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NOTICE HISTORIQUE

L'histoire du Rambodje est beaucoup moins connue que rhistoire de la Gochinchine proprement dite. Jusqu'à présent, aucun orientaliste, en tant que je sache, n'a entrepris de travaux spécialement consacrés à cette matière , et aucune traduction de livres originaux n'a encore été publiée. Il existe cependant une littérature kambodjienne , et, bien que nos bibliothèques ne renferment guère que des ouvrages religieux ou des romans de cette provenance, des données assez précises nous engagent à ne pas désespérer d'obtenir un jour quelque recueil des annales indigènes. Il est très-vraisemblable que ces dernières se mêlent aux légendes et aux traditions religieuses qui encombrent la littérature de la plupart des peuples de l'Indo- Ghine; que les récits des événements politiques sont rarement dégagés des sentences dogmatiques dont les écrivains barmans et siamois aiment si souvent à bigarrer leurs ouvrages; que la rigoureuse chronologie et la critique historique, que nous aimons à retrouver, si saine et si élevée, chez quelques écrivains chinois, manquent généralement dans ces chroniques. Nous ne pouvons douter cependant qu'il ne s'y trouve une

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foule de faits curieux à enregistrer, des éléments de synchronisme dont on ne peut prévoir l'importance « et la source de précieux éclaircissements pour le progrès de Tethnographie des populations transgangétiques.

Les premiers renseignements authentiques que Ton possède sur l'histoire du Kambodje remontent à environ deux siècles après notre ère, époque de l'introduction du bouddhisme. Avant cette époque, les indigènes vivaient à l'état barbare et nomade. La prédication, parmi eux, de la doctrine de Sakya-mouni fut le signal d'une civilisation nouvelle et rapide, qui se manifesta bientôt par un développement remarquable des arts, par la création d'un alphabet, et par l'inauguration d'une littérature qui devait compter un jour, sinon parmi les plus importantes , du moins parmi les plus riches de l'Asie orientale.

La seconde phase de la civilisation kambodjienne date de l'invasion chinoise sous la dynastie desHan. Les productions du pays ayant paru supérieures à celles du Céleste-Empire , un marché fut établi par les envahisseurs qui s'y rendirent en foule et y fondèrent le centre d'un commerce considérable.

Toutefois le Kambodje ne tarda pas à reconquérir son indépendance et à devenir un des États les plus florissants de la péninsule transgangétique. Au septième siècle de notre ère, nous le voyons dominer sur de vastes et magnifiques régions, parmi lesquelles se trouvait le Siam. Le prince qui régnait alors dans ce pays, nommé P'ra-Ruang', vint en personne rendre hommage au roi de Kamp'otcha-Nakhon et lui appor-

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ter le tribut; mais bientôt il parvint à se soustraire à la domination des Rambodjiens et se rendit à jamais célèbre dans les annales de ses compatriotes en conquérant leur indépendance, et même en faisant peser le poids de son sceptre sur les États de son ancien domi* nateur.

Les annales de Siam ', intitulées Pongsavadan muang nua, racontent, à cette occasion, que, parmi les objets apportés en tribut au roi de Kambodje par P'ra-Ruang, le roi de Satchanalaï, se trouvait un panier qu'on pouvait remplir d'eau sans que rien s'en échappât par les fentes. Le roi de Kambodje fut tellement émerveillé de ce présent, qu'il craignit qu'un homme capable de se procurer des choses aussi surprenantes ne vînt à le supplanter, conformément à une prédiction qui avait cours dans le pays. Il ordonna donc que P'ra-Ruang fût mis à mort; mais, comme celui-ci appartenait à la race des Nakh*y dont sa mère avait été la reine, il s'enfonça en terre et disparut au moment où ses bourreaux se disposaient à se saisir de sa personne. Pour se venger

' Une errear grave de chronologie me parait s'être glissée dans les faits de Thistoire de Siam que nous rapporte Mgr Pallegoix {Vescript,^ t. II, p. 63% quand il dit que le roi du P'ra-Ruang naquit l*an 950 de Tère de Bouddha {Pouttha-Sakkarat), Cette ère remontant, suivant le savant missionnaire, à Tan 543 avant J.-C. (Gramm.Ung.thaï,^, 111), il en résulterait que P'ra-Ruang aurait vécu au commencement du cinquième siècle de notre ère, tandis que ce prince institua Vère qui porte son nom au milieu du septième siècle, en Tan 63S de J.-C. (Cf. lia. et loc. cit.)

