LE SUPPLICE
DU J 0 U Pt y A L I 8 T E L I N D A H L
A Monsieur le Directeur de /'Indépendance belge.
Je reviens delà prison où M. Lindahl, rédacteur du Faederneslandet, a été enfermé, après sa condamnation à la peine de mort par la hache, pour avoir accusé d'un crime horrible, impie, invraisemblable, Henriette Mendelsohn, une des beautés de la ville, qui chante avec tant de grâce et tant de goût les mélodies de Schubert. Tout le monde ici connaît la jeune Henriette : elle a dixhuit ans, elle est blonde, élégante, avec des yeux un peu voilés, d'un bleu très-calme. Elle écrit bien en prose, elle fait des vers agréables; il n'y a rien de plus charmant que sa belle taille, et si frêle! Avant cette horrible accusation, elle était gaie, elle aimait à rire, elle dansait, et elle dansait bien ; c'était vraiment une fleur de la Norvège, et rien qu'à Tentendre parler son dialecte suédois, nous étions attentifs. Ainsi toutes les pensées, tous les discours,
toute la sympathie et tous les respects, dans cette déplorable affaire, étaient pour Henriette Mendelsohn. « Pauvre enfant! disait-on, chère et poétique victime! » et chacun se détournait avec horreur du criminel M. Lindahl.
J'étais au tribunal le jour de l'accusation, par la protection spéciale de notre savant criminaliste M. Hornung, et j'ai pu entendre dans tout ce qu'elle avait de terrible l'accusation éloquente de Frantz Kuglor, et la réponse, hardie autant que dangereuse, du docteur Gabriel Uggla, défenseur de M. Lindahl. Je me souviendrai toute ma vie — et Dieu me vienne en aide, il me semble que j'ai longtemps à vivre encore — de l'attitude et de l'accent de mademoiselle Mendelsohn, lorsqu'elle parut devant ce tribunal redoutable. Elle portait un habit de deuil, qui relevait merveilleusement la blancheur de son visage et la beauté de ses belles mains, la main droite posée sur la main gauche. Évidemment, elle était perdue au milieu des indignations et des colères qui s'agitaient dans son âme, et pourtant on voyait qu'elle avait fini par se dominer elle-même, et qu'elle arriverait sans peine au simple langage de l'innocence et de la vérité. Vous savez que ces sortes de crimes exceptionnels, qui touchent k l'honneur des personnes, sont jugés chez nous par exception, dans une complète solitude, comme si la justice eût redouté d'ajouter à la calomnie et à la diflamation en la répétant à des témoins inutiles. Ce jugement à portes fermées ne manque pas de solennité et de grandeur ; l'accusé et l'accusateur y sont en présence l'un de l'autre, et d'une façon beaucoup plus stricte que si la foule était là pour les entourer de ses bruits, de ses silences, de ses mouvements, de ses passions. Ainsi l'accusation est plus directe, et rien ne vient en atténuer la violence, en même temps que la défense est plus vive et plus désespérée au milieu de cette solitude austère et de ce silence implacable, .\joutcz ceci que le peuple absent, mais amoncelé au pied de l'édifice, contemple d'un regard avide et d'un esprit curieux ces murailles sombres, derrière lesquelles s'agite
un si grand drame, et, par ces murailles fermées, par ces soupiraux bouchés, par ces caveaux, par ces tourelles, par ces remparts qui suintent le désespoir, le crime et l'infamie, il semble à ce peuple ameuté dans ses propres étonnements que parfois il entend la plainte, le remords, la pitié, la douleur, le désespoir, les larmes, que récitent ces voûtes silencieuses et sans écho.
