DIEPPE
Les Anglais à Dieppe. — Londres n'est plus dans Londres. — Les baigneurs.— M. de Chateaubriand. — Madame Récamier. — Ballanche. — L'abbé Lacordaire. — .M. Vallette. — Meyerbeer, — Fiers. — Cabat.
... Ce qui attriste tous ces lieux que baigne la mer, ce qui fatigue dans toutes ces montagnes d'où jaillit Teau chaude ou l'eau gazeuse, c'est une race à part de voyageurs anglais, qui sont bien les plus tristes hommes de ce monde , les plus ennuyeux et les plus ennuyés à la fois; race nomade qui n'a point de patrie, et qui colporte son opulente misère de Florence à Paris, de Paris à Pétersbourg , des eaux salées aux eaux sulfureuses ; pâles Anglais qui vont partout, qui se reposent partout, qui mangent et qui dorment partout, excepté en Angleterre. Vous ne sauriez croire, combien cette nouvelle racede bohémiens civilisés est d'un effet désagréable dans tous les lieux où on les rencontre. Parlezmoi d'un Anglais en Angleterre ! Un Anglais à Londres est un être intelligent, actif, occupé, laborieux , tout entier aux affaires présentes, en proie à toutes les nobles passions, généreux, riche, élégant, spirituel à sa façon; mais un Anglais en France, un Anglais aux bains de mer, oh! la triste et lamentable figure ! Ils arrivent chez nous dans leurs plus vieux habits et avec leur physionomie la plus dédaigneuse; à les voir attelés l'un à l'autre, et
suivis pour la plupart de pauvres servantes qu'ils font griller au soleil sur le siège de derrière de leurs voitures, quand ils ont des voitures, on dirait un troupeau de moutons mal lavés et mal peignés. A peine arrivés dans une ville, ils s'en emparent, ils en sont les maîtres, la ville est à eux, il n'y a plus de place pour personne ; ils parlent tout haut dans leur langue impossible ; ils disputent tout haut ; ils prennent le haut du pavé sur tout le monde, comme s'ils étaient à Londres sur le pont de Wa,terloo ; on dirait qu'une troisième invasion les a vomis dans nos murs, tant ils sont orgueilleux et superbes. Et je vous avoue qu'en ceci ces messieurs sont logiques. Ils ont vu tellement se prosterner vers eux les avidités de nos aubergistes, postillons et marchands de toute espèce, qu'ils se sont figuré et qu'ils se figurent encore que la France ne vit que par eux et pour eux. Ainsi, à Dieppe même, quels hôtels, ou plutôt quelles hôtelleries rencontrez-vous en débarquant? Des hôtelleries à l'enseigne de l'Angleterre : hôtel d'Angleterre, — hôtel dic Roi d'Angleterre, — hôtel de Londres, — hôtel d'Albion, — hôtel du Régent, — hôtel de Windsor; je vous dis que la ville est à eux. Et pourtant Dieu sait si la ville n'est pas pour le moins aussi redevable de sa prospérité aux pauvres Français qui ne sont que des Français, qu'à tous ces milords équivoques auxquels elle fait de si grandes avances? Quoi qu'il en soit, on laisse les Anglais aller par troupes, avec leurs grandes femmes sèches et jaunes et leur petits enfants de vingt à vingt-cinq ans, qui s'en vont uu cerceau à la main, les cheveux épars, comme de jolis petits garçons ou de jolies petites filles dans le jardin des Tuileries. Voilà donc en partie les plus aimables habitants de la ville; car, pour les véritables habitants, on ne sait pas où ils se tiennent, et, dans les murs de la ville de Dieppe, un citoyen de Dieppe est une rare curiosité. En effet, aussitôt que la saison des bains est arrivée , chaque propriétaire d'une belle et bonne maison met un écriteau anglais à sa porte, annonçant à tout passant, en anglais, que ladite maison est à louer. C'est une règle générale pour quiconque