ViEî.AXGES
l'ait jamais possédé. Au demeurant, assez peu crédule, on dit même uu peu esprit fort, et, à force de s'être étonné de tout par métier, ne s'étonnant plus de rien, par habitude et par inclination. Ajoutez, pour compléter rinvraisemblance du récit qui va suivre, que ce diyne homme est en plein àgc mûr, de bonne santé, de bonne humeur, exempt d'ambition, plus que pas homme en ce monde, et qu'il ne donnerait pas... c« •' des plus hautes dignités de la terre. Ah! l'animal indécrottable! En voilà un qui n'est pas facile à dompter! Il est content de peu, c'est-à-dire content de tout, et ne se souvenant guère plus des malices qu'on lui a faites que de celles qu'il a faites lui-même ; bref, sans crainte, sans regrets, sans haine et sans remords. Le moyen qu'un pareil être s'abandonne volontiers aux fascinations, aux rêveries de l'esprit, aux charmants et décevants paradoxes du cœur !
Ce brave Trim! pas plus tard qu'hier au soir... — une heure venait de sonner à tous les bals masqués de Paris; la brise soufflait au dehors; M. Musard, au dedans, soufflait dans ses amoureuses trompettes , frappait de toutes ses forces sur son galant tamtam , brisait à tout rompre ses tendres ophicléides, agitait comme un fou son poétique et sylvestre chapeau chinois; — la fête et le feu là-haut; ici, dans la rue, la bise, le froid, le manteau collé à la poitrine, le nez rougi, l'oreille saignante, les doigts, ah! les doigts! et songer qu'à cette heure même, et quand se fait la chame anglaise, il y a des doigts qui brûlent dans leurs gants glacés! — Trim n'y songeait pas; mais il s'en revenait chez lui, dans son quasi-grenier, chantonnant et songeant à sa tâche du lendemain. Notre homme venait du manège de Fitte, situé au beau bout de la rue de la Chaussée-d'Anfin, dans nn coin du ci-devant jardin de mademoiselle Guimard. — 0 misère ! des ch(!vaux qui piaffent aux mêmes lieux où les amoureuses de l'Opéra jouaient en aparté les lestes comédies du théâtre grivois de Collé ! — Dans ce manège changé en salle éclatante, Trim avait cntcnilu pincer de l;i harpe; il avait enlciidu les sons
TRIM LE JOIRXAMSTK «1)7
nerveux d'une immense liarmonie, il avait entendu une fraction (le YOrphéon imiversel, réjouissant Tàme errante de ce pauvre Wilhem, ami de Béranyer, que Béranger a fait immortel! — En un mot, sauf le froid, sauf la bise, et son logis qui était très-loin, Irès-loin de là, Trim avait daigné être content, il avait ri lui-même, et il avait applaudi comme un simple mortel!
Il s'en revenait donc par cette rue mal pavée, quand, au détour, sur la borne, les pieds dans la boue, la tête dans la neige, vêtue d'une mauvaise robe feuille-morte, la tête pencliée et la voix chevrotante, Trim rencontra une femme d'un étrange et bizarre aspect et telle qu'il n'avait pas vu sa pareille depuis vingt ans sur aucun théâtre de Paris, où. Dieu soit loué! les femmes excentriques ne manquent pas. Trim, qui ne se méfie jamais de son premier mouvement, parce que son premier mouvement n'est jamais bon, regarda cette pauvre diablesse en homme qui est sûr de suivre son chemin, lorsque, au second coup d'œil, notre homme se sentit arrêté malgré lui par cette force irrésistible qu'on appelle la pitié. Oui, c'était vraiment de la belle et bonne pitié, mêlée de curiosité, il est vrai ; mais la curiosité était restée au fond de l'âme comme reste la lie au fond de la bouteille, remplie d'un vin généreux. Qui était cette femme? d'où venaitelle? que veut-elle? pourquoi en ce lieu? En moins de temps que je ne vous le dis, Trim s'arrêta et se mit à regarder de tous ses yeux. Notez bien que son œil est petit, assez clair, un peu hagard, mais pas assez pour être louche..., un œil fin parfois, bête le plus souvent, fatigué, non pas usé, myope assez pour ne pas tout voir, mais suffisant pour en voir assez ; un microscope pour les infiniment petits. — Il regarda, et, Inentôt, il put se rendre compte des singularités qui signalaient cette lamentable personne à l'intérêt de l'observateur. Évidemment, cette femme avait été jeune, et belle, et fêlée; elle était toute jeune encore, à ne compter que les journées qui pesaient sur sa tête brune et bouclée, et cependant elle se mourait de vieillesse! Hélas! les fleurs de ses cheveux n'étaient
pas tout à faitteruies; les diamants fixés à ses doigts par des anneaux d'or jetaient encore un feu pâle et douteux ; sa dentelle était déchirée par le vent, non pas usée parle temps; sa robe do frimas était encore à la dernière mode. On eût dit une reine tombée de son trône tout d'un coup ; on eût dit une fiancée plantée là, sur la dernière marche de Tautel, au moment où elle va prononcer le oui final ! on eût dit une morte, — cette morte de la légende des Beaumanoir qui, à peine au cercueil, met au monde un bel enfant !
