‹ Variétés orientales historiques, géographiques, scientifiquesChapitre 3 sur 86 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

La bienveillance avec laquelle les orientalistes ont accueilli. Tannée dernière, le volume que j'ai fait paraître sous le titre d'Études asiatiques *, m'a engagé à leur offrir un nouveau recueil composé de notices et de mémoires également publiés tant dans les journaux littéraires que dans les revues des sociétéis savantes de la capitale. Plusieurs de ces mémoires n'avaient encore vu le jour que par extraits, d'autres ont été l'objet d'additions considérables provenant de nouvelles recherches. L'un des plus étendus enfin, celui que j'ai consacré à l'examen de la riche collection de documents tamouls de feu M. Ariel, de Pondichéry, est complètement inédit.

En dehors des morceaux dont le caractère est purement historique ou géographique, j'ai donné quelques fragments de critique littéraire accompagnés pour la plupart de nombreuses annotations bibliographiques. Ces annotations, dans lesquelles on trouvera les titres d'ouvrages orientaux ou européens en général peu connus, et pour lesquelles j'ai dû entreprendre des minutieuses recherches dans les principales bibliothèques de l'Europe, ne paraîtront pas, je Tespère, dépourvues d'intérêt, surtout si Ton considère combien il reste à faire pour posséder seulement les éléments fondamentaux d'une Bibliographie orientale.

Si le succès de ce nouveau volume répond aux espérances de ses éditeurs, je me propose de livrer successivement à l'impression cinq autres recueils de notices et essais de litté-

* Études asiatiques de Géographie et d'Histoire, Paris, Ghallamel aîné, éditeur, 30» rue des Boulangers, 1864; un vol. in-8" de 412 pages, a\ec index analytique.

Viij AYEETISSEMSIIT.

rature et d^érudition orientale ^ Déjà les matériaux destinés à la composition de ces recueils ont été réunis et classés : une soigneuse révision leur donnera une forme définitive. Toutefois^ je pense qu'il convient de faire alterner la publication de ces recueils et celle des ouvrages spéciaux dont j'ai entrepris la composition. De la sorte j'espère offrir prochainement au public la traduction française d'un Traité japonais sur la culture des mûriers et Téducation des vers à soie ', et la troisième partie de mon Dictionnaire japonais-français % en attendant que des circonstances favorables me permettent de reprendre mon Histoire de la langue chinoise *. dont le premier volume est à peu près complètement terminé.

Paris, le 22 décembre 1M5.

• Les littératures de VOrlent, Essais de critique ; un vol. in-8'.

Notices de linguistique et d* ethnographie; uq vol. in-8*.

L'extrême Orient : Arcbipei japooais, Chine, Corée, Cochiiicbine, Siam, Barman ie, Madagascar. Questions de politique et d'histoire contemporaines; un vol. iu-8*.

Notices et extraits des textes chinois de la Bibliothèque impériale, relatifs à la philosophie, au culte, à la poésie, à retlmofçrtphie, à rhisloire, à la géographie, aux sciences, aux arts et à rindustrie du Céleste-Empire, traduits pour la première fois en langue européenne; un vol. in-S^

Voyages et Missions scientifiques; suivi de discours et de rapporte sur divers sujets d'érudition orientale ; un vol. in -S».

« Yd-san-sin-sets, Nouveau traité sur la culture des mûriers et l'éducation des vers à soie, traduit pour la première fois du japonais et accompagné d'une introduction et de nombreuses notes. Traduit par ordre de S. Exe. le Ministre de TAgriculture , du Commerce et des Travaux publics; un vol. in-8<>.

^ Dictionnaire japonais-français; trois vol. in-S».

4 Histoire de la langue chinoise, L'Institut de France a décerné une mention honorable et un prix de 1 ,200 francs à divers fragments du premier volume de cet ouvrage; 2 vol. in- 8°.

COUP d'œil panoramique.

