‹ Variétés littérairesChapitre 17 sur 29 · DE :\I 0 X VOYAGE A B R I X D E S · texte numérisé non relu

DE :\I 0 X VOYAGE A B R I X D E S

La vallée de la Vèse, — Spa. — La ville et ses promenades. — Le Waux-Hall. — Les buveurs deau. — Le Pouhon. — La Sauvenière. — La Géronslère. — L'empreinte miraculeuse. — Vertus des eaux de Spa. — La Redoute. — La roulette. — Où va l'argent du joueur.

... On dirait, à Theureoii j'écris (25 août), que tout le soleil de rEiirope s'est réfugié dans ces vallées, au sommet de ces jolies montagnes. La moisson courbée se relève à cette bienfaisante chaleur, Toiseau reprend sa chanson interrompue; ce petit coin du ciel est tout bleu comme un ciel d'Italie. Hier encore, nous étions sur le Rhin chargé de nuages ; aujourd'hui, mille petits ruisseaux d'une eau blanchissante égayent ces douces campagnes. Donc, reposonsnous un instant dans cette oasis inespérée. Mais aussi quel plus aimable petit coin de terre, et plus retiré des bruits de ce monde! Quel plus frais ensemble de collines, de plaines, de vallées, de ruines, de maisons riantes, de jardins, de forêts!

A mesure qu'on approche de Spa, l'espace se resserre, la route se perd en mille détours, la montée se fait sentir. On monte, en effet, jusqu'à ce que l'on arrive enfin à ce beau vil-

lage bâti pour les grands seigneurs, pour les belles dames, pour les poëtes, pour les artistes ; \illage de fête, de santé, de plaisir, d'oubli surtout ; car ils s'y rendaient pour oublier, le laborieux ses travaux, Thomme oisif son oisiveté pesante. Une fois arrivé dans ces montagnes, trêve générale à la pensée, à l'ambition, à la passion, à tout ce qui tue, à tout ce qui brise ; nous sommes ici pour y vivre, c'est-à-dire pour rêver tout à l'aise à ce qui n'est plus la vie d'hier, à ce qui n'est pas encore la vie de demain. Oisiveté, voilà le grand mot! le repos, voilà le grand œuvre de ces campagnes; et vous ne sauriez croire, en effet, par quelle attraction irrésistible, une fois que vous avez foulé ces herbes d'oubli, vous tombez dans la divine paresse. Soudain toute pensée de bruit ou de gloire s'arrête pour faire place à quelque facile sommeil; le rêve tout éveillé s'empare de votre esprit et de vos sens ; vous oubliez votre livre commencé, votre tableau resté à l'état d'esquisse ; à peine s'il vous souvient de vos amours. On va, on vient, on regarde, on se promène, on chante au dedans de soi-même les mille chansons que renferme l'âme humaine abandonnée à ses plus honnêtes instincts.

J'appelle ce village de Spa un village, tant c'est là un aimable séjour. Les géographes, moins bienveillants, appellent Spa une ville ; village au milieu d'un site champêtre, ville par l'élégance et par le luxe des habitations. Vous n'y trouverez pas une seule chaumière, sinon pour la forme; en revanche, vous y rencontrez trois palais. Par quel miracle, au pied de ces rocs abruptes, de pareils édifices se sont-ils élevés? Rien de plus simple : ceci est le palais du jeu, car le jeu seul est assez riche pour s'élever à lui-même ces splendides murailles! Vieillard quinleux, diflicile, grand ami des élégances coûteuses, très-habile à semer un écu pour recueillir un louis d'or, le jeu a prodigué sur le penchant de ces rochers les plus folles dépenses. On lui doit ces magnifiques promenades, ces vastes hôtels, ces claires fontaines. II a comblé la vallée; il a abaissé la montagne ; il a planté ces longues allées ; il a appelé la