Trim, très-étonné de son propre étonneraent, très-étonné de son émotion, prit les deux mains de cette femme; — une de ces mains était glacée, l'autre main brûlait, sous l'étreinte ardente de la fièvre; puis, tenant toujours ces deux mains dans les siennes :
« Madame, dit-il en prenant sa petite voix, — la voix ordinaire de Trim est un diapason aigu, il parle comme un homme habitué à haranguer la tempête; — madame, dit-il, peut-on vous être bon à quelque chose? Le temps est mauvais, la neige va tomber, la nuit est profonde ; permettez-moi de vous reconduire chez vous. >•
Rendons à Trim cette justice, il y avait longtemps qu'il n'avait si bien parlé, je veux dire avec tant d'âme et si peu d'esprit. Son bon génie, qui l'écoutait, se voila le visage :
<' Ah! se dit-il, voilà mon ami Trim qui, de journaliste, va se faire berger. Où allons-nous, grand Dieu! où allons-nous? »
Trim n'entendit pas cet aparté de son ange gardien (un vieil ange gardien, sur ma parole! il était au berceau de Fréron, il était au cerceuil de Geoffroy) ; et, quand bien même Trim le journaliste aurait entendu cette voix dans l'air, rien n'eût pu le distraire de la dame inconnue et assise sur la borne.
<' Madame..., « reprit-il.
Mais la dame, comme si elle Veut pas voulu abuser do la pitié de Trim, se levant soudain, et rangeant les plis de sa robe, dont le bas se perdait au beau milieu du nuage que le pavé de Paris exhale on cette saison :
« Monsieur Trim, lui dit-elle, je suis bien contente de vous voir et j'accepte votre bras très-volontiers. »
En même temps , elle prenait le bras du pauvre homme , de façon à briser ce bras gauche dans son étreinte de fer; ainsi , malgré la bonne envie qu'il avait eue de s'enfuir et d'abandonner à son malheureux sort cette demoiselle errante, Trim fut forcé d'aller au pas, en se maudissant lui-même de son imprudence.
« Ah ! se disait-il tout bas à lui-même, vous ne serez donc jamais sage, ami Trim? vous aurez donc toujours un bon cœur? Et , voyez la belle aventure , mon cher ami , si Ton vous rencontre bras dessus, bras dessous, avec cette aventurière ! Et que vont dire les petits journaux, demain matin? Trim! Trim! vous êtes un fou, un jeune fou! Fi donc, votre gros ventre et vos cheveux ébourifTés, une femme de ce calibre à votre bras, dans les rues, à une heure du matin! »
Ainsi pensant, il allait, rêveur, le long de la rue imbruyante.
La dame, qui n'était pas une sotte, non, certes, bien qu'elle ait dit et qu'elle ait fait cent mille sottises dans sa vie courte et coupée,.comprit à merveille la pensée et l'oreille basse de son guide, et, d'une voix moins chevrotante et déjà railleuse :
« Monsieur Trim, dit-elle, je ne comprends rien à votre malaise ; à qui en avez-vous, monsieur, pour me témoigner si peu de reconnaissance pour la preuve d'estime que je vous donne? 0 Dieu de mes sœurs aînées ! ô Dieu de mes iilles à venir ! est-ce donc que je sois déchue à ce point, que, moi, la fille des plus anciennes générations, moi, la mère des noblesses les plus reculées dans l'avenir, j'en sois réduite à remercier un barbouilleur de papier, un faiseur d'esprit, un diseur de riens, un homme qui a perdu sa soirée à voir M. Sainville'et M. Leméuil montant à cheval, ne pas oser, passé minuit, me donner le bras, de peur de se compromettre aux yeux des journalistes attardés dans les rues ! »
Elle disait cela avec un ton si vrai et si net de grande dame
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hautaine, que Trim se hasarda à la regarder en face (justement, ils passaient sous un réverbère recouvert de givre). Et, en effet, il comprit, rien qu'au regard et au geste de la dame, (ju'il avait sous le bras quelque chose de plus illustre et de plus antique que la plus jeune princesse de la maison de Bourbon! On eût dit même que la dame retrouvait peu à peu son port de reine, et que Sa Majesté, accablée un instant, se montrait de nouveau radieuse ! Encouragé par ce dédain qu'on lui témoignait (cela se passe ainsi au bal masqué et dans le monde), Tiim, lui aussi, releva la tète, et en cet instant même il eût rencontré le rédacteur de la Casquette de Loutre ou du Colimarou littéraire, qu'il eût ôîé fièrement son chapeau afin d'en être bien reconnu.