> Sanscrit nagd, serpent ou demi -dieu habitant les régions souterraines.

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de cette trahison, il revint quelque temps après au Kambodje, où il surprit le roi à Timproviste et le contraignit non-seulement à renoncer à ses droits de suzeraineté, mais encore à se soumettre à sa domination.

Une fois qu'il eut établi solidement sa puissance, P*ra-Ruang songea à rendre son nom célèbre dans l'histoire par des institutions dignes d'un grand règne. Initié à l'écriture kambodjienne, il composa sur le modèle de celle-ci un alphabet d'où est dérivé le caractère thaï usité de nos jours. Il réforma également le calendrier et créa l'ère qui porte son nom. Parmi les rois qui furent conviés à la cour de Siam pour célébrer la création de cette ère nouvelle , les annales indigènes citent les souverains des pays de Lao, Mon, Tyin ou Ghin ', P'ama, Langkha-P'ram. Je n'ai mentionné ces noms que parce qu'ils sont peut-être de nature à jeter quelque jour sur l'histoire et l'ethnographie également obscures de cette époque.

Vers le onzième ou le douzième siècle , suivant une tradition indigène % un pauvre hère parvint à s'em-

' On eût pu voir dans ce nom de Tyin ou ChlUf la Chine, qui est désignée par les Malays sous le nom de Tchina et qui figure déjà dans les lois de Manou (Manava-Dharma Swtra), sous la même dénomination; mais c'est plutôt le peuple Chan^ car il est dit dans les Annales de Siam {Pongsavadan muang nua) que le roi de Chine manqua à Tappei de P'ra Ruang, ce qui excita la colère de ce prince et l'engagea dans une grande guerre. Quant au nom de P'ama, il désigne peut-être les Barmans ou quelque autre peuple dont le nom est emprunté à celui du dieu Brahma. Je présente néanmoins ces rapprochements sous réserves.

' Recueillie de la bouche des Kambodjiens par le P. Bouillevaux.

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parer du trône. Les Rambodjiens citent constamment cet homme, illustre à leurs yeux , sous le nom de Neak sedac komionÇy le Roi lépreux. On attribue à ce prince les plus beaux monuments du Kambodje et notamment rédification de la pagode et de la ville d'Angkor. Je regrette de n'avoir pu découvrir de renseignements plus précis sur cette époque des annales kambodjiennes , dans laquelle il pourrait bien y avoir quelque anachronisme. Cette histoire ne se confondrait-elle pas avec celle d'un mendiant siamois qui régna sur son pays et ^ur le Kambodje, sous le nom de P'aya Krek? Je serais tenté de le croire.

Les siècles postérieurs ne nous fournissent, au milieu de vastes lacunes, qu'un petit nombre d'événements, souvent mêlés de fables n'ofTrant, pour nous, qu'un très-médiocre intérêt. Les Rambodjiens, à plusieurs reprises, tombent sous la domination des rois de Siam, reconquièrent leur indépendance, et même font subir à ces derniers des échecs qui mettent parfois leur souveraineté en question.

Au commencement du dix-huitième siècle, nous voyons les Annamites, alors maîtres du Kambodje, repoussés de cette contrée par les Siamois, qui la rendent tributaire de leur prince. En 1778, un grand mandarin, qui gouvernait la province de Kompongsoaî n rivage des manguiers», leva l'étendard de la révolte, et, après avoir battu l'armée royale, contraignit le malheureux roi détrôné à chercher un refuge dans les forêts , où il se rendit en toute hâte, avec quelques éléphants et un petit nombre de serviteurs. Pour retarder les poursui-

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tes de ses ennemis, il dut jeter sur sa route et dans les herbes de petites monnaies d'argent, en forme de boule et appelées duong, qui excitèrent la convoitise de ses sujets rebelles. A la fin, cependant, il fut découvert au milieu des fourrés et enfermé dans un coffre de fer qu'on remplit d'eau pour l'étouffer. Les autres membres de la famille royale kambodjienne parvinrent à gagner Bangkok, capitale actuelle du Siam, où ils furent d'autant mieux reçus que leur présence, ou, si l'on veut, leur captivité dans cette ville, servait à merveille la politique ambitieuse du souverain siamois. Après plusieurs révolutions, le trône du A^Awer, qui avait passé quelque temps au pouvoir des frères Taï-scm ', fut rendu au descendant de ses princes légitimes, grâce à l'intervention des Siamois. Mais ceux-ci firent payer cher leur concours en cette circonstance, car ils obligèrent le nouveau roi à reconnaître la suzeraineté de leur monarque.