Quand le juge eut donné à mademoiselle Henriette Mendelsohn le temps de se remettre, et quand il la vit calme et prête à répondre, il ordonna, non pas sans s'incliner, que le greffier lût à haute voix la féroce accusation du Faederneslandet, et le greffier, qui était un vieillard, son front se couvrit de rougeur quand sa main tremblante déploya cette feuille infamante. 0 misère, à son âge, et père de famille, et grand-père de jolis petits enfants et d'une petite fille appelée aussi Henriette, il fallut que ce yieillard répétât ces infamies à cette enfant, qui ressemblait au marbre même de la Résignation. Elle écoutait, les yeux fixés sur les yeux du juge; à ses côtés, son père, homme de soixante ans, d'une figure vénérable et dont la vie entière s'était usée au travail, assistait, la tête baissée et sans rien entendre, à ce drame où son propre honneur était en jeu. Assis sur la sellette, où s'étaient assis avant lui tant de misérables, l'accusé Lindabl appelait en vain à son aide cette énergie impitoyable et cette féroce audace dont il était si fier; à chaque ligne de son crime, on voyait palpiter tous les muscles de son visage, on entendait son cœur battre en frémissant dans sa poitrine haletante; il était là, ce malheureux, immobile, écrasé, muet, sous la terrible étreinte de ce crime inexplicable, et face à face avec sa calomnie et son mensonge; il détournait la tête, il n'osait pas les regarder. Et le greffier, comprenant que déjà le supplice commençait pour cet homme, se mit à épeler mot à mot, syllabe par syllabe, ce tissu de trahison, de perversité, d'indignité. Il appuyait sur chaque pnrole, et sa voix lente, et son regard fixé sur ce misérable Lindahl, semblaient enfoncer dans ce cœur sans pitié dfs pointes rougies nu feu des porricides. Et telle était la
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violence de ces syllabes meurtrières, que le magistrat frémissait sur son siège, et que le garde armé portait la main sur son épée, comme s'il eût voulu se bien assurer qu'il pouvait châtier un pareil crime à lui tout seul. Celte horrible lecture étant achevée, et quand Fintime frisson qui parcourait toutes ces âmes attentives, eut produit tout son gémissement, le juge, se tournant vers mademoiselle Henriette Mendelsohn :
« Que répondez- vous, mademoiselle, lui dit-il, aux paroles de M. Lindahl? »
Elle détacha ses mains Tune de l'autre, et, levant la main droite, où brillait l'anneau de sa mère, que la mort avait emportée, il y avait vingt-ans :
« Je réponds que cet homme en a menti, dit-elle, et j'en veux faire ici le serment. »
Alors le chapelain de la prison, ouvrant le saint livre, le présenta à mademoiselle Mendelsohn en lui disant : « Jurez. « Elle baisa le livre en s'inclinant ; puis, relevée, elle le toucha d'une main solennelle, en répétant que cet homme avait menti, et qu'elle était prête à soutenir par la mort ce qu'elle affirmait eu présence de Jésus-Christ lui-même.
En ce moment, les yeux de mademoiselle Mendelsohn brillaient d'un feu sombre ; il y avait dans ce feu plus d'une larme ; sa voix forte et d'un beau timbre était faife pour exprimer comme il convient les plus nobles et les plus fiers sentiments de l'âme humaine. Ah î la belle et grande image ! ah ! l'éloquente et superbe douleur ! Quand elle eut juré, elle baisa de nouveau le livre, et elle le rendit à l'auiiiônier, qui la connaissait bien, qui savait qu'elle était vraie, et qui croyait à son serment.
« Ma fille, lui dit-il, ayez confiance, vous êtes en présence d'honnêtes gens, fidèles serviteurs du roi notre sire, et du Christ notre maître, et cependant je garderai précieusement ce saint livre, qui fut le témoin de votre fui et de votre honnêteté.
— Mademoiselle Mendelsohn, reprit le juge, avez-vous un avocat?
— J"td mon père, » dit-elle en touchant respectueusement le vieillard, qui semblait anéanti.
On vit alors une chose à la fois si touchante et si forte, que rien n'apparut de semblable en toute l'histoire de la Suède, et dans les annales criminelles M. Mendelsohn, le vieillard qui était venu là, se traînant à peine, et qui restait immobile, sans pensée et sans regard, ce pauvre homme accablé sous les accusations de ce pamphlétaire, et qui semblait marcher et respirer comme on marche et comme on respire en rêve, à peine il eut senti le doigt de son enfant, qu'il sembla sortir d'une profonde léthargie : il releva la tète, regardant tout le monde, à savoir les juges, le président, le greffier, le garde et M. Uggla lui-même ; et, comme ses yeux, fatigués par l'âge et par le travail, ne distinguaient pas bien M. Lindahl, il s'approcha de l'accusé pour le bien voir. L'accusé sentit sur son front le souffle du vieillard... Cela fait, M. Mendelsohn revint à sa place, à côté de sa fille, et, d'une voix qui semblait sortir des ténèbres, il commença par expliquer lentement la douleur qui l'avait frappé, quand, après les cent mille murmures de la ville entière, il avait fini par comprendre de quelle accusation funeste sa fille et lui étaient l'objet.