vie, le mouvement, la passion, les plus belles dames et les plus grands seigneurs de ce monde dans ces sauvages solitudes. Rien qu'à voir tant de travaux, entrepris et exécutés par la fée noire et la fée rouge , les deux fées de ces domaines séparés du monde connu, on reste confondu à l'idée seule de Fargent qui s'est dépensé, non pas seulement à rendre ces lieux habitables, mais à les faire charmants. Il faut que toute TEurope ait apporté son argent et ses loisirs dans ces quelques arpents d'une terre inculte. Sous Louis XV surtout, quand chacun comprenait confusément que la fin du monde était proche, et quelques jours avant 1789, quand, semblable au chien qui porte le dîner de son maître, tout homme possédant quelque chose voulait dévorer au moins un lambeau de sa fortune menacée, le jeu prit soudain des dimensions immenses. Chacun apportait sur ces tapis du dernier jugement son or, son argent, son nom, et quelquefois son honneur. On jouait avec folie, on gagnait avec rage, on se ruinait avec joie. C'était autant de pris sur Tennemi ; c'était autant d'enlevé à la Révolution, qui allait venir. Violentes journées de tant de passions exaltées, il serait difficile d'en retrouver même le souvenir aujourd'hui. De ces trois maisons de jeu, incessamment ouvertes à tout ce délire, il en est deux qui ne servent plus qu'aux fêtes innocentes. Le Waux-Hall n'a conservé que ses ombrages et ses fleurs; ses vastes salons sont déserts, ses galeries sont dépeuplées; l'orchestre sonore attend, mais en vain, le signal du menuet; les tables de jeu, veuves de leur roulette, ressemblent à des volcans éteints. Voilà donc ce qu'ils sont devenus, ces pièges à loup de fortune ! voilà donc ce qui reste de ces signes cabahstiques! L'araignée file sa toile sur ce tapis vert où le joueur posait sa main brûlante; aux mêmes lieux où l'or se démenait dans l'ivresse tournoyante de la roulette, la brise du matin soupire doucement. A cet enivrement de tous les sens a succédé le grand silence d'une maison inhabitée ! Rien n'entre plus dans ces demeures splendides, sinon le chant de l'oiseau et le rayon du soleil. Toute autre fête a disparu, cédant la place à la fête éter-

nelle. Semblable à tous les rois de l'Europe moderne, le jeu a diminué, et de beaucoup, le nombre de ses serviteurs, le train de sa maison, le taux de sa liste civile. A la fin du siècle passé, trois palais lui suffisaient à peine dans ce village de Spa ; une seule maison lui suffit aujourd'hui ; il recherchait le bruit, l'éclat, les folies; il avait chaque matin à raconter mille histoires de fortunes subites, de désastres éclatants, de chances incroyables ; tel, passant de la livrée à l'éclat d'un prince ; tel autre, riche hier, obligé de tendre la main huit jours après. Le jeu avait des caprices étranges, des fantaisies fabuleuses : il faisait des princes, il faisait des mariages, il donnait des dots aux filles nubiles, il ne haïssait pas autour de son hôtel somptueux les chevaliers errants de Saint- Louis et de l'Éperon d'or, les joueurs mal famés et les ceintures brodées des bals de l'Opéra ou de la Muette. C'étaient des bruits à ne pas s'entendre, c'était un pêle-mêle équivoque de tous les tumultes. Ah ! si ces plafonds pouvaient parler, si ces jardins pouvaient jaser, si seulement ces vieux arbres n'avaient pas recouvert de leur écorce sévère tant de chiffres entrelacées, on écrirait une beUe histoire !

