‹ Variétés littérairesChapitre 5 sur 29 · LOGOGRIPHE · texte numérisé non relu

LOGOGRIPHE

Cultivée autrefois par des peuples fameux, De leurs travaux j'ai consacré la gloire,

El, sans le secours de Thisloire, Je les fais vivre encor cliez leurs derniers neveux.

De douze membres composée, 11 est pour me trouver une méthode aisée.

1, 2, 6 diront qui je suis.

Quand je suis belle, j'embellis ; Mais, de dix de mes pieds, quelquefois rignorancc

Me fagote si plaisamment.

Que, bien loin d'être un ornement,

Je perds toute mon élégance.

Mon premier quart a versé bien du sang. 1, 3, 6, 7, 10, 2, souvent au plus haut rang,

Est souvent au plus bas étage :

Je ne perds ni ne gagne à de tels changements. Lecteur, reprends mon tout, et de trois éléments

II saura foffrir Tassemblage.

9, î) et 3, je suis bon à quitter ; 6, a, 9, 11 et 7 donnent de quoi flatter

Des humains la pauvre cervelle.

3, 4, 1, 6, je fais une guerre cruelle A 2, 1, 9, à qui 7 ajoute, Du corps humain présente une partie.

5, 3, 1, 2 et 7 paya cher sa folie.

8, 0, 3, 7, je suis de grande utilité

Aux boudoirs de Sa Majesté.

Je compte par milliers les auteurs de mon être ; A me chercher, lecteur, je t'aiderai peut-être : 2, iO, 3, 4 et 7 m'ont servi de berceau. Je me change en 3, I, 8, 4, 6 et 7, 7, 3, 1, 2 et 6, au regard d'un distrait,

3, 2 el 3, je porte Tépouvante, Quoique partant souvent d'une âme fort contente.

Cherchez des lieux où sans danger

On ne peut guère voyager ;

Cherchez un meuble de ménage,

Une admirable invention, Qui vous fait voyager chez toute nation ; Une province et ville de Hollande,

Un plat cher à la gent gourmande.

Une machine dans les eaux

Qui fait trembler tous les bateaux,

Une charge spirituelle

Où l'on porte bas la dentelle,

Un coquillage, un bon poisson,

L'endroit d'où l'on nous fait leçon,

Une voilure sans portières.

Et le gagne-pain des notaires,

Une fille qui sans retour Par la sœur est chassée, et la sœur à son tour S'enfuit avec une vitesse extrême;

Ce qu'avec ses défauts on aime; Un pays de l'Asie, un peuple mécréant,

Ce qu'il ne faut pas qu'on nous coupe, L'ordinaire goûter d'une bourgeoise troupe, Une voiture, ensuite un conducteur,

Un mets qui vous fait mal au cœur.

Un purgatif; enfin, deux notes de musique. Mais il me semble aussi que par trop je m'explique ; Et, si je n'arrêtais mou indiscrétion.

Bientôt je vous élirais mon nom.

Vous pouvez juger du saisissement de madeinoiselle du Verger

à la lecture de ce terrible logogriphe. Son œil gris se troubla, ses joues pâles pâlirent, sa bouche fit une horrible grimace ; la malheureuse venait de comprendre que ce logogriphe était au-dessus de ses forces, et elle devint muette et pensive devant cette page hiéroglypiiique. « Mais aussi, pensait-elle, quelle gloire pour moi si je pouvais le deviner ! »

La jeune et belle Saint-Aymar n'était pas tellement en contemplation devant la robe rose aux accessoires bleus et blancs, qu'elle ne s'aperçût du coup violent qui venait de frapper sa cousine, et celle-ci ne chercha pas à dissimuler la cause de son trouble et de son chagrin.

(f Oui , ma cousine , cela est ainsi ; je suis perdue de réputation ; je n'ai pas trouvé un seul mot de ce logogriphe. Oh ! que l'abbé Vincent va me prendre en pitié! .. Hélas! je suis bien à plaindre, ma pauvre Saint-Aymar. »

Madame Saint-Aymar, qui était bonne au fond, et que sa cousine venait d'obliger, la consola de son mieux. « Tenez, lui ditelle, ma cousine, prêtez-moi ce logogriphe, je le devinerai peutêtre d'ici à deux jours, et alors je viendrai vous dire le mot quand jel'aurai trouvé. » Elle disait cela, la jolie femme, uniquement pour porter un peu d'espoir dans le cœur de sa cousine; car jamais elle n'avait rien deviné, excepté une énigme sur Vamour :

Jeune, dès en naissant.