A la mort du roi restauré, les Annamites, profitant de ce qu'il ne laissait pas d'enfant mâle , mirent sur le trône une de ses filles, espérant ainsi empêcher les Siamois d'y élever un des frères du prince défunt. Leur espoir ne fut pas de bien longue durée; car bientôt les Thaï amenèrent au Rambodje le Maha-reach Duong (le grand roi Duong) , et , après avoir rallié sous son drapeau la population indigène, massacrèrent tous les Annamites qui leur tombèrent sous la main. L'empereur

• Voy. le Tableau de la Cochinchine, publié par l'éditeur A. Chevalier, à Paris.

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de Cochinchine, à cette nouvelle, envoya des forces considérables dans le Rhmer, où de nombreuses batailles forent livrées. Les Annamites l'emportaient sur les Siamois par leur marine, mais leur armée de terre dut céder à la fin, ces derniers possédant un nombre beaucoup plus considérable d'élépbants que leurs en* nemis. Un de ces pachydermes, nommé Aphyt, eut à peu près exclusivement tous les honneurs de la journée qui décida du sort du Rambodje. Blessé par une balle cochinchinoise au moment où les cornacs siamois, intimidés, hésitaient à lancer les deux ou trois cents éléphants qu'ils dirigeaient, Aphyt ne connaît plus la voix de son maître. Furieux, il s'élance au milieu des soldats ennemis, et tous les autres éléphants suivent son exemple. En un instant les bataillons annamites sont dispersés, et les fantassins, saisis par la trompe de ces vigoureux animaux ou piétines sous leurs pieds, restent inanimés sur le champ de bataille. La victoire était aux Siamois.

Le dernier roi du Rambodje, dont nous ayons quelque connaissance, est ce même Ong-duong qui monta sur le trône vers 1849. Un missionnaire apostolique en Indo- Chine, M. Bouillevaux, qui a eu l'occasion de le visiter, nous donne sur son compte des renseignements que nous reproduirons sommairement. Ce prince avait vécu, comme prisonnier, au Siam, dans une grande misère, qu'il ne parvenait à soulager qu'en se livant au métier d'horloger. C'était un petit homme très-gros et ayant le visage couvert de petite vérole. Tributaire tout à la fois du Siam et de Cochinchine, il occupait une posi*

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lion difficile , dans laquelle il ne parvenait à se noaintenir que par une certaine finesse et une supériorité d'esprit relative. Avide d'instruction, surtout des faits qui viennent de l'Europe, il aime à imiter nos coutumes. Dans ses loisirs, il a appris quelques mots de latin, langue dont il se servait pour rédiger des inscriptions, à peu près dans le style de celles que nous composons, en Europe , quand il nous arrive d'écrire dans les langues orientales que nous connaissons à peine. C'est ainsi qu'il a fait tracer sur la façade d'un joli pavillon, où se trouve la salle à manger : Domus bibere mandugare oriza. (sic). Dans l'intérieur de ses appartements on voyait une foule d'objets de provenance européenne dont il faisait le plus grand cas. « J'ai dîné plusieurs fois , dit le père Bouillevaux, non pas avec le roi, mais en sa présence et aux frais de sa cuisine , que je ne trouvais pas toujours très-appétissante. Le gros eunuque, son cuisinier en chef, ne me donnait les plats que lorsqu'ils étaient froids; d'un autre côté, le roi voulait me forcer à manger comme un ogre. Un jour, après s'être servi de ses doigts pour se moucher. Sa Majesté prit du riz avec la main dans le plat, et en mit une poignée sur mon assiette en me disant de manger, de manger beaucoup... A la première visite que je fis au Maha reach Duong (le grand roi Duong), accompagné d'autres missionnaires, il nous servit une certaine drogue qu'il disait être du vin d'Europe; il paraît que c'était de l'eau de Cologne; l'un de mes confrères faillit en être empoisonné. »

UHITOPADESA

L'APOLOGUE DANS L'ÎNDEL;

L*apologue, cultivé successivement chez la plupart des nations civilisées de l'ancien continent, florissait dans rinde aux premiers siècles de notre ère, et même très-vraisemblablement à une époque antérieure. Lëâ ouvrages des fabulistes indiens, après avoir obtenu un brillant succès dans leur patrie, furent traduits de bonne heure en un grand nombre de langues étrangères, et ensuite imités par les littérateurs occidentaux. Parmi ces imitateurs, quelques-uns dépassèrent de beaucoup leurs modèles, tandis que la plupart de ceux qui les suivirent servilement ne furent en général que de médiocres auteurs, pour ne pas dire de méchants écrivains.

