net et ferme, un chrétien sans fanatisme, un grand homme peut-être, Henri EstiennellI, le tils de Robert Estienne II, le petit-fils de Henri Estienne le^"; car, dans cette famille de grands imprimeurs, c'est comme une illustre famille royale dont il ne faut pas confondre les membres glorieux. Celui-là, comme il était le plus courageux et le plus savant, et le plus grand écrivain, et le plus prévoyant de tous, s'attaque à la plus puissante de toutes, à Catherine de Médir is, sans trop penser au supplice qui attendait dans ce temps-là les pamphlétaires trop hardis, et à ce pauvre petit libraire qui venait d'être pendu par ordre de la reine, pauperculus lihrarius , comme dit M. de Thou. Or, vous pouvez penser ce que devait être un pamphlet écrit par l'homme qui a lu Suétone, qui a traduit Sophocle et qui sait Tacite par cœur.
Nous arrivons ainsi, car malheureusement l'espace nous manque, au plus magnifique article de journal qui ait jamais été écrit dans aucun siècle et dans aucune langue, à la satire 3Iénippée : jamais la presse populaire, jamais la satire jetée à la foule, n'ont produit une plus grande page, n'ont porté des coups plus terribles ; c'était tout simplement une révolution qui s'opérait , c'était quelque chose comme la charte de Saint-Ouen ; mais il ne faut pas vous attendre que le journal aura souvent de ces bonnes fortunes-là. Il y eut donc, à ce moment de l'histoire de France, une halte dans la satire. La Ménippée prépara l'avènement de Henri IV, tout autant que la bataille d'Ivry ; enfin, Henri le Grand arriva pour fermer les
plaies de la France. Un instant les partis s'arrêtent tout haletants dans le chemin qu'ils ont fait en pure perte, les haines religieuses paraissent endormies ; ne faut-il pas donner le temps à Ravaillac d'aiguiser son poignard? Tout fait silence dans ce désolé royaume do France; plus d'injures, plus de clameurs, plus de pamphlets : chacun est occupé à panser ses blessures. La France entière lève les yeux vers le ciel ou plutôt vers le blanc panache d'Ivry, qui l'abrite sous son ombre fécondante : mais, tout à coup, la tête royale qui le portait si haut, le blanc panache ! elle tombe ; c'en est fait alors, la France a perdu son guide des champs de bataille et son espoir dans la paix; le Henri le Grand, à la barbe déjà grise, est mort assassiné par un pamphlet, comme est mort le Valois, comme a manqué mourir Louis XV plus tard, comme est mort M. le duc de Berri ; car vous remarquerez que tous les assassins de rois sont de grands lecteurs : un pamphlet se rencontre dans leur maison, sous leur chevet, sous leur prie-Dieu. Alors, à la mort du Béarnais, toute émotion se ranime, toute faction recommence; mais, cette fois, soyez tranquilles, on ne se battra plus pour les idées religieuses; déjà, sous la régence de Marie de Médicis, la reine aux belles mains, mais si faibles, le peuple est à bout de religion, il s'est tant battu pour la croyance, il a été si fort ballotté du pnpe à Luther, de Luther à Calvin, de Rome à Genève; il a versé tant de sang, il a été le témoin de tant d'apostasies, il a si bien compris que la Ligue était une chose abominable, il s'est repenti si fort d'avoir fermé ses portes à Henri IV qui lui donnait du pain ! Enfin, il a été frappé au cœur par le poignard de Ravaillac ; avec Henri IV s'est envolée sa dernière croyance. Voilà donc de nouvelles passions gui entrent en jeu : on se battra toujours, mais pour d'autres motifs moins sérieux ; les vieux fanatiques de la Ligue, qui regrettent leur jeunesse perdue à ces batailles, aiment mieux voir leurs enfants débauchés, joueurs, duellistes, coureurs de jolies filles et d'aventures galantes, que de leur voir commenter l'Evangile et la Bible, le fusil à la main ol le poignard au côté.
Oui, ces vieux ligueurs devenus sages étaient contents de la folie de ces enfants : la caque ne sentait plus le hareng, pas plus de leur côté que du côté de Henri IV. « Si Paris vaut une messe, se disaient-ils, une messe ne vaut pas qu'un enfant livre son frère, qu'un père égorge son fils; une messe ne vaut pas que Paris mange ses morts faute de pain; une messe ne vaut pas qu'on égorge M. l'amiral de Coligny dans sa maison ; il nous faut du repos avant de mourir. » Et voilà, en effet, nos fanatiques qui se reposent sur le doute, cet oreiller si bien fait pour bien dormir.
C'est ainsi que l'autorité paternelle, jusqu'alors si sévère en France, se relâche tout d'un coup ; ceci vous explique les faiblesses de tant d'honnêtes bourgeois pour leurs enfants, ces faiblesses dont Molière devait faire son profit plus tard; ceci vous explique aussi comment la chaise à porteurs de Marion Delorme, la courtisane, était entourée, en plein jour, d'autant de flatteurs que la litière de M. le cardinal de Richelieu. Allons donc, un peu de trêve, la bataille n'est plus dans la rue, le peuple en a assez pour cette fois, il n'est plus en train de se battre ; parlez-lui de déchirer de ses mains le maréchal d'Ancre et sa femme, à la bonne heure ; ce n'est pas s'entr'égorger, cela, c'est égorger. Messieurs de la noblesse, battez-vous entre vous, à votre tour ; le peuple vous regardera faire ; et, en effet, voilà nos gentilshommes, ruinés par la guerre (Henri le Grand les avait assez mal payés), qui se battent pour toutes les places du royaume. Chacun veut arracher à cette faible régente quelques-unes de ses dépouilles, jusqu'à ce que la faiblesse et la puissance de ia mère passent aux mains de Louis Xin. Ici, nous rentrons plus que jamais dans notre sujet; car, à ce moment de l'histoire, est fondé un journal régulier, intitulé le Mercure de France, et, comme si jamais le journal ne devait déroger, vous verrez tout à l'heure quel était le fondateur du Mercure de France. En même temps s'établit chez nous une chose qui a particulièrement favorisé l'établissement et la fondation du journal en France, je veux parler de cette succession non intcr-
rompue jusqu'à Louis XIV, et depuis Louis XIV jusqu'à Bonaparte, de favoris et de ministres tont-puissants, tour à tour l'appui, la haine, le mépris ou la pitié de la France, pouvoirs éphémères, rarement aimés, vite oubliés, regrettés parfois, ce qui est rare. Ceci, vous le savez, s'appelle : la fiction. Ce qu'on n'ose dire au roi, on le dit à son ministre, à son favori, à son conseil. Rien n'est plus commode pour le journal que cette fiction, c'est un marchepied du haut duquel la presse peut abattre les plus hauts pavots de Tarquin ; le ministre est pour la presse le bouc émissaire de la royauté, c'est lui qui reçoit toutes les injures que l'on dit au roi, c'est lui qui est vaincu quand le roi est vaincu ; en revanche, c'est le roi qui triomphe à sa place : injures, calomnies, menaces, journaux, pamphlets, tout revient de droit au ministre, même quand il est soutenu par l'opinion publique; l'opinion publique ne le défend pas, par la raison qu'il n'y a que les pouvoirs légitimes et héréditaires qui n'excitent pas l'envie. Quant à l'homme, exposé à toutes les attaques, c'est à lui à se défendre, et, d'ordinaire, il n'y manque pas; de cette attaque et de cette défense est résulté le double mouvement du journal; il vit encore sur ce mouvement-là, qui n'est pas prêt à s'arrêter de sitôt.
l.'liiî^loire écrilc par le Mercure. — \a's Petites A/Jichcs — La Gazelle de France. — Heiiaiitlol el son collaboraleiir anonyme. — Les .>>pt'cialilcs •lu journalisMic. — La Gazette en vers de Lord. — .Mademoiselle ilc Longuevillc. — Coii|ilel.< à la main. — Le Cid cl Mirante.
Nous en étions tout à l'heure au Mercure de France, histoire de notre temps. Celte histoire est écrite de 1631 à 1633; si vous la lisez avec attention, vous y rctrouvoroz toute l'époque. Loi contre
le duel. — Loi somptuaire, faisant défense de porter or, perles, broderies, pierreries, et même le roi tint si ferme, qu'il fallut quun prince qui voulait lui parler ôtdt ses gants, où il y avait de l'or. — Voyage des Espagnols. — La découverte de la cinquième partie du monde appelée Australie. — Guerre du roi d'Espagne et du duc de Savoie. — Incendie du Palais de Justice. Et plus loin : Mort de Barnevelt. Nous pouvions bien nous douter que Barnevelt allait mourir, car les premières pages du Mercure de France sont consacrées à insulter ce grand homme ; telle est cependant la simplicité héroïque d'une pareille mort, que le journaliste français, homme sans talent et sans style, ne peut pas la raconter sans émotion. Les moindres détails de cette heure suprême vous apparaissent dans ces pages écrites au hasard...
En fait de nouvelles littéraires, vous avez : Le poète Théophile est chassé de France. — Ballet de la reine : Psyché. — Les Génies d'amour ; au nombre des pages qui jouaient dans le ballet, était M. le DUC DE Montmorency. Enfin, nous trouvons une petite pièce de vers fugitive qui vaut certainement toutes les pièces fugitives de ce temps-ci.
DAMOx. Dois-je perdre loiil mon âge
Sans repos, ni liberté?
SYLVIE. Berger, vous étiez volage,
Mais vous êtes arrêté.
PAMOx. Au moins qu'on me fasse entendre
Pourquoi je suis détenu.
SYLVIE. Berger, vous me vouliez prendre ;
Mais je vous ai prévenu.
DAMojj. Pour vou*, en celte contrainte,
Je meurs la nuit et le jour.
SYLVIE. C'est de regret ou de crainte,
Vous ne mourez pas d'amour.
DAMO.x. Qui pourrait sur votre face
Voir les lis sans vous servir?
SYLVIE. Mais vous avez eu l'audace
De vouloir me lis ravir.
Et, après ces jolis vers, vous lisez tout simplement ceci sans autre réflexion : Pillage du maréchal (VAnci^e. — Mort du duc de Joyeuse, — Mort d'Etienjie Pasquier, ce même Pasquier qui disait : « Si j'avais été le maître, j'aurais fait brûler toute la famille de Ravaillac, père, mère, frères, sœurs, tantes, jusqu'aux arrièrepetits-cousins. »
Arrive alors l'homme qui, en France, devait régulariser toute chose, M. le cardinal de Richelieu lui-même, un de nos ancêtres; c'était un homme qui prévoyait tout, très-versé dans les sciences du temps présent, qui, n'étant encore qu'évêque de Luçon, avait eu à souffrir, tout comme les autres, des Nouvelles à'ia main, des facéties satiriques, autrement dit Caquets de l'accouchée, et qui, enfin, maître de la France, voulut que le journal lui appartînt comme tout le reste. Il trouva sous sa main, pour le servir comme il fallait servir le cardinal, un homme alerte, ingénieux, prêt à tout, nommé Renaudqt. Ce Renaudot était né à Loudun en 1584, et savait beaucoup de choses; il avait eu beaucoup d'emplois; c'était un esprit actif et remuant, et, quand il était nécessaire, il arrivait jusqu'à l'éloquence. Il avait été maître d'école, puis il s'était fait recevoir docteur à la faculté de Montpellier, puis il avait inventé toutes sortes de choses qui ont été inventées depuis lui. Les bureaux d'adresses et de placement, les Petites Affiches, le mont-de-piété, surtout les consultations gratuites; mais les consultations gratuites avaient soulevé contre Renaudot toute la faculté de Paris. Guy Patin, qui avait bien de l'esprit, s'éleva de toutes ses forces contre ce gâte-métier ; il eut aussi à se batailler avec d'Hosier le généalogiste, homme puissant parce qu'il , tenait entre ses mains toute la noblesse de France; bref, c'élait l'homme qu'il fallait au cardinal; du reste, écrivain assez habile pour ce temps-là : écrivant vite et d'un assez honnête français. Le cardinal lui confia la rédaction de son journal, et ce journal, qui s'appelle la Gazette de France, pour ceux qui savent le lire, est la plus lerrildo histoire du rardinal de Richeliew qui ait clé
faite. Là, vous rencontrez, ad vivum, cette inaltérable volonté ; vous retrouvez, en le cherchant bien, tout cet homme qui a brisé les protestants, non pas comme catholique, mais comme roi de France. Vous savez, d'ailleurs, qu'il y a tout un journal écrit de la main du cardinal, et intitulé : Journal fait durant le grand orage ; ce que le cardinal appelait le grand orage, la cour l'appelait la journée des dupes, et elle avait raison. — Ainsi, la Gazette de France a été écrite sous ses yeux! C'est le plus vieux des journaux réguliers : commencé en 1631, par Théophraste Renaudot, il ne s'est arrêté qu'en 1792, et ne forme pas moins de 163 volumes in-4-o'avec ou sans privilège.