La ville est une longue promenade ; vous avez la promenade de Sept-Heures, où les arbres ont cent ans; vous avez la place Royale, l'allée du Marteau, autant de longues avenues où l'on se promène le matin en se levant, à midi en fumant, et le soir en causant. La vie se passe au grand air, au grand jour, à cheval, à pied, en voiture, en causeries, en douce flânerie. On a un jour de plus, c'est vrai, mais un jour si léger à porter! Dans ce nombre de vos années, ce n'est pas celui-là qui peut vous compter. Dieu merci! Jours supplémentaires et bénignement octroyés par la Providence qui fait notre compte. Ce qu'on fait durant ces vingtquatre heures, on n'en sait rien, et c'est tout dire. Si vous saviez combien il faut être attaché à son œuvre de chaque jour pour vous écrire, môme en se jouant, les pages que voilà!

Et les malades? A Spa, il n'y a pas de malades, il n'y a que des

gens qui sont guéris. Ces belles malades viennent se guérir par le bal d'avoir trop dansé l'hiver, par le chant d'avoir trop chanté ; il leur est permis, que dis-je, permis ! il leur est ordonné, de par toutes les Facultés, de se faire belles, parées, souriantes. On boit trois petits verres d'eau; mais aussi on fait trois grandes toilettes par jour; on se promène pour se délasser du cheval, on monte à cheval pour se reposer de la voiture ; le spectacle est le bienvenu après le bal; le bal est l' avant-coureur du concert. Tous les instruments sont les bienvenus, le piano de Liszt et le violon des deux petites Milanollo, Paganinis en jupon court et en tresses blondes ; on accepte même les instruments inconnus : il y avait ce matin, dans la grande salle de la Redoute, un brave homme qui rinçait dans des verres rempUs d'eau l'ouverture des Huguenots de Meyerbeer.

Un mot sur les eaux, car enfin l'eau est le grand prétexte de ces voyages; ôtez les trois sources, et le moyen quêtant de belles dames persuadent à messieurs leurs maris de les envoyer à cette fête de toutes les heures? A Spa, l'eau existe froide, claire, limpide,, d'une très-supportable saveur. Voilà le Pouhon; c'est la fontaine principale, consacrée à Pierre le Grand. L'autre source, à une demi-lieue de la ville, c'est la Géronstère, tout un bouquet d'arbres, encadré dans un cadre de verdure. Un peu plus près est la Sauvenière; il s'est fait à la Sauvenière plus d'un miracle. Remarquez, sur le bord du puits, l'empreinte d'un assez grand pied, assez mal conformé, lequel pied devait appartenir à quelque ermite ! Si par bonheur vous amenez en ce lieu quelque frêle Parisienne, étiolée par les grandes clartés du bal, pâlie par les veilles, succombant sous le fardeau écrasant de ses vingt ans, inutile à ellemême, une créature infortunée qui se meurt sans savoir pourquoi, — et si par hasard cette frêle personne vient à mettre en cachette son petit pied chaussé de satin dans l'empreinte repoussante de ce grand pied plat armé de sandales, soudain le charme opère, la fleur penchée se relève, les yeux éteints se raniment, la poitrine se relève

épanouie, et... vous m'en direz de bonnes nouvelles dans quelques mois!

Ces eaux sont bonnes un peu à toutes les maladies qui nous affligent ; mais surtout elles servent à rendre la force aux jeunes gens, la beauté aux jolies personnes, l'espérance aux cœurs contents, le sommeil aux égoïstes, la gaieté aux gens heureux. Le fer est le médicament qui convient aux frêles natures, aux imaginations nerveuses, aux maladies des riches. Le fer réjouit, il réconforte, il donne au cœur un battement plus vif, au regard plus d'activité, au sourire plus d'énergie et de passion. On raconte que les bons bourgeois de Francfort, aussi sages que feu Malthus, considérant les vertus fécondantes de ces eaux sulfureuses, avaient grand soin de stipuler, dans leur contrat de mariage, que leurs femmes n'iraient pas plus de deux fois en leur vie se baigner dans les eaux de la Sauvenière et du Poulion .