La dame, qui le vit silencieux et cependant bien disposé, reprit la parole, non pas cette fois comme une grande dame qui veut être obéie ; mais, ce qui vaut mieux, comme une vraie grisette qui veut être écoutée. Vous le savez peut-être, la grisette commence toujours par un gros soupir : « Ah! ah! monsieur Trim!... «
Puis, comme le Trim en question ne répondait pas encore, la vieille dame en question reprenait :
( Ah ! ah ! monsieur Trim, je suis donc bien changée ! Ah ! ah! mon ami Trim, où est le temps heureux de nos amours, quand j'étais jeune, naissante et rebondie, quand vous teniez entre vos dix doigts amoureux ma taille souple comme le jonc, quand vous me chantiez vos plus douces paroles, quand vous étiez à genoux devant moi et si remph d'une admiration éloquente, que je pouvais dire à tout venant : « Trim est mon ami ! )) Trim est mon prophète ! Trim, les jours de cérémonie, s'estime )> trop heureux de porter la queue de ma robe entremêlée de » diamants et de perles ! » Oh ! le beau temps ! oh ! les beaux jours! les heures fugitives, quand Trim était mon esclave et que j'étais sa belle, son heureuse, son adorée, sa despotique souveraine ! T'en souviens-tu, mon bon Joseph? — car, en ce temps-là.
TB.ÎM LE JOURNALISTE HOl
je t'appelais Joseph et non pasTrim; t'en souviens-tu, toi-même? je t'ai vu, à mon berceau, m'offrant l'encens et la myrrhe de ta plume fraîchement taillée ! Mes moindres désirs étaient des ordres pour loi, mes plus légers caprices étaient des événements dans ta vie ! Un signe de ma tête, et tu courais d'un bout de la ville à l'autre; un froncement de mon sourcil brun et fourni, soudain tu tremblais consterne ; où j'allais, tu étais; où j'étais attendue, tu m'attendais; mon moindre sourire te Taisait heureux pour huit jours... 0 heureux esclave , ingrat esclave , créature perverse, oublieux naturel! Comme tu m'as aimée! comme tu m'as fêtée ! Tu baisais, prosterné, la trace de mes pas ! tu dévorais, bouche béante, la moindre parole sortie de mes lèvres! tu répétais mes bons mots, tu chantais mes chansons! Si je dormais, tu faisais silence h mon seuil, ou bien, sous ma fenêtre fermée et sourde, tu chantais des élégies que tu avais copiées dans les poëtcs grecs ou latins ! Le plus petit brin qui tombait de ma fraîche couronne, tu le ramassais avec tes lèvres ! même les perles fausses de mon collier étaient pour toi des trésors infinis! Les chiffons que j'avais portés, l'éventail que j'avais brisé, la douce odeur restée dans mon flacon d'ambre et de cristal, que dis-je! le soulier de mon dernier bal, le ruban fané de mon corset, l'ombre fugitive de mon jeune visage, ou le miroir de l'eau qui s'en va emportant l'image, c'étaient là les vraies fêles de ta pensée, de ton imagination, de ton esprit, de tes sens. 0 courtisan perfide et lâche ! ô profanateur des saintes amours ! oh ! que te voilà indifférent pour une personne que tu as tant aimée! Du moins, monsieur Trim, rendez-moi mes bienfaits, rendez-moi mes gages d'amour, et puis, au milieu de ce froid, de cette pluie, de ce silence, de cette misère, abandonne une infortunée, ô toi qui l'as trahie, toi qui l'as vendue, toi qui la méconnais à l'insfaut où elle n'est plus qu'une ombre ! »
Ainsi parlait la belle dame, affaissée sur elle-même, la voix éteinte, les yeux pleins de larmes; ainsi elle parlait, et semblait sur le point d'expirer entre les bras de ce niallieureux Trim,
qui, à vrai dire, commençait à se trouver passablement intrigué.