Etudié avec soin , cet immense recueil fournirait nne mine inépuisable d'anecdotes terribles et plaisantes. Qu'un plus hardi le fasse.
C'est ici le lieu de signaler une division importante du journal qui, à peine fondé et ne pouvant suffire à accomplir sa tâche entière, fut obligé de se diviser en plusieurs parties, pour être au courant des faits et des idées de chaque jour. Nous voulons parler du journal savant, du journal littéraire, du journal badin à l'usage des femmes et des petits-maîtres, et même cette espèce de journal, s'il en était besoin , ne manquerait pas, lui aussi, d'une origine illustre ou tout au moins antique.
Le premier qui ait fait un journal purement consacré à la science, et en dehors des débats des rois et des peuples , c'est le fameux Photius, le patriarche d'Alexandrie, un homme qui était trop savant dans un temps où la science, après la peur, était la passion dominante. Au reste, grand hypocrite dans sa parole, grand pervers dans ses actions, il a laissé, entre autres journaux, un journal intitulé Bibliothèque, qui contient l'analyse d'un grand nombre d'auteurs avec les jugements sur leurs écrits; c'est le Bailletàw moyen âge. Son livre est d'autant plus curieux, que les ouvrages dont il est question ne sont pas parvenus jusqu'à nous. Nous allons arriver au Journal dpn Savants ; mais, avant df parler
de cette entreprise sérieuse, il est besoin que nous disions quelque chose d'une gazette bouffonne qui n'a pas manqué de lecteurs, nous voulons parler de la Gazette en vers y qui a précédé de quelques jours les feuilles de Renaudot, et qui, sans contredit, doit le jour aux journaux satiriques et gaillards qui s'écrivaient comme des nouvelles à la main et qui étaient remplis d'un terrible fiel. Les petits journaux étaient déjà inventés dans ce temps-là, éternellement inventés, et personne n'y était ménagé , ni les hommes ni les femmes, ceux-là dans leur courage, celles-là dans leur beauté; même cette chanson manuscrite, qui circulait chaque matin toute remplie d'une ironie sanglante, était, selon nous, d'une attaque plus rude et plus féroce que tous nos petits journaux imprimés avec la signature de l'imprimeur et le nom du gérant.
L'injure imprimée a quelque chose de solennel qui en amortit l'effet : on sait d'où cela vient, et, si on ne le sait pas, on pourrait le savoir et, par conséquent, s'en venger, ce qui est beaucoup. Mais allez donc vous fâcher contre une chanson qui tombe des nues tout armée de rimes acérées, que l'antichambre répète un instant après le salon ! Dans ces couplets à la main, personne n'était respecté ; l'outrage était pour quiconque avait un succès dans le monde, succès de guerre, de politique, d'esprit ou d'amour. Ainsi, par exemple, voici pour les femmes de la cour :
Dolone (I) est cruelle;
Luynes (2) n'est pas belle;
Lamollic est si prude,
Qu'elle en parait rude ;
Et, pour Coëtlogou,
Si elle sait vous plaire.
Ce n'est pas une aiïaire.
Elle ne dira pas : non.
En fait de couplets et de petits j ournaux, voici ce qu'on écrivait
(1) Sœur de la niaréclialf de la Force.
(2) .Mademoiselle de Rolian.
SOUS Louis XIV, et les vers qui circulaient dans sa cour. Louis XIV venait de prendre pour maîtresse madame de Montespan, qui avait appartenu à M. de Lauzun. Écoutez la lettre de M. de Lauzun au roi :
« Votre Majeslé, sire,
M'a fait un vilain loiir ;
Mais je n'en puis que rire.
Car je n'ai plus d'amour.
Je vous laisse ma maîtresse ; .Mon Dieu, que j'en étais las !
Faites-en tous vos choux gras; Moi, je n"eii fais plus de cas :
Elle est vieille et sans appas.
On sait, au reste, que M. le comte de Bussy-Rabutin, qui avait plusieurs des qualités et plusieurs des défauts d'un journaliste, et qui excellait à écrke ces sortes de petits couplets, fut disgracié à tout jamais et sans miséricorde pour avoir écrit le noël oii se lisaient les vers suivants :
Allcluia!
Que DÉODATus est heureux!
H baise ce bec amoureux (1) Qui dune oreille à TauUe va.
Alléluia!
Bien entendu que le journal en vers, une fois qu'il parut imprimé et signé du nom de l'auteur, n'osera pas s'attaquer ainsi aux puissants de ce monde et qu'il saura respecter quiconque le pourrait envoyer à la Bastille. Ce journal était écrit par un nommé Loret, un poëte bas normand, qui arriva à Paris sachant à peine lire et écrire, et que le cardinal de Mazarin comptait au nombre de ses domestiques. Dame ! celui-ci gâte quelque peu notre généa-
(l) .MadcinuiMlle de la Vallièrc.
logie ; mais quel est Fécusson qui n'ait pas sa Jjarre de bâtardise? Ce Loret pénétra , on ne sait comment, jusqu'à mademoiselle de Longueville, qui lui permit de lui adresser une lettre en vers tous les huit jours. Ainsi naquit la Gazette burlesque. Publié sous un si beau patronage, ce journal réussit. L'auteur eut des pensions de tout le monde. Nous avons lu ces deux volumes, qui sont trèsrares, et, à notre grand étonnement, il s'est trouvé que le domestique de Mazarin , le flatteur de mademoiselle de Longueville , le bouffon Loret était un homme qui avait quelquefois du courage, qui savait être reconnaissant et fidèle, qui ne courbait pas trop la tête devant les puissants de ce monde. Mademoiselle de Longueville fit très-bien de faimer et de le protéger comme une digne sœur du prince de Condé et du prince de Conti qu'elle était. L'hôtel de Rambouillet (c'était la belle époque de fhôtel de Rambouillet) s'enorgueillissait à bon droit de mademoiselle de Longueville, qu'on entourait de respects et d'hommages ; car elle avait élo l'héroïne de la Fronde, comme la duchesse de Montpensier avait été l'héroïne de la Ligue. Elle avait une langueur qui touchait plus que le brillant de celles même qui étaient belles; elle avait dans l'esprit des retours lumineux et surprenants, comme disait Saint- Simon; elle aurait eu peu de défauts, si la galanterie ne lui en eût donné beaucoup, et, comme sa passion l'obligea de ne mettre sa politique qu'en second dans sa conduite, d'héroïne d'un grand parti, elle en devint l'aventurière. Elle défendit le sonnet d' f/ran/e, par Voiture, contrôle sonnet de Jo/j, par Benserade ; enfin, elle tomba de toutes ces hauteurs sur les hauteurs de Port-Royal; elle fut l'amie d'Arnault, de Nicole, de Sacy; elle expia sa jeunesse par vingt-sept ans de pénitence : ce qui était un chemin un peu rude pour conduire une si belle âme au ciel.
C'est pourtant pour cette femme qu'a été écrit le journal de Loret ; dans cette gazette, les plus grands événements sont réduits à l'état de bouifonnerie. Voici comme on y parle de Charles Stuart et de la restauration anglaise :
Tout va des mieux vers la Tamise :
Le ciel toujours y favorise Charles Sluart et les Germains; Et les Anglais battent des mains, Dans un ravissement extrême De lui revoir le diadème.
Si le cardinal a la colique, voici comment le poëte raconte cette colique :
Au premier jour de la semaine, Le grand Jule, étant à Vincenne, Fut persécuté rudement Un jour ou deux par ce tourment.
Quand on lui fait un cadeau, carie pauvre homme les accepte, et il s'en vante, triste école fondée par TArétin, cet impudique et admirable satirique :
Un de nos plus généreux liommes, Seigneur illustre et des plus francs, M"a fait présent de six cents francs.
Si le roi va à la campagne, en son château de Saint-Germain, avec la reine, Loret se réjouit à sa façon :
Dans ce lieu, ces âmes royales, Goûtant des douceurs sans égales Dans leurs réciproques amours, Reviendront dans deux ou trois jours.
Il a aussi des portraits littéraires; car il est complet. Le portrait de Scarron, par exemple :
Lui. qui ne vivait que de vers, Est maintenant mangé des vers.
Il était de bonne famille ; Il ne laissa ni fils ni fille.
Mais bien une aimable moilié, Dijzne tout à fait d'aniilié.
Or, cette aimable moitié si digne (V amitié, c'était madame do Maintenon en personne.
Loret, qui n'y voit pas bien loin, ajoute :
Elle est jeune, charmante et belle, Et mêine fort spirifuelle.
H ajoute encore, et il le ferait exprès que ce ne serait pas plus cliarmant :
C'étaient deux beaux esprits ensemble .- Leur mariage, ce me semble, S'entretenait par les accords Bien mieux de Tesprit que du corps.
Sans nul doute, madame de Maintenon, devenue reine de France, se souvenait du bon Loret, quand elle se fâcha tout rouge contre Despréaux, qui parlait mal de Scarron. A la mort du cardinal de Mazarin, Loret, son poëte, lui rend cette louange :
Que celte sage éminence Lui donna pour récompense D'avoir constamment été Toujours du même côté.
Une pension bien payée; Et cela venant à manquer.
Me voit bien embrelicoqué.
Arrive ensuite le surintendant Fouquet, cet homme qui comprenait toutes les élégances , qui veut avoir le journaliste à sa solde, et qui Ta. Un jour, un brave journaliste, nommé Mafhurin Ilénault, est condamné à faire amende honorable, cl mons Loret
Se réjouit De le voir de France banni.
Quant à M. le dauphin, qui vient de naître, il a aussi son petit couplet, qui est le plus joli du monde :
31oii-eigiieur le ilaiiphin de Fraiice Tctle nuit et jour d'importance A deux telons bien conformés El à la cour Lien eslimés; Car, outre qu'ils sont agréables, Ils sont, (lil-on, intarissables.
Vous voyez aussi apparaître Tabbé Bossuet, 4 février 1662. Leurs Majestés, Taprès-dîuée,
Ouïrent un jeune docteur, Admirable prédicateur; L"ahbë Bos>uet, c'est son nom :
Il s'acquiert partout grand renom.
Le monde serait Irop féroce, S'il n'avait un jour mitre et crosse.
Ce brave Loret était sorcier. Vous avez aussi Molière,
Dont l'esprit, doublement docteur, Est aussi bien auteur qu'acteur, El que l'on tient, par excellence.
De son temps le Plante et Térence.
Puis, quand il avait fini, il adressait toujours un petit adieu à mademoiselle de Longueville :
Voilà trop de paroles :
Adieu, je vais manger deux soles.
Fait sur le dos d'un escabeau.
Le dix avril, plus laid que beau.
Le sept d'août, fait par moi, Loret, Qui ne vais guère au cabaret.
Fait en janvier, le vingt-neuf.
Pendant qu'on me cuisait du bœuf.
Fait le dix-neuf du présent mois.
Ayant bâillé plus de ceul fois. etc.
