‹ Variétés littérairesChapitre 15 sur 29 · UNE DES MISERES DE LA VIE PARISIENNE · texte numérisé non relu

UNE DES MISERES DE LA VIE PARISIENNE

plent toutes choses, depuis la carcasse de la baleine jusqu'au léopard récemment venu d'Afrique, depuis le cèdre du Liban apporté dans un chapeau jusqu'à la modeste renoncule. Ils se promènent dans le jardin, dont ils lisent distinctement les étiquettes accrochées aux plantes médicinales. Quand ils ont bien tout vu, tout flairé, quand ils ont jeté de la brioche à cet innocent ours Martin dont ils vous racontent d'épouvantables histoires, Tenvie leur prend d'aller voir l'hôpital de la Pitié, qui est très-proche. Il faut tout voir. Vous avez beau dire que vous ne connaissez personne à l'hôpital, nos provinciaux ne sont pas au dépourvu. « Chaciui son tour, notre cher Parisien, vous disent-ils; vous nous avez montré les bêtes curieuses, nous allons vous montrer les malades. » Et, tout justement, nos provinciaux ont dans leur portefeuille, outre leur brevet de capitaine de la garde nationale et leur passe-port, une lettre du médecin de leur endroit qui les recommande à quelque interne de la Pitié, en faisant remarquer à l'interne, dans un post-scriptum, la physionomie piquante de mademoiselle Joséphine (la fille aînée du provincial) : grâce à cette heureuse précaution, vous entrez donc à l'hôpital, ce triste recueil de tant de douleurs. Là arrive l'homme pour souffrir, pour mourir; là, tout est silence et gémissements. Quel horrible plaisir de se faire un spectacle de ces souffrances ! Notez bien que l'homme de province a, dans sa ville natale, un hôpital où il n'est jamais entré ; — mais un hôpital de Paris, c'est bien autre chose ! Ainsi ils parcourent ces longues salles de la Pitié, où meurt un homme à toutes les heures; ils vont dans les cuisines, où ils s'extasient sur l'immensité du pot-au-feu ; ils ne se refusent même pas l'amphithéâtre tout sanglant, où la dissection a laissé ses horribles vestiges. Toutes ces choses, horribles à voir, le Parisien les regarde de sang-froid; mademoiselle Joséphine elle-même les regarde, elle ne veut pas qu'il soit dit que celle qui a lu les Mystères de Paris sans sourciller, recule devant deux ou trois hommes disséqués. Ainsi se passe cette journée du Parisien, trop heureux

si quelque imprudent ne parle pas devant ses provinciaux de la Salpêtrière, qui est proche; autrement, il serait forcé d'aller voir les folles de la Salpêtrière. Horrible spectacle encore celui-là, qui vous attriste Tàme pour huit jours !

De toutes les misères parisiennes, le débarquement du provincial est la plus grande misère. Le provincial vous force de voir ce qu'on ne veut pas voir. Autant le provincial est endormi chez lui, autant il s'éveille et se remue une fois qu'il est à Paris. Nulle relâche, aucune trêve, rien ; il faut aller. Aujourd'hui, c'est le Panthéon qu'on visite, depuis la tombe de Jean-Jacques Rousseau, tombeau de bois blanc qui s'en va en moisissure, ô honte de la France ! jusqu'au dôme, qui a changé si souvent de croix, de bannières et d'étendards ; le Panthéon, ce grand mensonge, cette immense vanité, cette gloire impossible dans une nation changeante qui est la proie des révolutions; le Panthéon, dont le provincial ne voit que la pierre. Laissez aller le provincial. Du Panthéon, il vous conduira tout droit au Luxembourg , demandant : Où sont les sénateurs? comme il a demandé au Jardin des Plantes : Où sont les bétes ? Et , si on lui répond : <■ Il n'y a pas de sénateurs aujourd'hui, » il se promettra bien de revenir quand le Luxembourg sera au grand complet. Sorti du Luxembourg, il passe sous les galeries de l'Odéon, et il vous dit : « Quel dommage qu'un si beau théâtre soit fermé !» et : « Ce n'était pas ainsi du temps de Picard. » En même temps, il tire son vade-mecum , et il s'écrie : « Diable! et Notre-Dame de Paris que j'allais oublier !» A ce mot, mademoiselle Joséphine pâlit et tremble ; elle s'est rappelé Claude Frollo et Quasimodo le sonneur. 0 malheureux Parisien! après avoir grimpé sur le dôme du Panthéon , il te faut escalader les tours de Notre-Dame!... Et ils montent, et ils grimpent, et ils s'arrêtent, et ils remontent, et ils cherchent sur les murailles ce mot grec qui veut dire la fatalité, et qui a donné le sujet du célèbre roman de Victor Hugo ; et ils vont toujours ainsi, et enfin, arrivés tout en haut, ils tirent un couteau de leur jioche et ils

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