Si Ton réunit par la pensée la vaste étendue de Tancien monde qui se prolonge depuis le détroit de Behring jusqu'à l'Adriatique et le Maroc , et dépuis la pointe . septentrionale de la Sibérie jusqu'au cap de Bonne-Espérance, à un autre continent en voie de formation, composé de plusieurs myriades d'îles au milieu d'un océan de coraux et de polypes, on aura défini en quelque sorte ce qu'on est convenu d'entendre par le mot Orient . La superficie comprise entre ces limites dépasse 80 millions de kilomètres carrés ; sa largeur, calculée seulement sur la ligne de l'équinoxe, est de plus de 250 degrés, c'est-à-dire d'au moins les deux tiers de la circonférence terrestre. Considéré au point de vue du nombre de ses habitants, l'Orient ainsi entendu, malgré ses steppes, ses déserts et ses parties inexplo-

VABIÊTÉS OBIElf TALES. 1

2 tOHlBNT.

rées qu'on ne peut recenser , renferme une population qui ne doit guère être évaluée à moins de huit cent millions d'âmes.

Trois régions principales divisent cet Orient conventionnel : désignées comme parties du monde, on les nomme Asie, Afrique et Océanie. Dans la première, on voit au centre les plus hautes montagnes de notre pla* nète, puisque le pic d'Everest, dans la chaîne de l'Himalaya, atteint 8840 mètres au dessus du niveau des mers , altitude deux fois supérieure à celle du Mont- Blanc; des fleuves majestueux, qui ne le cèdent en longueur qu'aux immenses cours d'eaux des deux Amériques, l'arrosent en tous sens ; et d'énormes lacs, sortes de mers intérieures, complètent l'admirable géographie de ces contrées.

Au sein de ce gigantesque hémisphère , s'élèvent les villes les plus grandes et les plus populeuses du monde, car Pé-king, la capitale du Céleste-Empire , qui n'a pas moins de 36 kilomètres de circuit avec une population de plus de 2 millions d'âmes, n'est surpassée en étendue queparYédo, la principale ville japonaise, dont on porte le nombre des habitants au chiure prodigieux de 2 millions et demi \

A part ces capitales , qui laissent derrière elles Paris

s Dans ce chiffre, il faut comprendre la population de la ville proprement dite et de ses environs , de même qu'on ne doit pas affecter le chiffre de 2 millions trois cent mille âmes à la population de Londres proprement dite {The City), Quelques auteurs ont cependant élevé le nombre des habitants deTédo Jusqu'à 10,000,000 ; mais leur évaluation est évidemment fort exagérée.

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et Londres, TOrient asiatique offre à nos yeux étonnés et à notre imagination ravie les plus célèbres, les plus charmantes et les plus délicieuses cités du monde. Sans parler de Gonstantinople et de son admirable bosphore, de ses nombreuses mosquées, de ses minarets gracieux dont les flèches aériennes et dorées s'élancent vers Tazur du ciel et donnent un aspect riant à l'intérieur de la ville qu'entourent au dehors , comme d'une couronne funèbre , les cyprès touffus des cimetières , nous avons à citer, en Asie Mineure , les saintes localités de la Judée, Bethléem et la triste Jérusalem; Smyrne, déjà dix fois détruite et dix fois relevée de ses ruines ; Van et ses monuments gigantesques couverts d'inscriptions que l'historien arménien Moïse de Chorène attribue à Sémiramis; Mossoul, aux portes de laquelle l'infatigable activité de M. Botta, notre consul , est parvenue à retrouver les ruines de l'antique Ninive ; Alep , Tyr et Sidon, également riches de souvenirs ; — en Arabie, Médine, capitale primitive du fameux empire des khalifes, avec ses 30 écoles; laMekke, ville sainte de rislamisme; Djeddah, où l'on conserve religieusement le prétendu tombeau d'Eve et la pierre noire sur laquelle la mère du genre humain reposa la tête ; — en Perse, la ville royale de Téhéran et la .charmante Chiraz, non moins célèbre par ses poètes que par la beauté proverbiale de ses femmes et l'excellence de ses vins ;