Eh bien , ce bouffon , quand son protecteur fut tombé, lorsque Fouquet fut enfermé à la Bastille, il eut le même courage que la Fontaine, le même courage que Pellisson : il osa défendre le surintendant et lui adresser publiquement d'honnêtes et de tendres adieux. Qui le croirait? Colbert, irrité contre Loret, raya sa pension. Fi donc, s'emporter à ce point contre la Gazette en vers! M. Fouquet, ayant appris dans sa prison la disgrâce de son poëte, lui fit remettre, par mademoiselle de Scudéri , une somme de i,500 livres, et pourtant M. Fouquet avait de terribles affaires sur les bras. Loret mourut peu de temps après, en 1665. Voici les derniers vers qu'il ait écrits :
Le vingt-six mars, j'ai fait ces vers, SouHVanl cinq ou six maux divers.
En passant en revue la Gazette de France sous le cardinal de Richelieu, nous avons remarqué qu'il n'élait pas une seule fuis question du grand Corneille, et que le Cid même, ce chefd'œuvre qui est toute une révolution poétique, était passé sous silence. C'est qu'en effet, comme vous le savez, Richelieu élait jaloux de Corneille, mais jaloux à ce point, qu'il n'a pas voulu que le nom et le succès du Cid fussent inscrits dans son journal, l'insensé! comme si son journal devait être toute notre histoire! En revanche, vous avez dans ce même journal Téloge sans réserve de la tragédie de Mirume , par le sieur Desmarest et un collaborateur qu'on ne nomme pas. Le sieur Desmarest est traité d'esprit fertile et poli; la tragédie de Mirame vous est montrée comme n'ayant ;;a5 sa pareille de notre âge, si vous la considérez dans toute son étendue, le sujet en étant excellent, qui fut traité avec une telle abondance de pensées délicates, fortes et sublimes, qu'il serait difficile de trouver, dans tout l'amas des tragédies de fantiquité, les raisonnements qui sont dans cette seule pièce , ornés des plus nobles sentiments et des tendresses les plus grandes de Vamour.
lY
Le JuiiiiKil den Smunlii. — M. de Salio. — Le |»reiiiiei" homme de
paille. — N'nissaiice de la orilique lilléraire. — Gcniis irritubile. — Le
Journal de Trévoux et la Société de Jésus. — Les Provinciales. — Pierre
Bayle. — Le Mercure galant du sieur de Visé. — Madame de Sévigiié. —
Le duc de Saint-Simon. — Rollin.
Vous Yoj'ez donc que la critique littéraire, ainsi faite, avait fjrand besoin d'une réforme. Déjà le xvije siècle se faisait pressentir dans toute sa maguiticence. Toutes les questions qui étaient au fond de cette illustre époque allaient s'agiter tout àTheure, et il fallait bien qu'elles fussent représentées qjielquc part. Voilà comment nous arrivons au Joimml des Savants , fondé en 1665, et qui, tout comme la Gazette de France, s'est arrêté en 179:2, au moment cù il n'y avpit pins on France d'autre science que la science politique.
Au Journal des Savants proprement dit, commence la critique littéraire, dont vous avez vu que nous avions grand besoin. Mademoiselle de Longueville était morte. Pascal et Port-Royal étaient dans toute leur auslériré. Le jeune roi n'avait pas encore enseigné à la France cette grande vivacité pour le plaisir qui a été une grande partie de sa puissance ; en un mot, le siècle était sérieux, et le moment était bien choisi pour un ouvrage pareil. M. de Sallo fut le premier inventeur du Journal des Savants, « idée si neuve et si heureuse, dit M. de Fontenelle, et qui subsiste aujourd'hui avec plus de vigueur que jamais, accompagné d'une nombreuse postérité, i> M, de Sallo (encore un de nos ancêtres) était un homme considéré et considérable au xviF siècle ; il était l'ami de M. de Colbert. Mais l'étude et la science et le ferme exercice des
plus austères vertus remplissaient toute sa vie. 11 est le héros d'une aventure dont l'Anglais Fielding a fait son profit dans Tom Jones, ce chef-d'œuvre. Il revenait un soir dans sa maison, durant la grande famine de Paris, lorsqu'il est abordé, le pistolet à la main, par un homme qui lui demande la bourse ou la vie. « Vous faites un méchant métier! dit M. de Sallo à cet homme. Allons, vous tremblez, c'est bon signe; venez avec moi. » Et, du même pas, il sauva de la misère toute la famille de cet homme.
Les premiers collaborateurs de M. de Sallo au Journal des Savants furent M. de Bourzé, M. de Gomberville, M. Chapelain. Afin de garder toute son indépendance, M. de Sallo imagina de publier son journal sous le nom du sieur d'Hédouville, son valet de chambre. Voici, au reste, le plan du Journal des Savants : « annoncer les livres nouveaux, en faire l'analyse, rapporter les découvertes de physique et de chimie, les arts et les tribunaux, etc. »
Le style de celte critique était simple, honnête, plein de réserve et de goût. Seulement, ceux qui s'étaient étonnés le plus de cette critique httéraire, qui n'avait pas élé définie par Aristote, ceux qui, en désespoir de cause, l'avaient acceptée parce que le prospectus avait été écrit en lalin et en bon lalin, s'indignaient cependant que des gens qui s'intitulaient des savants, se missent à parler avec de grands éloges des fables de la Fontaine, et des tragédies de Corneille, et des comédies de iMolière. Le latin, le grec et la théologie étaient encoî"e dans les habitudes de ce temps-là.
Non pas que nous voulions vous donner le Journal des Savants comme- le modèle de la critique littéraire : les grands noms que nous venons de vous dire là, les maîtres du monde poétique, ne s'y rencontrent que rarement. Toute l'attention de la critique se porte d'abord sur M. Lefebvre, M. Mesnage , M. Iluet, évêque d'Avranches; et encore sont-ils bien chagrins, ces hommes, même des éloges qu'on leur accorde. Chose étrange ! si tous les journalistes de toutes les époques se ressemblent , il faut dire aussi que tous le? écrivain? de toutes les époques soni les mêmes. Ceux (|iir
nous VOUS disons là, par exemple, en véritable gens de lettres qu'ils étaient, se sont soulevés tout d'abord, même contre l'urbanité de M. de Sallo ; ils ont fort bien deviné où les devait conduire cette inquisition nouvelle de la critique publique; ils ont pressenti son influence, et ils se sont révoltés contre elle. Nous trouvons, par exemple, une grande colère de M. Mesnage, qui, dans un livre, avait traduit : graculus, une corneille; M. de Sallo, dans un numéro de son journal , avait fait remarquer à M. Mesnage que graculus voulait dire un geai. A ce propos, M. Mesnage s'abandonne à toute l'impétuosité de son tempérament. « Je n'ai pas, dit- il, une opinion fort avantageuse de ces journalistes, et non-seulement je n'attends aucune louange de ce côté-là, mais, s'ils voulaient me louer, je le leur défendrais par la gorge. » Il n'y a pas un poète sifflé qui n'ait dit cela de nos jours.
Nous n'irons pas très-avant dans le Journal des Savants. C'est une critique peu avancée, mais une critique honnête et sincère. Ces pages sont, d'ailleurs, remplies de puérilités incroyables. C'est un homme sauvage rencontré dans les Indes, et si prodigieusement CAMUS, quon nose pas dire qu'il avait un nez. Cet homme sauvage sera tout simplement un singe. C'est une description de l'île de Ceylan, et l'on vous raconte quà Ceylan, pour guérir la colique, on piétine sur le ventre du malade. C'est ensuite la description de l'arche de Noé. Varche avait trois étages : le premier étage cantenait F eau douce; le deuxième étage était le grenier pour les fourrages, les vivres, les fruits, les légumes. Il y avait trente-six étahles le long des cordages , et une cour sablée pour h promenade. Le troisième étage était consacré aux oiseaux et au logement de Noé, composé d'une cuisine, dune salle à manger, de quatre grandes chambres de plain-pied. — Vous avez aussi des conseils pour vivre longtemps : il ne s'agit que de manger douze onces pesant de nourriture et de boire quatorze onces de vin nouveau par jour. On définit ainsi la sympathie : La sympathie lient de ce que les corpuscttles qui sortent du corps d^une
personne sont propres à entrer dans nos pores, de manière à les nourrir d'une manière impalpable, imperceptible, mais agréable; et autres quintessences tout à fait dignes an Mercure galant, qui plus tard aura son tour.
Vous pensez bien que ce Journal des Savants, d'un ton si honnête, qu'il ne prenait parti ni pour ni contre aucune des puissances établies, ne pouvait pas rester ainsi sans contre-poids. Ceci est à proprement dire la naissance non plus de la critique, mais de la discussion. Comme la discussion n'est plus permise dans la politique, elle se reporte, autant qu'elle le peut, dans la philosophie et dans les lettres. L'arme étant trouvée, chacun la veut tenir à son tour. De là naquit le Journal de Trévoux, rédigé sous le patronage des jésuites. Le coup des Provinciales venait de leur être porté, et cette grande compagnie avait enfin senti qu'elle était vulnérable. Elle eut peur, qui le croirait? du Journal des Savants, et elle voulut le faire supprimer. Ils ameutèrent contre cet innocent journal le grand Golbert, M. le président de Lamoignon, M. de Mesme, si bien que M. de Sallo fut sommé ou de renoncer à son journal ou de se soumettre à la censure ecclésiastique. A quoi M. de Sallo répondit comme il fallait répondre et comme tant d'autres journalistes ont répondu après lui, qu'il ne se soumettrait pas à la censure, et qu'il aimait mieux briser sa plume et rentrer dans son repos : ce qu'il fit en effet, laissant à d'autres à continuer son œuvre. Ce que voyant, les jésuites obtinrent le privilège d'un journal. En ce temps-là, la ville de Trévoux appartenait à 8on Altesse royale le duc du Maine; et les jésuites en avaient fait comme l'entrepôt de leurs doctrines. C'est dans la ville de Trévoux qu'ils établirent leur journal, ils étaient fiers de commencer ce journal avec le xviie siècle; et, pour que la chose tïit plus facile, ils avaient établi à la pctrle de l'imprimerie une boîte où chaque auteur pouvait jeter l'analyse de son propre livre.
H Monseigneur veut bien qu'il y ait dans l'arsenal, sous rhorloi^e,
une boîte pour recevoir l'analyse de chaque chose, n'importe en quelle langue. »
Nous ne voulons pas suivre le Journal de Trévoux dans ses perfidies et dans ses batailles. Toute la Société de Jésus attachée à la même œuvre, voilà, je l'espère, encore un terrible journaliste. Dans ce journal, toutes choses sont mélangées d'une façon si habile, qu'il est bien difficile de distinguer le vrai du faux : la théologie, la médecine, la rhétorique, la poésie même, ont une odeur de vieux saint qui fait mal à sentir. On y fait la guerre aux sciences humaines, parce qu'elles sont entièrement opposées à la science ecclésiastique ; à la philosophie, parce qu'elle introduit la chicane dans les matières de religion. Aristote et Platon sont mis à l'index, parce qu'Us ont inondé la religion de questions épineuses.
On en veut à l'éloquence, parce que, disent -ils, // n'est pas plus permis à un chrétien de parer sa parole qu'à une femme de mettre du fard. En même temps, vous pensez si le mensonge leur manque, si la calomnie leur fait faute, s'ils jettent çà et là leur venin et leur colère, s'ils ont peur de l'arme puissante dont ils se servent; non pas que nous voulions nous livrer à de misérables déclamations contre cette savante société qui a donné tant de grands hommes à la poésie, à l'histoire, à Téloquence : nous voulons dire tout simplement que cette société n'était faite ni pour écrire ni pour supporter le journal. La publicité lui faisait peur, et ne lui convenait pas ; elle aimait à attaquer dans l'ombre, à se défendre dans l'ombre ; les regards perçants de la foule la mettaient mal à l'aise ; et puis, en écrivant le Journal de Trévoux, les jésuites se rappelaient avec toute sorte de douleurs cet irrésistible journaliste nommé Pascal, dont les feuilles volantes s'imprimaient chaque jour sous la forme d'un journal. Telle a été, on etfet, la première forme des Provinciales, et dans quelques bibliothèques d'élite, vous pourrez voir encore le Journal de Pascal.
