LE TRIOMPHE DE THÉMIRE
ou LA PETITE VÉROLE DE MADEMOISELLE *"
Avec les grâces qu'on admire Chez la déesse des amours,
La jeune et charmante Thémire Faisait fleurir le tendre empire Sur les bords que la Vienne (!) enrichit par son cours.
Elle reçoit dès son aurore L'hommage de tous les bergers :
Telle une fleur qui vient d'éclore Fixe les papillons légers.
Jalouses de réclal d'une si belle vie, Les bergères qu'anime une aveugle fureur Implorent le secours de la cruelle Envie, Monstre né pour porter le trouble et la terreur.
Aussitôt l'Envie infernale Sur la belle Thémire a jeté son poison, El cette belle joue, autrefois sans rivale, Se flétrit. En hiver, tel on voit le gazon Se courber sous le faix d'une ardeur glaciale.
Mais l'Amour, qui veillait, descend du haut des cicux ;
Il vole au secours de Thémire, Rend le rose à sa joue, leur éclat à ses yeux. Et sauve ainsi sa gloire et son empire.
Chantons, célébrons l'empire Du puissant fils de Cypris ; 11 nous conserve Thémire.
Accourez tous, Jeux et Ris, Chantons, célébrons l'empire Du puissant fils de Cypris.
Ce mouvement lyrique du président eut à son tour le plus grand succès. La petite vérole est, en effet, en ce temps-là, une terreur toujours cachée ; c'est la laideur suspendue à un fil sur les plus belles tètes; elle arrête dans leur course les existences royales ; c'est le fléau qui tombe, et qui ne se contente pas des premiersnés, et qui laisse sur les plus jeunes fronts des traces ineffaçables
(1) Chàleller.iuK, la pairie des petits couteaux.
8â HISTOIRE ET HISTOIRES DE LA PRESSE
de sa présence. Cette ode du président fut d'un effet d'autant plus puissant sur Tàme des quatre amis, que, tous les quatre, ils avaient été atteints, comme cela était écrit sur leurs visages,
Par \e poison de la cruelle Envie, Monstre ne' pour porler le trouble et la terreur.
Le président ayant ainsi parlé, ore rotundo, ses trois amis restèrent plongés quelque temps dans Tétonnement et l'admiration. La petite vérole n'était pas, en effet, le seul tléau de la France ; à cette époque, la France avait encore un autre fléau : c'était l'ode. Autant le xviiie siècle avait peur de la petite vérole, autant il avait d'admiration pour une ode bien faite. Pindare était le dieu de cette époque, si peu pindarique. On faisait des odes pindariques, on faisait des odes anacréontiques ; chaque poëte avait sa lyre et son délire; chaque poëte se demandait, à l'exemple de Jean-Baptiste Rousseau : Où suis-je ? où vais-je? Boileau lui-même, dans l'autre siècle, avait voulu faire une ode. Singulières maladies de l'esprit ! elles sont comme les maladies du corps : il y en a qui se perdent; il y en a qui se retrouvent à de longs intervalles ; il y en a qui arrivent toutes nouvelles. Ainsi, aujourd'hui, nous ne savons guère plus ce que c'est que l'ode de Pindare et de Jean-Baptiste Rousseau, et, grâce à la vaccine, nous n'avons plus aucune peur de la petite vérole; mais, en revanche, au lieu de ces maladies perdues, que n'avons-nous pas gagné, hélas!