Il avait beau chercher le nom de la malheureuse créature ici présente, et se demander qui diable cela pouvait être;... plus il cherchait, moins il trouvait 1 — Comptez aussi qu'il s'étonnait fort qu'il eût jamais témoigné un si grand amour à qui que ce fût parmi les filles d'Eve. Lui, Trim, un homme sensé, un goguenard, un philosophe, s'amuser à faire un petit trésor de rameaux brisés et de gages touchés? lui, à genoux si longtemps et pour si peu? C'était impossible!
« Madame, dit-il, vous vous trompez ; il y a méprise, à coup sûr; voyez donc qui je suis et à qui vous parlez... Âi-je donc l'encolure d'un amoureux, d'un rêveur, d'un porteur de message, d'un joueur de guitare, d'un faiseur d'échelles de cordes? Mon manteau est d'un gris clair, et non pas couleur de murailles. Il y aurait dans cette rue galante vingt portes ouvertes, que je n'entrerais pas! Pardon, madame, je vous dis encore une fois que vous vous méprenez, et puisque, en effet, vous êtes, ce me semble, assez leste encore pour retrouver votre maison, bonsoir, madame, laissez-moi suivre mon chemin.
— Et moi, reprit la dame, et moi, je te dis que tu as été le plus attentif de mes serviteurs, monsieur Trim ! Cinquante-deux fois de suite, toi et moi, nous avons dansé une sarabande amoureuse. Ah ! nous avons dansé, toi et moi, toutes les danses et sur tous les tons de la gamme : tantôt le grave menuet, tantôt les pas qui s'improvisent au Château-Rouge ; moi qui me traîne à peine aujourd'hui dans le brouillard, j'ai été tour à tour la Taglioni inspirée et la Carlotta bondissante, et même la Mogador échevelée. Ingrat ! quelle fête j'ai menée avec toi ! C'était pourtant à qui viendrait m'inviter dans le tourbillon du bal universel, tantôt le guerrier, tantôt le poëte! Mais je te préférais toujours. L'homme pohtique s'arrêtait devant moi, me regardant d'un œil inquiet; l'orateur n'était pas content qu'il n'eût touché la frange de mon manteau ; le peintre fl le sculpteur se disputaient à gui reproduirait d'une façon plus
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fidèle le portrait fugitif de ma beauté; le musicien adressait à moi seule ses plus touchantes mélodies; j'acceptais tous ces sacrifices, mais pour revenir toujours, les mains pleines, à mon bon ami Trim. Quelle vie j'ai menée! la vie d'une déesse ! Que d'encens brûlé sur mes autels! que d'hécatombes sur mon tombeau ! Car, vois-tu (et elle montrait à Trim un pan de sa robe, relevé sans grâce sur son bras gauche), dans le pan de cette robe qui suinte le froid, l'hiver et la mort, j'emporte, pour en faire le jouet de mon agonie, plus d'un sceptre et plus d'un miroir brisés ; j'emporte des couronnes devenues trop lourdes pour les têtes qui les portaient, et souvent, avec la couronne, j'emporte la tête ; le pli de ma robe, quand je l'entr'ouvrirai pour la dernière fois, laissera tomber dans ma tombe réjouie un monceau de beautés, do gloires et de grandeurs, glorieux hochets d'une agonie que je veux illustrer! La jeunesse, la gloire, la vertu, le crime, le bruit, la foule, l'homme choisi , j'emporte avec moi ces vaines poussières pour m'en faire un lit de cendres froides ; mon linceul se compose à la fois de l'épais manteau des vieillards, du voile frêle et brodé des jeunes fiancées, de la cuirasse du soldat et du surplis de l'évêque. Eh bien , eh bien, me reconnais-tu à ces signes? sais-tu qui je suis maintenant? Te rappelles- tu tes amours et comprends-tu que je prenne ton bras pour ne pas mourir au coin de cette borne d'une rue profane? Saluez-moi jusqu'à terre, monsieur Trim, je suis la vieille année! je suis l'année qui va mourir! je suis l'année qui a vécu une heure de la vie universelle! je suis ce quel((ue chose formidable, comparé à l'âge de l'homme, ce néant imperceptible dans l'âge des siècles ! je suis le son de la cloche bruyante qui s'efface dans l'air au cri rauque des corneilles, je suis un cri dans l'éternité.Hierencore, j'étais jeune, belle, heureuse, enviée, et j'allais, les mains remplies de poésies, de gloires, d'espérances, que je semais dans le monde au gré de mon caprice ou de mon génie. Reine fêtée de l'univers, les rois eux-mêmes et les peuples me saluaient en me donnant la bienvcDuc; rien de trop beau pour moi,