Mais, pour avoir installé la soumission et l'autorité dans !«•
Journal de Trévoux, le jésuite ne peut pas rester sans réponse ; il y avait quelque part un sceptique nommé Pierre Bayle, qui devait élever plus tard autel contre autel, le doute contre la croyance. Pierre Bayle, un de nos ancêtres toujours, pour avoir le droit de douter de tout, s'était donné bien de la peine; il avait été d'abord protestant, puis catholique, puis encore protestant, et il se comparait lui-même à Jupiter, assembleur de nuages. « Mon talent, dit-il, c'est d'assembler des doutes et rien que des doutes. » Celui-là écrivit un journal, mais toujours hors de France, V Histoire de la république des lettres, et, dans ce journal, vous pouvez reconnaître déjà l'auteur du Dictionnaire historique et le maître de Voltaire. Dans ces pages rudement écrites, l'opposition la mieux prononcée et la plus habile se fait sentir à chaque instant. Pascal est porté aux nues comme le plus grand homme de la chrétienté ; Lucrèce, le matérialiste, est préféré, et hautement, à Virgile. Quand la reine Christine de Suède s'en vient en France, traînant çà et là ses ennuis, ses inquiétudes et ses amours, Bayle s'attaque à elle, et il aie courage de lui dire que, lorsqii'on nnît sur un trône, il y faut rester, ou ne pas se repentir quand on en est descendu. 11 accepte avec transport M. de Fontenello, un gentilhomme de son école; il vaule, sans attendre ([ue le signal lui soit donné par le xvilie siècle, la morale de Tacite ; il s'extasie à propos d'Érasme, une espèce de Pierre Bayle du siècln passé ; il est à genoux devant le Télémaque de Fcuelon ; il ose parler des Contes de la Fontaine, dont la licence toute iîorentine ne lui déplaît pas. Voilà un grand journaliste, courageux, dévoué, ne s'arrêtant devant aucune disgrâce, regardant en face le soleil de Louis XIV, laborieux surtout, et pesant d'une main ferme toutes les disputes de l'univers. Mais quel malheur que nous ne puissions pas le suivre dans ses rudes et ingénieux travaux !
C'est ici le cas de dire un mot, rien (ju^un mot, du sieur de Visé : il est l'inventeur d'une espèce de journal dont nous ne nous sommes jamais passés depuis lui, du journal r/alant et dnmercf.
C'était un bon petit lioniine sans trop d'esprit qui ramassait çà et là, dans les antichambres, les nouvelles de la cour, et quelquefois les nouvelles de la ville. Ce Mercure galant était un journal de ruelles ; on y trouve toutes sortes de choses, et surtout l'énigme, le griphe, le logogriphe, le rébus, la devise, l'emblème, l'hiéroglyphe, le paradoxe, le problème, l'axiome, l'aphorisme, la sentence, la maxime, le proverbe, l'apophthegme, le bon mot, la turlupinade et le quolibet.
L'énigme, on sait ce que c'est ; le griphe est une énigme en paroles ; Œdipe a fait un griphe : quatre pieds le matin, deux le jour, trois le soir ; le logogriphe est un mot dont on retranche des lettres ; le rébus, figure énigmatique par lettres ou par signes, et ainsi de suite, jusqu'à la turlupinade, qui est une mauvaise plaisanterie. Par exemple, un plaisant disait quil était étonnant que les chrétiens fussent aisés â corrompre, puisqu'ils étaient salés dès la naissance.
Le Mercure galant était tout inspiré, dans son langage, des héros de d'Urfé, des pastorales et des contes d'amour. Aussi la Bruyère avait-il bien raison, lorsque, avec ce magnifique sang-froid qui ne l'avait jamais quitté, il dit, en parlant du Mercure galant : « C'est un livre qui est un peu au-dessous de rien. » Dieu merci! il y avait à côté du sieur de Visé un autre journaliste qui devait écrire d'une façon merveilleuse, et, pour ainsi dire, divine, le journal du grand siècle. Il y avait madame de Sévigné, qui résumait jour par jour toute cette grâce, tout cet esprit, toute cette magnificence, toute cette poésie, tout ce génie, tous ces beaux-arts ; f^elle-là aussi, elle pouvait dire comme Cicéron : Quant à mes lettres , je les écris tout simplement dans le style de tout le monde. Mais quels siècles où le style de tout le monde n'était pas moins que la langue de Cicéron ou de madame de Sévigné !
A. côté d'elle, il y en avait un autre qui écrivait, pour ainsi dire, le journal de l'histoire, le plus dédaigneux et le plus éloquent des grands seigneurs, le duc de Saint-Simon en personne. Ce sont là
LES JOURNALISTES ET LES JOURNAUX ;]i)
encore d'illustres ancêtres, n'est-ce pas? Toujours est-il que peu à peu le style périodique faisait aussi de grands progrès ; il a déjà passé, comme nous Tavons vu, par bien des transformations : il a obéi à toutes les rigueurs du cardinal de Richelieu, à la fougue romaine des jésuites, au scepticisme de Bayle, à la politesse de M. de Sallo, à la prose rimée de Loret, à la quintessence du sieur de Visé. Plusieurs bons esprits, chemin faisant, se sont attelés à cette œuvre : Fabbé Terrasson, Tabbé de Vertot, l'abbé Bigre, Tabbé Bignon, M. Odry, M. Dupin, Guy-Patin en personne. Déjà Rollin, dans le Traité des études, avait fixé, de la façon la plus ingénieuse et la plus charmante, le véritable langage de la critique. Lui aussi, il est un de nos grands instituteurs; lui aussi, il est le premier qui nous ait appris comment il faut lire sérieusement un livre sérieux, comment il le faut envisager sous toutes ses faces, comment l'analyse doit être nette et rapide, comment la critique doit être équitable, sincère, et en même temps réservée et polie. Nous avons un mot de lui qu'il ne faut pas oublier; c'est qu'un jour, comme on lui parlait du Journal des Savants, qui venait de reparaître après la mort de M. de Sallo, ruiné au jeu (il avait perdu 58,000 livres en une soirée, pour faire comme tout le monde, disait-il) : « C'est une bagatelle d'écrire dans un journal, disait-on à Rollin. — C'est, répondit-il, une bagatelle qui présentera de grandes difficultés quelque jour. Puis, gardez-vous, ajoutait-il, de faire comme Charles Patru, de jeter dans vos disputes du sel et du vinaigre à pleines mains. «
Le chocolat et le café considérés dans leurs rapports avec le journalisme. — Le NouveUisle du Parnasse. — L'abbé Desfontaines. — Fréron ol Yollaire.— Les journaux pendant la Révolulion. — Le Vieux Cordelier. — Le Père Dnchesne. — L'Ami du Peuple. — Linguet. — Olympe de Gouges. — Champcenelz.
Maintenant Thabitude du journal était prise.
Une révolution inattendue venait encore de donner à ce besoin, tout nouveau parmi nous, la plus grande extension : je veux parler, et il ne faut pas rire, de Tinveution du chocolat. M. de Sallo — que nous aimons de tout notre cœur, parce qu'il a été véritablement un geutilhomme de très-bonne humeur — disait, dans les derniers jours de sa vie : « Je meurs avec un seul remords, c'est d'avoir dit du mal du chocolat dans mon journal; c'est d'avoir soutenu d'abord, contrairement à l'opinion du cardinal Brancaccio [de usu chocolat i),(iue le chocolat rompait le jiûne, et ensuite qu'il échauffait les estomacs trop froids. Non-seulement j'étais un insensé, mais encore j'étais un ingrat, car véritablement l'inventeur du chocolat a été la fortune des journalistes et des journaux. » Or, voici comme: Pendant longtemps, c'a été une des habitudes du beau monde de Paris, et des plus galants seigneurs, de passer au cabaret la nuit et le jour; les plus beaux esprits de ce temps-là, à commencer par Despréaux et Molière, ne dédaignaient pas de hanter le cabaret ; Marion Delorme et Ninon de l'Enclos elle-même, quoique bien plus retenue, y sont allées plus d'une fois dans leur vie.
En ce temps-là aussi, le vin de Bordeaux était plus en disgrâce que le chocolat et le café. « Nous buvons sur les bords de la Garonne, disait M. le duc de Richelieu, un petit vin qui se laisse
boire; « d'où il suit que, même au cabaret, on ne buvait que les vins les plus capiteux, les plus féconds en disputes et en duels de tout genre. Dans cette vie de violences, bien plus faite pour des mousquetaires que pour des gentilshommes de bonne maison, toute idée étrangère à Tivrognerie et à l'amour était bannie, et bien certainement, en pareil lieu de batteries et de disputes, personne ne songeait à demander ce qu'il y avait de nouveau dans la république des lettres?
Au contraire, l'usage plus fréquent du café et du chocolat {usus chocolati), l'ouverture de ces beaux salons plus calmes, exposés dans les beaux quartiers de Paris, oiî les honnêtes gens pouvaient entrer sans honte à toute heure du jour sans être obligés d'en sortir ivres-morf s ; l'intérêt qui s'augmentait chaque jour pour les travaux de la pensée ; l'opposition qui, dès les premiers temps de la Régence, était entrée dans la poésie; le jeune Arouet qu'on envoyait à la Bastille pour un libelle qu'il n'avait pas écrit : toutes ces causes réunies devaient contribuer à faire du journal, de l'histoire périodique, un besoin de tous les instants. Jusqu'à présent, le journal a été fait pour les oisifs de la cour, pour les savants, pour les magistrats ; maintenant, il va être écrit pour le peuple. Ce fut alors (le Journal des Savards paraissait toujours, mais étouffé par sa modération) que l'abbé Desfontaines institua le Nouvelliste du Parnasse. Cet abbé Desfontaines est le même que Voltaire a brisé si souvent et traité comme le dernier des va-nupieds. Il était cependant d'assez bonne maison : il était né à Rouen en 1685; son père était conseiller au parlement ; il avait été élevé avec grand soin, à ce point qu'il était devenu d'emblée professeur de rhétorique à l'université de Paris. Cet homme est peut-être l'écrivain dont la vie a été la plus remplie d'événements purement littéraires; il était d'un caractère inquiet, d'un esprit chagrin ; il aimait le bruit, le tapage, le changement; M. de Sallo l'avait admis à l'honneur d'écrire quelques articles dans son Journal des Savants, mais jamais il n'avait pu lui faire comprendre que la
Ai HISTOIRE ET HISTOIRES DE LA PRESSE
critique doit avoir sou urbanité et sa politesse. Délivré de ce censeur indulgent et bien élevé, l'abbé Desfontaines voulut être son maître, et il institua ce journal, le Nouvelliste du Parnasse, dont il fut bien vite fatigué au bout de trois volumes. Il est le premier qui ait fait sortir la critique littéraire de sa voie naturelle, qui Tait rendue violente et mordante, qui lui ait mis l'injure à la bouche et le fiel dans le cœur; mais aussi il est le premier qui ait ajouté de la grâce et de la chaleur à l'intérêt de l'analyse, il est le premier qui ait su résumer un livre de façon à en montrer toutes les beautés, tous les défauts, tout comme si vous l'aviez lu, vousmême, d'un bout à l'autre. Prose, vers, brochures, romans, poésies, traductions, l'abbé Desfontaines a fait de tout ; mais son plus bel ouvrage, son œuvre immortelle et impérissable, c'est Fréron. Je l'ai dit bien souvent, mais eu toute conscience, Fréron est le fondateur et il est resté le roi de la critique; il en a l'énergie, la conviction, la clarté, la véhémence; sou coup d'œil est rapide, net et profond ; rien ne lui échappe, ni la belle pensée sous le plat style, ni le défaut de pensée sous la magnificence de l'expression, ni la mauvaise action qui dissimule l'habileté de la parole; il était, celui-là aussi, de bonne race littéraire, car il appartenait à la famille de Malesherbes, et il avait eu pour ses deux professeurs, au collège Louis- le-Grand, Fabbé Brumoy et le savant père Bougeaud, qui fut le professeur de Gresset.
