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SON ORIGINE, SON HISTOIRE ET SA FONCTION EN CE MONDE

L'origine du feuilleton n'est pas de celles qui se perdent, comme on dit, dans la nuit des temps. J'ai entendu raconter par nos anciens qu'à la naissance du journal politique en France, en 1789, l'usage s'était établi de laisser au bas du journal un espace où le journaliste écrivait , la veille , les travaux que l'Assemblée avait indiqués pour le lendemain. Cet espace avait nom le feuilleton. Bientôt, dans les jours, trop rares, où se reposait l'Assemblée, il arriva que de petites nouvelles dramatiques se glissèrent humblement à cette place imposante, et enfln, la politique allant toujours et prenant tout l'espace , il n'y eut plus de feuilleton. Cela dura jusqu'aux jours du Consulat, vingt-quatre heures avant l'Empire; et naturellement, quand l'Empire fut venu, la politique alla décroissant toujours, rendant au feuilleton tout l'espace qu'il avait perdu.

Parmi les écrivains de la fin du xviiie siècle, que les tempêtes de la tribune avaient fait taire, et qui s'étaient enfuis, faute d'un peu de courage, en présence des excès de la place publique et des tribunaux révolutionnaires, il y avait un certain abbé Geoffroy, naguère le disciple et le collaborateur de Eréron dans l' Année littéraire, lequel abbé Geoffroy s'était si bien caché, que nul ne savait ce qu'il était devenu. Les uns disaient qu'il avait émigré, les autres pensaient qu'il était mort ; il était pis que tout cela, il était maître d'études dans une infime pension, hors de la ville, en plein désert, et là, quand par liasard son élude était en paix, quand il pouvait

rêver aux bonheurs littéraires d'autrefois, il revenait par la pensée à tout ce qu'il avait perdu, et c'était, dans cet esprit plein de passions et de mouvement , toutes sortes de peines et de regrets. Il se revoyait alors au beau milieu de la bataille ardente, quand r Année littéraire se battait contre Voltaire, et que le vieux lion, seul contre cette meute ardente à le mordre, lui rendait morsure pour morsure. Quelle fête c'était alors d' entendre jrugir le redoutable ennemi de Patouillet, de Xonotte et de Desfontaines ! Comme ils s'amusaient les uns et les autres à le piquer de leurs petits dards! En même temps, le pauvre abbé Geoffroy se rappelait les grandes soirées de la comédie et les entr' actes du café Procope. Il entendait retentir à son oreille les bons mots de Piron et les satires de Gilbert. Ces gros volumes qui passent là-bas en toute hâte, évitant la Sorbonne et la Bastille, vous représentent VEncyc/o/jédî'e errante, aujourd'hui tolérée, et le lendemain poursuivie à outrance ; pendant que le colporteur, affrontant Saint-Lazare et le bâton, va proposer sous le manteau aux plus belles dames de la ville, aux plus beaux esprits de la cour, un tas de petits livres, pleins de sel et de fiel, de liberté et de licence, de poison et de contre-poison.

Un jour d'été qu'il était plongé plus profondément que jamais dans les souvenirs de sa jeunesse, et qu'il voyait errer sous ses yeux mademoiselle de Lespinasse et d'Alembert, mademoiselle Voland et Dideroî, Jean-Jacques Piousseau et la comtesse d'Houdetot, le baron de Grimm et madame d'Épinay ; au moment où tout chantait à ses oreilles, mademoiselle Fel, dans le Devin du village, et madame Saint-Huberti dans Armide ; à l'heure oii mademoiselle Clairon se préparait pour jouer Zaïre, où Lekain devait jouer Orosmane, la grande cantate promettant pour la petite pièce le Legs de Marivaux , l'abbé Geoffroy entendit dans la cour du pensionnat une voix qui demandait M. Geoffroy. La voix était haute, sonore et d'un beau timbre, et l'homme qui venait d'entrer portait la tête la plus intelligente et la plus noble qui se fût