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rien de trop grand; et maintenant, fantôme déchu, rayon éclipsé, fleur desséchée, couronne d'épines sanglantes, linceul, néant, et, qui pis est, vieille femme de cent ans, pauvre et sans enfants, je suis trop heureuse de rencontrer par hasard le bras de M, Trim, qui revient du manège de Fiîte, et qui se trouve compromis s'il fait Taumône d'un peu de pitié à cette majesté vaincue dont il était Thumble suivant ! »
Ici Trim, rappelant quelque peu sa haineuse gaieté, et retrouvant son sang-froid, qui Ta si bien servi en tant de circonstances importantes :
« Ah! dit-il, vous êtes Vannée passée! J'aurais dû m'en douter à vos haillons, à vos grelots fêlés, au clinquant de votre couronne, à ces diamants pâles comme la face pâlie de l'aurore de demain ! J'aurais dû m'en douter à votre voix stridente, à votre regard lugubre, à vos dents longues et creuses pleines de famine! Vous êtes l'année d'hier, et vous osez, mourante, parler encore de vos beaux jours ! Année d'hier, il ne s'agit pas d'être si fière et de mépriser votre dernier bâton de vieillesse. Je ne suis que Trim le journaliste, et, tout comme un autre, il est vrai, j'ai été fasciné de vos sourires décevants; je ne suis que Trim le journaliste, je reviens du manège de Fitte; mais, pour Dieu! j'aime mieux être Trim le journahste que d'être àvotre place, horrible vieille année qui étiez l'année nouvelle il n'y a guère que trois cent cinquanteneuf jours. Oh ! je te le demande, horrible vieille qui as la face de la jeunesse, à quoi as-tu employé ton printemps et ton été? à quoi te sert ton hiver"? Tu as semé des fleurs, et les fruits ont manqué ! tu as ensemencé les campagnes, et les sillons sont restés stériles ! ta gerbe n'a pas eu de grain; ta vigne a produit plus de feuilles que de vendange; la Ijtc touchée de tes mains inhabiles n'a donné que des accords et pas de chanson ; perfide comme l'onde, menteuse comme une courtisane, stérile comme le sable, nous t'avions aimée, adorée, senie parce que tu étais féconde en sourires, féconde en promesses; les bienfaits, où sont-ils? tes chefs-d'œuvre, qu'en
as-tu fait? les grands hommes, et même les grands hommes de Tannée qui était ta mère, que sont-ils devenus? Tes présents même, ces présents grandis sous la sueur humaine, tu les as empoisonnés de ton souffle, et ces triom.phes du génie de l'homme, tu les as gâtés par le meurtre, par l'incendie 1 Ton printemps était un nuage, ton été un incendie, ton automne n'a pas rempli nos greniers vides, et les premiers jours de ton hiver ont été signalés par un déluge. Vieille année à la Dorât, frivole, hrodée et musquée, tu te vantes de tes chansons, de tes festins, de ton bal universel! Dieu soit loué, tu n'es plus qu'un nom, un souvenir, et ce souvenir va se perdre dans l'iiosanna universel du nouvel an qui va poindre, brillant, glorieux, jeune, bienfaisant, doucement épanoui dans ce ciel attristé. »
Parlant ainsi, maître Trim se trouva éloquent, et, se trouvant éloquent, il se mit à l'aise avec cette douairière de l'univers dont il entendait le dernier souffle. Trim s'occupait à sa façon de cette grande coquette qu'il avait adorée à genoux, il faut le dire, et il lui faisait payer par des sarcasmes amers tant de jours passés sans gloire, tant de nuits qu'il avait passées sans sommeil. Ce bon Trim était méchant dans l'occasion, et d'autant plus méchant, qu'il l'était même en tout bien tout honneur, sans le savoir et presque sans le vouloir. C'est ainsi que, pour troubler l'agonie de cette vieille qui se traînait à peine, Trim lui raconta en bloc tous les romans qu'elle avait enfantés, tous les vaudevilles qu'elle avait chantés, et les drames, et les comédies, et les tragédies. 0 année menteuse en fait de tragédies ! Trim lui conta une à une les religions nouvelles, les théories nouvelles, les lois nouvelles, les gloires nouvelles, les vanités nouvelles, le pain nouveau, les mots nouveaux de la langue nouvelle ; Trim raconta à cette vieille éplorée les folies du jeu, les folies de la mode, les vieilles folies de l'amour, les honteuses folies de l'argent; Trim, l'inspiré Trim (et quel malheur qu'il ne porte pas cette inspiration dans son journal! ), comme il tenait cette année en défaillance, no lui fit