La vie de Fréron a été remplie de toutes les variations de la vie littéraire ; il n'y a que la vie de l'abbé Prévost qui ait été plus agitée. Fréron avait d'abord été abbé comme tout le monde, puis chevalier, et, en petit collet ou en habit noir, il avait toujours été un pauvre diable. Un jour, comme il se trouvait dans la détresse la plus absolue, il s'en alla trouver l'abbé Desfontaines, lui demandant de le mettre à l'œuvre, et l'autre, brave homme, y consentit. « Mets-toi là, lui dit-il, — car l'abbé Desfontaines vivait un peu en bohémien, — et voyons ce que tu sais faire. » Alors il se trouva que Fréron était encore un plus grand rhétoricien que Desfontaines ; il
savait à fond tonte Tantiquité classique, il était très-versé dans les écrits modernes, car c'est là une remarque à vous faire, que, les uns et les autres, ces féroces critiques, ils sont arrivés dans l'arène sous l'armure classique. Desfontaines, Fréron, Geoffroy et M. Duvicquet, cet excellent homme, d'un esprit si fin, d'un goût si sûr, étaient tous des professeurs distingués, et il nous semble qu'avant d'entrer dans la voie qu'ils ont tracée avec tant de talent et de courage, il faudrait commencer par étudier ce qu'ils ont étudié, par savoir ce qu'ils ont su.
Je ne veux point ici vous dire toute mon admiration, tout mon respect pour Fréron : je l'ai dit autre part, je l'ai dit partout. Quand il eut abandonné l'abbé Desfontaines à son dévergondage, et quand, après plusieurs années de critique, il eut fondé ce magnifique journal, l'Année littéraire, la vie de Fréron devint une vie de luttes et de labeurs infinis. Il avait apporté, en venant au monde, les deux plus grandes qualités d'un journaliste, deux qualités qui semblent s'exclure et qui s'excluent souvent, l'ironie et la prévoyance.
Pendant quarante ans que cet homme a régenté les arts et les lettres, dans l'époque la plus turbulente de notre histoire littéraire, il a gouverné d'une façon souverainetés lettres et les arts. Sa lutte éternelle, énergique, infatigable contre Voltaire, contre l'esprit de Voltaire, contre la prose, contre la tragédie, contre les vers de Voltaire, restera comme un modèle de persévérance, de courage et de loyauté. Oui, certes, s'attaquer pendant quarante ans à cette puissance sans égale de l'esprit et du génie, être seul contre tous, contre Diderot, contre d'Alembert, contre Helvétius, contre La Harpe, contre Jean-Jacques, contre Voltaire en personne; faire face à toutes les inimitiés, à toutes les colères, à toutes les vengeances, à toutes les haines de l'amour-proprc littéraire ; ne leur donner de trêve ni la nuit ni le jour; les deviner à demi-mot, les suivre dans leurs moindres détours, retrouver leur trace perdue, dégager la révolution du nuage dont elle s'en-
toure; voilà un rude travail. Aussi vous pensez, eh! mon Dieu ! vous le savez de reste (car ce sont peut-être les seuls vers de Voltaire que vous sachiez par cœur), quelles injures attendaient ce fiauvre Fréron. La colère de Voltaire a été si loin, qu'il Ta traîné sur le théâtre, vous le montrant dans le plus odieux rôle qui puisse échoir à un homme, délateur et entremetteur, et, ce soir-là, le soir de l'Écossaise, Fréron était au théâtre à sa place accoutumée. 11 écouta de sang-froid cette insulte qui le mettait en dehors de la loi sociale, et il remporta dans ses bras, sans que nul lui vînt en aide, sa femme évanouie. Mais aussi, le lendemain de cette fatale journée, fatale pour Voltaire, la critique prit sa revanche sur le poëte. Le feuilleton de Fréron sur l'Ecossaise est un chef-d'œuvre; raison à part, justice à part, l'homme qui a le plus d'esprit des deux, c'est Fréron. C'est très-beau à voir, cette lutte; c'est très-triste à entendre. Voltaire accuse Fréron d'avoir été aux galères. Fréron, sans s'inquiéter de ces clameurs, prend en main la défense de Racine, de Molière; il défend Corneille contre les notes de Voltaire, il prononce tout haut le nom de Shakspeare, il se place à l'ombre vertueuse du roi Stanislas qui le protège, et lui-même il tend une main amie et dévouée à tous les jeunes gens opprimés par Y Encyclopédie. Il eût sauvé Gilbert, si Gilbert avait pu être sauvé; mais il a été étouffé par son immense orgueil. Ainsi a combattu Fréron toute sa vie. Lui seul, il a deviné et prédit l'abîme où devait s'engloutir, perdue par l'esprit , cette monarchie de tant de siècles. Imprévoyant pouvoir! stupide pouvoir! qui le croirait? le garde des sceaux, M. de Miromesnil, vaincu par les ennemis de Fréron, qui étaient ceux de la monarchie, ôta au grand critique le privilège de son journal. Fréron mourut deux mois après cette stupide injustice, et, comme ses amis en pleurs se serraient autour de son Ut de mort : « Allons, dit-il, ne vous plaignez pas tant ! parce que le garde de sceaux a été un lâche, ce n'est pas One raison pour manquer de cœur. Ceci est un malheur particulier qui ne doit détourner personne de vous de la défense de la monarchie,
LES JOURNALISTES ET LES JOURNAUX 4o
car le salut de tous est attaché au sien. » Ainsi mourut cet homme, dont on peut dire ce que le cardinal de Retz disait de Matthieu Mole : « qu'il avait été plus br^ve que César, » car il avait osé braver toute Tartillerie voltairienne. II était, du reste, du naturel le plus aimable et le plus facile, esprit enjoué, caractère bienveillant, d'une générosité inépuisable, d'une grandeur d'âme peu commune, et ne haïssant personne, pas même Voltaire, qui grinçait des dents au nom de Fréron. Du reste, la critique littéraire et la polémique de chaque jour ont dévoré là sans pitié un rare talent, une vive imagination, un poëte, témoin l'ode sur la bataille de Fontenoi, qui vaut mieux que le poëme de Voltaire. Mais que voulez-vous ! il obéissait à sa destinée, à sa conscience, à sa vocation. Il savait que les hommes ne sont pas toujours ingrats, et que, pour lui, Fréron, le temps de la réhabilitation viendrait un jour.
A Fréron finit la critique littéraire, proprement dite, pour renaître bien plus tard. A Fréron s'arrête le journal primitif; le vieux sentier des belles-lettres et des sciences est parcouru tout entier. Vous avez, d'ailleurs, un autre journaliste nommé Voltaire, qui écrit le journal du xviiic siècle dans ses lettres, tout comme madame de Sévigné a écrit celui du xviie siècle dans les siennes. D'ailleurs, 89 s'avance. Il y a au collège Louis~le-Grand, où fut élevé Fréron, un futur journaliste, nommé Robespierre. Avant peu, toutes choses seront bien changées dans le journal ; il ne s'agira plus de comédies, ni de poëmes, ni d'histoires : il va s'agir de la guerre des peuples contre les rois. Et que les rois ont dû être étonnés, mon Dieu ! quand ils ont vu le débat politique s'éloigner des trônes pour tomber dans les masses, vous savez avec quel épouvantable fracas !
Nous parlerons en très- peu de mots des journaux de la période révolutionnaire, qui ressemblent beaucoup à de l'histoire faite à main armée. A l'heure de 1789, Mirabeau se met à écrire à ses commettants; c'est le journal politique qui se manifeste. Camille
Desmoulins paraît ensuite, et il écrit le Vieux Cordelier, ce pamphlet sous lequel il méritait de mourir. Entendez-vous tonner d'ici le Père Diichesne, ivre de vin et de sang? Entendez-vous hurler la lie du peuple, c'est-à-dire Marat répondant à Hébert? Avez- vous lu le Journal de la Montagne?... Comment voulez -vous que nous mettions la main dans tout ce sang ? que nous vous disions le nom et les écrits de Chauraette, de Carrier, de Gacon, d'Hébert, un ancien voleur? Non pas, certes ; ces gens-là ont déshonoré tout ce qu'ils ont touché : le trône, l'église, le journal, jusqu'à Dieu luimême, que Robespierre a pensé rendre ridicule en le reconnaissant en si grande cérémonie. Nous aimons mieux inscrire dans notre liste, parmi nos devanciers dont il faut estimer le courage, Linguer, qui avait tant d'esprit, tant de colère, une imagination si ardente et si féconde. H écrivait à lui seul le Journal politique et les Annales politiques, et, après avoir passé une partie de sa vie à la Bastille ou dans les prisons, il est mort comme il fallait mourir dans ce temps-là, sur Téchafaud ; et madame Olympe de Gouges, cette courageuse femme, qui a écrit de si admirables pages contre Robespierre ; et Mirabeau jeune, aussi brave que son frère était éloquent, aussi grand duelliste que son frère était un grand révolutionnaire ; et cet aimable marquis de Champcenetz, qui portait encore des dentelles en 1792 et la tête si haute, et qui est allé à la mort en riant et en plaisantant, comme s'il eût été encore dans les jardins du Petit-Trianon. De 1789 à 1792. Champcenetz et ses amis ont écrit un très-piquanl journal intitulé les Actes des Apôtres. Dans ces feuilles toutes remplies du plus aimable persiflage, vous retrouverez beaucoup de la grâce et de l'esprit de l'ancienne cour. Ces gentilshommes ont trouvé que cela était beau de sourire jusque sur l'échafaud : ils ont défié à la fois les juges, les bourreaux et les spectateurs. Leur bonne humeur ne s'est pas démentie un seul instant. Comment pouvaient-ils faire, les malheureux, avec leur esprit contre les piques et les bonnets rouges? Toujours est-il ([ue, même sous la Terreur, le journal a trouvé
ses représentants qui ont été vrais, spirituels, courageux et sincères jusqu'à la mort.
Napoléon l'i" et les journaux. — Le Journal de l'Empire. — La presse menée tambour ballant. — Sa renaissance sous la Restauration. — Lequalricmc pouvoir de rÉlal. — Les journaux et les journalistes d'aujourd'hui. — Ce qu'on les estime et ce qu'ils valent.
Maintenant que nous voilà arrivés aux temps modernes, et que chacun de vous peut facilement retrouver les archives du journal contemporain, je n'irai pas vous faire une histoire que vous savez tous aussi bien que moi. Vous savez comment le despotisme impérial s'empara de cette arme pour en faire son profit; comment l'empereur Napoléon, aussi habile qu'avait été le cardinal de Richelieu lui-même, et qui eût pris en très-mauvaise plaisanterie toute espèce de contrôle, ne permit à personne d'écrire une ligne qui ne fût pas revue par son préfet de police et par lui-même. A peine si le jaloux empereur accordait au journal un peu de liberté pour parler des tragédies, des comédies et des livres qui s'écrivaient dans son empire. Nul n'était à l'abri du despote; les plus grands écrivains de cette époque, M. de Chateaubriand et madame de Staël avaient supporté au préalable toute l'inquisition de la censure. La liberté qui restait à la critique, censurée comme tout le reste, était peu de chose. Cependant, ainsi rétrécie dans le cadre le plus jaloux, la critique de ce temps-là trouvait le moyen de rendre le plus grand service aux belles-lettres et aux beaux-arts. Elle a relevé, tant qu'elle l'a pu, les ruines du passé, elle a remis en honneur les vieux noms oubliés, elle nous a rappelés
à l'étude des chefs-d'œuvre qui ne peuvent pas mourir ; elle a osé parler de la vieille histoire et des vieux monarques. Plus d'une fois, ne pouvant pas protester par la parole contre la violence du maître, elle a protesté par le silence. Tant qu'il a régné, c'est-àdire tant qu'il a vécu, l'empereur Napoléon s'est tenu en dehors de cette puissance de la presse, qui était en dehors de sa puissance; il l'a restreinte, il Fa écrasée, il l'a dépouillée de toutes les manières. Un jour même, comme il ne savait plus que faire pour être le maître dans le Journal de VEmpire comme il était le maître dans le sénat conservateur, il confisqua au profit de ses familiers le Journal de l'Empire. Il envoya saisir le rédacteur en chef par deux gendarmes, et il le fit conduire, devinez où? A l'île d'Elbe, où le rédacteur du Journal de l'Empire est resté jusqu'à ce que l'empereur vînt prendre sa place. Ici, il faut reconnaître encore l'intelligence de l'empereur, car, s'adressant à celui-là, le premier journaliste du monde, qui a été toute sa vie un journahste, et qui n'a voulu être que cela, qui a vu passer, sans courber la tête, les plus hautes fortunes, les positions les plus belles, rare esprit d'une bienveillance infinie, intelligence avancée et infatigable, l'empereur frappait, en effet, sur le plus important représentant de la politique et de la littérature périodiques dans toute l'Europe civilisée.