« Il me sembla, disait-il, que j'étais frappé de démence ou le jouet d'un mauvais rêve, et je fus quelque temps à me rendre compte de la réalité de ces crimes. »
Telle fut son exorde, et bientôt, sans y songer, par des transitions inattendues et dans une véritable tempête de tous les sentiments les plus opposés, il arriva à une véritable éloquence. Il demandait, entre autres questions qu'il adressait à la justice, à la vérité, à toutes les lois, à toutes les traditions, à tous les esprits, si c'était bien le résultat d'une civilisation chrétienne, qu'une enfant, une jeune fille, une orpheline de sa mère, pût être accusée, au milieu de sa ville natale, à l'ombre auguste du temple et du trône, et sous Tœil même des magistrats, d'un crime infâme à ce point, qu'il est relégué parmi les fables antiques, et dans les
mctamorplioscs païennes? Il ilenianilail aussi d'une voix qui allait s' élevant, si le père attentif à son œuvre, à son labeur de chaque jour, la providence de sa fille, pouvait se voir traîner tout d'un coup, dans ces gémonies, sur cette claie immonde.
« Et maintenant que faire, et que devenir? Comment, désormais, pourrais-je embrasser mon enfant? Je n'ai que cela dans le monde, elle est ma vie et ma force, elle est mon espérance et mon bonheur, elle est... ou plutôt elle était Timage heureuse et charmante de sa mère que j'ai perdue, et voilà des brigands qui s'embusquent dans mes sentiers, pour corrompre et pour déshonorer ma joie. Oli ! les malheureux! ils n'ont jamais eu d'enfant, ils n'ont jamais eu de père! Ils ne savent pas la première des saintes lois du foyer domestique. »
Ainsi parlait le vieillard; son accusation était terrible et sa plainte était touchante, et, comme il allait succomber sous la peine, il finit par ouvrir ses bras à sa fille, et, l'un et l'autre, ils éclatèrent en sanglots.
Vous pensez si nous étions émus ! Le vieux grefifier détournait la tète pour qu'on ne vît pas ses larmes. Ce fut l'accusé qui les vit. Ses juges eux-mêmes semblaient pris d'épouvante, et contemplaient cette scène touchante, non pas comme des juges, mais comme des spectateurs remplis de toutes les passions de la sympathie, et tout près de crier vengeance ! Assis sur son banc d'infamie, impassible et morne, l'accusé Lindahl s'entourait d'un rempart de nuages et d'orgueil.
Quand le père eut parlé, il alla s'asseoir avec sa fille aux pieds du juge, et, de même qu'il s'était élevé par gradations à la plus sublime éloquence, il retomba dans sa première inertie, et toute cette éloquence fit place à un suprême abattement.
« M. Lindahl, dit le juge, il faut maintenant répondre à ces accusations, ou vous soumettre. Avez-vous un avocat ? »
En ce moment, le docteur Uggla prit la parole. On sait dans tout le royaume que le docteur Uggla est un bel esprit. Son regard est
affable, sa voix sonne agréablement, son geste est d'un homme élevé aux bonnes écoles. 11 manie avec un grand art le sarcasme et l'ironie; il en fait un auxiliaire puissant de son discours. Le voilà donc qui, d'un air libre et aisé, vient en aide au Faederneslandet et à son rédacteur. Il explique à qui veut l'entendre que rimprovisatioa ardente emporte, et trop souvent, Técrivain au delà des limites; que vous dirai-je? il appelle à son aide les arguments connus, disant que mademoiselle Mendelsohn et son père étaient si parfaitement à l'abri même du soupçon, qu'il ne comprenait pas tant de plainte et de douleur. Bref, il fut charmant, si charmant, que le président le priva pour un mois des insignes et des droits de sa profession, pour complicité, disait le juge, — et ce mot complicité fit pâlir M. Uggla.
Je dois dire qu'en ce moment, le ciel, qui avait été serein jusqu'alors, se couvrit de nuages; la pluie, à torrents, frappa les vitres retentissantes du tribunal, la foudre éclata profonde au milieu du nuage déchiré; l'anxiété élait immense; et, cependant, les juges délibéraient dans la chambre à côté.
Après une heure, la porle intérieure s'ouvrit avec un grincement plaintif.
Les juges et le président reparurent , le président tenait une baguette blanche à la main.