jamais montrée en ces parages du qui quœ quod. C'était M. Berlin lui-même. 11 venait d'acheter aux frères Baudouin le privilège d'une humble feuille, intitulée le Journal des Débats, qui avait été oubhée dans la proscription universelle. A peine il eut son titre et son but de journal, M. Berlin, qui eut l'honneur, avec M. de Chateaubriand, d'être le plus grand journaliste de ce siècle, s'inquiéta de l'^ibbé Geoffroy. Qu'était- il devenu dans celte tourmente? où donc se cachait-il à cette heure? On lui indique enfin la pension de la barrière Blanche, où il arrive à quatre heures, en disant à l'abbé Geoffroy qu'il a besoin de lui , qu'il veut lui remettre à la main sa plume à demi brisée, et que les temps anciens vont revenir. Vous jugez de la joie et de l'étonnement de l'abbé ; s'il fut content de planter là cette aimable jeunesse, et do dire adieu au pain sec, à l'eau fraîche, aux retenues, aux pensums, à celte odeur d'encre, à la classe, à l'école, à la faim, à la servitude, à la misère des collèges, h l'existence d'un cuistre! « Allons, dit-il à M. Berlin, allons-nous-en! » Et le voilà parti sans demander son reste. Il s'en alla dîner, d'abord, comme il n'avait pas dîné depuis tantôt six années; après le dîner, il s'en fut à l'Opéra, où il vit sauter une danseuse maigre et désossée (un mot de l'abbé Geoffroy) ; puis, le lendemain, dans le nouveau Journal des Débats, qui paraissait pour la première fois, il écrivit d'une main déhbérée, un peu pédante encore, mais habile et féconde, le premier feuilleton du Journal des Débats. Ce premier feuilleton représentait les deux premières colonnes au bas de la première page du journal , la troisième colonne étant abandonnée à l'annonce des huit ou dix théâtres dont s'amusait en ce temps-là le bon peuple de Paris. Le succès de ce premier feuilleton fut immense, incroyable ; on s'arrachait le journal ; et ce premier jour suffît pour fonder la renommée de maître Geoffroy, et la célébrité du Journal des Débats, qui devint bientôt le Journal de l'Empire. Ainsi fut fondée cette humble puissance et celte autorité de si peu de durée. En ce lieu, non jias choisi, mais toléré du journal, se ré-

fugièrent désormais les plumes légères, plutôt faites pour la causerie et pour la conversation futile que pour les luttes sérieuses et pour les joutes oratoires. Là seulement, on parlait du vaudeville et de la chanson de la veille, de la nouvelle tragédie et de la nouvelle comédie. On eût dit une espèce de café Procope, où chaque comédien et chaque comédienne apparaissait à son tour, applaudis, siffles, loués, blâmés, hbrement discutés, et cette inoffensive liberté, cette discussion peu dangereuse, représentaient réellement tout ce qui nous restait de tant de libertés si chèrement conquises, si vaillamment défendues et dont nous avions été privés si vite ; uniquement parce que le feuilleton semblait à Tabri de la censure et du censeur, parce qu'on y discutait avec une certaine aisance et parce qu'il semblait dédaigné du maître, et comme un terrain neutre où se rencontraient les poètes, les artistes, les critiques, les inventeurs. Talma et mademoiselle Mars, Elleviou et madame Gavaudan, mademoiselle Andrieux et mademoiselle Arnaud, et toute la Comédie, et toute TAcadémie, il avintque chacun se mit à lire avec zèle et grande persévérance ce petit bout de prose non officielle ; et tout le feuilleton trouva des lecteurs , tant il devint populaire.