Avec la charte de Louis XVIII, arriva, pour le journal en France, une ère admirable où la pensée humaine put se livrer enfin au plus magnifique développement. Le journal devint alors ce qu'il était sous les pontifes romains, le livre universel ; seulement, dans ce livre ouvert à tous, chacun venait écrire ses haines, son amour, ses regrets, son espoir, ses ambitions, sa passion pour le bien pubhc. Dans ces feuilles ainsi composées, la tribune et le barreau jetaient chaque malin le double reflet de leur éloquence ; à cet écho retentissant, l'homme politique venait demander la popularité, le poëte de la gloire, l'homme d'État la puissance, l'historien des faits, le comédien des conseils. Ce n'est pas que la Restauration,
elle aussi, qui avait, quoi qu'on dise, le sentiment de sa destruction prochaine , ne se soit inquiétée de renvahissemcnt d'un quatrième pouvoir que la Charte et Louis XVIII n'avaient pas prévu ; mais l'impulsion était donnée, le fleuve avait pris son courant dans cette arène où la royauté elle-même ne pouvait arriver qu'avec ses propres raisonnements, tout obstacle étranger étant brisé en un clin d'œil. En vain les anciens et éternels rédacteurs du Journal de Trévoux étaient rentrés dans la lice; en vain les gentilshommes qui écrivaient les Actes des Apôtres étaient sortis de leur tombe pour recommencer leur guerre d'épigrammes ; en vain les plus rares talents et les plus excellents courages du ministère public avaient soutenu, par une magistrature prudente, avaient défendu pied à pied ce terrain d'alluvion conquis par la maison de Bourbon sur 1789 : rien n'y fit, ni les menaces du pouvoir, ni les nombreuses séductions, ni les peines afïlictives et infamantes, à ce point, — en ceci est la honte delà Restauration, — que les journalistes condamnés furent accouplés à la même chaîne avec des galériens couverts de lèpre. L'a maison de Bourbon devait mourir par le journal. Un jour arriva enfin, un jour décisif, où la magistrature elle-même , appelée à se prononcer entre la maison de Bourbon et ce même rédacteur du Journal de VEmpire, que Napoléon avait fait saisir par les gendarmes, prononça du haut de son tribunal l'arrêt de la maison de Bourbon. Telle est cette puissance du journal, que, si nous voulions nommer tous les hommes qui ont apporté leur pierre toute taillée à cette œuvre de géant, il faudrait nommer tous les hommes qui ont eu quelque valeur et quelque crédit dans le gouvernement des affaires, dans les lettres, dans les sciences , dans les arts ; à leur tête, il faudrait placer le roi poétique du monde moderne, M. de Chateaubriand en personne. Cherchez bien, et vous trouverez que tous les hommes qui meuvent le monde aujourd'hui, après Dieu, sont des enfants de la presse périodique. Le grand mérite de M. Thiers, cette vive éloquence, ce hardi courage, ce scintillant génie que rien ne trouble
et n'arrête , cet homme qui a vaincu , surmonté ou brisé tous les obstacles, ce prince de Talleyrand sorti du peuple, c'est de n'avoir jamais oublié qu'il avait appris Téloquence, radministration et le gouvernement dans le journal. Aussi, comme nous l'avons dit quelque part, quand celui-là est entré dans le gouvernement pour n'en plus sortir, la presse a gagné sa bataille d'Austerlitz. Vous comprenez donc que, pour écrire cette petite histoire du journalisme, il nous fallait nécessairement remonter jusqu'à l'origine de l'art, car c'est une opinion commune, que c'est là un métier d'hier, un pur hasard, une profession où le premier venu sans profession peut apporter les rognures de son esprit et le tâtonnement de son style. >'ul ne pense à tous les grands maîtres qui nous ont précédés, à tous les beaux exemples qu'ils nous ont laissés, à leur courage, à tout l'esprit qu'ils ont dépensé. Et que la prédiction du bon Rollin s'est bien réalisée : qm le journal serait difficile à écrire quelque jour I Et que la Bruyère, qui a si mal traité le Mercure galant, avait bien la conscience de ces difficultés à venir lorsqu'il a dit : « Pour badiner avec grâce et raconter heureusement sur les petits sujets, il faut trop de manières, trop de politesse et même trop de fécondité ; c'est créer que de réveiller ainsi et faire quelque chose de rien. » Ce qui n'empêche pas le dernier échappé de collège, le cuistre sans esprit et sans étude, le bas bleu aux bas troués de s'étonner chaque matin de se voir renvoyés, celui-ci à son collège, celui-là à sa férule, cette dernière à sa cuisine, d'où elle n'eût pas dû sortir. Quant au journaliste tel qu'il est et se comporte , vous voulez le savoir, rien n'est plus facile. Entrez chez lui, à tous présents et à venir, salut ! sa porte est ouverte à quiconque y vient frapper ; il est plus accessible que l'avocat le moins occupé, car, parfois, l'avocat le moins occupé traîne sa robe inutile sur les dalles des Pas-Perdus; jour par jour, quel que soit le journaliste , il peut rendre compte de sa vie, il peut vous dire ce qu'il faisait à telle heure de la journée, à telle heure du soir. Comme il s'agit chaque matin de composer pour le
lendemain, non pas une feuille volante, mais la valeur de deux volumes in-S'^ de nos romanciers, chaque homme de la presse périodique a pris sa part dans le travail commun, et sa vie se passe à exploiter le domaine qui est son partage : celui-ci est versé dans la science de Téconomie politique, il sait par cœur toutes les lois de ce pays, il a fait de Thistoire de l'Europe une étude particulière, il sait, à n'en pas douter, où commence la France, où elle devrait finir, et, la plume à la main , il la défend contre tous les voisinages, qu'on l'attaque par les armes, qu'on l'attaque par la parole, par les congrès, par les discours dans les tribunes étrangères , par les terreurs et les mauvaises haines des royautés hostiles. Celui-là ne date que de 1789, il commence à Mirabeau; la longue échelle qui mène à la tribune politique, il l'a montée et descendue plusieurs fois sans jamais s'étourdir du bruit qui se fait à droite , ou à gauche, ou au centre; par une longue habitude des assemblées délibérantes, il a deviné tous les secrets de la tactique oratoire ; il passe sa vie dans les chambres, il prête l'oreille à tous les discours et à toutes ces longues batailles que la nuit n'interrompt même pas, et, quand tout est dit, il trouve encore assez de temps pour expliquer à l'Europe, et quelquefois aux chambres mêmes, ce que les chambres ont dit la veille ; il leur apprend où elles vont, et quelquefois il leur impose ce qu'elles doivent vouloir ; il est tour à tour le héraut des vainqueurs, le consolateur des vaincus ; il tempère ou il excite toutes ces passions entassées là. Oui, son œuvre est grande et belle; et, si vous ôtiez ce conseiller intrépide de ces assemblées bruyantes, que deviendraient, je vous prie , la plupart de ces députés ignorants, qui ne savent même pas pourquoi ils sont arrivés là, qui ignorent en même temps leurs droits et leurs devoirs? que deviendraient les électeurs qui les ont nommés, bonnes gens arrachés à leur charrue et à leur commerce, dont on fait tous les cinq ans, pendant vingt-quatre heures, les arbitres de la chose publique? Et, comme dans un journal et dans un État bien réglé, toutes choses se tien-
nent, pendant que les uns s'occupent des affaires étrangères, pendant que les autres s'occupent de Finlérieur, d'autres esprits sont là, attentifs au mouvement industriel, philosophique, littéraire, commercial; celui-ci s'est occupé de l'histoire de l'argent, il le suit dans ses variations imprudentes et quelquefois criminelles, il dit à la France où en est sa fortune, où en est son crédit, et, par conséquent, la fortune et le crédit de l'Europe; celui-là revient des pays lointains, il a visité les cours étrangères, il a étudié le jeu rouillé des monarchies et le mécanisme compliqué des répuhliques; il s'est attaché surtout à deviner les intérêts matériels des peuples, il a vu comment se creusent les canaux , comment se dessinent les chemins de fer, comment se règlent les prisons et les hôpitaux, autre part que chez nous ; et, au retour de ces utiles voyages, il nous dit : « Faites ceci, faites cela, » et plus d'une fois le conseil d'État, ayant besoin de son secours, l'envoie chercher et lui demande ses conseils. Tel autre est tout simplement un savant, il a pâli sur les sciences exactes, et naturellement il fréquente le Ueu où s'étudie la science, dont il suit pas à pas tous les progrès ; quand il a bien butiné dans les académies, dans les sciences de l'Orient, dans toutes les langues étrangères, dans tous les livres qui s'impriment à l'usage d'une vingtaine de personnes en Europe, il arrive tout chargé de sa science , et il donne à tous et à chacun les secrets qu'il a pénétrés avec tant de peine et de labeur. Les autres enfin, les amoureux des belles-lettres, ceux-là qui se sont passionnés pour la belle forme, pour le beau langage, pour le grand style, qui ont suivi autant qu'ils l'ont pu leurs modèles et leurs maîtres, ceux-là s'attaquent corps à corps avec tous ceux qui écrivent des Uvres, des poëmes, des tragédies, ceux-là sont , à proprement dire, des gens qui se mêlent de tout ; toutes les idées sont de leur domaine, tous les nouveaux venus leur appartiennent par droit de conquête et par droit de naissance ; ils pénètrent de gré ou de force dans tout ce qui est la nouveauté et le mouvement. Et, pour faire ce métier-là longtemps, savez-vous qu'il faut être un soldat intrépide, toujours
sur la brèche la nuit et le jour, toujours à disséquer, toujours à combattre; c'est, à proprement dire, le métier du général d'armée, tel que l'a dépeint Fléchier dans l'oraison funèbre de M. de Tiirenne : exciter les lâches, encourager les timides , retenir ceux qui vont trop loin, encourager ceux qui faiblissent, découvrir les mieux faisants de la journée, dominer le combat, préparer la bataille, prévoir la défaite, annoncer la victoire ; dans ce rude métier, il faut savoir manier à la fois la louange et le blâme, l'ironie et la colère ; parfois même il faut aller, hélas ! jusqu'au sarcasme, jusqu'au mépris, il faut oser dire ce qu'il y a de plus difficile à dire au monde , â toutes les passions mauvaises : « Je vous connais ! Toi, tu es l'orgueil ; toi, tu es le mensonge ; toi, tu es la calomnie ; je sais votre nom : votre nom est légion; » il faut être inaccessible à Tamour ou à l'amitié, voire même à la charité, qui est la plus douce et la plus facile des vertus; il faut se dire que chaque matin, si l'on veut être sincère et vrai, on va se faire un ennemi nouveau, et non-seulement cet ennemi » mais la femme, mais les enfants, mais les amis, mais le vieux père de cet homme qui vous regarde comme un homme abominable, et qui meurt en vous maudissant. Rude métier , penser que l'on s'attaque aux plus forts , aux plus rebelles, aux plus indomptés, aux plus indomptables !
Tous ces hommes ainsi réunis pour l'accomplissement de la même œuvre, qui tendent tous au même but, sont gouvernés, le plus souvent, par un homme plus rempli d'expérience et plus calme.