« Lindahl, dit-il d'une voix sévère, écoutez avec respect la sentence de vos juges et soumettez- vous à la loi qui vous frappe. Pour avoir calomnié ce vieillard et cette enfant, pour avoir déshonoré ces cheveux blancs et ces vingt ans à peine accomplis, pour avoir jeté l'épouvante dans le royaume et la désolation dans les familles, pour avoir si cruellement abusé du droit d'écrire, un des plus beaux privilèges que nos constitutions aient reconnus, pour tous ces crimes, la loi de notre pays, qui est la loi même des Douze tables romaines, veut que vous montiez sur l'échafaud et que vous périssiez par la hache. Et maintenant repentez-vous et que Dieu vous vienne en aide ! »
En môme temps, il brisait la baguette et la jetait aux pieds de Tacciisé.
Quand il eut entendu sa sentence de mort, M. Lindahl, qui s'était mis à genoux, se releva, et, après avoir salué le juge, il quitta la salle, ramené dans la prison par son garde.
En ce moment, il me semblait qu'un abîme s'était ouvert sous mes pas, et je sortis plus éperdu que le condamné lui-même, et plus épouvanté.
J'avais connu Lindalildans les premiers jours de notre jeunesse à l'université de Bonn, et bien souvent, compagnons des mêmes études , associés aux mêmes plaisirs, nous nous étions promenés sur les bords de ces doux rivages. En cherchant bien, on trouverait nos noms inscrits sur l'écorce des platanes de Nonnenwerth. Il était bon compagnon, mais d'un esprit frivole et d'un cœur volage. Il s'était épris follement de toutes les nouveautés françaises ; il sacrifiait volontiers la vieille patrie allemande. Il eût donné, sans hésiter, Gœthe et ses poèmes pour les ballades de M. Victor Hugo, et tout le Cosmos du baron de Humboldt pour un récit de M. de Balzac. Sa verve ingénieuse et trop féconde eut bientôt dépassé toutes les limites, et nous avions à peine achevé nos études, que, sans le savoir, sans le vouloir peut-être, il se laissait entraîner par le courant de ce grand fleuve appelé le journal. Le flot emporte le flot; l'eau, four à tour claire et fangeuse, reproduit tantôt les rayons du soleil, tantôt les cavernes de la rive obscure. 0 fleuve et torrent, dont pas une force humaine n'a jamais remonté le cours ! Une fois pris dans cette étreinte, il faut aller toujours jusqu'à ce qu'on se noie au fond de l'abîme, ou que l'on soit broyé sous le rocher. Telle était riiistoire de ce maflieureux. Il avait commencé par résister au torrent comme on fuit toujours ; il s'était dit qu'il ne se laisserait pas entraîner comme les autres ; il promettait, il se jurait à lui-même de rester dans le droit, dans la justice et dans le bon sens; promesse vaine, et serment futile : il tomba dans l'abîme, il s'enivra dans cette coupe anlcnlc où bouiilouneMl iurcssanuneut
les passions, les vengeances, les calomnies, les fantaisies dechaque jour; et le voilà maintenant condamné!
Depuis dix ans, je l'avais perdu de vue; il vivait dans son monde, et je vivais dans le mien, qui est un monde à part de théologiens, de philosophes, d'iiistoriens, de prédicateurs, de physiologistes : les Jean Millier, les Winer, les Ladislas Bartfay, les Schlagentweil, les Maurice Wagner, les esprits posés, pleins de leurs rêves, de leurs songes, contents de tout, vivant de rien. Nous sommes comme cela une race à part dans tous ces pays du Nord, dont TAllemagne est la mère et Finstitutrice, et si peu mêlés à toutes les émotions d'alentour, que peu d'entre nous lisaient la feuille de Lindahl. Nous savions seulement que c'était un homme d'esprit, prompt à l'attaque, hahile à la répartie et qui savait écrire à la façon des écrivains modernes. Nous le savions honnête homme aussi, et, comme il était jeune, intelligent, nous disions, si parfois son nom tomhait dans nos discours :
« Laissons le faire, et il verra la vanité de sa gloire et le néant de sa renommée; alors, lui-même, il s'amendera, et, marié, père de famille, il portera tout comme nous le joug salutaire. On ne vit pas toujours de bruit, de fumée et de vanité ! »
Quand donc je le retrouvai dans cette position misérable, accablé par ces accusations terrijjles, et par ses propres remords, mes anciennes amitiés me revinrent, et je fus pris d'un vif désir de le revoir. Grâce à mon titre de conseiller aulique, la prison me fut ouverte, non pas sans que le geôlier me laissât le temps de lire, au fronton de l'édifice , ces terribles inscriptions empruntées à la fameuse caserne de Prague, sur le Fichmarkt :
Nemesis hononim ciistos, — sontiiim castigatriv, — publicœ securitatis vindex.
