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i>86 MELANGES

possède une table, un fauteuil, un lit passable, une chambre honnête, de tout céder au premier venu, pourvu qu'il soit Anglais. A ce prix, lit, table, fauteuil, tout y passe; chaque recoin de cette honorable maison est ainsi mis à l'encan par le propriétaire, et, quand la maison est pleine, le propriétaire s'éclipse on ne sait où : divinité présente, il est vrai, mais invisible, qui voit tout et qu'on ne voit pas, qui comprend l'anglais pour le moins aussi bien que le français, et qui ne parle ni l'une ni l'autre langue. Ce n'est que lorsque le froid a chassé le dernier Anglais de cette ville que les propriétaires de ces maisons louées se hasardent à rentrer dans leur lit, dans leur chambre et dans leur fauteuil. Ainsi donc, pour l'étranger, je veux dire pour le Français qui est à Dieppe, il ne faut pas compter sur cette population d'hiver.

Mais aussi quel bonheur quand, au milieu de ce désert habité, vous rencontrez un homme de votre vie de chaque jour, une belle et aimable Française de Paris , un petit coin de voile blanc ou de joue toute rose, et comme vous lui savez gré de ce bel air natal qui lui va si bien dans ce pays ennemi! Alors vous comprenez qu'il y a des gens dans le monde qui ne sont pas des vagabonds d'Angleterre ; alors vous êtes sur le point de chanter comme Tancrède : 0 patria ! Voilà ce qui fait qu'à Dieppe on a vite établi une amitié de France à France, de main blanche à main blanche. Sur la mer, dans la mer, partout, les Français se recherchent et s'appellent, sellant, se reconnaissant, s'admirant les uns les autres. Jamais ou n'a tant aimé ses semblables ! jamais on ne s'est senti si heureux de se voir et de se revoir ! C'est ainsi qu'on élève autel contre autel; c'est ainsi qu'on se renforce contre l'Anglais les uns les autres, et qu'on répond à ses cris par des sourires, à sa joie si triste par une franche gaieté, à son appétit farouche de table d'hôte par quelques repas élégants et choisis au parc aux huîtres, à son amour pour la bière ou pour le cidre « dépotoyer par quelques joyeux verres de vin de Cbampagne, ce vin français qui reconnaît au premier bond un Français de France, et qui le remercie

en frémissant, de plaisir de lui épargner la douleur de passer le détroit. Voici comment, à Dieppe, nous autres Français, nous avons élevé autel contre autel, France contre Angleterre, gaieté et bonne humeur contre ennui et tristesse, le vin de Champagne contre le cidre, et vive la joie ! Tout l'avantage a été pour nous.

Or, voici ce qui se passait un soir sur la jetée, par un beau soleil couchant qui enveloppait la mer d'un voile d'or et d'nzur.

Un homme se promenait en silence , la tête nue et dans l'attitude du recueillement. Chacun s'écartait devant lui, par intérêt et par respect. Tout le monde avait les yeux fixés sur lui, et personne ne paraissait le voir. C'était la plus belle tête qui se puisse voir en ce monde , aujourd'hui que lord Byron n'est plus. Son grand œil noir plein de feu parcourait la vaste étendue de la mer ; ses cheveux , bouclés et blanchissants , voltigeaient autour de sa tête ; c'était le plus grand ^énie de la France, c'était M. de Chateaubriand.

Voilà ce que c'est que la gloire! rendre attentif même le rude matelot qui ne sait pas lire et qui pourtant sait votre nom.

Vous sentez bien que M. de Clrateaubriand n'était pas seul à Dieppe. Quand M. de Chateaubriand est quelque part, tenez-vous pour assuré , que ses amis ne sont pas loin. Madame Récamier l'avait suivi, et, par conséquent, M. Ballanche. Singulière trinité, poésie, amitié, philosophie, l'éclair et le nuage qui paraissent sur le même fond. La vie de madame Récamier est, en vérité, une belle \ie. Parmi tous nos orages, elle a sauvé du naufrage la conversation et l'amitié ; elle a sauvé l'esprit intime , le plus dillicile et le plus rare de tous les genres d'esprit; cet esprit qui n'est pas un esprit de livres, ni de revues, ni de prose, ni de vers. Autour de madame Récamier, et comme dans un calme et inabordable sanctuaire, se sont réfugiés les loisirs poétiques de quelques hommes d'élite fatigués des adorations de la foule. Quel bonheur pour madame Récamier d'avoir ainsi tendu sa petite main à M. de Chateaubriand, toutes les fois que iM. de Chateaubriand a été surpris

par l'orage ! mais aussi quel inestimable bonheur pour M. de Chateaubriand d'avoir ainsi trouvé une amie dévouée, attentive, patiente, résignée, toujours prête, jamais abattue, jamais découragée même par les malheurs de ses amis, qui sont les siens, jamais orgueilleuse de leurs succès, qui sont les siens ! Et, comme toute cette belle action a sa récompense, dans ce monde et dans Tautre, le nom de madame Récamier est attaché à jamais au nom de M. de Chateaubriand.