grâce ni de ses ridicules, ni de ses vices, disant à chaque instant :
« Voilà ce que tu étais, vieille année qui n'es plus ! »
Hélas ! Trim se mit aussi à compter les morts précoces, les funérailles injustes, les amis séparés d'un ami, les enfants séparés d'im père, les villes qui perdent leur bienfaiteur, les pauvres qui perdent leur providence; et Trim d'ajouter :
(f Voilà ceux que tu as tués, vieille année, vieille année que je vais ensevelir sous les livrets de tes philanthropes, sous les pamphlets de tes docteurs. »
Disant ces mots, Trim riait, hurlait, criait, blasphémait; Trim se vengeait; Trim le journaliste ne pensait pas en ce moment que cette vieille année, après tout, emportait avec elle les derniers lambeaux, les plus précieux lambeaux, les vivants lambeaux de notre esprit, de notre cœur, de notre génie, de nos amours)
Il chantait comme un sage qui est en délire, et, ainsi chantant, il tomba, au coin du boulevard, dans une bande de masques; car c'était une des folies de feu l'année qui n'est plus, d'ouvrir le carnaval avant même que la nuit de Noël, le transparent et féerique Noël, eût fait luire l'étoile des trois mages dans la voie lactée et splendide qui guide à l'étable de Bethléem. Cette bande de masques était, à tout prendre, une bande joyeuse, des amours de Tannée prochaine, des passions du jour de demain, des fêtes enivrées qui viennent d'ouvrir leurs beaux yeux à la clarté des lampes brillantes d'or et de lumière ! Ces jeunes fous, ces jeunes folles, voyant au bras de Trim cette femme qui se cache le visage :
« Ohé ! ohé ! dirent-ils {evohe, en latin), venez au bal avec nous, ami Trim ; vous êtes un peu vieux, mais ainsi on vous aime ; venez et amenez avec vous cette belle langoureuse, cette feuille morte tombée de quelque oranger en fleur; venez, nous chanterons, nous danserons, nous crierons, nous mènerons la grande bacchanale des années qui finissent et des siècles qui commencent! Venez, la belle dame, nous vous lirons l'almanach des jours qui
vont s'ouvrir; nous vous montrerons Matthieu Laensberg qui va venir; nous vous ferons danser avec le Messager boiteux de Tannée qui expire; ça sera beau, ça sera gai, vive la joie! »
Soudain, à ce discours qui chatouille ses vieilles oreilles, vous eussiez vu la vieille dame, attachée au bras de Trim, quitter vivement le bras de Trim pour suivre un jeune gars habillé en débardeur.
« Prends garde à toi ! disaient les amis au débardeur ; la vieille en tient, prends garde ! »
Et la troupe joyeuse s'en allait sur le boulevard du côté do rOpéra, attirée par la vacillante clarté des torches qui dansaient comme des folles, excitées, attirées, enflammées, ardentes, parla toute-puissance magnétique de M. Musard.
Et cependant Trim restait seul, les bras pendants, et se demandant s'il n'était pas le jouet d'un songe, lorsqu'il s'aperçut que la vieille femme lui emportait, ô misère ! tout un côté de ses cheveux, à lui, Trim! et le portrait de sa maîtresse, à lui Trim! portrait enseveli dans une boîte de chagrin, qu'il ouvrait encore de temps à autre, lui, Trim, par contenance, et quand sa voisine du troisième étage le regardait par un certain coin du rideau. Bien plus, ô Trim ! 6 pauvre Trim ! celte vieille année méchante lui emportait son dernier cigare (on sait la passion de cette vieille pour le tabac); mais bientôt, reprenant sa course et sa colère, Trim cria :
« Arrête! arrête! Ohé! les autres! »
Et les masques s'arrêtèrent, et le jeune débardeur, qui sentait déjà son bras se paralyser au contact de la dame inconnue, ne fut pas fâché de s'arrêter.