En même temps, au-dessous même du rédacteur en chef, et pour mener son journal, pour le conduire chaque matin où il faut qu'il aille, vous avez la foule que ce journal représente, c'est la foule qui lui donne ses inspirations , qui lui impose ses colères et ses vengeances, son admiration et son amour ; elle veut bien être gouvernée quelquefois, mais à condition qu'elle dominera souvent ; et, d'ailleurs, la foule ne se trompe guère, elle sait très-bien au fond de l'âme ce qu'elle doit faire, elle sait quelle part d'estime lui
revient, et quelle part de respect ; d'où il suit que, lorsque vous voyez un journal qui a conquis sa place en Europe et dont la voix est écoutée, si Ton vous demande quels sont ceux qui le dirigent, vous pourrez répondre à coup sûr : « C'est tout le monde. » Je sais bien toutes les objections qu on peut faire, tous les crimes que Ton reproche au journal, toutes les lâchetés, toutes les bassesses dont on Taccuse : les uns disent qu il est vénal, les autres qu'il est menteur; on Taccuse de vivre souvent d'épigrammes et de calomnies. Comme nous sommes de bonne foi , nous dirons qu'en effet il y a, parmi ces nobles écrivains de tant d'esprit et de tant de courage, plus d'un malfaiteur. Peytel n était-il pas notaire en même temps qu'homme de lettres? Hélas ! oui, rien n'est plus vrai, dans les régions infimes de la presse , et pour peu que vous vouhez descendre dans ces impurs cloaques, vous trouverez bien des crimes et bien des hontes ; il est des hommes qui tiennent une plume comme les bravi italiens tiennent leur poignard, à la disposition de qui les paye. Pénétrez dans une de ces boutiques de calomnies et d'injures, et, pour très-peu d'argent, notre homme va vous distiller toute la calomnie dont vous aurez besoin; il dira de votre voisin qu'il est un traître, un voleur, un fripon, que sa femme est adultère, que sa fille se vend chaque soir au coin de la borne ; la chose sera imprimée en autant d'exemplaires qu'il vous plaira, et, pour dix écus, vous aurez l'honneur d'un homme dont vous n'auriez pas osé acheter la vie, de crainte de l'échafaud. Mais encore une fois, que des misérables de cette trempe se rencontrent dans une profession, qu'est-ce que cela prouve"? C'est là l'éternelle histoire du mendiant à l'escopette dans Gil Blas, et puis, quand on en veut finir avec de pareils drôles, il y a la police correctionnelle ou le bâton.
Quant au journal qui aiguise de préférence l'épigramme politique, qui procède par le coup d'épingle comme les autres journaux procèdent par le raisonnement , qui traite toutes les grandeurs et toutes les gloires d'une époque comme autant de bulles de savon
que le souffle emporte, ce journal est parfaitement dans son droit : c'est là, en effet, une des conditions de toutes les grandeurs modernes, d'être traitées fort lestement tant qu'elles sont des grandeurs. Vous avez voulu avoir une constitution, vous l'avez; la liberté de la presse, la voici ; l'égalité pour tous, à la bonne heure ! Mais l'égalité consiste aussi bien à partager les charges que les bénéfices, à être à l'insulte aussi bien qu'à l'honneur; c'est la loi commune de toutes les républiques. Vous rappelez-vous comment le général Cléon est traité dans les comédies d'Aristophane, et comment Socrate est traité? Vous rappelez-vous ce citoyen d'Athènes qui condamne Aristide à l'exil, uniquement parce qu'il est fatigué de l'entendre appeler le Juste? A Rome, quand le grand César triomphe des Gaules, il y a derrière lui les goujats de l'armée qui l'insultent et qui lui disent : « Tu es chauve, tu es un libertin, tu es un lâche, tu es un rhéteur. » Eh bien , vous autres grands hommes d'aujourd'hui, ne vous plaignez pas d'être traités comme Socrate ou comme César; n'ayez pas l'épiderme sensible à ce point, ou sinon allez planter vos choux dans vos domaines ; quittez la vie publique où vous appartenez à tout le monde; rentrez dans la vie privée qui est murée , qui doit être murée ; grâce à Dieu , l'épigramme, qui ne respecte rien parmi nous, a toujours respecté les faibles et les vaincus. Quand le roi Charles X a perdu ce grand royaume avec un stoïcisme plus que chrétien, pas une épigramme ne s'est élevée sur son passage, mais, au contraire, chacun s'est découvert avec respect : qui eût pu sourire à ce moment solennel eût été pis qu'un lâche, eût été un homme sans esprit et sans tact. Je ne suis même pas bien sûr si dans la foule des écrivains il ne s'en est pas rencontré plus d'un qui n'ait regretté au fond de l'âme d'avoir eu tant d'esprit et de verve contre un si bon roi.
Ah ! que le journal brise et renverse, qu'il nous pousse chaque jour de changement en changement, qu'il soit le grand agitateur des sociétés modernes, qu'il excite les tempêtes et les batailles, qu'il épouvante les rois sur leur tronc et les bourgeois dans leur
maison, qu'il pénètre même invinciblement au milieu des armées qui ne doivent ni voir ni entendre, qui ne doivent qu'obéir; qu'il s'attaque, en furieux, à coups d'épingle, à coups de poignard, à la gloire acquise, aux services rendus, aux génies qui se révèlent, à la royauté, à l'éloquence, à la poésie, à toutes les supériorités incontestables du monde, la chose est vraie ; mais, si vous êtes juste, vous reconnaîtrez que ces attaques font vivre; qu'au fond de ces colères il y a de la célébrité pour tous ceux qui la méritent ; qu'au fond de ces injures il y a de l'équité et du respect, et, si vous comptez les morts dans ce vaste champ de bataille des faits et des opinions, vous trouverez que ceux qui sont en effet véritablement blessés ou morts n'avaient pas vingt-quatre heures à vivre, et que la presse leur a fait bien de l'honneur en les empêchant de mourir dans leur lit.
Disons aussi que tout ce qui est la presse en France, tous ceux qui la mènent, tous ceux qui apportent là chaque jour leur esprit et leur style, sont tout à fait ce qu'on appelle d'honnêtes gens. Otez les injures de l'esprit de parti, qui est la monnaie courante des disputes de chaque jour dont les hommes de la presse ont leur bonne part comme arrivant les premiers à la bataille, pour en sortir les derniers, et vous verrez que, dans ces existences exposées au grand jour, il n'y a rien que d'honorable. Il se fait plus de trafics honteux en un seul jour dans le ministère le mieux tenu, qu'il ne s'en fait en deux ans dans toute la presse parisienne. Voyez-vous, il ne faut pas vous en laisser imposer par des épigrammes qui courent le monde, depuis les spirituelles et abominables lâchetés de l'Arétin. Ceux qui vous disent que la presse esta vendre, ceuxlà vous mentent. « Si elle était à vendre, disait un homme qui se connaît en affaires, il faut avouer que je serais bien bête de ne pas l'acheter. » Et cet homme avait raison. Qui aurait toute la presse de ce pays pour soi, seulement pendant deux fois vingt-quatre heures, serait plus puissant que l'empereur Napoléon Bonaparte ne l'a jamais été; et puis avec quoi voulez-vous acheter la presse?
Par la puissance? elle est elle-même la puissance ; par l'autorité? vous tenez Tautorité de ses mains ; par l'argent? elle est plus riche que vous : toutes les afTaires lui appartiennent, depuis le marchand qui débite les productions de l'esprit, jusqu'au charlatan qui vend la santé en bouteilles ou en pilules ; il ne se vend pas une maison, pas un tableau, il ne se fait pas un enterrement ou un mariage, qu'elle n'y soit conviée la première, et cela sans violence, par la force même des choses, parce qu'elle rend plus qu'on ne lui donne. Autrefois, il y a des siècles heureusement, quand l'écrivain ne savait pas la valeur de son génie, quand le grand Corneille à pied était éclaboussé par le tragédien en voiture, quand Cinna était dédié au financier Montauron pour quelques écus, à la bonne heure ! le financier pouvait se vanter d'avoir donné un peu d'argent à Corneille. Mais, aujourd'hui, sous le rapport même de la fortune, l'écrivain que la foule adopte et qu'elle aime, parce qu'il ne la trompe pas, parce qu'il est loyal avec elle, parce qu'il lui dit chaque matin ce qu'il a sur le cœur, l'écrivain est l'égal de tout le monde; il marche de pair avec le notaire, avec l'agent de change, avec le maître de forges, avec les professions que la société paye le plus. S'il n'est pas protégé par le monopole et par une charge achetée à beaux deniers comptants, il est protégé par son esprit et par son talent, dont il faut qu'il ait autant de soin qu'une femme a soin de sa beauté, un soldat de son armure. Dans les premiers temps de l'émancipation littéraire, quand les écrivains de ce temps-ci ont eu échappé au grenier et aux 1,200 livres dont les menaçait M. de Peyronnet, ils ont eu le tort et le grand tort de vouloir lutter avec le luxe éphémère des joueurs de la Bourse ; ils ont fait, eux aussi, leur petit scandale, qu'ils ont cruellement regretté depuis ; il ont eu des tableaux flamands et des chevaux anglais; on montrait du doigt leur livrée et leurs équipages. Mais pardonnons à leur repentir : cette petite fièvre de luxe n'a pas duré; le bon sens a bientôt repris tous ses droits; les chevaux ont été vendus à perte, les tableaux donnés pour rien. A peine si
notre Mondor littéraire a garde ses livres ; il est rentré dans la vie de tout le monde, et il sait très-bien maintenant que, pour être heureux et sage, il ne faut faire ni envie ni pitié.
Tout au rebours, combien en avons-nous vu, je parle des plus beaux esprits de ce temps-ci, pendant que leurs collègues dépensaient leur esprit à payer des carrossiers et des maquignons, qui s'en allaient fièrement dans les rues avec un habit tout en loques, qui portaient fièrement la tète sous un chapeau tout troué : on les eût pris pour des mendiants, si leur tête eût été moins belle, leurs mains moins bien lavées, leur parole moins hautaine ; mais ceux-là aussi se sont corrigés de leurs vices, et, le jour même où leurs collègues sortaient de leur voitures éphémères, ceux-là rentraient dans leurs habits neufs.
Ceux qui disent que cela est facile de réussir dans cette éclatante façon de parler à la foule chaque matin, ceux-là sont les mêmes qui répètent que Tesprit court les rues. J'ignore si la chose est difficile, mais ce qui est vrai, c'est que tel orateur dont la voix est écoutée à la tribune et qui va parler deux heures durant, sur un sujet qu'il connaîtra bien, si par hasard il veut résumer dans uu journal ce qu'il a dit le matin même à la Chambre, aussitôt tout lui manque, l'esprit, le style, l'art, le goût, le sang-froid, rà-propos, il ne sait plus ce qu'il veut dire, il ne sait plus ce qu'il a dit. Je pourrais vous en citer des plus célèbres, les plus gros bonnets de l'Académie, les plus magnifiques rhéteurs, qui toute leur vie ont écrit dans les journaux , sans que nul songeât à demander à son voisin : De qui donc est la polémique de ce matin? Et ie vous parle ici d'écrivains célèbres. Les rhétoriques, qui s'inquiètent de toutes choses, qui vous enseignent toutes les parties oratoires, depuis le griphe jusqu'à la turhipinade, à l'usage du Mercure galant, ne se sont pas encore occupées de nous dire quelles étaient les qualités de style que réclamait le journal. Les rhétoriques vous enseignent comment se fait l'ouverture d'un sénat, comment se convoquent les états généraux, comment vous devrez
parler quand vous serez archonte à Athènes, consul à Rome, souverain pontife, impératrice de Russie, maréchal d'armée ou paysan du Danube ; mais vous expliquer ce que doit être le style du journal, élégant sans manière, fier sans orgueil, poli sans bassesse , familier sans être tlatteur, prudent , réservé, comment parfois il doit arriver à Téloquence, les rhétoriques n'en savent rien, et vous pensez bien que, moi qui vous parle, je n'en sais pas si long que les rhétoriques; Dieu merci !