Quand une femme naturellement élégante arrive quelque part, fût-ce dans la plus mauvaise hôtellerie de Dieppe, sa première pensée, c'est de parer de son mieux le taudis qu'elle doit habiter, ne serait-ce que pour vingt-quatre heures. Aussitôt toute cette chambre, naguère si triste et si misérable, se pare à peu de frais et comme par enchantement. Le propriétaire lui-même aurait peine à la reconnaître, tant sa chambre est propre, luisante, odorante, habitée. Ce qu'une femme du monde fait pour sa chambre d'auberge, madame Récamier le fait, à coup sûr, pour son salon d'auberge. A peine arrivée quelque part, elle installe sa conversation spirituelle, sa causerie amicale, ses révélations littéraires; ou dirait que rien n'est changé pour elle, et qu'elle a transporté de si loin son salon de TAbbaye-aux-Bois. M. Ballanche est posé dans son coin habituel comme un de ces vieux meubles si chéris dont on ne saurait se passer; M. de Chateaubriand retrouve sa place accoutumée, la plus belle et la plus honorable. Madame Récamier s'arrange de son mieux sur ce dur sofa de velours d'Utrecht, et, là, elle est aussi à l'aise que si elle était encore à demi couchée sur sa bergère, protégée par la Corinne de Gérard ; en même temps accourent dans ce temple improvisé tout ce qui a de l'esprit, tout ce qui a de l'imagination, tout ce qui a de la grâce. C'en est fait, ils ont dressé leurs trois tentes, Moïse, Élie et l'autre ; et voilà leur fête de chaque jour qui recommence même à Dieppe ! Pendant que les Anglais bourdonnent autour du sanctuaire, le sanctuaire s'éclaire au dedans ; le livre est précieusement tiré de sa cassette et la lec-

ture des Mémoires de M. de Chateaubriand recommence : grande lecture sortie tout armée des souvenirs du poëte ! A mesure qu'une page nouvelle est ajoutée à cette histoire, cette page est livrée à ces âmes d'élite qui arrivent là des premières parle saint privilège de l'amitié et du dévouement. Ainsi, à Dieppe même, la lecture des Mémoires de M. de Chateaubriand a suivi son cours.

Il y avait encore sur le rivage de la mer ou dans la mer plusieurs de nos contemporains qui se sont fait un nom dans les lettres ou dans les arts. M. J.-J. Ampère, le fils de ce savant M. Ampère qui est plus savant que n'était Cuvier, c'est-à-dire qui est trop savant; M. J.-J. Ampère, un des fervents adorateurs de M. de Chateaubriand et de son génie ; il y avait encore ce jeune homme que tout Paris a reconnu être un orateur, M. l'abbé Lacordaire : rien qu'à le voir se jeter hardiment dans la mer, vous reconnaissez tout de suite le disciple hardi et passionné de M. de Lamennais, bien que, depuis, M. l'abbé Lacordaire se soit persuadé qu'il avait abandonné son maître. Qu'on y fasse bien attention, avant peu, et surtout si la loi contre la presse est adoptée, toute la liberté de la parole et de la pensée va appartenir de plein droit à trois ou quatre de ces jeunes orateurs chrétiens, qui, du haut de la chaire, parlent aux peuples avec tant de liberté et d'énergie. Il est bien difficile que la censure, cette honte des nations constitutionnelles, puisse atteindre un homme ainsi placé au milieu d'une cathédrale, et parlant, à haute voix, à des milliers de personnes assemblées. Depuis surtout que la jeune Église, marchant malgré elle, et peut-être sans le savoir, sur les traces de M. de Lamennais, a fait rentrer l'Évangile dans les doctrines républicaines, cette parole chrétienne a dû prendre un grand ascendant sur l'esprit des peuples. M, l'abbé Lacordaire est, sans contredit, le premier de ces jeunes orateurs dont la parole, suivant la belle expression de Saurin , doit produire sur les ûmes l'effet de torches ardentes jetées sur des gerbes de blé! Ajoutez qu'il y a dans ces jeunes éloquences tous les genres de courage, tous les genres de dévouement à leur cause, toutes les convictions pro-

fondes, et que, s'il y a quelqu'un en France prêt à mourir pour sa cause, prêt à tout supporter pour la défense de la vérité qu'il enseigne; s'il y a un martyr tout prêt aujourd'hui, c'est ce chétif petit abbé que vous voyez là si grêle, si fatigué, si usé par le travail, si bon, si timide, si naïf et si doux?

11 ne faut pas que j'oublie un homme d'un grand esprit et d'un grand sens, qui parlait fort bien de Platon et de chiens de chasse, railleur en dedans, et cependant bon homme, dont il eût été bien difficile de dire le nom et la profession, car il savait mille choses opposées ; c'est l'élève chéri de M. Laromiguière, M. Valette, professeur de philosophie à la Sorbonne, dont je n'ai su le nom que plus tard.

Enfin, la veille de mon départ, j'aperçus sur le rivage un homme qui regardait la mer en grelottant. Il avait l'attitude du plus malheureux homme de ce monde, et son visage faisait peine à voir. Il avait l'air de se dire, en regardant la mer : « Il faut donc que je me précipite dans cet abîme si froid et si salé ! » Or, cet homme malheureux , cet infortuné si digne de pitié , c'était l'auteur illustre de Robert le Diable ; c'était Meyerbeer , c'était la musique en personne, qui s'était échappé des mains de M. Véron et de M. Duponchel pour venir prendre, en tremblant, quelques bains de mer, étrange soulagement à la plus inquiétante, à la plus grave, à la plus triste des maladies, — la maladie qu'on croit avoir et que, grâce au ciel, on n'a pas.

Voilà pour le personnel des bains de mer. Il faut y joindre encore M. Fiers, l'excellent paysagiste, et le patient et grand coloriste Cabat, qui bientôt n'aura pas d'égal.

. . . Dites-moi, je vous prie, comment sont faits ceux qui aiment les voyages pour les voyages ; dites-moi, je vous prie, ce qui a poussé M. de Lamartine à quitter sa belle maison et ses vieux arbres pour aller se perdre dans les sables de l'Orient? Vive le repos de chaque jour! vivent les ombrages de chaque été! bonjour à mes meubles qui me connaissent, à mes livres qui s'ouvrent fout seuls au plus

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