Quand je me fus nommé, et que j'eus dit mon titre, on fit demander au prisonnier s'il voulait me recevoir, et, sur sa réponse, l'on vint me dire que ma visite était la bienvenue; je fus conduit, par un escalier sombre, dans le cachot de Lindahl. La porteouverle
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et refermée, il se leva de son siège, au bord de la fenêtre étroite et grillée, et il me tendit une main convulsive et pleine de fièvre. Son œil était brillant mais hagard; toute sa personne manquait, je ne dirai pas de force, mais de calme, et Ton pouvait lire sur son visage, mêlé aux remords de son crime, Tétonnement de la peine. Évidemment, l'infortuné ne se rendait pas compte du châtiment qu'il allait subir, il ne comprenait pas qu'on pût le livrer si jeune au dernier supplice, pour un crime improvisé pour ainsi dire, et dont il n'avait vu l'importance qu'à l'aspect des larmes que son crime avaient faitcouler. Cependant il s'efforçait de sourire encore, et de prolonger le rôle auquel il s'était condamné.
« Mon cher Gabriel, me dit-il, je te sais gré de ta visite, et je m'y attendais peu, car tout nous séparait et voilà bien longtemps que nous sommes séparés. Cependant fais-moi grâce de tes réflexions et de tes reproches. Je sais tout ce que tu vas me dire, et déjà je me le suis dit à moi-même. Enfin, il n'est plus temps, tout est fini, résignons-nous, et, puisqu'il faut mourir, je te })romets de mourir comme un homme. »
Il quitta ma main qu'il serrait fortement, et il alla s'asseoir à la fenêtre, la tête appuyée sur les barreaux. Je m'aperçus alors, bien que nous fussions du même âge, qu'il avait l'aspect d'un vieillard ; des rides nombreuses sillonnaient son front dépouillé ; ses cheveux avaieut blanchi en si peu d'années, en si peu de jours peut-être, et, sous mes yeux, il restait là, immobile, inerte, absorbé dans ses vaines pensées.
« Il faudrait, lui dis-je, aviser à quelque moyen d'obtenir grâce et merci. Le repentir a bien de la force ici-bas et là-haut. Si Dieu est loin, le prince est proche, et plus la loi qui te frappe est impitoyable, plus il me semble qu'on peut l'adoucir. »
Il poussa un profond soupir, plein de pitié pour lui-même, d'un regret pour son crime; mais cette pitié et ce regret n'égalaient pas son orgueil. C'est le grand caractère de ces tristes délits de la plume et de la parole : on mcl une certaine gloire à les soutenir,
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pt plus la menace est vive, plus il semble à récrivain qu'il ne peut pas effacer honorablement ces diffamations qui ne sortent pas de la conscience, et ces violences qui ne sont pas dans son cœur. Chaque homme ici-bas est une espèce de héros, arrangeant son héroïsme à sa guise, et se drapant dans le manteau de sa vanité. Je connaissais par expérience ces caractères faibles et féroces tout ensemble, et je n'essayai même pas de le battre en brèche, tant il semblait impossible de l'entamer.
« Eh! oui, dit-il, j'aurais mieux fait de rester fidèle au mouvement de l'école allemande, et de m'en tenir aux leçons peu dangereuses de Boëckh, de Bernliardy, de Hegel et de M. de Hayen ; j'aurais mieux fait de suivre le cours du grand criminaliste Edouard Hetzig ; j'aurais bien fait de me méfier un peu plus de ces vaillants champions de l'art moderne, d'Adalbert de Chamisso, de Clément Brenato, de Fouquet, d'Hoffmann, de Haltey, de Gaudy. Ah! si j'avais seulement soixante ans!... Mais, enfin, ce qui est fait est fait, me voilà condanmé, et, je te le dis ici, justement condamné. 11 ne me reste plus qu'à mourir avec courage, et j'espère, s'il plaît à Dieu, que, du moins par ma façon de mourir, j'obtiendrai mon pardon de ma victime, la pitié des honnêtes gens, la sympathie, et aussi peut-être quelques regrets de ces belles-lettres que j'ai tant aimées et dont j'ai si cruellement abusé. »
Disant ces mots, il porta sa main sur ses yeux, et je vis qu'il pleurait.