Après le président, vint le tour du maître des eaux et forêts, le gentilhomme provincial. Celui-là était l'ami de la bonne chère, et, s'il parlait quelquefois de Phihs et d'Amarylhs, c'était uniquement pour obéir à la mode. Il était né chanson, comme l'autre était né Pindare. Dans cette littérature française, à cette époque, il n'y avait que deux espèces d'hommes : des idiots ou des hommes de génie ; mais, entre les deux camps rivaux, d'idiots et d'écrivains de talent, il y avait une forte et intelligente nation de gens d'esprit qui composaient le corps d'armée des grands maîtres dans fart
d'écrire. Le maître des eaux et forêts avait donc fait, lui aussi, sa petite chanson; mais, bien qu'il fût de sa nature un grand buveur de vin de Màcon, — car, en ce temps-là, le vin de Bordeaux, cette chaleur glacée, était encore le breuvage exclusif des laquais, — notre homme avait fait une chanson galante. La galanterie, c'était toute l'époque ; partout vous trouviez des bergers et des bergères et des guirlandes de fleurs ; à la poignée des épées, des bergers et des bergères; dans les opéras, des bergères et des bergers, au plafond des boudoirs et même dans les écuries de Chantilly ; Philis était la reine de France, et le berger Lysidor en était le roi. 0 puissance de la mode ! Les buveurs eux-mêmes, oui, les buveurs, cette race à part de gens d'esprit, ces gais poètes du monde matériel, l'âme du vin en bouteilles, du perdreau en pâté et du lièvre à la broche ; oui, les buveurs, les premiers sceptiques en ce monde, et les seuls sceptiques éternels, ils étaient forcés de chanter Chloris, dans leurs transports bachiques. Voilà ce qui vous expUque la singuUère chanson à boire, composée ad hoc par le maître des eaux et forêts.
CHANSON A MADAME DE **', QUI m'aVAIT PLACÉE ENTRE DEUX DES PLUS BELLES FEMMES DE LA PROVINCE.
Entre deux Grâces, l'autre jour.
Je me trouvai placée.
Qui peut m'avoir joué ce tour?
Oh ! que je fus piquée !
« Bon ! dit l'Amour d'un air badin.
Cesse d'être en colère, Car, à ce trait un peu malin,
Je reconnais ma mère. »
Comme vous voyez, ce n'est pas là tout à fait la chanson d'im ivrogne; seulement, vous avez pu remarquer laliberté grande prise par notre poète des eaux et forêts :
Entre deux Grâces l'autre jour Je me trouvai piacéc.
Le poëte, par la seule force de sa volonté et la seule puissance de son vers, a passé d'un sexe à Tautre. Toujours est-il que sa petite chanson eut presque autant de succès que Tode de M. le président. « J'aimais pourtant mieux votre chanson de l'autre jour, disait le président. — Et moi aussi, reprenait le chanoine, — Et moi aussi, » disait le bailh. Et tous les quatre de chantera gorge déployée et sur un air nouveau les jolis couplets suivants :
Pour effacer de ma mémoire L'ingrate qui m'a su charmer, Pour lui dérober sa victoire, Je cherche ailleurs à m'enflammer.
Soins superflus : A ma bergère Malgré moi je reviens toujours ; Toute autre chose est étrangère Au bonheur de mes jours.
J'ai dit : « Celle jeune merveille Tiendra-t-elle contre Bacchus? L'ouvrage du dieu de la treille Détruira celui de Vénus. »
Soins superflus! etc.
Sur le récit du long martyre Qu'elle avait à se reprocher, Églé répondit à Tityre, Sans pourtant encor l'approcher :
« On touche à la fin sa bergère Quand on persévère toujours; Notre rigueur est étrangère Au bonheur de nos jours. ■
Enfin, quand les trois premiers hergers eurent ainsi exhalé leur poésie dans le bocage, le quatrième et dernier berger, prenant à son tour la parole, fit ainsi sa petite préface à ses bienveillants auditeurs :
« Pour moi, messieiirs, je ne puis pas, comme vous, me livrer
à mon délire, je suis chanoine ; les transports trop violents sont défendus à ma profession ; et ma veine, pour être décente, doit toujours se tenir dans les étroites limites de Tépître familière. Je suis avant tout, vous le savez, Tliomme de la poésie légère. Aller jusqu'à l'ode, comme vous, monsieur le président, c'est trop haut pour moi; aller jusqu'à la chanson, comme vous, monsieur le maître des eaux et forêts, c'est trop bas pour moi. Medio tutissimus ibis, comme dit Ovide, notre maître et celui de bien d'autres. Écoutez donc, s'il vous plaît, cette épître écrite chez M'", mon ami, qui est marié tout nouvellement; vous verrez, à leur douceur, que ces vers ont été écrits sous les rayons fugitifs et trompeurs de la lune de miel :
De cet agréable ermitage,
De ce délicieux séjour
Où depuis longtemps règne un sage,
Où depuis peu règne l'Amour,
Sur un gazon, dans un bocage,
Où la rivale de Procris
M'annonce un soleil sans nuage,
Cher président, je vous écris.