— en Tartarie, Boukhâra, l'Athènes asiatique et le readez-vous des littérateurs persans et de leurs disciples ;

— au Tibet, Hlassa et ses innombrables couvents bouddhiques; -— dans rinde, Delhi, dernière résidence des

grands Mogols; Bénarès, où naquit le bouddha Çakya- Mouni; Allahabad, Madras, Calcutta et tant d'autres magnifiques résidences princières où le luxe asiatique a prodigué l'or, le marbre, le porphyre, lalazulithe, en un mot tout ce qu'on peut imaginer de plus rare et de plus précieux dans le pays privilégié des Mille et une Nuits; — dans l'extrême Orient enfin, Bangkok et son féerique palais ; Nan-king avec sa fameuse tour, et Myako, lasplendide et voluptueuse résidence des pontifes japonais.

Puis, après avoir contemplé tant de riches et bizarres contrées , tant de sites variés et pittoresques, sous les climats les plus divers , depuis les steppes glaciales de la Sibérie du nord jusqu'aux régions brûlantes de l'Arabie et de l'Inde ; après avoir recueilli sous toutes ces latitudes les productions infinies des trois règnes de la nature, productions qui recèlent à n'en pas douter mille et mille secrets inconnus à la médecine , aux sciences naturelles et à l'industrie , il s'en faut encore de beaucoup que nous ayons épuisé tout ce que l'Orient présente d'utile, de curieux, de palpitant, à notre étude et à nos méditations. — L'homme ne nous est pas encore apparu : il va paraître, et avec lui la poésie, les arts , la religion , la philosophie. Tout à l'heure l'Orient nous parlait aux yeux ; il va nous parler au cœur.

Le nombre considérable des différentes nations orientales et la haute antiquité de leur histoire, expliquent la variété que l'ethnographe rencontre dans l'étude des mœurs de l'Orient. Les coutumes les plus caractéristiques et les plus singulières y saisissent l'esprit des

JLORIEMT. d

plus intéressants problèmes qu'il soit possible de poser sur les destinées de Thomme. Partout ce sont des enseignements féconds, des conceptions merveilleuses, des exemples touchants à enregistrer.

La femme , ce puissant mobile du progrès et de l'émancipation des races, nous apparaît en Orient sous les aspects les plus divers. En Chine, à côté du froid positivisme de rhomme, la femme n'est que poésie et idéal. Cette poésie est toute terrestre et cet idéal tout humain, j'en conviens, — mais, avec Tune et l'autre, elle ne s'élève pas moins au-dessus de la passion égoïste et brutale, pour aimer d'esprit. La femme chinoise n'a rien de cette imagination vagabonde, de cet enthousiasme surhumain que nous rencontrerons ailleurs. Sans cesse en présence d'un époux en qui le triste réalisme a détruit toutes les célestes aspirations de l'âme, elle doute parce qu'il doute, mais elle n'en aime pas moins parce qu'il souffre. Épouse , elle abandonne à jamais l'idéal que jeune fille elle avait rêvé, parce que lui, il ne rêve pas.

Dans l'Inde, au contraire, où la sève de la nature est plus abondante et le ciel plus incitant, la femme a brisé tout d'abord les chaînes qui la retenaient à la terre, et sa vigilante imagination lui a révélé une vie meilleure. C'est tout au plus si l'on peut dire qu'elle appartient en quelque chose à ce monde où elle passe. Pour elle, quand elle aime, la vie présente est peu, la mort n'est rien. Elle sait bien le prouver : et, au moment où la fumée commence à environner, comme d'un voile lugubre, le bûcher qui doit consumer les dépouilles mor-

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telles de son époux, elle s'y précipite et y tombe, pour ne plus se relever qu'aux rayons d'un autre soleil.