Parmi les recueils d'apologues indiens, VHiiopadésa^ Tune des imitations du PantchatafUra *, est assurément

* Ld Pantchatantra, suivant M. Edouard Laucereau, a dû reoe. voirla forme dans laquelle on le possède aujourd'hui, vers la fin di|

VABitTÊS ORIEIVTALES. 9

66 L'uiTorADÉSA OU l'apologue dans l'inde. *

Tun des plus remarquables. Il est divisé en quatre livres, dont les titres se rapportent au contenu des fables qu'ils renferment. Le premier a pour titre Mitraldbha, ou c( l'acquisition des amis » ; le second, Souhridbhéda, ou « la désunion des amis » ; le troisième, Vigraha, ou c( la guerre » ; enfin le quatrième est intitulé Sandhi, c'est-à-dire « la paix » .

Les fables qui composent l'Hitopadésa diffèrent, sous beaucoup de rapports, de celles qu'écrivirent, dans l'antiquité, Lokman, Ésope et Phèdre, et, dans les temps modernes, notre incomparable La Fontaine. Ces grands fabulistes se distinguent surtout par la grâce et la naïveté de leurs récits, par la rapidité des actions qui s'y déroulent sur un seul théâtre, par le contraste heureux des personnages mis en scène, par le naturel et la continuité de caractère de chacun d'eux. Le recueil indien, au contraire, se signale par la longueur de l'action, entremêlée d'une série plus ou moins considérable d'épisodes enchevêtrés les uns dans les autres. Une fable, chez les premiers, comprend une courte anecdote renfermant le strict nécessaire pour parvenir au but moral qu'elle se propose; et, pour exceller dans ces

cinquième siècle de notre ère ; il fut traduit du sanscrit eu peb- Iwi dans le commencement du sixième, du pehiwi en arabe dans le huitième siècle, et, ultérieurement, dans diverses langues européennes. Ce curieux ouvrage a été également Tobjet droite traduction française ; M. Vabbé Dubois, qui en est Fauteur, lui a donné le titre suivant : Le Pantcha-Tantra, ou les Cinq ruses, fable du brahme Viehnou Sarma, aventures de Paramartay et autres contes, le tout traduit pour la première fbis sur les originavx indiens, Paris, t.820, in-8.

l'hitopadésa ou l'apologue dans l'inde. 67

poésies, il faut, peut-être plus que dans tout autre genre, éviter le superflu, en se pénétrant du précepte d'Horace :

Este brevis , ut cito dicta

Percipiant animi dociles, teneantque fidèles : Omne superracuum pleno de pectore manat.

, Loin de là, l'apologue, chez les Indiens, est un conte dans tout son développement, un long tissu d'aventures bizarres et merveilleuses qui doivent servir de preuves convaincantes aux affirmations des personnages de l'action. £n lisant une fable de La Fèntaine, par exemple, on est agréablement surpris par un dénoûment subit qui ne se fait jamais attendre, et l'on est tenté de regretter cette brièveté môme qui est un des charmes innombrables des pièces du poëte français; le moraliste indien, tout au contraire, dans ses apologues, vous conduit lentement, par les chemins sinueux d'un interminable labyrinthe, vers un but que la masse des détails a fait prévoir depuis longtemps.

De cette infériorité réelle de la fable indienne sur celle de l'Europe moderne, il ne faut cependant pas conclure qu'elle n'ait pas son genre de mérite. La longueur des apologues renfermés dans l'Hitopadésa se retrouve dans ceux que l'Angleterre doit à la plume d'Edward Moore, et qui, malgré ce défaut, sont encore lus avec plaisir par les compatriotes de l'auteur et même quelquefois par les littérateurs étrangers. Quant à la multiplicité d'action, elle constitue un trait caractéris;tique essentiellement propre au génie indien.