Des gens de bien , qui vivaient en ce temps-là, m'ont raconté que, dans les lanternes magiques à l'usage des petits enfants, entre la représentation de madame la Lune et de M. le Soleil; la lanterne avait adopté de préférence, au milieu de tous les héros de ce bas monde. Sa Majesté l'empereur, et l'abbé Geoffroy. La figure de l'abbé Geoffroy se retrouvait inévitablement dans tous les salons de Curtius, dans toutes les caricatures, dans toutes les collections de portraits. Lorsqu'il mourut, en 18H, la mort de ce grand homme fut annoncée dans les collèges après le Benedicite. Mais là s'arrêta toute sa gloire. Après tant de bruit de chaque jour, il n'y eut pas de monde à ses funérailles, et l'on ne sait même plus ce qu'est devenu son tombeau. Vanité! et tout n'est que vanité ! Ne dirait-on pas que cette parole du sage a été faite

uniquement pour expliquer le bruit, le murmure et la gloire éphémère du feuilleton?

Ainsi, contrairement aux origines romaines, qui sont humbles, cachées, funestes, le feuilleton est d'origine éclatante et populaire. Il aurait pu, nous en convenons, rencontrer un père un peu plus sévère aux tentations de ce bas monde, et il n'eût rien perdu à ne pas tant calculer sur l' amour-propre du genre humain ; mais enfin le voilà fondé : laissons-le vivre; il vivra parce qu'il est à l'abri, beaucoup plus que les colonnes d'en haut, des caprices de l'autorité et des violences du pouvoir. Ce mot de colonnes d'en haut, pour contre-balancer les colonnes d'en bas, est un mot d'un charmant, honnête, ingénieux et piquant feuilleton que faisait Etienne Béquet, lorsque Etienne Béquet eut remplacé M. Charles Nodier, qui lui-même avait remplacé l'abbé Geoffroy. Charles Nodier était un esprit bienveillant et laborieux, mais laborieux à ses heures, et il n'a jamais compris cette nécessité d'être prêt à toute heure et de s'imposer pour vingt ans, pour trente ans, la tâche ingrate de se trouver en verve, en haleine à tout propos, et de faire en sorte que le lecteur de journaux, qui ne demande qu'un prétexte à ne pas lire, à la fin soit forcé de jeter les yeux sur les pages qui ne parlent ni de la paix ni de la guerre, et qui n'ont rien de commun avec le jeu de l'argent, qui monte et qui descend au hasard. Ce fut cependant une fortune heureuse pour le feuilleton de tomber dans les mains délicates de Nodier : s'il n'y resta qu'une heure, il y resta assez de temps pour y laisser son empreinte et ce ton exquis de la meilleure compagnie. En passant de Nodier à M. Etienne Béquet, le feuilleton ne perdit presque pas au change : il restait dans la ligne et dans la modération du second maître; il obéissait plus que jamais aux meilleurs, aux plus fidèles souvenirs de la double antiquité; car, si l'abbé Geoffroy savait les anciens comme un pédagogue, en revanche, Etienne Béquet les savait comme un bel esprit, comme un bon écrivain, comme un initié à ces élégances qu'il reconunandail d'abord par son exemple, et bientôt

par les meilleurs préceptes qui aient jamais été professés dans les colonnes d'en bas. A côté d'Élienne Béquet, eu même temps que lui, tant la tâche est difficile une fois que Ton s'en rend compte, il y avait un savant homme, appelé M. Duvicquet ; un professeur, lui aussi, un bon et solide écrivain, mais qui ne savait guère sacrifier aux grâces mignardes et fardées, sur les autels fanfreluches du bel esprit de tous les jours. Cependant, il faut dire à la gloire, à Fhonneur de M. Duvicquet et de ce vaillant feuilleton qu'il accomplit vaillamment pendant dix années, qu'il fut le premier à remettre en belle lumière un certain Marivaux, le favori de mademoiselle Mars, pendant que, de son côté, à la même heure, sinon le même jour, Etienne Béquet saluait de ses fanfares les plus charmantes le nouveau venu dans la carrière, un esprit infatigable, inépuisable, le plus grand vaudevilliste de la France et de l'Europe. J'ai nommé M. Scribe etvous avez dit son nom avant moi. Mais tout marche et tout grandit jusqu'à l'heure où tout diminue, où tout s'arrête. Il y eut en 1830 un mouvement formidable, un mouvement tout littéraire et si violent, que le bon roi. Sa Majesté le roi Charles X lui-même, en ressentit le contre-coup. Il s'agissait de l'éclatante éclosion de l'école romantique : Hernani venait d'apparaître; AlexandreDumas s'était révélé; M. Victor Hugo sonnait la diane à tous les éveils d'alentour. Accouraient en même temps, à cette curée immense, un certain Frederick Lemaîfre, une certaine Dorval, une autre héroïne appelée miss Smithson, que le grand Kean tenait parla main... C'était toute une révolution dans les mœurs dramatiques et dans les lois du beau langage, et le nouveau peuple et la génération nouvelle, également passionnés pour les envahisseurs sans vergogne et sans pitié, se précipitaient, pleins de fièvre et de passion, au milieu de cette mêlée ardente et voisine du délire... A ces nouveautés sans exemple, il fallait, pour les raconter, un feuilleton nouveau; en même temps que la poésie, il fallait que la critique allât et suivît son chemin par ces sentiers non frayés, par ces abîmes, par ces obstacles, par ces