S'il y a une profession qui réclame quelque indulgence pour ses jeunes adeptes, à coup sûr, c'est le journal. Ils commencent en étourdis une œuvre sérieuse, mais qu'importe? Vos graves magistrats ou vos médecins soucieux, qui tiennent en leurs mains la vie et la mort des citoyens, n'ont -ils pas été de rudes tapageurs dans leur jeunesse? Que de tuteurs trompés, que de filles séduites, que de femmes menées à mal ! Cependant, eux et vous, vous avez tout à fait oublié les folies de ces premiers jours. Soyez aussi indulgents pour la jeunesse des journalistes que vous l'avez été pour toutes les autres. Sans doute, le jeune journaliste est méchant, mais il est méchant comme le jeune dogue à qui sa dent pousse et qui veut savoir si ça mord. Mettez entre les mains d'un enfant un vrai sabre, un vrai fusil, il veut apprendre à vos dépens si la lame de son sabre est affilée et si son pistolet est chargé ; il vous le tirera aux oreilles pour vous faire peur. Ainsi un honnête jeune homme qui tient sous sa main, à ce qu'il pense, la gloire et la renommée, l'applaudissement ou le sifflet, se laisse d'ordinaire emporter à sa première ardeur; il loue ou il blâme au hasard, et sa louange non plus que son blâme ne connaissent pas de bornes. Avec lui, pas de milieu, vous êtes un dieu ou un démon, vous êtes Apollon ou Thersite, vous êtes Napoléon ou l'infâme Dcutz. Il vous écrase ou il vous exalte, tenez-vous bien. C'est fini, et, quand il a tiré son grand coup de tonnerre, notre jeune journaliste, à l'exemple de Fieschi, sort tout de suite dans la rue, pour voir l'elTot (ju'a produit sa machine; mais, ô surprise! ô désap-
tJO HISTOIRE ET HISTOIRES DE LA PRESSE
pointement ! ô rage ! cette grande machine a éclaté en pure perte ; on se promène tranquillement dans la rue; nul n'a senti passer ni cette louange ni cette satire : l'homme couronné passe devant son faiseur d'apothéose, son chapeau sur la tête, et à peine s'il daigne lever son chapeau ; l'homme écrasé sourit à celui qui l'a écrasé et lui donne une franche poignée de main, et, quand l'autre, tout honteux, lui dit ; Mais j'ai brisé votre statue, il passe sa main sur son visage, et il répond comme l'empereur Théodose : Je ne me sens pas blessé. C'est aussi le jeune et le très-jeune journaliste que vous rencontrerez dans les coulisses des théâtres, à l'instant le plus infect du drame, quand le sang va couler, quand la poix résine va brûler, quand Desdémone étend sa pâleur sur son visage, pendant qu'Othello noircit sa face ronde avec un bouchon brûlé. C'est le journaliste novice qui ne manque jamais de se présenter à la porte de la comédienne à la mode, quand madame, après avoir poussé son dernier hoquet, revient toute rayonnante dans la niche où elle a déposé ses habits de simple citoyenne. Spectacle peu attrayant, soyez-en sûr, cette femme toute préoccupée de quelques applaudissements de plus ou de moins, qui jette çà et là sa couronne, son manteau royal, ses cheveux, ses belles formes, les lis et les roses de son visage dont elle salit son mouchoir ! et cependant le vulgaire, voyant sortir ce journahste de ce beau heu, s'écrie avec admiration : Qu'il est heureux! Ainsi, dans le foyer de la danse, cet Eden de squelettes osseux et contrefaits, où il faut entrer chapeau bas (c'est l'ordre de Louis XIV), où, pour avoir ses entrées, il faut être membre de la diplomatie européenne, journaliste tout-puissant, ou tout simplement petit cousin d'une de ces dames, si vous rencontrez un journaliste, vous pourrez bien dire que c'est le dernier des novices. Il en est ainsi des grands dîners, des orgies de la presse dont il est question dans toutes les chansons de la Restauration, dans tous les livres de la révolution de Juillet. Pour accepter à dîner dans un ministère, il faut encore avoir au bout des lèvres le lait quelque
LES JOURNALISTES ET LES JOURxN'AUX 61
peu amer de notre bonne nourrice la presse, il faut n'avoir jamais vu ces vieilles fleurs fanées, ces services d'argent jaunâtre, ces meubles écloppés, toute la misère de ces grandes hôtelleries où tant de dîneurs ont passé sans laisser plus de traces que les ministres dont ils ont été les convives. Quant à l'orgie littéraire, elle n'existe plus que dans les livres ; ce n'est pas avec du vin de Champagne et des excès de tout genre que l'esprit arrive. Mais il en est de la presse comme il en est de tous les divers états des Français; les plaisanteries sur les médecins seront éternelles; les plaisanteries sur l'Académie française n'auront pas de fin ; c'est une chose reçue maintenant à tout jamais que l'on séduit les juges par les épices, que l'on bat le guet le soir sur le pont Neuf, et qu'il faut laisser le critique ivre-mort sur la place pour en avoir satisfaction.
Heureusement qu'en vieilUssant, le journaliste a bientôt appris à se méfier de la coulisse, pour y avoir eu ses habits tachés d'huile ; de la loge d'actrice pour avoir vu, comme le poëte Ovide, ce qu'il ne devait pas voir; du dîner corrupteur du ministère pour en être sorti mort de faim ; en même temps, il a appris à se méfier du libraire et de ces insipides volumes qui sont déjà payés bien cher seulement à les lire ; il a appris à tenir à distance respectueuse le poëte qui vous apporte ses vers et qui vous dédie sa plus belle élégie, la Nuit sur la montaçjne ; le comédien qui vient de déclamer son rôle de façon à faire hurler votre chien ; le romancier qui place en tête de son chapitre une épigraphe à volrc nom ; la femme méconnue, incomprise, qui s'en vient des régions célestes pour vous demander une occupation h. son âme; le débutant littéraire qui s'en va vendre les petits mystères de votre intérieur. En même temps, il apprend à être poli, bien élevé, clément, charitable; à rester vrai sans être grossier, à mettre toujours un peu de miel au bord du vase ; mais il faut bien du temps avant que de persuader à ces novices que, dans cette profession de la critique de chaque jour, il y ;i birn plus de mérite à tenir convc-
nablement une belle petite épingle d'un acier très-fin, dont les piqûres se font à peine sentir, qu'à égorger brutalement un bomrae d'un grand coup de poignard. Ainsi le critique en vient peu à peu à gaû:ner la confiance des honnêtes gens qui n aiment ni la violence, ni les grands cris, ni les grands tapages; peu à peu ses justiciables le voyant à peu près juste pour chacun et pour tous, et découvrant qu'il est aussi accessible que tout autre aux larmes, à la pitié, à toutes les émotions du cœur de l'homme, cessent de tant le haïr, de tant le flatter, de trembler devant lui. Bien plus, ils l'acceptent comme on accepte un nécessaire, un peu fâcheux, il est vrai, mais enfin, disent-ils, puisqu'il le faut, autant celui là qu'un autre ; et ainsi ils vivent chacun de son côté, sans se chercher, sans se fuir, se rencontrent avec plaisir, se quittent sans trop de peine, et au fond s'estiment fort, et chacun est resté indépendant, celui-ci de celui-là.
La fraternité des hommes de la presse française est passée en proverbe, et même les étrangers ne se lassent pas de l'admirer. Ils ne comprennent pas que tant de gens dont les opinions sont si opposées, dont les drapeaux sont si contraires, se rencontrent à chaque instant de leur vie, non-seulement sans haine et sans chagrin, mais encore avec la joie la plus naïve et la plus sincère.
Celui-ci a attaqué celui-là le matin même ; violemment attaqué la veille, il a répondu le lendemain sur le même ton ; ou bien même, ils se sont rencontrés le pistolet ou l'épée à la main ; celui-ci a sur les mains du sang de celui-là (hélas! qu'il en est resté sur le pavé de ces braves gens, qui tiennent si bien une plume, si mal une épée), eh bien, regardez-les, c'est à peine s'ils se souviennent de ces violences pour et contre, qui vont peut-être recommencer tout à l'heure. C'est peut-être un peu l'histoire de la bataille de Fontenoi , où MM. les gardes françaises offrent le premier feu à l'ennemi , après quoi on se bat à outrance; car, dans la presse parisienne, pas un homme n'est à l'abri de l'épigrarame, pas un n'est au-dessus de la satire et de la déclamation.
Après avoir dévoré tout le monde, ils se dévorent les uns les autres, attaque d'autant plus vive et d'autant plus vraie, que chacun se connaît mieux. Cependant le public applaudit à cette violence. Les auteurs siffles font la haie autour des combattants, en pensant qu'ils auront un peu de relâche. Et voilà pourtant les hommes que l'on accuse d'être des hommes de coterie, quand il n'en est pas un qui n'ait été blessé par son voisin.
Vous voudrez savoir peut-être si c'est là une vie heureuse? Mais c'est la plus heureuse vie de ce monde! Parler à la foule chaque jour, lui imposer sa louange ou son blâme, lui livrer ce duel à armes courtoises qu'elle aime tant, proléger les infîmes, abaisser les superbes, découvrir quelque beau jeune talent inconnu et tremblant, pour lui ouvrir le grand chemin de la fortune et de la gloire ; donner à tous la renommée que l'on ne veut pas pour soimême, et, populaire malgré soi, assister de près à toutes les lâchetés de la vanité littéraire, à toutes les bassesses de Famour-propre; voir ramper devant soi les plus fiers, les entendre gémir et vous supplier les mains jointes pour obtenir l'aumône d'un éloge ; savoir au plus juste prix ce que vaut la gloire courante, et, partant, n'aimer que la vraie gloire ; entendre à son oreille, et le premier, tous les bruits qui se font dans le monde ; être partout et tout voir, ouvrir sa porte aux idées qui vous viennent de tous côtés, être le confident de celui qui invente, et souvent lui prêter sa plume ou sa parole pour qu'il puisse expliquer sa découverte à la foule; résumer la vie de ceux qui meurent, et payer la dette nationale, en se souvenant des travaux oubhés, certes, c'est là une belle œuvre, c'est là une noble tâche. Un pareil homme n'est-il pas, à tout prendre, l'historien de son temps, et n'aura-t-il pas un peu de la louange, de la reconnaissance et du respect des annalistes avenir?
Mais encore une objection-. Toute cette vie ainsi dépensée à jeter l'esprit et le style à pleines mains, est tout à fait perdue ! de tous ces efforts, rien ne reste ! chaque jour emporte avec lui ce
qu'il a usé de science, de goût, d'esprit, d'indignation, d'infamie et de gloire 1 ces feuilles volantes, écrites avec tant de soin, deviennent, pour ainsi dire, le linceul de la vie de chaque jour ! de tout ce bruit, rien ne reste, pas même l'écho ! Eh ! mon Dieu ! qui en doute? Mais, je vous prie, que restera-t-il de tout ce siècle? Est-ce que Ton sait aujourd'hui qui vit et qui meurt? Les hommes qui ont eu la triste précaution d'enregistrer une à une leurs œuvres complètes, qui entassent tous les trois mois des volumes sur des volumes, sont-ils donc plus assurés de l'immortalité que les gens d'esprit qui livrent au vent leurs idées de chaque jour, comme l'oiseau livre sa chanson au premier feuillage du mois de mai ?
L'oubli, l'obscurité, c'est la loi de ce siècle; d'où il suit que l'homme sage, l'esprit facile, l'imagination légèrement vagabonde, qui aura abandonné au vent ces faibles parcelles de la production de chaque jour, aura été en effet plus sage que tous les braves gens qui croient à l'éternité de leurs œuvres. Le monde est ainsi fait, grâce à Dieu , que pas une bonne pensée n'est perdue. Le temps, qui est juste et qui déchire tout ce qui n'est pas né viable, ramène nécessairement à la surface les belles choses. Rien ne vit de ce qui devait mourir; rien ne meurt de ce qui est né viable. Regardez bien ce tas d'immondices imprimées qui rempliraient cinq cents fois le Champ de Mars , jusqu'au sommet du dùme des Invalides, eh bien , reUées en volumes par Thouvenin ou bien pliées en feuilles volantes par quelque vieille fem.me qui se lève à minuit, toutes ces inventions sont également attendues par le jour de la justice. Dans ce tas immense des productions de chaque jour, il y a bien des gloires qui seront réduites à rien, c'est-à-dire à leur juste valeur; mais aussi il y a là plus d'un écrivain sans nom qui se réveillera couvert d'honneur. Et, en fin de compte, que la volonté de Dieu s'accomplisse, pour les livres comme pour les journaux!