DEDICACE DE LA COMTESSE D EGMONT
rétoile est tombée, et notre petit momie est divisé en deux parts, — la part de ceux qui restent , et la part de cer.x qui sont partis.
Eh bien j(et c'est justement pour (e dire ici ces choses consolantes que j'ai songé à t'oiFrir ce petit livre), ne di?ons pas trop de mal de l'exil : il a ses consolations, il a ses espérances, il a sa force, il a son charme. Avec beaucoup d'esprit, des gens d'esprit ont fait Yéloge de la goutte, de la fièvre quarte et de la folie. Avec un peu de sang-froid, un homme d'honneur ferait volontiers Yéloge de l'exil, et cet encomium inattendu ne serait pas sans quelque bonne grâce et sans quelque ciiarme.
Hier encore, ne t'ai-je pas vu, sur le bord du petit ruisseau jaseur, ta femme et ton jeune enfant près de toi? Vous marchiez tous les trois au hasard de cette rive, songeant sans doute aux doux ombrages de nos îles bien-aimées. Ta femme souriait, ton enfant chantait doucement; vous alliez tous les trois oubliant votre peine, et vous abandonnant à ces méditations qui abaissent les montagnes, qui comblent les vallées, arrêtent l'heure, et franchissent la distance.
En ce moment, — même sur les bords enchantés de la Seine, qui unit au château du Louvre le palais du royal Fontainebleau, — • il n'y avait pas un père, une mère, un jeune enfant plongés dans une rêverie plus douce et plus entière! Vous étiez trois propriétaires de votre àme ; une patrie allait avec vous sur ces rives claires, sous ces vieux chênes, au murmure de cette onde qui s'enfuit à travers le gazon.
L'exil a cette grâce encore, il augmente, aux cœurs bien faits, la sympathie et l'amitié. Pendant que les âmes vulgaires se prosternent aux rayons du soleil qui se lève, il arrive que l'exil même devient un juste motif de reconnaître des grandeurs longtemps méconnues; et tel qui n'eut pas salué le vainqueur d'hier salue humblement le vaincu d'aujourd'hui. « Honneur, dit-il, au courage, à la conscience, au malheur, à la convicliou ! »
Aiosi, moi qui t'aimais toujours dans le camp où je n'étais pas, au plus fort de nos douleurs passées, maintenant que je te retrouve ici, loin de tout ce qui était ta force et ta gloire, il me semble que je faime davantage. Je t'avais perdu, je te retrouve; on a dit un jour que tu étais mort : Dieu soit loué ! te voilà vivant ! Dieu soit loué que je puisse encore te donner, en toute assurance, une main fraternelle, et que tu puisses la prendre avec joie!
Ainsi la fidélité tend la main au malheur, et ils se consolent l'un l'autre en songeant qu'ils ont sauvé de tant de naufrages l'estime et le respect qui leur sont dus.
Reçois donc, cher ami, ce petit livre que je t'offre, et ces quelques lignes que je t'adresse eu signe de sympathie, et comme le gage puhlic d'une amitié que rien ne peut briser désormais, puisqu'elle a résisté également au triomphe et à la défaite, à la prospérité aussi bien qu'au malheur.
Je ne te dirai pas ce que disait l'orateur romain , que la pairie est partout pour un brave cœur ri) ; je te dirais une chose que je ne pense pas, et tu n es pas de ces hommes que l'on console par une fiction et par un mensonge. Au contraire, en fait de patrie, il n'y a que la patrie ; il n'y a pas de bel exil ! Il n'y a rien au delà de ces Hmites charmantes, loin du soleil paternel, loin du sol natal, loin du souôle et de l'inspiration de la vieille terre où reposent les aïeux, où les enfants ont vu le jour ! Il n'y a rien qui te vaille et qui te remplace, accent du pays de Voltaire et des chansons de Béranger !
Seulement, je te dirai que, s'il n'y a pas de bel exil, il n'y a pas d'exil éternel'. Ou a beau dire, les colères s'apaisent, les douleurs se calment, les haines s'endorment ; l'espérance, exilée, elle aussi, n'est pas longue à déployer ses ailes, et la voilà qui revient tout d'un coup, comme fait l'hirondelle aux toits des chaumières, en deuil de son gazouillement ! Plus l'hiver était long, et plus épaisse
(1; Oinne sotum forte j.alria.
TRIM LE JOURNALISTE 29o
était la neige, plus le printemps nous revient en toute hâte, apportant sa douce haleine, et ses fleurs, et ses chansons !
C'est surtout après les révolutions que le temps est un galant homme, et qu'il se conduit comme un homme d'honneur !