Et le soir, après le dîner, qui n'est pas toujours dépourvu de quelque beau coq de bruyère tué au vol dans ces bruyères, la Redoute s'illumine, les portes s'ouvrent à deux battants pour le bal, pour le jeu, pour le concert, pour la causerie. Cette Redoute est un sévère et beau bâtiment contemporain des salons de Marly. C'est l'usage d'y aller chaque soir, et l'on s'y trouve dans la meilleure compagnie. Il n'y a pas de cela trois semaines qu'une fameuse danseuse de la Porte-Saint-Martin et du Palais-Royal se présentait à Spa pour tout brûler, et Dieu sait si elle a des yeux qui entendent l'incendie ! La dame se présentait avec grand tapage de sa jeunesse et de sa beauté, car c'est une fille qui sait faire claquer son fouet. D'un coup d'œil, elle avait donné rendez-vous à toute la ville pour le bal du soir ! 0 surprise ! on lui fait dire poliment qu'il faut être invitée à ce bal ! La dame ne fut pas invitée, et elle est partie. — Ingrate cité, tu n'auras pas mes os !

Cette rigueur n'empêche pas les bals de la Redoute d'être charmants. Quatre ou cinq royaumes y sont représentées par de trèsjeunes et très-jolies personnes qui dansent avec toute l'innocence

de leur âge. Les grandes coquettes y sont tolérées, mais il faut qu'elles soient parfaitement coquettes. Le salon est éblouissant de lumières et de parure; Torchestre est dansant que c'est un plaisir. De plain-pied s'ouvre le théâtre , et Ton y joue tous nos chefsd'œuvre de la semaine passée. La jeune première est très-gentille, et rAroal ne manque ni de vivacité ni d'entrain. Dans un coin modeste et s'effaçant pour faire place à toutes les joies, se trouve le jeu, un petit jeu qui ne fait pas de bruit, très-modeste, très-simple, comme il en faut aux honnêtes joueurs. Je sais trèsbien tout ce qu'on peut dire à ce mot de jeu et quelles déclamations toutes faites ! Mais cette humble roulette et ce jeu de cartes si peu bruyants, vous le voyez, c'est la fortune de cette vallée, c'est le revenu de ces campagnes, c'est la vertu de ces eaux célèbres. C'est l'argent du joueur, et non pas l'argent du malade, qui a tracé ces belles routes, qui conserve ces belles forêts, qui protège ces belles eaux ; c'est l'argent du joueur qui ouvre le bal, qui illumine la montagne, qui jette tout un orchestre dans les endroits les plus sauvages! Chassez de ces lieux ces riches blasés qui n'ont plus d'autre émotion que celle-là, et vous chassez en même temps les malades, car le malade et le joueur s'entendent à merveille ! Et, le malade parti, que reste-t-il au paysan"? Un cheval qu'il faut vendre, une vache quil faut tuer, une maison dont il ne peut plus payer l'impôt! Laissons déclamer les déclamateurs, et rappelonsnous cette grande colère de Benjamin Constant. Un jour qu'il avait tonné à la tribune contre les maisons de jeu, il arrive au Cercle des étrangers que le cercle n'était pas encore ouvert. Aussitôt voilà notre orateur qui s'emporte de plus belle : « Eh quoi! le salon encore fermé à cette heure !... » Le salon s'ouvre enfin, et Benjamin Constant passe toute la nuit à une table de jeu.

Sans tant déclamer, il était bien plus simple de faire ce que font tant d'honnêtes gens, qui regardent le jeu comme on assiste à un spectacle plein d'intérêt, et qui rentrent chez eux après avoir perdu ou gagné des sommes énormes sans bourse délier.

Par les vacances qui vont finir, j'ai pensé qu'on ne lirait pas sans quelque intérêt cette description d'un petit royaume qui, pendant trois mois de l'année, appartient à toutes les nations, à toutes les passions de l'Europe ; qui appartient le reste du temps à l'inondation, aux frimats, au silence, à l'hiver.

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