Je vais toujours rapetissant,

Et je finis par èlrc imjjcrccpliblc.

Eh bien, cette nouvelle espérance, toute faible qu'elle était, ranima la pauvre du Verger. Elle savait la Saint-Aymar ])ien coquette ; mais elle savait aussi qu'elle avait fort peu de prétentions au bel esprit, et qu'elle lui ferait volontiers le sacrifice d'un logogriphe sans s'en vanter à personne, comme avait fait l'abbé Vincent, en pareille circonstance. « Ma cousine, ma bonne cousine, dit la du Verger hors d'elle-même, gardez-moi bien le secret et

ne montrez le Mercure à personne : ou dira que le coclie est en retard... Orna chère petite cousine! si dans deux jours vous parveniez à m' apporter le mot de ce logogriphe, vous savez combien je vous aime (et en même temps elle l'embrassait à l'étouffer), je n'ai rien au monde à vous refuser, ma bonne, ma douce, — et je crois même que la vieille fille ajouta : ma jolie Saint-Aymar. »

Madame Saint-Aymar, à demi étouffée, sortit de chez sa cousine, emportant les cent francs dans sa poche droite et le Mercure (le France dans sa poche gauche, et ne songeant déjà plus au Mercure, mais tout entière à sa vengeance. Payer l'huissier et l'envoyer chez la présidente, ce fut l'affaire d'un instant. L'huissier, homme habile, choisit le temps où madame la présidente était à table, pour lui glisser son petit exploit; puis il s'enfuit à Paris à toutes jambes. Un exploit à la femme d'un président! et quel exploit ! Des termes affreux !... A cette lecture, madame la présidente tombe de son haut; elle crie, elle se lamente, elle invoque le ciel. Le président avait beau dire : « Calmez ce transport, ma femme ! » rien n'y faisait. La Saint-Aymar triomphait dans son cœur !

Grand émoi d'une petite ville. — Jugement arbitral — Le bailli dans l'embarras. — Le mot du logogriphe. — Les deux robes roses. — Échec de la présidente.

Toute la ville , attentive à ces débats, ne parlait pas d'autre chose; la ville oublia même le Mercure de France, même la belle forêt printanière. Il était donc urgent de terminer ces débats au plus vite. Le président, qui aimait Saint- Aymar, eu sa qualité de poète, lui fit demander une entrevue sous le vieil orme : à cette

entrevue presque judiciaire, furent convoqués les deux autres poètes, pour servir de juges et d'arbitres dans cette grande affaire. Voilà donc le vieil arbre, auditeur accoutumé de tant de beaux vers, changé en une espèce de tribunal! Ces quatre poètes, ordinairement si heureux et si perdus dans leurs fantaisies rimées, arrivèrent là lentement, solennellement, tristement, juridiquement. Le président, arrivé le premier, salua ses confrères en silence, et, tout de suite, il leur exposa la triste dispute entre sa femme et madame Saint-Aymar ; il leur raconta Tassignation qu'il avait reçue et le procès qui s'en était suivi. En même temps, le bailli protesta en son nom qu'il était désolé de toute cette affaire, qu'il ne voulait désobliger ni M. le président ni madame la présidente , mais que cependant il ne pouvait pas payer tout seul les harnais blanc et vert. Ce petit discours et cette petite soumission du bailli obtinrent parmi les juges le plus grand assentiment.

L'abbé , qui avait à se faire pardonner son incartade de quatre vers, et qui, d'ailleurs, n'était pas fait aux usages de la justice, trouva un bon moyen de couper le nœud gordien de cette étrange difficulté. « Je propose , dit-il, de mettre ces dames d'accord, en condamnant madame la présidente à payer sa part des harnais vert et blanc , parce qu'elle les a commandés ; condamnons aussi madame la baillive, pour n'avoir pas consulté madame la présidente sur le choix desdits harnais, à changer de robe avec elle, à lui donner la robe rose en retour de la robe bleue , si bien que madame la présidente ne pourra plus refuser de payer les harnais, et que ces deux dames seront d'accord.