Rouillé par le sot badinage
De vingt chàlelains, beaux esprits,
J'ose envoyer jusqu'à Paris
Ces vers, dignes du voisinage :
L'adresse en fera tout le prix... »
Les bourgeoises en équipage. — Mailanie la bailiive et madame la présidente. — Robes et harnais. — Dispute de femmes à propos de goûts et de couleurs. — La vengeance sous la figure d'un huissier.
L'abbé en était là de son épître, et son auditoire commençait à être singulièrement mécontent de ces quatre vers :
Rouillé par le sot badinage
De vingt châtelains beaux esprits, etc.,
quand, tout à coup, dans la forêt, jusqu'alors silencieuse comme un auditeur qui dort, retentirent des cris de joie : c'étaient mesdames les femmes de la ville qui venaient aussi, à l'exemple de leurs maris, prendre leurs ébats dans cette forêt; c'étaient madame la présidente et madame la bailiive ; c'étaient mesdames les receveuses des tailles ; c'était toute cette petite ville pauvre, babillarde, curieuse, médisante, occupée de son petit luxe, comme on est occupé d'un tabouret à la cour, et remplaçant les intrigues du ruban bleu par les intrigues de quelque ruban bleu ou rose. Ainsi cette même forêt, confidente discrète des vers de ces messieurs, était aussi la confidente des petites intrigues de ces dames ; mais cette honnête forêt avait de l'ombre pour tous les mystères, et du secret pour tous les vers. La forêt a été abattue depuis ce tempslà, et ni les poètes ni les femmes n'ont songé à conserver la bouture de ces arbres mystérieux.
Ces dames, vaniteuses comme des duchesses et pauvres comme d'honnêtes bourgeoises qu'elles étaient, avaient l'habitude de venir se promener en voiture dans ce bois de Boulogne provincial. Là, chacune d'elles singeait de son mieux les riches équipages de la
grande route de Versailles. Il est vrai que les voitures étaient vieilles et petites, il est vrai que les chevaux étaient laids et pesants : c'étaient des voitures de villageois attelées à des chevaux de charrue; mais la nécessité, fille de l'orgueil autant que de Tindustrie, parait de son mieux ces tristes équipages. C'était, parmi ces dames, à qui se pourrait procurer les plus beaux harnais pour équiper ces paisibles chevaux qui regrettaient leur charrue, et, afin que la dépense fût tout à la fois moins considérable et plus apparente, deux dames montaient d'ordinaire dans le même char, et ces deux dames partageaient les frais de cette espèce de Longchamps des quatre saisons.
Dans une des moins petites voitures, attelée des moins laids chevaux, étaient assises les deux plus belles dames, sans contredit, de toute la ville, y compris la haute et la basse futaie. L'une do ces dames était la seconde femme du président, jeune et jolie provinciale, coquette comme une Parisienne ; l'autre dame était madame la baillive, elle-même aimable et vive Parisienne, étourdie et folâtre comme une femme de province. Aimant toutes deux le plaisir et la toilette, alertes, parées de peu : l'une, c'était la présidente, se nommait madame Darcy; l'autre, c'était la femme du bailli, se nommait madame Saint-Aymar.