« Sans doute , dit-il , que ce pauvre Trim redemande cette dame, et, ma foi, je serais fâché de l'en priver. »
Et Trim, tout essoufflé :
« Jeune homme, jeune homme, dit-il, ô jeune homme tout bouclé, tout souriant, tout enivré du nectar printanier; jeune
homme convié à la fête des amoureux qui ne dorment pas, jeune homme , le premier placé dans les banquets où Teau même vous enivre , parce que de belles lèvres ont touché cette goutte d'eau enivrante, jeune homme, prends garde ! Tu tiens sous le bras une vieille femme dont tu pourrais être le père depuis un an ; et cependant cette femme, toute vieille qu'elle est, est plus que l'aïeule de ta grand'mére! 0 jeune homme à la ceinture flottante et relâchée, ne sens-tu pas le froid de la mort qui fe gagne ? Va-t'en, fuis! laisse là cette morte, et frappe l'air de tes cris de joie et de tes deux mains. »
Il dit : les masques répondaient en chœur... ce que répondent les masques à une heure du matin, et la vieille resta seule avec Tri m le journaliste.
(( Mon cigare! disait Trim, — et mon portrait! — et mes cheveux! »
On lui rendit un cigare, amas de cendres; — le portrait de la belle, une ruine ; — ses cheveux, une poignée de cheveux blancs, et encore le compte n'y était pas.
La vieille cependant se désolait.
« Ah! méchant Trim, tu m'empêches d'assister à mon dernier bal !
— Je t'écraserai de mes mains, disait Trim; oui, il faut que tu meures, que tu meures de mes mains, et que je déhvre le monde de toi, maudite vieille ! Allons, allons, rien ne passe, je suis maître de toi, il faut mourir! »
La vieille alors se jeta aux pieds de Trim :
« Non, non! dit-elle. Non, non, par pitié, par le souvenir de ta mère, par l'espoir de ta vieillesse, par ton ancien amour pour moi que tu as aimée, par tes travaux commencés, par les travaux que tu espères finir, ne tue pas, ne tue pas une infortunée qui t'implore ; épargne ma vieillesse, épargne-moi ! Loin d'ici, loin d'ici, loin de ce bal, loin de ces fêtes, loin de ces jeunes gens qui passent et qui demain fouleront mon tombeau, emmène-moi,
je le veux bien; cache-moi dans quelque lieu béni du ciel, et laisse-moi mourir ! »
Elle parla si bien, et, d'ailleurs, l'ami Trim était si peu cruel, que Trim la laissa vivre.
« Allons, dit-il, sortons de ce lieu de fôte, plongeons-nous dans la nuit, dans le silence, dans les ténèbres enveloppées de neige. Il faut mourir décemment, ma mère, bien que vous ayez assez mal vécu. Et quelle honte pour vous de mourir dans la folie enivrante... enivrée du bal masqué! Venez donc, venez avec moi, je vous mènerai dans mon grenier, près du ciel ; je vous coucherai sur un lit de journaux, je vous ensevelirai dans un vieux journal, votre digne linceul; en guise de pompes funèbres, je placerai sur votre cercueil l'almanach chantant de Fan passé. Venez, bonne mère, vous mourrez en silence, vous mourrez inconnue, vous mourrez dans un calme sommeil ; je ferai votre oraison funèbre, pour tout dire. »
Ainsi parlait Tami Trim ; et la vieille année eut encore un sourire, une ironie ! Cette ironie fut la dernière ; car, cette fois, et pour tout de bon, la pauvre vieille se mourait.
Trim logeait bien loin, très-loin d'ici; car c'est l'habitude de ces sortes de créatures fabuleuses de se loger là où elles n'ont rien à faire. Ils marchaient, elle et lui, pensifs : lui, songeant que c'est peu de chose, une année; elle, songeant que ce n'est rien, une année. Ils passèrent les ponts. Bientôt ils s'avancèrent dans les quartiers maudits, habités par la faim, par le froid, par toi aussi, frêle santé des humbles créatures de Dieu, à qui Dieu ne donne pas toujours le pain ou la raison ! — Et plus Trim marchait dans ces misères, plus la vieille année baissait la tête. Ah! ces mères sans enfants, ces enfants sans pain, ces marchands sans argent, ce poëte là-haut qui appelle l'inspiration, sourde à ses cris, voilà ton œuvre, année de malheur!... Trim, le bon Trim, voyant la pauvre vieille si malheureuse, en eut pitié pour la troisième fois.