La femme, — nous venons de le voir, — est en Chine tout amitié, dans l'Inde tout dévouement; dans l'Orient musulman elle est tout amour. Les purs épanchements de l'âme, la sainte union des cœurs, ont fait place chez elle aux tressaillements convulsifs de la passion la plus fougueuse. La femme de Chiraz, par exem* pie, s'exhale tout entière dans un baiser.

Et qu'on n'aille pas croire que les liens les plus sacrés de la famille soient moins religieusement gardés en Orient que parmi nous. « Tout est calculé chez les a Orientaux, disait Napoléon P», pour qu'ils puissent « garder leurs femmes et s'assurer d'elles; toute notre « vie, au contraire, en Occident, est calculée pour que « nous ne puissions les garder et que nous soyons obli- « gés .de nous en rapporter à elles. » — Je sais bien qu'en se plaçant à notre point de vue, à celui de nos dames surtout, il semble y avoir quelque chose de tyrannique dans le mode de réclusion de la femme, nonseulement en Turquie, mais aussi chez les Arabes, les Persans, les Indiens , et même chez les Chinois. Les dames européennes plaignent généralement les odalisques, que les mœurs voluptueuses des sultans et des seigneurs retiennent captives dans les harems. Eh bien! le croirait-on; par une bizarre réciprocité, elles aussi vous plaignent de ne pas être ce qu'elles sont. Au moyen âge, dans l'Europe chrétienne, il était permis au mari de battre sa femme, voire même de la blesser, n pourvu, dit la royale ordonnance, que la blessure

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« oiicques ne dépasse pas les bornes d'une honneste « correction ' » . Le Coran, ce code rigoureux du prophète de par le sabre, n'a jamais rien dit de pareil. A la déférence près qu'elles doivent toujours avoir pour leur mari, il y a bien peu de chose dans la condition de la femme en Orient qui ne puisse être également goûté par nos dames; et, tout bien examiné, l'existence purement intérieure et domestique de la femme turque, par exemple, est à la lettre l'idéal qu'a rêvé M. Michelet. Les gynécées d'Orient ne sont donc pas si épouvantables. La liberté a des charmes, je le sais; mais a-t-oti absolument tort de croire, en Turquie, que la captivité en a quelquefois davantage?

Pour compléter cette esquisse rapide de l'ethnographie orientale, dont je puis tout au plus effleurer quelques points, il me faudrait arrêter les regards sur le Tibet, le Ladàk et le pays des Rassias, où, suivant une triste coutume, rapportée par les voyageurs, la femme, à l'inverse des pays musulmans, partage ses tendresses entre les différents époux qu'on a unis à son sort; sur le Kamboje, où la première nuit nuptiale, à une cer* taine époque, était consacrée aux prêtres; sur la Nouvelle-Zélande, où les chefs ont le privilège de rendre tabou, c'estrà-dire sacrées et inviolables, les femmes qui leur plaisent, après quoi elles n'ont plus le droit de sacrifier à l'amour, fussent-elles répudiées vierges par eux; sur l'île de Tycopia, où les liens du mariage sont

« Recueil des Ordonnances des flois de France, tome XIT, page 541.

indissolubles, même après la mort de l'un des conjoints; sur les Fidji, où les veuves se coupent volontairement un doigt de la main et du pied, comme témoignage extérieur de la perte qu'elles ont faite; sur les îles Tonga, où les jeunes filles disposent librement de leurs charmes jusqu'au jour où elles prennent un époux; sur la polygamie désordonnée d'Achanti, où le roi entretient 3,333 femmes dans son harem; sur le Soudan, où la méfiance des indigènes a donné naissance à la douloureuse coutume de l'infibulation ; sur les nombreuses contrées de l'Afrique, où les héritages, se transmettant en lignée féminine, détruisent l'équilibre social au profit du beau sexe; etc., etc.