L'arrêt, ainsi formulé, fut accepté avec transport par le président, qui voyait jour à contenter sa femme, et par le baiUi, qui trouvait ainsi le moyen de ne payer que la moitié des harnais. Le maître des eaux et forêts opina du bonnet, comme un homme indifférent qui ne voulait se mettre mal avec personne. L'arrêt fut prononcé à l' tnianimité !

Restait seulement à signifier Tarrêt, chose difficile pour le bailli. Une savait pas l'étendue de son malheur, le pauvre homme ! Aussi bien y alla-t-il franc jeu. La présidente sacrifia son avarice et la honte de T ironie au désir d'humilier sa rivale. Elle avait enfin la robe rose ! Mais que devint la pauvre Saint-Aymar quand elle apprit, de la bouche même de son mari, qu'il fallait renoncer à cette belle robe rose, qui allait si bien avec les harnais vert et blanc ! Elle était donc vaincue par sa rivale! Il fallait céder! il fallait prendre cette odieuse robe bleue et cette affreuse garniture petit-soufre, et se montrer dans la ville et dans les bois avec cet attirail! La jeune femme avait le cœur brisé; elle avait les yeux pleins de larmes; elle était si malheureuse, que son mari s'en aperçut. « Qu'as-tu, ma femme? lui dit-il; qu'as-tu donc? »

Et la pauvre Saint-Aymar , arrêtant ses larmes et prenant les deux mains de son mari dans les siennes : « Monsieur, lui ditelle, vous me faites bien du mal ! monsieur, vous me déshonorez ! Comment voulez-vous que je prenne la robe bleue de cette présidente , et que je lui donne ma jolie robe de taffetas rose et blanc? Je sais bien ce que vous allez me dire, que je suis trop pauvre et que vous êtes trop pauvre pour que nous puissions payer ces harnais en entier ou acheter une autre robe ; et, d'ailleurs, c'est après-demain dimanche, c'est le jour de la promenade : jamais on n'aurait le temps de me faire venir une robe rose, quand bien même j'aurais l'argent pour la payer ; et, si je ne vais pas à la promenade, la présidente ira seule avec ma robe et mes harnais! Ainsi, monsieur, je ne veux point de consolation , ou plutôt je n'en veux qu'une seule, qui ne vous coûtera rien et qui me rendra la plus heureuse des femmes. » En même temps, elle tirait de sa poche le Mercure de France. « Oh ! par pitié, dit-elle à son mari, par pitié, devinez pour moi le mot de ce logogriphe. Il y va de ma vie; dites-moi ce mot-là demain matin, et je suis sauvée; surtout gardez-moi le secret, n Sur quoi, la belle Saint-Aymar se retira dans sa chambre, laissant son mari confondu, anéanti, dans un rêve !

Il vit bien que ce n'était point un rêve quand il se trouva, seul à seul, en présence du fatal Mercure. Le livre était ouvert au logogriphe, dont une large corne marquait la place ; il n'y avait pas à s'y tromper. M. Saint-Aymar avait, il est vrai, une certaine habitude de ces sortes de tours de force; mais, cette fois, toute son habileté était en défaut : il avait beau lire et relire cette énigme, elle n'avait pas de sens pour lui. Cependant les heures s'envolaient à tire-d'aile, et l'honnête bailli calculait en lui-même que, s'il voulait sauver sa femme à si bon marché d'une si grande douleur, il n'avait plus devant lui que vingt-quatre heures de méditation.

Mais il aimait sa femme; il prit donc une résolution désespérée. Il imagina de parcourir un à un, en commençant par la première lettre de l'alphabet, tous les mots du dictionnaire de l'Académie. « J'aurai bien du malheur, pensa-t-il, si, dans tous les mots de la langue, je ne trouve pas le mot de mon logogriphe. » En même temps, il parcourait tous les mots du dictionnaire, et, à chaque mot nouveau, il se répétait les vers du logogriphe :

Cultivée autrefois par des peuples fameux, De leurs travaux jai consacré la gloire,

« Bah ! disait-il, je sais déjà qu'il s'agit d'une chose fémhiine ! » Il venait ainsi d'abréger la moitié de sa tâche, et il passait sans les lire tous les substantifs masculins.