68 L*U1T0PADÉSA OU L*APOLOGUE DAKS L*1NDE.

Si Ton s'avisait de chercher dans les fables attribuées à l'affranchi de Jadmon de Samos Télégance, la délicatesse, le fini des fables de l'affranchi d'Auguste, on ne réussirait sans doute pas mieux que si l'on s'efforçait de rencontrer dans Phèdre cette bonhomie qui donne tant d'attraits aux poésies de La Fontaine et qui désespérera toujours ceux qui seraient tentés, non de le surpasser, mais de le suivre et de l'imiter. En résu^te-t-il qu'Ésope et Phèdre n'aient point leur genre de mérite? L'auteur de l'Hitopadésa, il est vrai, ne saurait être mis au rang de ces fabulistes de premier ordre, mais il mérite une place distinguée dans la phalange où figurent les Bidpal, les Vartan, les John Gay, les Moore, les Iriarte, les Festus-Avienus, lesPignotti, lesRoberti, les Passeroni, etc.

Dans les fables du pandit Nârâyana, les caractères sont généralement bien tracés, et les discours des animaux mis en scène, s'ils étaient plus courts, ne manqueraient pas d'un certain attrait, provenant surtout des pointes qui y sont parsemées et des préceptes de morale, parfois assez burlesques, qui en font généralement les thèmes.

Je ne saurais donner une idée plus exacte des fables indiennes qu'en analysant une de celles qui composent l'Hitopadésa. Je prendrai, par exemple, le Corbeau^ sa Femelle et le Serpent, dont je reproduirai textuellement quelques passages, d'après la traduction de M. Edouard Lancereau, et je lierai entre eux, par une courte analyse, les parties que j'ai cru devoir omettre, afin de ne point sortir des bornes tracées pour cette notice.

Voici comment notre auteur entre en matière :

^'hitopàuesa ou l' apologue dans l'imde. 60

. « Sur un arbre habitait ua couple de corbeaux dont les petits avaient été dévorés par un serpent noir qui avait établi sa demeure dans le creux du même arbre. Lorsque la femelle fut sur le point de pondre une seconde fois, elle dit à son mâle : « Maître, il faut abandonner cet arbre, car, si nous restons ici, nous n'aurons jamais de progéniture, à cause de ce serpent noir. »

Avant de donner la réponse du corbeau mâle, Fauteur de l'Hitopadésa croit devoir intercaler dans son récit une petite sentence dont le contenu, il faut l'avouer, ne se rapporte pas beaucoup à ce qui précède :

c< Avoir une femme vicieuse, un mauvais ami, des serviteurs qui répliquent, et habiter une maison infectée par des serpents, c'est sans contredit la mort. »

Puis le corbeau mâle s'efforce de rassurer sa compagne en lui faisant comprendre que l'intelligence l'emporte souvent sur la force; et, pour le lui prouver, il lui cite une anecdote de l'histoire des animaux, celle « du Lion qui se laissa égarer par la fureur et devint la victime d'un Lièvre. »

— Gomment cela? dit la femelle du corbeau.

Celui-ci, satisfait d'avoir si heureusement excité la curiosité de son épouse, croit devoir lui raconter l'apologue suivant, ce qui permet à l'auteur indien d'entrelacer une nouvelle fable dans celle du Corbeau, sa Femelle et le Serpent :

i( II était un lion qui faisait un massacre continuel d'animaux : ceux-ci, pour diminuer le nombre des victimes, résolurent de lui proposer d'envoyer chaque jour un d'entre eux pour lui servir de nourriturev. s'il

70 l'hitopadésa ou l'apologue dans l'inds.

voulait bien cesser de leur faire une guerre aussi sanglante, et dont les résultats dépassaient de beaucoup ses besoins. Le seigneur lion avait accepté la proposition, et la promesse de la gent animale avait été ponctuellement tenue, lorsqu'enfin le jour d'être mangé vint pour un vieux lièvre, intelligent, rusé et persuadé que Ton n'obéit à celui que l'on craint que parce qu'on tient à la vie, et que, si l'on doit mourir, il importe peu de montrer de la soumission. Sur ce, notre lièvre s'en va, à pas lents, vers le lion, qui, affamé, lui dit avec colère : « Pourquoi viens-tu si tard ? — Ce n'est pas ma faute, répondit le lièvre; j'ai été arrêté en chemin et retenu de force par un autre lion. — Viens vite me montrer où est ce coquin-là ! » dit le lion au ventre creux à ce pauvre lièvre destiné à le remplir. Ce dernier obéit et conduit le seigneur des animaux auprès d'un puits très-profond, dans l'eau duquel il vit son image; aussitôt, enflé de courroux, il s'élance vers le concurrent qu'il vient de reconnaître, et délivre, en mourant ainsi, le lièvre intelligent qui allait devenir sa pâture. »