Cette madame Saint-Aymar avait apporté dans la forêt et dans la ville en question les plus grands airs de Paris. Elle avait été élevée avec un soin extrême par la femme d'un procureur, qui était sa tante ; et cette femme avait enseigné à sa nièce ce qu'elle savait de mieux sans l'avoir jamais appris, l'envie de plaire et d'être jolie, et beaucoup de cette habileté qui consiste pour une honnête femme à s'approcher du précipice sans y tomber, à être heureuse assez de temps pour n'avoir pas de repentir, à se faire aimer tout juste assez pour n'aimer personne ; telle était madame Saint-Aymar ; elle aimait les douces paroles à ses oreilles, et les belles couleurs à ses habits. Elle eût aussi beaucoup aimé do beaux chevaux à un beau carrosse; mais, comme elle n'avait ni
chevaux ni carrosse, elle se contentait d'emprunter les bipèdes de son fermier, et de les déguiser de son mieux avec de beaux harnais; pour cela, elle s'était associée d'amitié et de vanité avec sa rivale madame Darcy.
Madame Darcy, la présidente, aussi coquette , mais déjà plus grave que madame Saint-Aymar, avait, de plus que son amie, toute la suffisance d'une femme de province qui se sent de la beauté, de la jeunesse, le regard très-doux, la dent très-blanche, et, derrière tout cela, un président pour la soutenir. Du reste, ces belles dames avaient eu toutes deux le rare bonheur d'épouser à la fois deux hommes d'affaires et deux poëtes ; deux hommes qui ne savaient que travailler et rimer, qui ne sortaient de leur cabinet que pour s'enfoncer dans l'impénétrable forêt, le sanctuaire de ces muses fidèles, peu riches tous deux, mais honnêtement pauvres, ne demandant rien à leurs femmes qui ne fût très-licite, et se reposant parfaitement sur elles de l'économie de la maison.
Madame Darcy et madame Saint-Aymar dans leur char, suivies de plusieurs autres dames de la ville, aussi dans leur char, arrivèrent brusquement sur les quatre poëtes, et leur arrivée interrompit le poëte chanoine, fort heureusement pour lui. A la vue de leurs époux, ces dames s'arrêtèrent : Darcy et Saint-Aymar, arrachés ainsi à leur rêverie poétique, allèrent saluer celles qu'ils appelaient d'un commun accord leur nymphe Égérie; pendant ce temps, le maître des eaux et forêts cherchait au coin du bois une rime qui lui manquait ; il savait que Despréaux en avait trouvé plus d'une à la même place; quant au chanoine, émerveillé de l'aventure, il arrangeait dans sa tête le plan d'une épître qu'il a faite depuis sans doute, et qui était intitulée ainsi à coup sûr :
Epitre à M. de V"\ un jour que je vis, dans la forêt, madame D'" assise dans un char, à côté de madame S'"-A"\
0 heureuse préoccupation de la poésie ! Grâce à sa muse, le digne abbé ne s'apercevait pas qu'il venait de mécontenter ses trois amis.
Je ne vous ai peut-être pas dit que le président Darcy et le bailli Saint-Aymar avaient leur femme. A quoi bon vous le dire? La scène se passe en province, où les amours clandestins ne sont permis qu'avec les Iris en l'air. Ceci vous explique comment Darcy et Saint-Aymar ne furent pas très-fàchés de trouver leurs femmes au coin du bois où ils avaient rendez- vous avec les filles du Pinde.
Prosit mihi, vos dixisse puellas!
Donc, Saint-Aymar, allant au-devant de sa femme et de madame la présidente, les railla agréablement sur le mauvais état de leur équipage : les rubans de ces chevaux étaient tout fanés ; ces harnais étaient bien vieux ; ces dames avaient Tair de se rendre à rhôpital ; — et autres plaisanteries pour lesquelles Saint-Aymar fit chorus avec Darcy. Ces plaisanteries ne tombèrent pas en mauvais terrain, et elles poussèrent aussi vite que Tivraie dans la vanité de mesdames Darcy et Saint-Aymar.