Je le laissai pleurer; chaque larme qui tombait de ses yeux, rougis par l'insomnie et par les veilles, semblait dégonfler sa poitrine, et remettre un peu d'ordre en ce visage dévasté; évidemment, il était plus calme et plus fort.
« Voudriez-vous, lui dis-je, implorer la clémence royale? Elle aura sans doute pitié de votre sort?
— On Ta fait pour moi, reprit-il : mon père et ma mère se sont jetés aux pieds du trône en criant grâce et pitié; mais, cette fois,
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la Couronne a renoncé à son droit de grâce. On Ta dit à mes parents, qui me Tout rapporté; une seule personne aujourd'hui, dans le monde entier, peut me sauver la vie, et c'est la seule personne à qui je ne puisse pas demander pardon : mademoiselle Henriette Mendelsohn. »
Et, comme j'allais me récrier, il m'arrêta d'un geste énergique et passionné.
« Pas un mot, me dit-il ; ce que j'ai refusé aux larmes de mon père, aux sanglots de ma mère, aux ordres de mon roi, vous n'avez pas le droit de me le demander; sinon, je vous prie à l'instant de sortir. »
Je me tus. Il y avait sur sa table, à côlé de quelques papiers plies avec soin, quelques livres, la Bible du docteur Michaclis, et l'Homère d'Ernesti.
« Vous lisez Homère? lui dis-je après un grand silence.
— Hélas ! non, reprit-il, je ne puis plus lire ; il me semble que je suis déjà mort, et pas un des poëtes anciens que nous avons tant aimés ne suffirait à retenir ma pensée un seul instant. »
Après une pause, et le voyant toujours plongé dans ces abîmes :
« Parmi ces poëtes grecs, lui demandai-je, avez-vous souvenir de Stésicbore, un poëte dont Horace a parlé? »
Et, comme il me regardait sans rien répondre :
« H avait outragé, dans ses vers, ce poëte Stésicbore, Hélène, la belle Hélène, et jamais peut-être la satire n'avait été plus cruelle. H maudissait la fatale beauté qui avait perdu Troie, et qui avait fait des dames troyennes autant d'esclaves ; et si violente était l'invective, que la Grèce entière se souleva, et maudit le poëte à son tour. Une nuit, la nuit était sombre, et le poëte endormi rêvait à toutes sortes de fantômes, lorsqu'il sentit une main qui pesait sur son épaule; il se réveille aussitôt, et il voit, débout à sou chevet, un des jumeaux, Pollux, le frère d'Hélène. V Tu as outragé ma sœur, « lui dit Pollux, « je viens pour te
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» châtier. » En même temps, il lui creva l'œil droit d'un rayon de son étoile; puis il disparut lentement, et remonta dans le ciel, que sou absence avait attristé. D'abord, le poëte imagina qu'il était le jouet d'un rêve; mais, le jour venu, il trouva que, eu effet, il ne voyait plus que de l'œil gauche, et que le dieu l'avait châtié. Huit jours après, comme il s'était arrangé de son œil unique, et comme il était plongé, cette fois encore, en un profond sommeil, il sentit une main qui le touchait à l'épaule gauche. Il se réveille, et, cette fois, c'était le frère d'Hélène et de Pollux, Castor lui-même. « Et j) moi aussi, » lui dit-il, « je viens pour tirer un châtiment de « l'outrage fait à ma sœur. » Parlant ainsi, il ôta l'étoile qui rayonnait sur son front, et la posa sur l'œil gauche de Stésichore. L'étoile brillante produisit l' effet d'un fer rougi au feu, et le poëte borgne devint aveugle. Aveugle, il sentit fléchir son courage, et, par la grandeur de la peine, il comprit l'immensité de la faute. (' 0 dieux et déesses, » disait-il, « que je suis malheureux!... n Je ne la verrai plus, je ne la verrai plus! » Le sage Arthémidor qui passait sous les fenêtres du poëte entendit sa plainte. « Ami, » lui dit-il, « qu'est-ce à dire et de qui parlez-vous, en disant : Je » ne la verrai plus ? — Hélas ! » reprit le poëte, « je parle en effet )) de la belle Hélène. Elle était toute ma joie, et mou plus grand » bonheur était de voir le coin de son voile, quand elle passait au » bras de Ménélas son époux. — Homme étrange ! énigme inconce- » vable ! » reprit le philosophe Arthémidor en s'éloignant, « il » l'aime et il l'insulte ; on lui crève les yeux précisément parce » qu'il était aveugle, et maintenant il se récric, il pleure, il se » lamente, il accuse les dieux! » Ainsi parlant, le philosophe Arthémidor s'éloigne, et s'en va dissertant sur les caprices de l'esprit humain.