dangers, poussant les timides, arrêtant les téméraires; caressant ceux-ci, ramenant ceux-là ; surtout il fallait imposer au public rebelle ces nouveautés qu'il ne comprenait pas encore, tant d'œuvres pleines de tumulte et tant d'esprits remplis de révolte. Heure éclatante et souveraine entre toutes ! Elle n'avait pas assez de toutes les rumeurs et de tous les bruits de la publicité la plus envahissante et la plus active pour envahir tant de domaines, et tant d'écueils qui échappaient à sa domination. En ceci le feuilleton fut une force, un appui, une popularité véritable, et moins, au premier abord, il avait les apparences de l'autorité et de la séduction, plus il rendait d'éminents services aux chercheurs de nouveaux mondes. En ce temps-là, comme il obéissait aux puissants efforts de l'esprit humain; comme il marchait d'un pas léger et sans être ébloui dans le sillon lumineux, et du côté même où le nuage était une lumière, il avint que le feuilleton s'éleva parfois même à l'éloquence, et fut semblable à la comédie élevant la voix [interdum vocem comœdla toi lit!) dont il est parlé dans l'Art poétique. Et, tantôt jeune et bouillant, tantôt superbe et parlant la langue même de l'âge mûr, don Rodrigue aujourd'hui, demain don Diègue, et passant de Chimènc à l'infante, il se vit fêté, écouté, consulté, déchiré, calomnié, lacéré, tantôt sur les hauteurs, tantôt dans le fond des abîmes, comme une véritable puissance! Ah! quelles batailles sans fin! quelles luttes acharnées! Le feuilleton, c'est le clairon avant la bataille ; et, pendant la bataille, il bat la charge à la façon du tambour. Es-tu vainqueur, il te proclame, il te couronne, il raconte à tout venant le pourquoi de ta victoire; et môme, s'il n'est pas de l'avis de ceux qui t'admirent et qui t'applaudissent, il faut absolument qu'il proclame et fa bataille et ta victoire; ou bien, si tu es vaincu dans cette mêlée, et si tu tombes, à la faconde ce jeune homme, au dixième livre de Ylliade : « Il tomba, rit et mourut ! » le feuilleton te relève et souvent il te console. Il est habile à trouver la consolation du poëte méconnu et le beau côté de l'œuvre ainsi disputée.