Les cérémonies funèbres, la manière d'envisager la mort, les devoirs rendus aux dernières dépouilles, le culte enfin de ceux qui ne sont plus, offrent au penseur autant de faits qui lui permettent de toucher du doigt l'idée que chaque peuple attache à la nature de l'homme et à ses destinées. En Chine, au Japon et par tout l'extrême Orient, le culte des aïeux et des défunts est demeuré un des fondements les plus essentiels de l'ordre social. Au Tibet et en Tartarie, l'habitude d'exposer les corps inanimés sur les lieux élevés et sur les arbres, dans le but de les faire dévorer par les vautours et lés corbeaux, semble provenir d'une sorte de foi dans une vie ultérieure; tandis que les momies des Égyptiens et des Guanches sembleraient témoigner d'un matérialisme grossier, si l'interprétation des papyrus et les traditions de l'antiquité ne nous faisaient entrevoir le sens occulte et tout spiritualiste des étran-

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ges images de la vallée du Nil, ainsi que des monumeuts bàbéliques qu'elle renferme. On attribue enfin aux indigènes de diverses contrées de l'Inde, des Iles Mariannes et de plusieurs autres points de l'Océanie, l'effrayante coutume d'ensevelir dans leurs propres entrailles les chairs cadavéreuses de leurs plus proches parents. De quelque manière qu'on qualifie cet usage, il n'approche cependant pas à beaucoup près de ce que raconte Hérodote de la tribu des Padœi, qui, comme les BtUia de nos jours, tuaient leurs parents, lorsque^ au déclin de la vie, ils commençaient à devenir infirmes.

Quiconque veut remonter aussi loin que possible le cours des temps doit se placer au centre de ce continent asiatique, si riche en souvenirs. Des hautes montagnes de la chaîne de l'Himalaya, non-seulement l'horizon de la nature s'ouvre plus large aux regards étonnés, mais encore une émotion religieuse, de saints frémissements, l'écho de voix secrètes y dissipent les plus épaisses ténèbres du passé. «Saluons ces sommets « sacrés, où les grandes races qui portaient dans leur « sein l'avenir de l'humanité contemplèrent pour la « première fois l'infini, et inaugurèrent les deux faits (( qui ont changé la face du monde, la morale et la rai- « son. » Ainsi parle un de nos savants confrères % un illustre écrivain de notre époque, à qui l'on ne reprochera certes pas souvent les vues exaltées et les rêveries. Saluons donc avec lui ces monts gigantesques que les plus antiques traditions populaires, vox populi,

1 M. Ernest Renan , de VOrigine du langage, page 23 1 .

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vox Dei, traditions confirmées de jour en jour par les découvertes de la science, nous donnent pour le foyer primitif de la civilisation et pour le berceau de Thumanité pensante.

De là, coulant à la fois de toutes ses sources, la pensée, de rhomme a, dans un instant d'enthousiasme et d'extase, créé Dieu. Et bientôt nous voyons la civilisa^ tion naissante de la Chine instituer le culte monothéiste du Chang-ti, a le Dieu suprême » , tandis que llnde , plus fortement pénétrée des merveilles de la création et plus vivement impressionnée par elles, divinise toutes les forces de la nature qu'elle contemple et les plus profondes sensations qu'elle éprouve. Déjà Ton entend retentir jusque dans la vallée du Gange les hymnes religieux des Véda ; et, du faite du mont Mérou, Brahma traduit les attributs divins en une trinité qui doit se perdre bientôt au milieu d'un olympe de petits dieux et de déesses.

Puis, c'est en Perse que l'étincelle religieuse vient allumer un nouveau foyer de civilisation. Zoroastre paraît, et avec lui le culte du feu. L'univers se partage, le bien et le mal se contemplent et se menacent, et Ormuzd et Ahriman ont leurs adorateurs et leurs autels.

Avec la pluralité des dieux et les cérémonies de leur culte, naissent les images et les arts. L'Assyrie sculpte sur d'énormes blocs de pierres les figures colossales de ses pénates, tandis que la Grèce, par un retour vers la nature et par une esthétique nouvelle, taille dans lé marbre des dieux aux proportions humaines.