Il employa ainsi toute la nuit à son travail, où il mit tout son esprit, tout son zèle, toute sa pensée. Jamais il n'avait cherché avec plus d'ardeur, même ses rimes dans le dictionnaire de Richelet. Cependant Taurore descendait par degrés sur ce dictionnaire entr'ouvert, et plus l'aube du jour se colorait, plus l'énigme parraissait obscure. Que serait-il devenu, le malheureux, si le hasard n'était pas venu à son secours? En effet, ce mot tant cherché commençait par un A !

Quand il eut trouvé son mot, le bon Saint-Aymar ne put d'abord pas croire ù son bonheur. A la fin ccpeiulanl, quand il eut bien

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composé, décomposé et recomposé le mot fatal, il poussa un grand cri. A ce cri, sa pauvre femme accourut à demi nue et toute tremblante, c Je l'ai trouvé ! » s'écria Saint-Aymar non sans fermer le dictionnaire. Et elle, sans répoudre, se jeta dans les bras de son mari. Alors il fallut bien que ces deux âmes qui allaient se briser se fissent jour par les sanglots et par les pleurs. Laissez-les couler ; ce sont des larmes de joie et des sanglots de bonheur.

Cependant ce samedi, qui promettait d'être si triste, se montre radieux. Madame Saint- Aymar, à peine levée, se bâte d'envoyer sa robe rose à sa rivale, et elle reçoit en échange la fatale robe bleue, avec l'accompagnement petit-soufre. On a beau examiner ce front si chargé de nuages la veille encore, ce front est calme et radieux. Aussitôt que la belle Saint- Aymar eut reçu la robe bleue en échange de sa robe rose, elle se rendit chez sa cousine du Verger, qui elle-même avait passé une bien triste nuit à se répéter :

Cultivée autrefois par des peuples fameux,

et qui n'avait rien deviné encore ; la pauvre vieille fille, tourmentée par cette idée fixe, en était plus vieille que jamais; mais, quand elle vit arriver sa cousine Saint-Ayrnar, belle, reposée, souriante, elle s'écria tout aussitôt : « Vous l'avez deviné, ma cousine? vous le savez, ce mot fatal? » Et elle était inquiète, haletante, éperdue. Madame Saint-Aymar lui dit simplement : « Je le sais, ma cousine,» comme si elle était habituée à de pareils succès; puis, voyant que la crainte et la joie se partageaient également ce pauvre cœur, madame Saint -Aymar aborda franchement la question.

« Ma cousine, dit-elle, l'autre jour, ici même, en m' embrassant, vous m'avez promis de ne me rien refuser si je vous apportais le mot du logogriphe; eh bien, je vous l'apporte; vous le saurez toute seule, je n'en préviendrai personne. Demain dimanche, chez la présidente, vous pourrez deviner le logogriphe

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en plein salon, en plein Mercure; j'ai même fait deux vers que vous pourrez envoyer au Mercure, pour lui dire que vous avez deviné le logogriphe. Eh bien, tout cela est à vous, si vous voulez changer cette robe rose (et elle lui montrait la robe de la jeune mariée qui n'était pas partie) contre la jolie robe bleue que voici. Voyez, ma cousine, cette robe bleue est toute neuve, toute fraîche, elle n'a pas été portée ; elle ira à merveille à cette jeune fille qui se marie, et qui n'a pas besoin d'être parée ; on est toujours si belle les premiers jours ! » La cousine ne répondit pas ; mais, à un certain clignement de l'œil droit, la belle" Saint-Aymar comprit qu'elle était exaucée, et tout aussitôt elle s'empara de la robe rose et de l'accompagnement bleu et blanc , s'empressant en même temps de mettre à la place la robe bleue et l'accompagnement petit-soufre. Si la pauvre femme n'est pas morte à cet instant-là, c'est qu'on ne meurt pas de joie. Elle était si joyeuse, qu'elle s'en allait sans remercier la du Verger et sans lui dire le mot du logogriphe; la du Verger l'arrêta, l'œil étincelant : « Et le mot du logogriphe? » s'écria-t-elle ; on eût dit, à la voir, une lionne qui a perdu ses petits.