Des chants vifs, courts, nets et rapides; des larmes bientôt séchées; de la gloire pour un jour et des colères d'un instant. Il ne vit guère, il a peu de souflïe ; il est semblable à ces grands bruits soudains qui vibrent vite et que Técho répète. Il est rempli de passions, de vapeurs, de fantaisies, de vibrations ; rarement dans le tout à fait vrai, rarement dans le tout à fait faux. C'est plus qu un jugement, c'est moins qu'un arrêt; c'est ce trait vif, incisif, du témoin oculaire et jeté dans la mêlée; il est semblable à ces vases d'airain de la scène antique, agrandissant également la joie et la douleur, la victoire et la défaite, et le combat poétique, afin que, frappés par la sonorité même de l'airain, les peuples qui assistent à ces faits de la commune patrie en retirent une émotion profonde, et remportent les grands bruits de ces instruments sonores ! Essayez pourtant de définir ce genre de composition qui u est pas encore indiqué dans les rhétoriques, dont les livres d'enseignement n'ont jamais osé parler; que M. Gérusez lui-même, un savant, ose à peine indiquer dans son compendium! Expliquez la limite et commentez le but, le point de départ, le milieu, le commencement, la fin de cette œuvre aux mille accents, aux mille instincts, revêche à toute obéissance, et contraire à la coutume. Ou bien vantez-vous, si vous l'osez, d'une certaine habileté à toucher à la harpe éolienne attachée à cent murailles croulantes qui ont renversé tant de vieux murs ! Tout vous échappe alors; tout se rit de votre autorité et de votre habitude en ces joutes oratoires exposées à tous les caprices, et qui vont changeant, toutes les vingt-quatre heures, de forme et d'accent, de langage et de position ! Travail d'enfants perdus 1 œuvres à part, dont les gros bonnets de l'ordre des lettres n'ont jamais tenu compte, et la plus futile manifestation de celte littérature facile, éternellement exposée aux mépris des cuistres ; voilà le feuilleton ! Un jour, un homme arrive, et, sous les yeux d'Alexandre le Grand, il fait passer un pois chiche à travers une aiguille. « Il faut donner à cet homme un boisseau de poischiches! » s'écrie Alexandre le

Grand. — Voilà justement la récompense unique du feuilleton; or, j'en connais beaucoup qui n'ont pas même obtenu un pois chiche.

Amis, voulez-vous m'en croire et faire un certain chemin dans le grand monde , ayez grand soin d'appartenir à la littérature difTicile; obéissez aux cuistres; méfiez-vous de la grâce et de l'abandon; quand vous aurez à tuer une mouche, empoignez-moi cette pierre, et la jetez sur le nez de votre ami, l'amateur des jardins. Écrire un feuilleton dans la vivacité, dans l'enjouement, dans la courtoisie et les élégances, il faut être absurde, idiot, mal conseillé ! Écrire, eh quoi ! si loin des philosophes, si loin des historiens, si loin des politiques, si loin des penseurs , en dépit des têtes fortes, écrire un feuilleton ! « Te voilà bien content, disait Horace en voyant que le pépin d'une pomme, entre les doigts pressé, va toucher le plafond. » Le feuilleton, c'est le pépin qui frappe en passant quelque oisif aimable et jovial, mais qui n'est pas ce qui s'appelle un homme sérieux.

Consolons-nous cependant les uns et les autres, les anciens et les nouveaux, les rehgieux et les profanes, les charitables et les sans pitié, tous les parias du feuilleton, exposés aux foudres de la littérature difficile et des grands esprits qui nous prennent en si grande et si profonde pitié ; consolons-nous en pensant que parfois ce tout petit feuilleton a brillé d'un certain éclat voisin de la poésie. Il est peu de chose, il est moins que rien, et pourtant, tel que le voilà, mieux vaut souvent l'avoir écrit en se jouant, que d'avoir mis au jour, péniblement et dans un suprême effort, quelque œuvre énorme assez semblable au premier canot de Robinson Crusoé, qu'il faut laisser loin du rivage et loin du flot. Que de graves, éloquentes et superbes pages qui trouvent à peine un lecteur, pendant que le feuilleton court et s'agite à travers les émotions de la veille, et, dès le matin, s'empare ardemment au profit de l'œuvre nouvelle — hier inconnue, — des volontés, des secrets, de l'admiration de tout un peuple! Il a fait trembler les plus formidables empiriques; il a charmé les hommes les plus

inquiets de leur gloire, ou tout simplement de leur renommée ! Il est le cri de la foule, en un mot. Tel est le feuilleton ! une œuvre inexplicable et semblable à la première rose qui s'offrit aux yeux de certain Groënlandais que Ton avait arraché à ses glaces éternelles. Lorsque cet homme des neiges vit pour la première fois une rose..., il eut peur, et il relira sa main, parce que, cette rose, il Tavait prise pour du feu. « Ça ne brûle pas, lui dit quelqu'un du jardin des Plantes, mais ça pique!... » Et nous nous arrêterons, s'il vous plaît, à cette définition du feuilleton.