En même temps, la race sémitique, que des savants

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recommandables ne seraient pas éloignés de faire provenir du berceau commun aux Chinois, aux Indiens et aux Perses, appuyée sur une idée monothéiste épurée, vient prendre place dans Tarène de la civilisation. A ridolàtrie arienne et à la foule exubérante de ses petits dieux, elle oppose son Eloïm, le Dieu qui est Celui qui est* Le veau d'or est détruit, et le monothéisme vient féconder la -terre sacrée où doivent résonner pour la première fois les consolantes paroles de la bonne nouvelle.

Mais bien avant que Tévénement rédempteur soit venu révolutionner le monde , une autre idée s'est développée, fruit de plusieurs milliers d'années, sur le sol africain, et c'est cette idée qui doit venir un jour libérer l'humanité de ses chaînes. Les prêtres de l'antique Egypte — dont les historiens nous vantent unanimement les lumières et la sagesse — ont enseigné à Pythagore, suivant une tradition conservée par Porphyre, les premiers principes de la philosophie que devaient développer plus tard Socrate, Platon et Aristote.

Tandis que, d'un côté, l'idée religieuse répandue sur le vieux continent y plonge de toutes parts ses profondes racines , la philosophie vient lutter corps à corps avec elle et lui disputer l'empire du monde. La lutte engagée il y a près de 3000 ans se continue , et à l'avenir seul est réservé le nom du vainqueur. Je me trompe : il n'y aura pas de vainqueur; car l'élément religieux pas plus que l'élément philosophique ne doit périr, puisque l'un et l'autre dérivent du Dieu de l'éternelle

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beauté, du bien et du vrai. L'avenir conciliera l'un et l'autre; et, ouvrant les yeux que le préjugé aura longtemps tenus fermés, il réunira les combattants, leur criant de sa voix douce et persuasive : «Aimezvous les uns les autres. »

Et la loi d'amour consommera l'œuvre de l'bomme et lui conquerra la Terre promise. La charité, ce divin héritage du Dieu-Homme mourant sur la croix, inaugurera ce beau règne, sans lequel la vapeur franchissant l'espace et l'électricité anéantissant l'étendue ne seront que les instruments du crime au service des puissants contre les faibles.

Qu'on n'aille pas croire cependant que la loi d'amour, qui est l'âme de toute société comme l'intérêt égoïse en est la mort, n'a pas encore régné sur le monde. Dans les saintes aspirations de l'humanité jeune, cette loi d'amour était gravée au fond des cœurs et tous palpitaient pour elle. Sans cela, l'homme se serait-il jamais élevé à ces conceptions merveilleuses, à ces institutions grandioses, à cette poésie suave dont les monuments écrits de l'antiquité nous ont laissé de si précieux souvenirs? Sans cela, la Chine eût-elle conçu tout d'abord les principes si élevés et si généreux de la politique des saints empereurs Yao et Chun? Eût-elle pénétré le grand Yu d'une noblesse de sentiments que les peuples modernes envieraient pour leurs meilleurs rois? La pensée populaire, dans les chants du Chi-king^ eût-elle exhalé un parfum si exquis de vertu et de touchante simplicité? L'Inde brahmanique eût-elle inspiré de si brillants poëtes et de si vigoureux dramaturges;

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et, après avoir épuisé les charmes d'une poésie large et harmonieuse, le bassin du Gange eût-il enfanté, dans la personne de Çakya-Mouni, le plus suivi, le plus écouté de tous les Instituteurs du genre humain?

On dira, il est vrai, que les riches couleurs sous lesquelles je me plais à envisager l'Orient ont été de trèsbonne heure ternies, et que d'innombrables taches de sang innocent en ont vingt et vingt fois caché les plus vifs reflets. Je n'essayerai pas de le dissimuler : l'histoire a parlé; et pour conserver l'éclat du tableau, il n'est pas nécessaire, apologiste maladroit, de faire l'éloge de ses défauts, non plus que de les passer sous silence. Il en a été de la civilisation orientale comme de toutes les choses qui ont accompli leur terrestre destinée. Primitivement pure et noble, comme l'âme qui sort des mains de Dieu, elle a atteint son apogée en roulant le^ monde, de sorte qu'elle n'a guère conservé , à l'heure de son déclin, que le bourbier qui l'avait souillée dans sa marche.