V Bon! dit-il, j'ai été peut-être injuste!... Écoutez! dans cet air que refroidit le froid matin, n'entendez-vous pas toutes sortes de mélodies scintillantes? »
En effet, à mesure que se montrait le petit jour, on voyait surgir, à cette clarté douteuse, un essaim de farfadets mélodieux, enfants perdus de la poésie et de la musique, tenant dans leurs petites mains de grandes basses, de grands violons, d'immenses clarinettes, des orgues, des lyres, des harpes, de prosaïques guitares, et chantant, et se roulant, et gambadant, et soufflant, et des trios, des quatuors, des duos, des romances, des élégies, des chants de guerre, des chansons à boire, concerts ailés qui vont et qui viennent, comme les flammes bleues dans le cloître du troisième acte de Robert; c'étaient toutes sortes de musiques... seulement, ce n'était pas la musique de Meyerbeer!
« Si je les entends, répondit à Trim le consolateur la vieille année quelque peu réjouie; si je les entends! Je les entends et je les reconnais; les voici dans leur habit d'or et de pourpre, dans leur toilette endimanchée, tout flamboyants d'or et de soie, et tout parés par les mains heureuses d'Alophe, de Lemoine, deNanteuil, de Mouilleron, de Jules David et de Gavarni, ces chanteurs aimés des belles dames parisiennes, Arnaud, Antoine de Latour, Paul Henrion, Bérat, le Rossini normand , et toutes les chansons du Ménestrel, faciles mélodies, romances, poëmes, rêveries, je les reconnais, je les entends, elles chantent, mais elles ne chantent pas pour moi! Tous ces poètes, tous ces chanteurs, ces gais artistes, ils ne chantent, ils ne crayonnent que pour l'année qui commence, et, moi, je ne suis plus que l'année qui s'achève ! Non, non, ce n'est plus pour moi que s'est éclairé l'arbre de Noël ; ce n'est plus pour moi que se sont parées tant de caravanes; ce n'est pas à moi que les enfants et les amoureuses tendent leurs mains avides et charmantes; ce n'est pas pour moi que brille l'or, que blanchit la perle, et ce n'est pas pour moi, une ombre, que tant de beaux livres sont sortis tout parés de leurs écrins ; et tes fleurs,
TRIM LE JOURNALISTE 3|t
ô printemps, et ta parure, ô bel automne, et ta musique, ô Rossini, et tes peintures, û toi le Salon qui va s'ouvrir, et ton bœuf gras, joyeux mardi des bombances et des mascarades... tout cela, tous ces biens, hélas ! non, ce n'est pas pour moi, c'est pour l'année qui va venir. «
Ainsi elle parla dans une douleur suprême! Ce furent ses dernières paroles; ïrim était à bout de ses consolations, la vieille année était à bout de ses plaintes. Ils arrivèrent ainsi au fond du Marais, à la pointe de l'île Saint-Louis, dans une rue sérieuse et sombre, à la porte d'un hôtel endormi; seule, la maîtresse du logis veillait, pensant à ses pauvres.
« Quelle est cette porte? où sommes-nous? » dit l'agonisante.
Cette porte est noble et charitable, reprit Trim; on y peut frapper la nuit et le jour, soudain la porte va s'ouvrir. Dans cette maison, réparée par ses soins, une noble dame, la princesse Czartoryska, a l'asile de sa bienfaisance; là, elle règne pour la charité; là, elle crée des prodiges, elle fait des miracles, elle vient en aide à tout un peuple... Noble et sainte maison ! Elle fut jadis le séjour des fêtes et des élégances de l'esprit; Le Sueur et Lebrun prodiguèrent sur SCS lambris dorés les plus rares magnificences de leur pinceau; aujourd'hui, ces galeries somptueuses sont devenues un bazar où les plus belles et les plus nobles marchandes dessalons de Paris tendent leurs blanches mains au nom de la Pologne exilée. »
Ainsi parla Trim, et il avait vraiment une vraie émotion dans la voix.
D'une voix qui s'éteignait de plus en plus :
« Ami Trim, reprit la vieille, c'est ici que je m'arrête; ami Trim, c'est à ce noble seuil que je consacre les derniers moments qui me reste à vivre. Eh ! je te prie, quel plus noble endroit, dans toute cette ville qui dort, pourrait me servir de tombeau? »
Elle dit, elle s'agenouille sur le seuil, elle prie pour la France, elle prie pour la Pologne, elle prie pour tout ce qui est grand ou malheureux en ce monde ; sa prière achevée, la vieille année tombe
et meurt. — Pleurez-la! — et réjouissez-vous! La fille de Tannée qui n'est plus, Tannée nouvelle, la voici; saluez-la jusqu'à terre, bénissez-la en vous bénissant les uns les autres, et répétez avec Trim le journaliste : Paix là-baut, paix ici-bas, aux années et aux hommes de bonne volonté !