Quant à ce qu'on appelle aujourd'hui le ronmn- feuilleton, il s'agit du roman envahissant l'espace où naguère se jouaient la critique et la fantaisie ; il n'est pas de notre tâche d'entrer dans aucune espèce de commentaire et d'explication du roman-feuilleton, qui est tout simplement une espèce de roman dont chaque chapitre est invariablement terminé par cette formule inévitable et palpitante : La suite au prochain feuilleton !!!

FEOCÈS COMIQUE OU LE JOUEXAL EN 1745

Les contes d'aujourd'hui et les contes d'autrefois. — Boccace , la Fontaine , Marguerite de >avarre. — La littérature périodique au xvui^ siècle, — Ce qu'on trouve, en cherchant bien, dans le Mercure

de France.

Nos illustres conteurs s'évertuent à grand'peine pour imaginer des histoires nouvelles. Ils ont détrôné Boccace, ils ont dépassé

la reine Marguerite de Navarre, et ils ont jugé que la Fontaine était immoral ; ils ont trouvé une espèce de conte plus gazé, où le vice se cache sous la dentelle, où l'adultère est essentiellement vaporeux et romanesque. Dans les contes moraux de notre siècle, on ne voit que des femmes qui s'évanouissent, de blondes poitrinaires qui se meurent d'amour, de mélancoliques beautés de trentesix à quarante ans qui succombent sous le fardeau delà vie réelle. Dans ces contes, tous en l'honneur des femmes, les hommes sont représentés comme des monstres : l'àme leur manque, le cœur est absent; ils n'ont d'esprit que pour leur fortune; ils renferment leurs passions en eux-mêmes, comme l'avare renferme son argent dans son colFre-fort ; les hommes sont des monstres cachés, les femmes sont des anges méconnus. Or, tout le travail du romancier aujourd'hui se réduit à ceci : Trouver un nouveau crime aux hommes, découvrir une perfection nouvelle à /« /emme; voilà toute la question.

Par ma foi, j'aime mieux le conte de Boccace; hommes et femmes, tout le monde y allait de franc jeu. Parlez-moi d'un amant qui s' appelé le Mugnifique! Parlez-moi de Y Oraison de saint Julien! Parlez-moi des Trois Commères! Parlez-moi de Joconde, ce charmant poëme digne de l'Arioste, digne de la Fontaine, digne des plus grands poêles, et que nous avons vu réduit aux prosaïques et vulgaires proportions d'un opéra-comique de M. Etienne! Voilà la belle passion, voilà le naïf entraînement, voilà l'amour véritable comme l'entendait la Fontaine, voilà la femme comme l'entendait Molière ! Voilà ce qui a charmé ce chaste et rougissant xviie siècle, voilà ce qui a suffi longtemps au xviiie siècle, plus perverti; voilà la grande fête de toute dix-septième année qui, du collège, se fait jour à travers le monde poétique! Était-ce bien la peine, je vous prie, quand nous avions ce beau monde galant, tout remph de belles déclarations bien vives et de belles tendresses bien soudaines, et de rendezvous qui ne se faisaient pas attendre ; quand nous avions ces robes

de satin aux bruyants falbalas, ces guirlandes de fleurs sur toutes les têtes, ces alcôves qui servaient de salon, ces ruelles qui servaient de parloir; était-ce la peine de changer tout cela, pour inventer un monde de convention qui rougit de son vice, qui cache sa passion, et qui, au lieu de prendre F élégant et transparent néghgé du matin, s'enveloppe fièrement dans son néant? Le néant, triste manteau sans transparence, sans consistance aussi, cette robe funeste du monde moral, qui n'est ni une robe de bal ni un linceul !

