‹ Variétés littérairesChapitre 22 sur 29 · A UN AMI · texte numérisé non relu

A UN AMI

Veux-tu, mon cher ami, que je te laisse, en quittant ces beaux lieux, un petit récit que j'ai repris à ton intention, ajoutant plus d'une page et plusieurs détails au récit primitif? Ces modestes ornements d'une légende contemporaine de Voltaire et de Diderot ne nuiront pas, je l'espère, à cette douce héroïne que j'ai trouvée au miheu des poussières et des ruines du siècle passé.

Ce n'est pas une grande fête, ce petit livre-là, et, certes , je n'aurais pas songé à l'otîrir au brillant écrivain qui, vivant, écrivant avec nous, donnait naguère la vie et la grâce à tant de beaux livres de la fantaisie et du monde parisien. Quelle joie en ces heures si loin de nous, quand nous étions occupés uniquement des travaux du style et des fêtes de l'imagination! Étions-nous assez libres en ces temps fortunés ! étions-nous loin de songer

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qu'un jour, parmi nous, les enfants de la Muse, il y aurait des exilés et des proscrits ! Belles journées, trop vite envolées ! On se voyait à toute heure du jour, on avait toute Tannée à se parler de ces choses divines : Tart, le talent, le chef-d'œuvre ! On voyait marcher devant soi les grands poètes, les grands génies de ce siècle, Hugo et Lamartine ; on rêvait à leur ombre ; on se chauffait à leur soleil ; on participait à leurs vives et éloquentes clartés !

En ce temps-là, il nous semblait que toute chose nous était due, et que c'était notre antique patrimoine, la hberfé d'écrire et la liberté de parler ! Il nous semblait que la route irait ainsi, joyeuse et sans fin, à travers des printemps éternels, et que les heures de la nuit étaient loin, si loin de nous, qu'elles ne devaient jamais venir ! — Nous vivions en famille, au sein d'une paix profonde; en grand travail, au milieu des faciles loisirs. On n'entendait que nous, on ne lisait que nos contes, on ne savait que nos poëmes. L'Europe entière acceptait nos paroles. 11 y avait au sein de la ville une haute montagne, un Sinaï glorieux, et, de ces hauteurs, se faisaient entendre, également écoutés, les avocats de ces grands principes que 1789 a jetés à la dispute et à l'avenir des nations modernes. Que de tempêtes dans cet océan, et combien d'éclairs! Que d'espérances dans tous ces doutes! L'Europe entière étudiait nos discours, lisait nos livres, et nous saluait, agitée et contente; elle partageait nos espérances, elle était de moitié dans nos passions !

Maintenant, l'heure sombre des écrivains est arrivée, l'heure du silence et du regret pour tous les hommes qui parlaient à la foule. Nous ne sommes plus que des voix dans le désert, et des compagnies dans la solitude; nous faisons peur à tout le monde, et chacun nous répudie, tout nous gêne, et tout nous renie! à peine avons-nous le droit de nous souvenir! Aussi nous voilà humbles, éperdus, tête baissée ; et que de soucis sur nos fronts, jadis si joyeux ! Que de tristesses au fond de nos cœurs , enivrés de tout ce qui était beau et bon ici-bas ! Le tô xaXôv s'est voilé,

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