« Mon Dieu, ma chère bonne, disait la présidente à la baillive, ne trouvez-vous pas que nos maris ont pleinement raison, cette fois? Les pompons de nos chevaux sont bien passés de mode et notre équipage est un triste équipage ! Ne serait-il pas temps d'en changer, je vous prie? » La Saint-Aymar, vivement excitée à cette idée, repartit aussitôt : « 0 ma chère, j'ai justement à Paris une tante d'un goût exquis, et qui possède éminemment l'économie honorable ; voulez-vous que je la prie de nous envoyer une paire de harnais à frais communs? » Madame Darcy, bien qu'un peu avare, consentit à la dépense; on convint d'acheter un harnais en commun, et que madame Saint-Aymar le commanderait à sa tante ; malheureusement, ces dames ne pensèrent pas à arrêter entre elles la couleur de ces harnais.
De retour au bailliage, madame Saint-Aymar, tout entière à cette nouvelle espérance, n'eut rien de plus pressé que d'écrire à sa tante de Paris ; elle commença par lui demander pour elle-même
une robe de taffetas rose, garnie à la dernière mode, et, pour assortir les harnais à la brillante couleur de cette robe, elle demandait, pour orner les deux chevaux communs, des aigrettes, des toques et des bouffettes vert et blanc, ce qui devait merveilleusement tourner à l'avantage de sa beauté.
La lettre part, Fespérance de madame Saint-Aymar suit la lettre ; elle regarde le ciel en pensant à sa robe rose et à ses harnais blanc et vert. Cependant madame la présidente rêvait, elle aussi, de harnais. « Quand donc aurons-nous nos harnais? dit un jour madame Darcy à sa bonne amie Saint-Aymar. — Nous les aurons dimanche, répondit la Saint-Aymar. — Et de quelle couleur serontils? s'écrie madame Darcy. — Blanc et vert, répondit fièrement la Saint- Aymar. — Blanc et vert ! répéta la présidente ; et m'avez-vous consultée, moi, madame? et savez-vous si j'ai une robe rose pour mettre avec ces harnais blanc et vert? et, si par hasard la robe que j'attends par la même voiture est une robe bleue ou d'un vert plus foncé que les harnais, que voulez-vous que je fasse de ces harnais blanc et vert? Non, non, madame, s'il en est ainsi, n'espérez pas que je paye ma part de ces harnais blanc et vert. — Qu'entends-je? s'écria la Saint- Ajmar. Eh quoi! madame, vous siérait-il de ne pas payer une emplette que vous avez commandée? » Et la chose s'envenimait. « Ohl mesdames, s'écria une amie commune, qu'allez-vous faire? Qui sait si la robe de madame Darcy n'est pas une robe rose comme celle de madame Saint- Aymar? Attendez de grâce que robe et harnais soient arrivés ; il sera toujours temps de vous disputer après. » Ce sage conseil suspendit pour un temps les hostilités entre madame Darcy et madame Saint-Aymar.
Cependant les deux maris n'avaient jamais fait plus de vers que depuis qu'ils étaient menacés d'une guerre civile. Déjà toute la ville se partageait en deux camps, et cependant le président restait perdu dans ses nuages, et le bailli restait égaré dans ses bocages; jamais celui-ci n'avait eu de plus longue conversation
avec sa muse ; mu^a, miJû causas memora ! jamais celui-là n'avait fait parler plus longuement le berger Paléraon et la bergère Nééra; ils se promenaient tranquillement dans les bois, sans songer que, pour leurs deux femmes et leurs chevaux de louage, toute une ville allait perdre le sommeil et le repos.
A la fin arrivent les harnais et les robes; on accourt , on ouvre les coffres, on regarde. Les pressentiments de madame Darcy ne l'avaient pas trompée. Les trois coffres furent ouverts en même temps chez madame la présidente et en présence de toutes les dames de la ville. D'abord, on tira de la première caisse une robe et un ajustement complet, rose et blanc, de la dernière mode des Tuileries et du Palais-Royal. C'était la robe de madame Saint- Aymar; à cet agréable aspect, madame la baillive sourit de bonheur, et madame la présidente put à peine retenir un soupir de jalousie et de douleur.