Ces réflexions me venaient l'autre jour, en parcourant le Mercure de France, au xviiie siècle. Le Mercure de France, c'est la Revue de Paris de ce temps-là. On y trouve toute la poésie et toute la littérature de cette belle époque; je parle de la poésie courante et de la littérature amusante ; surtout on y rencontre, comme dans nos Revues, beaucoup de nouvelles, beaucoup de contes moraux, beaucoup d'histoires, qui toutes ont, comme nos nouvelles et nos histoires, l'innocente prétention de représenter les mœurs de ce siècle. La plupart de ces histoires du Mercure de France sont encore aujourd'hui pleines d'amusement et d'intérêt ; peut-être même sont-elles d'autant plus intéressantes que le temps et plusieurs révolutions ont passé par là, jetant leur venin et leur poussière sur ces œuvres d'un jour. Figurez-vous, en etîet, un article de journal, cette minute littéraire, ce souffle d'une seconde, ce petit cri dans l'espace, cette goutte d'eau dans la mer, ce parfum de violette dans un bosquet d'oranger, cet innocent pétard dans un feu de file, cette note de flageolet dans un orchestre de Rossini, ce rien dans le monde; figurez-vous dans quel état cela doit être quand on le retrouve par hasard étouffé par un siècle, écrasé par une révolution ! Oh! que nous sommes petits et médiocres! Oh ! que nous sommes néant, nous autres, les grands journaUstes ! Approchez-vous, courbez-vous , prenez vos meilleures lunettes; voyez-vous ce que j'ai là sur le bout de l'index? voyez-vous ce peu de poussière que votre soufile peut enlever?

voyez-vous cet imperceptible atome historique? Eh bien , saluez, mes maîtres; prosternez-vous, orgueilleux; cette poussière, cet atome, ce néant, c'est tout un journal du xviiie siècle... 0 vanité!

J'ai tenté de recomposer quelques pages éparses dans ce journal du xviiie siècle, avec la poussière que j'en ai recueillie. Je n'y veux rien changer ; seulement, je veux faire un seul chapitre de tous ces chapitres épars ; vous aurez ainsi une idée de la littérature périodique comme cette grande époque l'entendait.

Quatre poètes au coin d'un bois. — Leur état civil. — Joule lyrique. — Hilas et Timarelte — Le Triomphe de Thémire. — L'ode-fléau. — Chanson à boire. — Épilre familière d'un chanoine.

Commençons. Il y avait dans une ville de province un présidial, un bailliage, une maîtrise des eaux et forêts, et même il y avait une forêt, mais une belle forêt bien percée, bien saldée, de grands arbres, de belles allées tout unies, et, dans le feuillage, un beau soleil; en un mot, cette forêt était l'honneur et l'amour de cette ville de province ; elle lui servait de salle de bal ; elle tenait lieu de l'Opéra : c'était la grande fête de chaque jour ; là venaient se promener les ambitions rivales ; Là venaient les poètes réciter leurs vers et deviner les énigmes du Mercure. Forêt plus redoutée que celle de Dodone, les peupliers balançaient mollement leurs têtes sur le conteur élégiaque ; les ormes frémissaient de plaisir à la lecture des énigmes, pendant que les frênes dansaient tous en cadence aux sons harmonieux de l'innocente idylle ; d'autres arbres, moins grands, étaient témoins d'entretiens plus doux; la blanche aubépine prêtait son ombre à des passions moins innocentes et

78 hlSTOiBÉ ET HiSlUlRES DE 1>A PRESSE

plus réelles; en un mot, cette forêt était toute l'oisiveté, toute la poésie, toute la médisance et toute la calomnie de cette petite ville, dont les héros vont jouer un si grand rôle dans mon récit.