Revenons à nos moutons, ou plutôt, avec l'Hitopadésa, à nos corbeaux. « La femelle, enthousiasmée de ce qu'elle vient d'entendre, prie son mari de lui expliquer comment il compte profiter de cet exemple. Or voipi la réponse du corbeau :

M( Tous les jours, le fils du roi vient se baigner dans l'étang voisin, et, lorsqu'il prend son bain, il ôte sa chaîne d'or et la dépose sur une pierre au bord de l'étang. Tu prendras cette chaîne dans ton bec et tu l'apporteras dans le creux de cet arbre. » — Un jour que

l'hitopadésa ou l'apologue dans l'inde. 71

le prince s'était mis à Teau pour se baigner, la femelle du corbeau fit ce que son mâle lui avait dit. Les gens du roi, en cherchant la chaîne d'or, trouvèrent le ser^ pent noir dans le creux de Tarbre et le tuèrent. ^

Je m'arrêterai là : si j'avais voulu aller plus loin, j'aurais dû commencer plus avant, car la fable du Corbeau^ sa Femelle et le Serpent noir n'est elle-même qu'une por^ tion d'une fable qui en intercale toute une série dans son cadre étendu, de même que celle que nous venons d'analyser renferme la fable du Lion et le^vieux Lièvre,

L'originalité et les traits de mœurs que l'on rencontre dans l'Hitopadésa en font une lecture attrayante et instructive pour ceux qui prennent intérêt aux croyances religieuses, à l'histoire, aux coutumes des nations indiennes. Aussi, la nouvelle traduction de M. Edouard Lancereau sera-t-elle, sans aucun doute, favorablement accueillie du public. Puisse ce savant orientaliste, qui possède de solides et profondes connaissances en langue sanscrite, consacrer ses instants de loisir à nous donner, de préférence à des versions d'ouvrages déjà traduits, des interprétations ou des analyses d'ouvrages importants dont le contenu nous soit complètement inconnu! Si sa bonne traduction de l'Hitopadésa, recueil déjà traduit en trois ou quatre langues européennes *, offre encore un intérêt réel pour les littérateurs , ayec

1 Voici une liste bibliographique des principales traductions européennes de VHitopadésa :

I. The Heetopades of Veeshnoo-Sarma in a séries ofconoected Fables, interpcrsed wiih moral, prudential and political Maxims; translated firom an Ancient

72 L'HITOPADiSA OU L*APOU)GUI DANS l'INDE.

quel empressement les amis des sciences philosophiques, historiques et morales n'accueilleront-ils pas un ouvrage susceptible d'étendre le domaine de leurs connaissances dans des voies encore fermées à leurs investigations!

Maodscrit in tbe Sauskreet Language, wiUi explanatory notes, byCn. Wilkirs. Jfaf/k, 1787;gr.in-8".

2. Ilitopadesa, or Saliitary Instruction, in tlie original sansci it, by fl. T Co- UBmoOKE. Serampore, 1804; in-ft*.

8. Hitopadesha : a Collection of Fables and Taies in Sanscrit by Yishnosanna; with the Bengali ailtt tbe Engi:sh Transbtion rerised ; editcd by Lakshami Na- BATAH Ntalârkab. Colcutto^ 1830 ; in-8«.

4. Hitopadesas, id est Institutio salutaris. Teitum codd. niss. collatis reccnsuemnt, interprétai ionem latinam et aiinotationes criticas adjecerunt A. G. A. SCHLEOEL et Chu. Lassen. Bonnœ ad Bhenum, Typis regiis, 1829-81 ; in-ft*.

5. Hitopadesa. Eine alte indische Fabelsammlung ans dem Sanscrit zuui ersten Mal in das Oeiitscbe QbersetstTon M. MOller. Leipsig, 1844; in-12.

0. Hitopadesa» or Salutary Coanscls, of Vishnu Sarman, in a séries of connec* led bbles interpersed with moral, pmdential and political maviins, transiated litterally by J.-F. JoBNSOn. Lo/idon, 1848; in-4«.

7. XiToitoi^aaoa 9i nàvraa Tàvcpa (nevrarwxoç), ovyypaseîaa Oicô toO •«Ofov Bidvovaopi&dvo; xai ^ttoxov (&vOoXoYtat vuxTtptvsi, lirrafpotadctaa txTOÛppax(iav(xovicapà ATitAYiTptov TaXavov. 'Ev'A^,vaiç, 1852;in-8.

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