Au souvenir d'une telle grandeur et d'une si effroyable chute, l'esprit le plus ferme se prend à trembler. La raison se croit convaincue d'impuissance, et l'homme, doutant de la Providence et de ses desseins, n'a plus que l'anathème sur les lèvres. Il renie l'avenir, comme l'a renié l'un des meilleurs poètes de notre époque, après avoir lu V Imitation; et, s'adressant au progrès, il lui applique la désespérante parole de Caton à la vertu : «Tu n'es qu'un nom! » Mais en cet instant, d'un bout à Tautre de l'Occident, une étincelle parcourt l'espace, et les sifflements aigus de la vapeur se

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font entendre. Ce sont les peuples de TËurope qui, par le moyen de leurs télégraphes et de leurs chemins de fer, se concertent et s'unissent pour réveiller TOrient de sa léthargie et l'émanciper. Déjà le génie puissant du progrès se dispose à ouvrir ses larges ailes et à prendre son vol vers les régions de son enfance. Les navires se pressent dans les ancrages et se préparent à une expédition lointaine \ La grande nation qui sait combattre pour une idée veut être au premier rang dans cette lutte suprême de l'activité et de l'inertie. Contre ce magnifique projet, quelques voix cependant s'élèvent : voix funestes, voix sépulcrales, engourdies dans les raffinements égoïstes d'une civilisation qui s'oublie. Au milieu des misérables préoccupations qui rongent et consument leur vie dans d'inutiles efforts, au moment où les deux premières nations du monde, unies pour la plus belle des causes, se disposent à donner le signal du départ, — ces hommes, pour des intérêts de clocher, discutent encore , discutent toujours , et préfèrent les étroites cloisons d'un cercueil d'or aux horizons bleus de l'infini.

Mais de telles considérations ne sauraient arrête^ longtemps l'accomplissement des éternels desseins de là Providence; et bientôt, entraînée fatalement dans sa large zone de révolutions, l'humanité reprend à grands pas sa marche vers l'Avenir. L*Asie, d'une part, a doté le monde de l'idée religieuse; cette idée a groupé

* An moment où cet article a été lu à la Société d*Ethnographie, OD se disposait à entreprendre la mémorable campagne qui a abouti à la prise de Pé-king et à Touverture définitire des ports de la Chine.

les peuples sous une loi plus générale, sous une plus vaste unité; et, pénétrant jusque dans les replis les plus profonds de leur âme, elle y a gravé cette consolante promesse : «Vous n'avez qu'un père au ciel, vous ne formerez qu'une seule famille sur la terre.» Des rapports journaliers des peuples européens est résultée, d'autre part, cette civilisation toute scientifique et industrielle qui se continue de nos jours en Amérique, civilisation essentiellement positive, qui a besoin de se retremper dans l'élément religieux qui lui fait défaut.

C'est donc par un retour vers l'Orient que l'œuvre de l'humanité se complétera; ou plutôt, le Génie de la civilisation, parti d'Orient à l'origine de l'histoire, après avoir parcouru l'Europe dans toute son étendue , passera par l'Amérique, terre pleine de virilité et de force, et ira par l'Océanie, véritable trait d'union des deux mondes, se résumer à son berceau, que le divin Créateur a voulu placer sur le point culminant du globe.

Je n'ajouterai qu'un mot : Si je me suis décidé à prendre la parole, un jour où des voix plus éloquentes que la mienne doivent se faire entendre, c'est moins pour rappeler combien est vaste et magnifique le champ de nos études, que pour remercier mes excellents colr lègues du concours amical et éclairé qu'ils n'ont cessé de me prêter dans la tâche que nous avons entreprise pour l'honpeur de notre pays et pour le développement des nobles idées qu'il représente dans le grand concert des nations civilisées.

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