Je vous disais qu'autour de cette forêt, il y avait un bailli, un président, un maître des eaux et forêts, et même un chanoine honoraire : en tout, quatre grands poètes, mais dans des genres différents. Le bailli se reposait de préférence sous le hêtre amoureux de Tityre, et chantait en vers harmonieux les appas et les cruautés d'Amaryllis; le président était porté par les ailes d'Icare dans les nuages de l'ode de Pindare; le maître des eaux et forêts était le plus élégant animal qui eût jamais pris place dans le troupeau d'Épicure; et, pour un animal de cette espèce, il avait la plus douce voix, les manchettes les mieux brodées et les refrains les plus choisis ; quant au chanoine honoraire, son esprit et ses sens, son état dans le monde et son habit, se livraient depuis longtemps une guerre acharnée : homme indécis, qui avait un pied à Cythère et l'autre pied à Jérusalem, il tenait un livre d'heures à la main droite et un TibuUe à la main gauche : c'était en un mot, un poëte cathoHque, apostolique et fugitif; il s'était, réfugié dans les ombres douteuses de la poésie sentimentale, et, là, il pouvait tout à son aise comprendre et mêler le sacré et le profane. Tels étaient ces quatre poètes sévères de la forêt : trois poètes mariés, trois poètes en place et un chanoine, ce qui faisait bien au juste quatre poëtes mariés. Ceci soit dit pour bien montrer que les mœurs de ces messieurs n'étaient pas les complices de leur poésie, qu'ils pouvaient chanter en vers les plaisirs et les amours , mais qu'une fois descendus du cheval Pégase et remontés sur leur mule prosaïque, ils retournaient tout droit, ceux-ci à leur maison, celui-là à son abbaye; enfin, ceci soit dit encore pour que vous ne confondiez pas nos quatre poëtes avec les autres poêles de la ville et de la forêt, papillons chantants des quatre saisons, qui déposaient leurs hommages rimes sur le cœur de toutes les belles et sur la mousse de tous les carrefours.

Un jour de printemps, nos quatre amis — car ils étaient encore amis — se rencontrèrent au pied du vieil arbre qui leur servait de rendez-vous. Le zéphyr était plus doux que de coutume, Tombre était plus épaisse, le gazon était plus vert, et le ciel, tout bleu, était inondé de clartés. C'était un de ces moments faits pour la poésie et pour Tamour. Ces quatre messieurs firent de la poésie, et telle était l'influence du ciel et la toute-puissance de ces molles haleines, que ces quatre poètes avaient payé tous les quatre, ce matin même, leur doux tribut au printemps, à la nature, à l'amour, au zéphyr, au bonheur.

A peine réunies, ces quatre âmes s'entendirent bien plus vite que ne le font les bergers dans cette églogue de Virgile :

Cur non, Mopse, boni quoniam convenimus ambo?

Je dis nos quatre bergers : en effet, ce n'étaient plus là ni un président, ni un maître des eaux et forêts, ni un chanoine, ni un bailli : c'était Mopsus, c'était Tityre, c'était Mélibée, c'était le bel Amyntas. Nos quatre bergers se furent à peine dit bonjour, et à peine se furent-ils assis, que l'honnête bailli se mit à souffler dans ses pipeaux rustiques. Il s'agissait d'une idylle dialoguée entre le jeune Hilas et la belle Timarette. « Parlez, mon cher, dit le président ; nous sommes tout silence. — Nous sommes tout attention, reprit le chanoine. — Nous sommes tout oreilles, » ajouta le maître des eaux et forêts.

Alors le bailli commença :

uiLAS, à Timarette. Tu dédaignes ramour...

TrMARETTE.

Non, mais je le redoute.

niLAS.

C'est que tu méconnais sans doute Les cliarniautcs douceurs de l'empire amoureux.

TIMAnETTE.

.Ali.' je ne clierclie point, berger, à les connaître.

HII-AS.

Pourquoi cet arrêt rigoureux?

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