On ouvrit ensuite la caisse aux harnais. Les harnais furent étalés sur le plancher ; ils étaient vert et blanc , et ils se mariaient parfaitement avec la robe blanc et rose. Évidemment, les harnais étaient faits pour la robe, et la robe était faite pour les harnais. Voilà la Saint- Aymar qui ne se sent pas de joie, voilà la présidente qui va en mourir de dépit.
Enfin, c'est le tour de madame Darcy. Sa robe est là dans cette caisse. Mais la caisse résiste : on dirait qu'elle s'ouvre à regret. Il fallut un outil extraordinaire pour l'ouvrir. Le silence était grand, chacune de ses dames retenait son haleine. 0 ciel ! ô ciel ! la caisse ouverte laisse échapper de ses flancs une robe toute bleue, et l'ajustement petit-soufre et blanc. 0 épouvante ! la main qui tenait cette robe la laisse tomber. « Tout est dit, madame, s'écrie la présidente en jetant sur madame Saint-Aymar un regard furieux, je ne suis pas faite pour illustrer vos petits appas ; emportez vos harnais verts, mais certainement je ne les payerai pas. — Madame ! madame! répondit la Saint-Aymar, pâle de colère, prenez garde, et modérez votre arrogance ! »
Disant ces mots, elle sortit, Tàme en deuil. Comment, en effet, persuader à son mari de payer à lui seul des harnais dont la pauvre femme aurait encore bien de la peine à payer la moitié ?
Cependant Thonnête bailli était en train de raccommoder le berger Tircis avec Lycoris, la bergère qui avait cassé sa houlette et perdu ses plus beaux moutons.
Pour comble d'embarras, la tante de madame Saint-Aymar lui annonçait, dans sa lettre, qu'elle tirait sur elle une lettre de change à deux jours de vue, pour solde de la robe et des harnais... C'en est fait, il faut payer ! Mais comment une honnête femme en province et qui n'a pas d'argent peut-elle faire pour payer une paire de harnais blanc et vert, et une robe de taffetas rose et blanc?
La pauvre Saint- Aymar en était là de sa douleur, quand, tout à coup, elle vit entrer dans sa chambre les deux servantes de la présidente, son ennemie; ces deux femmes jetèrent sur le carreau les beaux harnais et s'enfuirent. A cette nouvelle insolence, madame Saint-Aymar ne songea plus qu'à se venger.
Mais comment se venger? En forçant cette femme à payer la moitié de ces harnais! et comment la contraindre au payement? En la faisant assigner par huissier ! Mais où trouver un huissier assez hardi pour assigner la femme d'un président? et, quand cet huissier sera trouvé, comment le payer et avec quoi? La pauvre femme ne savait comment se tirer de ces difficultés insurmontables ; c'était à en perdre la raison.
A la fin cependant, elle se dit très-sagement que, pourvu qu'elle trouvât de l'argent, elle trouverait un huissier. La pauvre Saint- Aymar se rappela alors qu'elle avait dans la ville une vieille cousine acariâtre, avare et dévote, qui seule en ce monde lui pouvait prêter assez d'argent pour avoir un huissier; cette parente s'appelait mademoiselle du Verger.
PROCES GOMIUUE 93
Le prix dune aijtignalion. — Un journal el une cassclle. — Le trousseau de la mariée. — Le logogriphe du Mercure. — Une vieille fille qui jelte t^a langue aux chiens.
Voilà donc notre jolie Saint-Aymar qui arrive seule, tremblante, chez la vieille et sèche fille majeure mademoiselle du Verger.