Voici le mot, répondit Saint-Aymar : Ar-chi-tec-tu-re! Puis, jetant là le Mercure et emportant la robe, elle s'enfuit, heureuse et jolie et légère à ravir ; elle défiait bien plus que l'avenir : elle défiait le lendemain.

Mademoiselle du Verger, restée seule, ne pouvait en croire ses oreilles et son bonheur. « Oui, disait-elle, c'est bien cela : architecture, dans lequel on trouve art, architecte, arc, acteur, air, terre, eau, tic, titre, chat, rat, rate, Icare, cire, cachet, écart, cri, rue, cric, trictrac, archer, Cythère, hier, cruche, carte, ire, chère, Utrecht, hare, arche, chute, rechute, état, Autriche, huitre, truite, chaire, charrette, acte, archi, recteur, crèche, cuir, tact, chair, trait, écriture, heure, race, Thrace, Turc, artère, tarte, échec, tache, tart, hâte, carie, trace, char, charretier, archet, tartre, ut, ré. »

i04 HISTOIRE ET HISTOIRES DE LA PRESSE

Et s'il y avait dans toute la ville une femme aussi heureuse que madame Saint-Aymar, c'était à coup sûr mademoiselle du Verger.

Enfin, le dimanche arrive; vient la messe; la messe se passe, puis on dîne, puis midi sonne, puis une heure; puis enfin les vêpres sont chantées ; tout se remue dans la ville ; tous les équipages sont prêts : la promenade sera brillante. Et chacun de se demander : « Comment va faire cette pauvre Saint- Aymar? Mettrat-elle la robe bleue de la présidente? Fera-t-elle dire qu'elle est malade? » Cependant la présidente arrive dans sa robe rose et conduite par les chevaux aux harnais vert et blanc. Chacun admire r harmonie de cet équipage ; et toutes les femmes de plaindre tout haut cette pauvre Saint-Aymar ! Mais, ô surprise ! car tout à coup au moment où on allait partir, voilà cette jolie Saint-Aymar qui s'élance dans son char à côté de la présidente ; la belle Saint-Aymar, que toute la ville s'attendait à voir en robe bleue petit-soufre, porte une robe rose et blanc, mais d'un rose si rose et d'un blanc si blanc, et puis elle est si fière, si triomphante, si transparente, si animée, si heureuse, qu'elle écrase tout à fait sa belle rivale la présidente. Aussitôt on bat des mains; la promenade commence; les harnais font merveille : on dirait que les chevaux de fermier veulent répondre par leur ardeur inaccoutumée à tous les embarras qu'ils ont donnés. On peut juger si cette promenade fut brillante. La présidente enrageait comme si elle eût été encore dans sa robe bleue et petit-soufre. Quant à madame Saint-Aymar, elle saluait tout le monde à droite et à gauche ; elle était aimable, même avec sa rivale, et c'était plaisir de lui voir courber de temps à autre sa jolie tête surmontée d'une charmante plume vert et blanc , ornement plein de goût , qui manquait à madame Darcy.

Le soir venu, ce fut au tour de mademoiselle du Verger; elle étonna toute la ville par sa promptitude à deviner le plus obscur des logogriphes, et même on admira beaucoup ces vers, qu'elle

PROCES COMIQUE lOo

avait faits toute seule pour le Mercure de France et qu'il n'a pas encore publiés :

Le mot de votre énigme est architecqueture ; J'eus à le deviner beaucoup de tablature.

Rentré chez lui, le bon Saint-Aymar disait en se frottant les mains : « Je n'aurais jamais pensé que ce fût une chose si utile de deviner les logogriphes. »

Tel élaitle journal au xviiie siècle. Malheureuse époque ! Elle a produit les soixante volumes de Voltaire, trois ou quatre volumes de Y Encyclopédie et V Histoire naturelle de Buffon ! elle s'est émue à la voix de J.-J. Rousseau et aux paradoxes de Diderot; elle a été éloquente, passionnée, philosophique, révolutionnaire; elle a tout fait et tout refait; mais, encore une fois, je vous le dis, prenez-la bien en pitié, cette pauvre époque : elle n'a pas su faire le journal!

i06 HISTOIRE ET HISTOIRES DE LA PRESSE

EEPOXSE A M. DE BALZAC

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