Mon histoire eut l'honneur de rendre attentif M. Liudahl. Il me regarda avec un demi-sourire.
•■ Et, dit-il, votre récit ne finit pas là?
— Non, lui dis-je, et voilà le meilleur de mon récit : la belle
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Hélène était femme, et belle, et naturellement compatissante. Elle entendit parler de la plainte et des regrets de Stésichore; elle voulut le voir, elle le vit qui pleurait ; elle voulut l'entendre, elle Tentendit appelant Hélène, et qui répétait sans cesse et sans fin : « Je ne puis plus la voir ! je ne puis plus la voir! » Alors elle eut pitié de ce pauvre homme : elle baigna ses yeux meurtris d'une eau fraîche puisée à la fontaine de Castalie, et de son souffle, embaumé des divines senteurs de l'Ida, elle rendit la vue au poëte satirique. Il la reconnut à sa grâce, à son sourire, à sa toilette, à son pas de déesse, et surtout à son pardon.
— Oui, reprit M. Lindalil, et, le lendemain, la satire ingénieuse devint une ode éclatante, et Stésichore donna l'exemple fatal aux poètes qui l'ont suivi : il inventa la palinodie, une chose qui déshonore après tout.
— Une chose qui l'a sauvé, monsieur. D'abord, elle l'a rendu à la douce lumière du jour, pour parler comme votre Homère; elle lui a ramené l'estime des honnêtes gens, le sourire d'Hélène, la faveur de Castor et de Pollux, et, plus tard, Platon, dans son école, a cité avec honneur Stésichore et la paUnodie. Horace aussi l'imita, et je ne sais rien de plus touchant que son ode à cette fille de la beauté, plus belle que sa mère. Ah ! ami, que je vous plains si vous ne savez pas vous repentir. »
Je parlais encore, lorsqu'un faible coup fut donné à la porte de la prison. Comme le jour était tombé, je pensais que le geôlier venait m'avertir que l'beurc de la retraite avait sonné pour moi; mais que j'étais loin de m'attendre au spectacle qui s'offrit alors à mes yeux! Sur ce seuil de fer et de chaque côté de la muraille, une douzaine de soldats attendaient, l'arme au bras; le vieux greffier, l'homme aux cheveux blancs, donnait le bras au directeur de la prison ; l'aumônier marchait en avant; l'heure suprême du condamné avait sonné.
Alors le directeur do la prison, d'une voix ferme et d'un visage attristé, s'adressant au prisonnier, qui s'était levé pour le recevoir :
« Lindalil, lui dit-il, on vous attend dans la seconde cour.
— Je suis prêt, » reprit Liudahl.
Puis, s'adressaut à raumônier, qu'il embrassait :
tf Mon père, dit-il, je n ai rien à ajouter à notre conversation de ce matin. Je vais subir la mort que j'ai méritée, et du moins verra-t-on tout à l'heure que j'étais un homme de cœur. »
Il prit quelques-uns des papiers qui étaient sur la table et les confia à l'aumônier. Une lettre écrite et cachetée de noir était dans la Bible ; il prit la lettre et la cacha dans sa poitrine.
(' On la trouvera là, dit-il, quand je serai mort, et vous la remettrez fidèlement à son adresse... Allons, messieurs!
— Si pourtant, reprit le directeur, vous vouliez adresser vos pardons à mademoiselle Mendelsohn, elle a le droit de vie et de grâce,
— Allons, messieurs! » reprit Lindahl.
Et, donnant le bras à Taumônier, avec lequel il s'entretint à voix basse, il descendit l'escalier du Nord, traversa d'un pas ferme la cour de Charles XII, qui sépare le donjon de la plate-forme. L'échafaud était là, tout dressé. Le billot, la paille et la hache, l'homme qui la tient, rien n'y manquait.