La vieille fille aimait son Dieu et son argent; mais, en revanche, elle n'aimait guère son prochain en général, et en particulier les jolies femmes. Donc, à T aspect de la douleur si vraie de sa jeune cousine Saint-Aymar, mademoiselle du Verger fut d'un assez difficile abord; cependant sa cousine, les mains jointes et les yeux pleins de larmes, la supplia de lui prêter assez d'argent pour faire venir un huissier de Paris ! Mademoiselle du Verger n'avait jamais d'argent à prêter à personne : mais pour un huissier qu'on devait faire venir de Paris, à ces fins d'assigner madame la présidente, mais pour un si bon scandale judiciaire, la vieille fille n'eut rien de si pressé (jue d'entr'ouvrir sa cassette et d'en retirer cent francs qu'elle prêta à la désolée Saint-Aymar. Saint-Aymar fit un billet à sa cousine. Cet argent, c'était pour elle la vengeance, c'était le ciel !
A l'instant même où la belle Saint-Aymar allait quitter mademoiselle du Verger, entra chez mademoiselle du Verger un commissionnaire du coche. Ce commissionnaire apportait à la vieille fille une lettre, le Mercure de France et une cassette. La lettre étai^ pour elle, le Mercure de France était pour le chanoine honoraire, et la cassette renfermait un trousseau de jeune mariée, que mademoiselle du Verger devait faire passer, par d'autres voitures, dans une ville voisine de celle qu'elle habitait. Mademoiselle du
Verger ouvrit la lettre ; madame Saint- Aymar ouvrit la cassette, et elle se consola un peu à la vue de ce beau trousseau et d'une charmante robe de taffetas couleur de rose et dont rassortiment vert et blanc était parfaitement semblable à la couleur des harnais. « Voilà tout à fait ma robe rose, » disait madame Saint- Aymar à mademoiselle du Verger. Mais mademoiselle du Verger n écoutait pas sa cousine, elle ne regardait pas la robe rose, elle ne lisait même pas sa lettre, elle avait bien autre chose à faire, par ma foi! Elle lisait le nouveau Mercure, et, en femme d'esprit qu'elle était, elle courut tout de suite à la charade.
La charade, vous le savez, c'était l'amusement le plus littéraire de ce temps-là, c'était la gloire, c'était l'honneur, c'était le bonheur du Mercure. Il y avait tel quartier de Paris et telle ville de province dont les iuteUigences les plus habiles s'étudiaient pendant un mois pour trouver le mot d'une énigme, d'une charade ou d'un logogriphe. Quand le mot était deviné, ou à peu près, on se hâtait d'en instruire le Mercure, qui, le mois suivant, transmettait à l'univers surpris le nom de l'heureux Œdipe. Mademoiselle du Verger n'était pas ce qu'on appelle un bel esprit, même en province; cependant son intelligence s'était guindée jusqu'à la charade, elle en devinait, et même elle en composait, et même elle avait eu une charade imprimée sous son nom, dans le Mercure : par mademoiselle Adéhnâe-Aldégonde du Verger, rentière. Il est bon de dire cependant que M. le chanoine Vincent avait travaillé pour sa bonne part dans cette charade en commandite, dont il aurait pu revendiquer les plus beaux vers, et dont il avait laissé toute la gloire à son amie mademoiselle Adélaïde-Aldégonde du Verger, comme un homme au-dessus de ces bagatelles.
Depuis ce jour d'illustre mémoire, mademoiselle du Verger avait ajouté à ses trois passions, le bon Dieu, l'argent monnayé et la médisance, une quatrième et dernière passion, la charade, qui comprenait aussi l'énigme et le logogriphe, enfants de la même famille. Deviner des charades, composer des logogriphes, étonner
de son esprit toute une ville jalouse, c'était pour mademoiselle du Verger le plus subtil et le plus charmant des passe-temps ; surtout ce qui la rendait bien fière et bien heureuse, c'était de pouvoir, chaque mois, remettre à M. Tabbé Vincent son Mercure de France, en lui disant d'un air modeste et glorieux tout à la fois : « Cherchez le mot, monsieur l'abbé; je l'ai déjà trouvé, moi! »
C'était donc le logogriphe du mois de mai qui attirait si fort l'attention de mademoiselle du Verger ; or, il faut avouer qu'il y avait de quoi inquiéter un esprit plus subtil.