Une douzaine de spectateurs — c'est la loi qui l'exige — avaient été choisis pour être les témoins de cette peine accomplie. Aux pieds de l'échafaud s'arrêta Lindahl. On lui lia les mains, on lui banda les yeux.
<t Adieu, messieurs! nous dit-il; à ceux qui ont vu ma vie, ayez soin de raconter ma mort et mon repentir. »
Il avait déjà franchi les deux marches du fatal escalier, lorsqu'il sentit déUer les cordes qui lui liaient les mains, lorsqu'il sentit arracher le bandeau qui lui voilait les yeux.
C'était mademoiselle Mendelsohn.
H Monsieur Lindahl, lui dit-elle, je vous pardonne. »
Lui, alors, se jetant à ses pieds, et tirant la lettre de son sein, fi<''de encore des dernières palpitations de sou cœur :
« Madame, lui ilit-il, jacceple voire pardon! car ma dernière pensée avait été de Timplorcr de votre clémence, et j'étais sijr que vous rapporteriez au moins sur mon tombeau. »
Dans toute la Suède, on ne s'entretient que de cette aventure, où force est restée à la loi, où des deux côtés l'honneur est sain et sauf, où la jeune fille qui pardonne a le beau rôle, où l'homme amnistié a racheté son crime par son courage et par ses remords.
Le conseiller aulique, Gabriel Erleangen (1).
Quinze jours après la publication du récit qui précède, on lisait dans r Indépendance belge :
« Nous avons publié tout récemment un feuilleton qui a été fort remarqué et que la plupart des journaux de l'Europe ont reproduit en tout ou en partie, sur l'affaire de M. Lindahl, ce journaliste suédois condamné à être décapité pour avoir calomnié dans son journal une demoiselle de Stockholm.
» L'auteur de ce feuilleton — écrivain très-remarquable, comme le prouve le succès même qu'a obtenu son récit — s'était proposé de faire ressortir, sous une forme saisissante, ce qu'a d'étrange, au xixe siècle, — alors même que la condamnation
(1) ÏNous avons été indécis pour savoir si nous ne nous bornerions pas à emprunter au feuilleton de rindépcudanre ^eZ/ye les pages éloquentes qu'on vient de lire, et qui reslei'onl comme une des œuvres les plus singulières et les plus émouvantes de ee temps-ci. Mais nous avons pensé que, ne fût-ce qu"à titre de curiosité littéraire, il nous était impossible de séparer de l'œuvre principale ce qui en est la suite, ce qui en fut la conséquence. La presse de tous les |)ays a cru au su|)plice du jdurnaliste Lindahl. Les lecteurs de ce volume , après avoir partagé l'émotion extraordinaire qu'a causée cette palpitante fiction chez toutes les nations civilisées, nous sauront pré de leur doimer aussi le mot de cette dramarupic énigmi'. {\o(e de rÉditeur.)
lie serail pas exéculée — une icgislulioa qui punit de la raorl par la hache un délit que la législation moderne, dans tous les pays civilisés, ne frappe que d'un emprisonnement de quelques mois. Dans ce but, il avait brodé sur le fond même de cette affaire, parfaitement exact, des détails destinés à captiver Tattention du lecteur. Rien n'était plus facile, toutefois, que de distinguer dans son récit, à côté de la part de la vérité, une part de fantaisie. Il n'y avait pas jusqu'à ce titre de conseiller ciuUque, donné au prétendu signataire du feuilleton, qui ne fût un indice — mis là avec intention — du caractère de cette correspondance ; car personne n'ignore que le titre de conseiller aulique n'existe pas en Suède.
» 11 paraît, cependant, qu'à Stockholm même, on a paru croire — et ceci doit flatter beaucoup notre collaborateur anonyme — que ce feuilleton avait la prétention d'être et était, en effet, de nature à être accueilli comme vrai dans tous ses détails. C'est du moins ce qui ressort d'une lettre qui nous est adressée par un écrivain — très-réel, cette fois — et des plus distingués de Suède, M. le docteur Sturzen-Becker.
» M. Sturzen-Becker réclame de notre impartialité l'insertion de sa lettre, pour relever les inexactitudes du récit publié par r Indépendance. Nous déférons d'autant plus volontiers au désir de réminent écrivain suédois, que sa lettre aura, à son tour, sans contredit, un grand intérêt pour nos lecteurs, La voici donc telle que nous l'avons reçue :